Maman Léo Les Habits Noirs Tome V

Chapter 14

Chapter 144,000 wordsPublic domain

Maurice, en son coeur, ne blâmait point cela; il savait bien qu'un homme de médiocre aisance et chargé d'enfants comme l'était son père ne doit jamais jouer avec la sécurité de sa maison.

Pendant sa brillante campagne d'Afrique, on lui avait presque pardonné, mais, depuis son malheur, il n'avait reçu qu'une dépêche brève et froide.

Ce n'était pas, à la vérité, une malédiction; mais la dépêche se terminait par cette phrase, résumé des sagesses provinciales: «Ceux qui méprisent les conseils de l'expérience et secouent l'autorité paternelle finissent toujours malheureusement.»

À Dieu ne plaise qu'il y ait en nous amertume ou sarcasme au sujet de cette phrase qui est, en somme, l'expression bourgeoise d'une vérité fondamentale!

Mais le vieux La Fontaine nous montre en riant ce que vaut la sagesse venant hors de propos, et mieux vaudrait peut-être la folie.

Je préfère ceux qui, loin d'accepter ainsi l'accomplissement de leur banale prédiction, se redressent incrédules, devant la honte, ceux qui s'écrient, en dépit de toute apparence et même de tout bon sens: «Non! mon fils n'est pas coupable!»

C'est la famille, cela, c'est la vraie famille. La famille n'existe qu'à la condition de garder cette foi robuste et ces splendides aveuglements.

Maurice, depuis sa seconde arrestation, n'avait pas passé un seul jour sans attendre la visite de maman Léo.

Celle-là ne regorgeait point de sagesse, mais Maurice savait quel dévouement sans borne était au fond de ce brave coeur. À mesure que le temps passait, son étonnement de ne la point voir grandissait, et pourtant il ne songeait point à l'accuser d'oubli.

Il n'attendait plus d'autre visite que la sienne, parce que l'employé qui avait ouvert une fois la porte de sa prison à Valentine avait été congédié.

Quand il vit entrer la dompteuse, et d'abord il ne vit qu'elle, sa première parole fut celle-ci:

--Pauvre maman! je parie que vous avez été malade?

La veuve vint à lui impétueusement et les bras ouverts; il ne put répondre à ce geste à cause des liens qui retenaient ses poignets. La veuve le serra contre son coeur en pleurant et en balbutiant:

--Maurice! mon chéri de Maurice! comme te voilà changé! comme tu as dû souffrir!

Elle avait oublié Valentine, que sa large carrure cachait aux yeux du prisonnier.

--Je ne souffrirai pas bien longtemps désormais, reprit celui-ci; embrassez-moi encore, maman Léo, et puis nous parlerons d'elle, n'est-ce pas? j'ai grand besoin de parler d'elle.

--Mais elle est là, dit la bonne femme à voix basse; elle est avec moi.

Maurice la repoussa d'un mouvement si brusque qu'elle faillit tomber à la renverse, malgré sa vigueur.

--Saquédié! dit-elle toute contente, tu as encore de la force, mon cadet!

Maurice s'était levé à demi; ses yeux se fixaient sur Valentine, qui était debout et immobile au milieu de la chambre. Son premier regard hésita à la reconnaître sous le déguisement qu'elle avait pris.

Quand il la reconnut, deux larmes roulèrent le long de ses joues, et il retomba sur son siège, répétant presque les paroles mêmes de la dompteuse:

--Vous avez coupé vos cheveux! vos beaux cheveux que j'aimais tant!

Le porte-clefs passait en ce moment devant le seuil.

--Bonjour, cousin, dit Valentine à haute voix; est-ce vrai qu'on ne vous laisse pas fumer votre cigare? Voilà ce qui doit être dur.

Elle s'approcha et baisa Maurice au front.

--Chère! chère Valentine! murmura celui-ci. J'aurais été trop heureux. Est-ce que c'était possible d'avoir sur la terre un bonheur pareil!

Le porte-clefs en repassant jeta un regard à l'intérieur de la cellule. Il vit maman Léo assise sur le pied du grabat, les jambes ballantes, le prisonnier toujours à la même place et le jeune garçon debout auprès de lui.

--Nous n'avons pas de temps à perdre, dit la dompteuse, et ce n'est pas pour nous amuser que nous sommes ici.

--Laissez-moi parler, maman, interrompit Valentine, je veux tout expliquer moi-même à Maurice.

