Maman Léo Les Habits Noirs Tome V
Chapter 13
À l'angle des deux voies, du côté de la rue Saint-Antoine, il y avait une buvette borgne qui s'était donné bonnement pour enseigne le nom même de la sombre demeure. Au-dessus de ses trois fenêtres, masquées de cotonnade gros bleu, on pouvait lire cette enseigne: _Au Rendez-vous de la Force, Lheureux, limonadier, vend vins, eaux-de-vie et liqueurs._
Tous les rideaux tombaient droit, cachant l'intérieur de la buvette, excepté celui de la croisée qui se rapprochait le plus du coin de la maison et d'où il était possible d'apercevoir à la fois la porte basse de la rue du Roi-de-Sicile et la grande porte de la rue Pavée.
Là, derrière le rideau relevé en angle, on pouvait distinguer, à travers le carreau troublé, la tête pâle et triste d'un très jeune garçon, coiffé d'une casquette et guettant le dehors d'un regard attentif.
Ce jeune garçon avait le costume ordinaire des ouvriers parisiens, en semaine, mais sa figure délicate et d'une blancheur maladive contrastait avec la grosse toile du bourgeron gris qu'il portait par dessus la veste.
Il était, en vérité, trop beau; aussi le petit homme replet qui répondait au nom de Joseph Lheureux et qui gouvernait le Rendez-vous de la Force dit-il, en apportant le verre de vin chaud que l'adolescent avait demandé:
--Le travail ne vous a pas fait du tort à votre peau, jeune homme. Si nous avions encore des détenus politiques ici près, je saurais quel martel vous avez en tête. Il en venait assez de votre poil, dans le temps, qui avaient l'air, comme vous, d'avoir logé dans des boîtes où il y a du coton.
--Je sors de l'hôpital, répondit l'adolescent avec calme.
Sa voix était douce, mais grave.
Lheureux essuya le coin de la table et grommela:
--Tiens! c'est la voix d'un petit gars tout de même! L'adolescent ajouta en soutenant le regard curieux du cabaretier:
--Et j'ai bien peur d'être obligé d'y rentrer.
--À l'hôpital? fit Lheureux. Pour ma part, je n'y ai jamais fréquenté. Les bons vivants comme moi ne vont à l'Hôtel-Dieu que pour leur dernier coup de sang. Voilà des vrais tempéraments! Buvez votre vin pendant qu'il est chaud, mon petit, et faites votre faction; par le temps que nous avons, pas de risque que les chalands vous dérangent avant midi.
Lheureux eut un sourire malin et s'en alla à ses affaires.
Notre jeune garçon voulut suivre son conseil et trempa ses lèvres blêmies dans le vin; mais son visage prit une expression de dégoût, et le verre plein fut reposé sur la table.
Son regard, qui exprimait à la fois une résolution très arrêtée et une amère souffrance, se dirigea vers le coucou suspendu à la muraille.
Le coucou marquait neuf heures et un quart.
Les yeux de l'adolescent se reportèrent vers le dehors, interrogeant tantôt l'une, tantôt l'autre des deux rues.
--Ça ne vient donc pas? demanda au bout d'un quart d'heure Joseph Lheureux, qui se chauffait au poêle dans la salle voisine.
--À quelle heure, dit le jeune homme au lieu de répondre, commence-t-on à entrer pour voir les détenus?
--Ça dépend, répliqua Lheureux. Il y a toujours des passe-droits pour les banqueroutiers. Ah! les fins merles! Etes-vous là pour un banqueroutier?
--Non, j'attends ma mère qui est allée au palais chercher le permis du juge d'instruction.
--Alors c'est un prévenu? Ça dépend encore de ceci, de cela, et puis de la coupe des cheveux. J'ai idée que votre maman ne doit pas être une comtesse, jeune homme, dites donc?
--Ma mère est maîtresse d'une ménagerie.