--Alors, viens t'asseoir auprès de moi, fillette, car tes jambes flageolent.

Valentine avait, en effet, chancelé.

--Non, fit-elle, je veux rester là, je veux m'asseoir sur les genoux de mon mari.

Elle écarta elle-même les mains de Maurice, qui la regardait en extase, et s'assit, plus légère qu'une enfant, à la place qu'elle avait indiquée.

--Malgré tout, pensait la dompteuse, elle a un petit coup de mailloche, c'est bien sûr!

--Nous n'avons pas de temps à perdre, répéta Mlle de Villanove avec une singulière tranquillité; il faut que tout soit expliqué, que tout soit convenu en quelques minutes, car les choses vont marcher très vite, et nous ne nous reverrons peut-être plus avant le grand jour.

--Quel grand jour? demanda Maurice, qui avait échangé un regard avec la dompteuse.

Valentine sourit doucement.

--Cela nous retarderait, dit-elle, si vous vous mettiez en tête que je suis folle. Parmi les choses que je vais vous dire, il y en aura qui vous sembleront bizarres, mais j'ai toute ma raison, je vous l'affirme, et je suivrai ma route avec courage parce que je l'ai choisie avec réflexion.

Elle se tenait droite, et il y avait de l'orgueil dans le geste qui appuyait sa main charmante sur l'épaule de son fiancé.

--Vous êtes mon mari, Maurice, reprit-elle, et je suis votre femme par le fait de notre mutuelle volonté. Que nous devions vivre ou mourir, mon voeu est que cette union soit bénie par un prêtre, afin qu'il n'y ait qu'un seul nom sur la tombe où nous dormirons tous deux.

--Mais ce n'est pas tout cela..., voulut interrompre la dompteuse.

--Laissez! ordonna Valentine.

Et Maurice, qui baignait ses yeux dans le regard de la jeune fille, répéta:

--Laissez! oh! si fait, c'est bien cela!

Valentine pencha ses lèvres jusque sur le front du prisonnier pour murmurer:

--Nous ne pouvons avoir à nous deux qu'une volonté. Je ne vous redemande pas le poison que je vous ai donné, Maurice, mais j'ai changé d'avis et je ne veux plus m'en servir.

La prunelle du jeune homme exprima une inquiétude.

Mlle de Villanove sourit encore et ajouta:

--J'ai votre promesse, vous ne vous en servirez pas tout seul.

--Cependant..., commença Maurice.

On entendait à peine les pas du porte-clefs qui se promenait à l'autre bout du corridor.

Le doigt de Valentine se posa sur la bouche de son fiancé, mais ce ne fut pas elle qui parla, car maman Léo était en colère.

--Saquédié! s'écria-t-elle, il s'agit de préparer une évasion et je croyais que la petite avait au moins quelques limes et un ciseau à froid pour travailler ces doubles barreaux qui ne paraissent pas faciles à remuer. Est-ce que vous croyez qu'on s'en va de la Force en disant au gouvernement: Pardon excuse, j'ai besoin d'aller à la chapelle pour mon petit _conjungo_? J'ai déjà vendu mes rentes, moi, et j'ai un bon garçon, incapable d'inventer la vapeur, mais solide au poste comme le chien de Montargis, qui court la ville pour nous embaucher des hommes. Après quoi, il tentera de se ménager des intelligences ici dans l'intérieur de l'établissement... Mais vous ne m'écoutez pas, dites donc!

Maurice et Valentine se regardaient.

--Il se peut que nous ayons besoin de vos hommes, bonne Léo, dit la jeune fille; il se peut que nous ayons aussi besoin de votre argent, et pourtant je crois être très riche. Dans une heure, désormais, nous serons fixés à cet égard. Ne m'interrompez plus et laissez-moi expliquer à Maurice ce qu'il a besoin de comprendre, car, dans notre situation, il est des choses que je ne saurais éclairer complètement et qui doivent être laissées à la grâce de Dieu comme le sort des malheureux menacés par un naufrage.

Elle se recueillit un instant. Quand elle parla de nouveau, ses beaux yeux brillaient d'une sérénité angélique.

--Aux yeux de la sagesse humaine, dit-elle, nous sommes si bien perdus que par deux fois nous avons cherché notre refuge dans la mort.