--Bon état! Et c'est vous qui soignez les petites souris blanches, farceur! Allons! vous ne pouvez pas avoir les mains d'un tailleur de pierres! Reste à savoir quelle est la position sociale du prévenu.
Le jeune garçon ouvrait la bouche pour répondre, mais tout à coup un rouge vif remplaça la pâleur de ses joues, et il bondit sur ses pieds.
--Bigre! fit le père Lheureux, nous ne sommes pas si engourdi que je croyais!
Il n'eut pas le temps d'en dire davantage; l'adolescent jeta une pièce de cinq francs sur la table et s'élança vers la porte.
Une voiture venait de s'arrêter, rue Pavée, devant l'entrée principale de la Force.
XXIV
La Force
Le père Lheureux s'installa à la place encore chaude du jeune garçon et s'accouda tranquillement sur l'appui de la croisée.
--Voyons voir, dit-il, nous sommes aux premières loges. Paraît qu'il ne s'inquiète pas de sa monnaie, le blanc-bec. Sans la maman qui descend là-bas, j'aurais juré que ce garçonnet-là était un beau brin de minette!
La maman descendait, en effet, et son poids sur le marchepied faisait pencher le fiacre comme un navire qui reçoit un grain dans ses hautes voiles.
Après elle, un homme de large carrure, mais d'aspect tout à fait débonnaire, sortit du fiacre. Il était vêtu de bon drap brun et paraissait mal à l'aise dans son costume tout neuf. Un vaste caban attaché avec des courroies comme une gibecière pendait à son cou.
--Comment! comment! pensa le père Lheureux, c'est ce colosse de femme qui a pondu un enfant si mièvre!
À cet instant même, le jeune garçon aborda sa maman, qui fit un pas en arrière et parut le regarder avec une véritable stupéfaction.
Elle se remit pourtant et prit le bras qu'on lui tendait pour passer le seuil de la porte, après avoir parlé tout bas à l'homme porteur du cabas, qui s'éloigna aussitôt à grandes enjambées dans la direction de la rue des Francs-Bourgeois.
Le maître du Rendez-vous de la Force avait regardé tout cela curieusement.
--Il y a des choses qui n'ont l'air de rien pour les innocents, se dit-il en regagnant son poêle; mais pour un chacun qui voit plus loin que le bout de son nez, c'est différent. Il y a d'abord la pièce de cent sous, à moins que l'enfant ne vienne rechercher la monnaie, mais je parie qu'il ne viendra pas. _Il_, c'est _elle_, bien entendu, j'ai distingué la couleur. Il y a ensuite l'étonnement de la grosse dame, maîtresse d'animaux ou non, quoiqu'elle en possède assez la tournure. L'homme au cabas, nix! Ça peut être un mystère, mais je n'ai pas deviné le rébus. Quand MM. les employés vont venir à midi prendre le premier noir, je saurai un peu de quoi il retourne. Si c'était encore pour le lieutenant de spahis? Il y a déjà eu quelqu'un de mis à pied, rapport à cet olibrius-là. Le petit à la casquette me semble louche, et je vas avertir les camarades.
Au guichet de la grand-porte, pendant cela, le colloque suivant s'était établi entre la grosse maman et le concierge. La bonne femme avait demandé le lieutenant Maurice Pagès.
--On n'entre pas, répondit le concierge, un peu moins bourru que les romans et les comédies ne le disent, mais néanmoins très désagréable.
--J'ai le permis de M. Perrin-Champein, riposta Mme veuve Samayoux, reconnue dès longtemps par le lecteur.
Le concierge prit le permis, l'examina, puis le rendit en disant:
--Ce n'est pas l'heure.
Comme inconvénient burlesque, irritant, désespérant, impossible, l'administration française fait l'étonnement de l'univers entier.
Nous n'avons pas le temps de développer ici les actions de grâces qu'elle mérite. Mais nous déclarons que ces grognards sans chassepot, payés pour entraver les affaires et obstruer les passages, seraient, en dehors de toute cause politique, un motif suffisant de révolution.