«Au-delà de la mort, dans l'éternité à laquelle je crois plus fermement depuis que je souffre, le châtiment de ceux qui s'aimaient ardemment sur la terre et qui l'ont quittée par un crime doit être la séparation. Oh! ne m'objectez rien, le doute ne m'arrêterait pas; il suffit que la justice de Dieu puisse exister pour que ma résolution soit inébranlable. Je ne veux pas être séparée de Maurice; je veux que notre serment juré ici-bas s'accomplisse dans le ciel, et, pour cela, je ne demande pas à mon fiancé de subir le supplice d'infamie, je ne lui demande pas d'attendre l'échafaud, mais je lui dis: «Ami, nous étions déterminés à mourir; je vous apporte une espérance qui est peut-être chimérique, et je vous supplie, pour l'amour de moi, de ne point faire subir à cette espérance l'examen de raison. Elle est ce qu'elle est, extravagante ou sensée, que vous importe, en définitive, puisqu'hier encore notre dernière ressource était le partage d'une liqueur mortelle?»

--Ah ça! ah ça! murmura la veuve, qui s'agitait sur le pied du lit, je ne rêve pas, car je viens de me pincer jusqu'au sang. Est-ce qu'on parle allemand ou grec? Je veux être pendue si je comprends un mot de ce que vous nous chantez là, ma bergère!

--Et toi? fit Valentine en se penchant à l'oreille du prisonnier.

--Moi, je veux tout ce que tu veux, répondit Maurice, mais je ne comprends pas non plus.

Valentine continua, cherchant ses paroles, et avec une sorte de timidité:

--Ne me forcez pas à penser que mon effort ne tend qu'à me tromper moi-même; je n'ai pas beaucoup d'espoir, c'est vrai, car je suis obligée de m'appuyer sur quelque chose de terrible. Mais dussions-nous succomber, Maurice, ne vaudrait-il pas mieux mourir en combattant? et ne préférerais-tu pas, toi si brave, le martyre au suicide?

--Si fait! répondit vivement le prisonnier dont les yeux brillèrent.

Maman Léo, en même temps, frappa ses deux mains l'une contre l'autre et s'écria:

--C'est l'affaire du Coyatier, alors? Voilà que je comprends à demi! Eh bien! Saquédié! je n'aime pas plus le martyre que le poison, et à moins qu'on ne me lie les pieds et les pattes, je ne vous laisserai pas vous jeter dans la gueule du loup, c'est moi qui vous le dis!

XXVI

La maison de Remy d'Arx

Le gardien s'arrêta devant la porte, en dehors, et dit fort poliment:

--Les vingt minutes sont mangées, il faudrait penser à s'en aller.

--Déjà! firent à la fois Valentine et Maurice.

--Votre montre avance, l'homme, répondit la dompteuse, qui avait repris son air déterminé. Encore une petite seconde, s'il vous plaît, on est en train de prêcher le jeune homme pour qu'il se fasse une raison dans son infortune.

Le porte-clefs ayant accordé deux minutes de grâce, la dompteuse reprit tout bas en s'adressant à Valentine:

--Fillette, tu me fais l'effet comme si tu jouais avec le feu de l'enfer. Le diable et ces gens-là, vois-tu, c'est la même chose!

--Maurice n'a pas peur d'eux, murmura Valentine.

--Lui! mon lieutenant, avoir peur! s'écria maman Léo. S'il les tenait en Algérie, au champ d'honneur, il les avalerait comme de la soupe! Ce n'est pas pour vous faire reculer que je parle, non, c'est bien la vérité que Fleurette a dite tout à l'heure: «Nous sommes tous ici comme au milieu d'un naufrage.» Quoi donc! quand la perdition est là tout à l'entour et qu'on ne sait plus à quel saint se vouer, il faut bien donner quelque chose au hasard et même au diable; seulement j'ai mon idée: pendant que le Coyatier travaillera, je n'aurai pas mes mains dans mes poches.

--Prenez garde, bonne Léo, fit Mlle de Villanove, la moindre marque de défiance anéantirait notre dernière chance de salut.

Elle s'était levée, et son geste imposa silence à la dompteuse, qui allait parler encore.

--Sur cette dernière chance, dit-elle, j'ai mis tout mon avenir, tout mon bonheur, tout mon coeur. Mes jours et mes nuits n'ont qu'une seule pensée, je travaille, je prie, et il me semble parfois que je réussirai, moi, pauvre fille, à tromper l'astuce de ces démons... Etes-vous bien décidé, Maurice?

--Qu'ai-je à perdre? demanda le jeune prisonnier en souriant.

--Alors, tenez-vous prêt à toute heure. Il ne s'agit ni de liens brisés, ni de barreaux attaqués avec la lime, suivez seulement celui ou celle qui viendra et qui vous dira: _Il fait jour_.

--Leur mot d'ordre! balbutia la veuve en pâlissant.

--Je vois que nous n'y allons pas par quatre chemins, dit Maurice avec une sorte de gaieté désespérée.

--Quand on prononcera ce mot à votre oreille, reprit Valentine, je serai là, bien près, et s'il y a péril, je le partagerai.

--Si c'est comme ça que tu le consoles..., commença maman Léo.

--Un mot encore, interrompit Valentine; pour se marier, il faut avoir un nom, et je n'en ai pas. Celui que je porte n'est pas à moi, j'en suis sûre.

--Saquédié! saquédié! s'écria la veuve, voilà ce qui me donne la chair de poule, c'est l'idée qu'on va perdre du temps à faire ce mariage, au lieu de filer au grand galop sur n'importe quelle route. Ces noces-là, moi, je les enverrais je sais bien où, et quant à l'histoire d'avoir ou de ne pas avoir un nom, dame! quand il s'agit de la vie...

Les lèvres de Valentine touchaient en ce moment le front de Maurice.

--Je suis Mlle d'Arx, murmura-t-elle d'une voix si basse qu'on eut peine à entendre; j'ai à venger mon père, j'ai à venger mon frère. Ils me croient folle, ils ont raison peut-être, car j'ai pris, moi, pauvre fille, un fardeau qui écraserait les épaules d'un homme. Ce n'est pas à une fuite que je vais, c'est à une bataille. Mon mari doit le souffle de sa poitrine à mon frère Remy d'Arx; mon mari doit être de moitié dans ma vengeance, et c'est pour cela que je risque sa vie avec la mienne. J'aurai mon nom pour avoir mon mari, et ne craignez pas un trop grand retard: avant une demi-heure, je saurai comment je m'appelle et je pourrai prouver la légitimité de ma vengeance.

Elle s'était redressée si belle et si fière que maman Léo et Maurice la regardaient avec admiration. Il leur semblait à tous deux qu'ils ne l'avaient jamais vue.

Mais tout à coup sa physionomie changea, parce que le gardien reparaissait à la porte.

Elle secoua rondement la main du prisonnier en disant tout bas:

--Bonsoir, cousin, à vous revoir! je sais bien qui est-ce qui ne fera pas tort aux provisions de la maman ce matin. De vous trouver comme ça dans la peine, ça m'a ôté l'appétit pour toute la journée. Venez, la mère!

Et elle poussa dehors maman Léo tout étourdie, mais sur le seuil elle se retourna.

Sa main toucha sa poitrine et ses lèvres, comme si elle eût envoyé à Maurice tout son coeur dans un dernier baiser.

Le fiacre attendait devant la porte de la prison. D'un regard rapide, Valentine interrogea les deux côtés de la rue et ne vit rien de suspect.

Elle monta la première.

Maman Léo dit au cocher en haussant les épaules:

--Voilà pourtant les gamins d'aujourd'hui!

Elle ajouta tout haut en montant à son tour:

--Que tu mériterais bien une taloche pour te comporter avec l'impolitesse de laisser une dame en arrière!

--Et la taloche vaudrait de l'argent au marché des gifles, pensa le cocher, qui avait déjà mesuré plusieurs fois avec admiration l'envergure de maman Léo.

--Vous avez raison, murmura Valentine, qui tendit la main à sa compagne; j'ai oublié un instant mon rôle; mais il est bien près de finir, et je ne le reprendrai plus.

Elle abaissa la glace qui fermait le devant de la voiture pour dire au cocher:

--Rue du Mail, n° 3, et brûlez le pavé, vous aurez un bon pourboire.

--Alors c'est toi qui commandes la manoeuvre? fit la veuve.

--Oui, répondit Mlle de Villanove.

Ce fut tout. Deux ou trois fois pendant la route, maman Léo essaya de renouer l'entretien, mais Valentine resta silencieuse et absorbée.

Quand la voiture s'arrêta à l'entrée de la rue du Mail, devant la maison n° 3, Valentine sembla s'éveiller d'un sommeil.

--Tu connais quelqu'un ici, fillette? demanda la dompteuse.

Elle s'interrompit pour ajouter:

--Mais qu'as-tu donc? te voilà plus pâle qu'une morte!