Notez bien qu'ils sont presque toujours deux douzaines de diplomates pour ne pas faire l'ouvrage d'un seul innocent.
Si j'étais grand turc de France, j'en empalerais dix-neuf sur vingt et je boucanerais le reste.
À ce mot-assommoir: «Ce n'est pas l'heure», maman Léo, beaucoup plus calme que nous et qui d'ailleurs semblait possédée, ce matin, par une bonne humeur triomphante, répondit:
--S'il n'est pas l'heure, on peut l'attendre jusqu'à ce qu'elle sonne. On n'est pas dépourvue de ce qu'il faut pour payer la politesse des employés avec un peu de complaisance par-dessus le marché. Mettez-nous, mon garçon et moi, dans la salle d'attente.
--Il n'y a pas de salle d'attente, répondit le concierge. Repassez à onze heures.
Maman Léo ne se fâcha point encore, seulement ses yeux rougirent, tandis que la fraîcheur de ses bonnes joues, avivée déjà par le vent du matin, arrivait tout d'un coup à l'écarlate le plus riche.
--Mon geôlier, dit-elle, je sais la considération qu'est exigée par l'autorité compétente, mais n'empêche qu'elle n'a pas le droit de m'embêter d'une course de sapin et plus par le froid aux pieds qu'il fait dans la saison. J'ai des connaissances dans le gouvernement, moi et mon fils, destiné à ses études complètes dans les premiers collèges, en plus que j'ai rencontré un ami à moi en sortant de chez le juge: M. le baron de la Périère, qui m'a dit: «Madame Samayoux, si on vous fait du chagrin là-bas, à la Force, faites passer mon nom au sous-directeur.»
--M. le baron de la Périère? fit le concierge, connais pas.
Le jeune homme, qui n'avait point encore parlé, souleva son bourgeron et prit dans la poche de sa veste une carte qu'il tendit au concierge.
--Que vous connaissiez ou non les personnes qui ont la bonté de nous appuyer, dit-il, cela importe peu; vous ne pouvez pas refuser de remettre cette carte au directeur de la prison.
--Au directeur! se récria le concierge, rien que ça!
Mais son regard tomba sur la carte et il lut à demi-voix:
«Le colonel Bozzo-Corona!...» C'est une autre paire de manches! Il vient dîner ici quelquefois, et quand j'étais garçon de bureau à l'Intérieur, il entrait dans le cabinet du ministre comme chez lui. On a bien raison de dire qu'il ne faut pas juger les personnes par la mine; asseyez-vous là, près du poêle, ma bonne dame, et le petit jeune homme aussi; je vas envoyer quelqu'un à la direction et vous aurez réponse dans une minute.
Le concierge sortit emportant la carte du colonel, et maman Léo resta seule avec son prétendu fils.
--Ah! chérie, s'écria-t-elle, je t'ai cherchée au palais et partout le long du chemin. Je regardais par la portière de la voiture, car j'avais deviné ton idée rapport à ce que tu m'avais dit qu'on avait déjà renvoyé un garçon pour t'avoir introduite dans la prison de Maurice. Va-t-il être content!... et fâché aussi, car tu n'as plus tes cheveux, tes beaux cheveux qu'il aimait tant!
--Mes cheveux repousseront, dit Valentine en souriant.
--C'est égal, faut que tu l'aimes crânement; car il n'y avait pas dans tout Paris une pareille perruque! C'est le marchef qui t'a aidée?
--Oui... et c'est lui qui m'a donné la carte du colonel.
--Celui-là me fait peur, tu sais, le marchef, quoiqu'il y a sur son compte des histoires à gagner le prix Montyon.
--Bonne Léo, dit Valentine, mes craintes sont plus grandes encore que les vôtres, car le dévouement de cet homme est inexplicable pour moi, et de plus, je ne comprends pas l'autorité qu'il exerce dans la maison du Dr Samuel. Je vous l'ai déjà dit, et cette pensée se fortifie en moi: Coyatier, dans tout ce qu'il fait pour nous, est soutenu par quelqu'un de plus puissant que lui. Est-ce nous qu'il sert ou bien ce quelqu'un-là? Et nous-mêmes ne sommes-nous pas un instrument aveugle entre les mains de celui qui nous dirige lentement mais sûrement vers l'abîme?
--Si tu crois cela..., commença la dompteuse.
--Je ne crois rien, mais je crains tout, et je marche pourtant, parce que l'immobilité ce serait la mort: la mort pour Maurice!
--Tu as ton idée, cependant?
--J'ai mon espoir, du moins. J'ai tant pleuré, tant prié, que Dieu aura pitié peut-être.
--Quant à ça, fit la dompteuse, Dieu est bon, c'est connu, mais quand on n'a pas quelque autre petite manivelle à tourner, dame!...
--Que vous a dit le juge? demanda Valentine brusquement et comme si elle eût voulu rompre l'entretien.
--Un drôle de bonhomme! répliqua maman Léo, tout chaud, tout bouillant, tout frétillant et qui ne vous laisse pas seulement le temps de parler. Il sait tout, il a tout vu, il est sûr de tout. Il était en train d'écrire et je m'amusais à le regarder avec son nez pointu et ses lunettes bleues. Sa plume grinçait sur le papier comme une scie dans du bois qui a des noeuds; il déclamait tout bas ce qu'il écrivait. En voilà un qui ne doit pas être gêné pour entortiller le jury! Il a enfin levé les yeux sur moi et j'ai vu en même temps qu'il était un petit peu louche, derrière ses lunettes. J'ai voulu parler, mais cherche! il n'y en a que pour lui.
«Vous êtes madame veuve Samayoux, qu'il m'a dit, je sais que vous avez fait la fin de votre mari par accident, ça m'est égal. Vos affaires vont assez bien, et vous ne passez pas pour une méchante femme. J'aurais pu vous interroger, pas besoin! Il est bien sûr que vous en savez long sur cette histoire-là, mais j'en sais plus long que vous, plus long que tout le monde; et vous m'auriez peut-être dit des choses qui auraient dérangé mon instruction. Non pas que je ne sois toujours prêt à accueillir la vérité, c'est mon état; mais enfin vous n'avez pas reçu l'éducation nécessaire pour comprendre ce que je pourrais vous dire de concluant à cet égard: trop parler nuit. Vous voulez un permis pour visiter le lieutenant Pagès, vous êtes parfaitement appuyée, je vais vous donner votre permis.»
Tout ça d'une lampée et sans reprendre haleine. Ah! quel robinet!
Pendant qu'il cherchait son papier imprimé pour le remplir, j'ai pris mon courage à deux mains et j'ai dit avec ma grosse voix:
--Le lieutenant Pagès est innocent comme l'enfant qui vient de naître. Il y a des brigands dans Paris qui sont associés comme les anciens élèves de Sainte-Barbe ou de la Polytechnique; si monsieur le juge voulait m'écouter, je lui fournirais de fiers renseignements sur les Habits Noirs.
--Vous avez fait cela! s'écria Valentine avec inquiétude.
--N'aie pas peur, repartit maman Léo, celui-là _n'en mange pas_; il est bien trop simple et trop bavard. Il s'est mis à rire d'un air méprisant et m'a dit:
«Les classes peu éclairées ont besoin de croire à quelque chose qui ressemble au diable; je connais cette bourde des Habits Noirs comme si je l'avais inventée, et je sais qu'à force de courir après des fantômes, mon infortuné prédécesseur, qui n'était pas un homme sans mérite du reste, avait fini par devenir fou à lier. Est-ce que le lieutenant Pagès était vraiment fort sur le trapèze? Je suis amateur. Si vous aviez fantaisie de témoigner à décharge, arrangez-vous avec l'avocat, je ne crains pas les contradictions, et nous avons un petit substitut qui vient chercher chez moi jusqu'aux virgules de son réquisitoire. Il ira bien, ce gamin-là! Voilà votre permis. Quand vous en voudrez d'autres, ne vous gênez pas, et dites au colonel Bozzo que je suis trop heureux de lui être agréable.
--Toujours cet homme! murmura Valentine. Sans lui, nous serions arrêtées à chaque pas!
--Et j'ai peine à croire, ajouta la dompteuse, que son idée soit de nous mener sur la bonne route.
La petite minute demandée par le concierge avait duré une grande demi-heure. Il revint enfin, accompagné d'un guichetier. Au lieu de la morgue importante qui semble collée comme un masque sur tous les visages administratifs, depuis le chef de division assis dans son bureau d'acajou jusqu'à l'homme de peine qui se donne le malin plaisir d'arroser les passants en même temps que la rue, le concierge avait arboré un air affable et presque bienveillant.
--Fâché de vous avoir fait attendre, dit-il, mais le peloton des corridors est long à dévider. Vous allez suivre M. Patrat, s'il vous plaît, madame et monsieur; moi je suis M. Ragon, et si vous vous en souveniez, vous pourriez témoigner au besoin que j'y ai mis, vis-à-vis de vous, tout l'empressement de la politesse, sans compter que je serai encore à votre service une autre fois.
--Monsieur Patrat, ajouta-t-il en se tournant vers le porte-clefs, vous allez conduire ces personnes à la cour des Mômes, escalier B, corridor Sainte-Madeleine, porte n° 5, et laisser le battant entrebâillé après avoir introduit, comme c'est nécessaire, surtout le prévenu ayant déjà été cause de la mise à pied d'un employé, mais vous y mettrez tous les égards, en gênant le moins possible les épanchements de l'amitié.
Le porte-clefs prit les devants, maman Léo et Valentine le suivirent, traversant d'abord la cour dite des Poules, qui était interdite aux détenus, parce qu'aucune barrière ne la séparait de la grande porte.
Après avoir passé sous la voûte du corps de logis principal, où les salons de Caumont étaient transformés en dortoir, le guichetier longea le cloître de la cour Sainte-Marie-l'Égyptienne, passa sous le petit hôtel portant alors le nom de Sainte-Anne, et aborda enfin la cour des Mômes, qui servait de promenade pour les détenus au secret, et en même temps de préau aux enfants après les heures des repas.
Un escalier tournant, étroit et voûté, menait au corridor Sainte-Madeleine, qui faisait partie de l'ancien hôtel de Brienne.
Le porte-clefs ouvrit la porte de la chambre marquée n° 5, et laissa le battant entrebâillé après avoir introduit la veuve et son compagnon.
Afin d'exécuter de son mieux les prescriptions à lui transmises par le concierge, et qui venaient évidemment de plus haut, au lieu de rester à la porte, il se promena de long en large dans le corridor.
Quand nous aurons décrit la cellule de Maurice Pagès, le lecteur verra que cette tolérance était absolument sans danger.
XXV
Le prisonnier
Il y avait déjà plus de deux semaines que Maurice Pagès avait quitté la Conciergerie pour être transféré à la Force.
On l'avait laissé au secret pendant les trois premiers jours seulement, puis l'instruction ayant atteint, grâce à la haute opinion que M. Perrin-Champein avait de lui-même, sa complète maturité, l'ordre était venu de rendre Maurice à la vie commune des prisons.
Maurice excitait parmi ses compagnons de peine une très grande curiosité, d'autant plus qu'il restait séparé d'eux, habitant toujours le quartier des hommes au secret, et soumis à la plupart des précautions spéciales qu'on prend vis-à-vis de ces derniers pour éviter toute tentative d'évasion.
Parmi les captifs de la Force, l'opinion la plus accréditée était que l'ex-lieutenant avait «buté contre un _carq_», c'est-à-dire que, tombé de manière ou d'autre dans un piège habilement tendu, il payait la loi pour quelque malfaiteur de la haute.
La police suivrait moins souvent une fausse piste, la justice commettrait moins d'erreurs si elles pouvaient à leur aise prendre langue au fond des sombres promenoirs où les reclus viennent boire chaque jour quelques gorgées d'air libre.
Il se tient là une bourse d'informations qui trouve parfois le mot des plus difficiles énigmes et résout en se jouant des problèmes inextricables.
Aussi Canler, Peuchet et la plupart de ceux qui ont écrit sur la police secrète autre chose que d'idiotes déclamations appuient-ils sur le rôle du _mouton_ ou prisonnier acheté dans les bureaux.
Les rapports du _mouton_ seraient, à leur sens, la meilleure certitude si ce misérable, damné deux fois par son crime d'abord et ensuite par sa trahison, pouvait inspirer une ombre de confiance.
À la Force, on aurait lu avec passion le travail du malheureux Remy d'Arx, repoussé à l'unanimité par les dédains de l'administration et de la magistrature. Peut-être se trouvait-il à la Force quelqu'un qui aurait pu écrire un nom sur chaque masque d'Habit-Noir désigné dans ce travail.
La Force étant plongée bien plus bas encore que la foire dans les profondeurs de la vie parisienne, on y savait mieux la mythologie du brigandage, on y connaissait de plus près les demi-dieux du meurtre et du vol.
Le nom des Habits Noirs avait été prononcé plus d'une fois à la Force à propos du lieutenant Maurice Pagès.
Mais l'innocence probable de ce dernier, loin de faire naître la sympathie, le plaçait en dehors de la ligne du mal. On guettait l'heure de son procès avec une malveillante impatience.
C'est fête pour les bandits quand une erreur judiciaire se prépare. Chaque faux pas de la justice est un témoignage à leur décharge.
La cellule de Maurice était située au troisième étage de l'ancien hôtel de Brienne et faisait partie des aménagements pratiqués à la fin du règne de Louis XVI pour transformer la noble demeure en prison. Le plan extérieur de la chambre qu'il occupait aurait présenté une surface convenable, mais l'épaisseur des murs en pierre de taille la rendait tout à fait exiguë.
Elle prenait jour au moyen d'une fenêtre étroite, profonde et défendue par un double système de barreaux en fer forgé, sur une cour intérieure ayant fait partie autrefois des jardins de Caumont, et où restaient quelques grands arbres, tristes comme des prisonniers.
On apercevait leur cime de la rue Culture-Sainte-Catherine, et ceux qui ne savaient point dans quelle terre maudite ces vieux troncs étaient plantés, songeaient peut-être avec envie à ces heureux voisins, jouissant de feuillées si vertes et de si frais gazons.
Juste en face de la fenêtre, qui ressemblait à une meurtrière élargie, s'élevait le grand mur, bâti récemment pour prévenir le retour des évasions dont nous avons parlé.
Mais il faut ajouter bien vite que ces évasions n'avaient pas eu lieu à l'étage habité par Maurice et qui contenait une douzaine de cellules à l'épreuve, destinées aux criminels de la plus dangereuse catégorie.
Le porte-clefs pouvait donc faire les cent pas dans le corridor en toute sécurité. Quand même Maurice aurait eu des ailes au lieu de ses pauvres mains chargées de menottes, il n'y aurait eu pour lui nul espoir de passer à travers les barreaux de sa terrible cage.
Il était assis auprès de sa couchette sur une chaise de paille, seul meuble qui fût dans la cellule, et ses mains liées reposaient sur ses genoux.
Il portait le costume des prisonniers, dont l'aspect suffit à serrer le coeur.
Le jour, qui arrivait plus blanc, après avoir frappé les toits couverts de neige, éclairait à revers sa tête rasée et la pâleur mate de son front.
Nous le vîmes