Valentine répondit:

--Je ne suis jamais venue qu'une fois dans cette maison. J'y connaissais quelqu'un... quelqu'un de bien cher!

Elle se leva en même temps pour descendre. Maman Léo demanda encore:

--Faut-il rester ou te suivre? As-tu besoin de moi?

--Je suis bien faible, répliqua Valentine, ne m'abandonnez pas. La veuve sauta la première sur le trottoir et reçut dans ses bras la jeune fille, qui pouvait à peine se soutenir.

Elles entrèrent toutes deux sous la voûte, où le concierge était en train de fendre du bois pour son poêle.

--Demandez-lui, prononça tout bas Valentine, s'il y a quelqu'un chez M. Remy d'Arx.

Ce mot valait toute une longue explication.

--Bon! bon! dit la dompteuse, je ne m'étonne plus alors si tu trembles la fièvre, mais tu peux te vanter de m'avoir fait peur!

Elle adressa au concierge la question que Valentine lui avait dictée. Le bonhomme, qui était courbé sur son ouvrage, se releva et les regarda avec mauvaise humeur:

--Là où demeure maintenant M. d'Arx, répondit-il brutalement, il n'y a où mettre personne avec lui.

--Et son domestique? murmura Valentine, Germain?...

--Monsieur Germain, rectifia le portier, c'est différent; son domestique vient de remonter... J'entends le domestique de monsieur Germain, et je pense bien qu'il doit être levé à cette heure; j'entends monsieur Germain. Il lui vient assez de visites, au brave monsieur, depuis l'histoire, mais il n'en est pas plus fier pour ça. Montez au premier et ne sonnez pas trop fort, parce qu'il n'aime pas le bruit.

Valentine et maman Léo montèrent. À leur coup de sonnette discret, un valet de bonne apparence, sans livrée, mais portant le grand deuil, vint ouvrir.

Elles n'eurent même pas besoin de parler. Aussitôt que le valet les eût aperçues, il s'écria:

--Entrez, entrez, ma bonne dame, et vous aussi, jeune homme, vous êtes en retard. Voici plus d'une heure que monsieur vous attend.

--Nous sommes bien ici chez monsieur Germain? dit Valentine, qui crut à une méprise.

--Vous êtes chez M. Remy d'Arx, repartit le valet, non sans emphase, mais c'est bien monsieur Germain qui vous attend.

Valentine et maman Léo entrèrent. Certaines maisons de la rue du Mail sont construites selon un assez grand style, et il y a telle d'entre elles qui ne déparerait point le faubourg Saint-Germain.

Après avoir traversé une salle à manger et un salon hauts d'étage, tous les deux vastes et meublés avec un goût sévère, mais où il régnait je ne sais quel arrière-goût de tristesse et d'abandon, la dompteuse et sa jeune compagne furent introduites dans le cabinet de travail de Remy d'Arx.

Le valet avait dit en les précédant:

--Monsieur Germain, c'est la bonne dame et son petit.

Le cabinet était une pièce de la même taille que le salon, et dont les deux hautes fenêtres donnaient sur une cour plantée d'arbres. Le bureau, les sièges et la bibliothèque régnante étaient en bois d'ébène, dont le poli austère ressortait sur le sombre velours des tentures.

Il y avait auprès du bureau, dans le fauteuil où sans doute Remy d'Arx avait coutume de s'asseoir autrefois, un homme à cheveux blancs qui portait la grande livrée de deuil.

Cet homme, dont la figure était triste et respectable, repoussa des papiers qu'il était en train de consulter et regarda les nouvelles venues.

Nous nous exprimons ainsi, parce que, paraîtrait-il, le Sexe de Valentine n'était pas un mystère pour lui. En effet, il se leva et dit avec une sorte de pieuse émotion:

--Mademoiselle d'Arx, monsieur Remy, votre frère, mon maître bien-aimé, m'a laissé l'ordre de commander ici jusqu'à votre venue, afin de vous recevoir dans votre maison et de vous mettre en possession de ce qui vous appartient.

Maman Léo ouvrait de grands yeux. Les événements pour elle prenaient une allure féerique.

Son imagination était si violemment frappée que désormais aucune surprise ne pouvait lui arriver exempte d'inquiétude.

Elle voyait partout la menace mystérieuse, et il semblait que le souffle des Habits Noirs empoisonnât l'air même qu'elle respirait.

Elle n'avait rien perdu de sa bravoure, en ce sens qu'elle était prête à affronter n'importe quel danger, mais sa bravoure ne paraissait pas au-dehors.

Elle se tenait en arrière de Valentine et regardait avec une sorte de terreur superstitieuse cette chambre où était mort un soldat de la loi que la loi n'avait pas su défendre.

Valentine, au contraire, était calme, en apparence du moins.

Elle répondit au vieux Germain par un simple signe de tête, puis elle marcha droit à un portrait posé sur chevalet entre les deux fenêtres et que le jour frappait à revers.

Elle retourna le chevalet en silence pour mettre le portrait en lumière.

La mélancolique et belle figure de Remy sembla sortir de la toile.

Valentine le contempla longuement, pendant que maman Léo et Germain se taisaient tous les deux. On put voir ses mains tremblantes se chercher et se joindre; sa paupière battit comme pour refouler des larmes.

Elle ne pleura point.

--Pourquoi m'avez-vous appelée Mlle d'Arx? demanda-t-elle en revenant vers le bureau.

Parmi la douleur profonde qui couvrait les traits de Germain, il y eut comme un sourire.

--Parce que je vous attendais, répondit-il; il y a bien longtemps que je vous attends, et ce matin encore votre visite m'a été annoncée. Je vous ai reconnue tout de suite; il m'a semblé voir monsieur Remy à l'âge de quinze ans. Il était le vivant portrait de sa mère, de votre mère aussi, mademoiselle, et je suis sûr qu'avec les habits de votre sexe vous ressembleriez trait pour trait à feu notre bonne dame.

Il avança le propre fauteuil de Remy, et son geste respectueux invita Valentine à s'asseoir. Valentine prit le siège et dit:

--Faites comme moi, bonne Léo, nous resterons longtemps ici. Germain, qui tout à l'heure encore était le maître de cette maison, où il remplaçait avec une véritable dignité le jeune magistrat décédé, avait repris, sans affectation ni regret, l'attitude qui convient à un domestique, et il se fût offensé peut-être si Valentine l'eût traité autrement qu'un serviteur.

--Il y a eu, le mois passé, quarante-trois ans, fit-il, que j'entrai dans la maison de M. Mathieu d'Arx. C'était alors un tout jeune homme, il achevait ses études et me demandait parfois conseil. Quand il se maria, il me garda, et la jeune dame, qui était belle comme les anges, m'aima comme son mari m'aimait. Je les servais de mon mieux; il n'y a rien au monde que je n'eusse fait pour eux. Il y eut une grande joie quand l'enfant vint: monsieur Remy. Après le père et la mère, ce fut moi qui l'embrassai le premier. Ils sont morts maintenant tous, le père, la mère et l'enfant; vous êtes la seule en vie, mademoiselle d'Arx; vous êtes la seule aussi qui ne me deviez rien; mais j'espère que vous me garderez pour l'amour de ceux qui ne sont plus.

Valentine lui tendit sa main, qu'il baisa.

--Merci! fit-il. Je n'aurais pas été content de rester ici seulement parce que monsieur Remy vous le demande dans son testament.

--Mon frère a fait un testament? murmura Valentine.

--Il n'a pas pu en écrire bien long, répliqua Germain, et sa pauvre main, qui courait si vite autrefois sur le papier, a eu de la peine à tracer quelques lignes. Je vous les donnerai, ces lignes, elles sont à vous comme tout le reste; mais il y a un autre testament qui n'est pas écrit; ce sont toutes les paroles tombées de ses lèvres, et qui, toutes, depuis la première jusqu'à la dernière, étaient prononcées pour vous.

--Saquédié! fit la dompteuse, qui atteignit son vaste mouchoir, tu te retiens pour ne pas pleurer, fillette, mais moi, j'ai beau faire, ne te fâche pas, ça va partir.

Germain la regarda, étonné de cette familiarité.

--J'ai vu M. Bouffé, une fois, au Gymnase, reprit la dompteuse, qui avait les larmes plein les yeux, dans un rôle de valet fidèle, même qu'on lui donna le prix Montyon au troisième acte, mais il n'était pas de moitié si bien que vous. Dévidez votre rouleau, vénérable Germain, je ne suis pas du grand monde, moi, et la fillette me prend pour ce que je vaux.

D'une main elle s'essuya les yeux, de l'autre elle secoua celle du vieil homme en ajoutant: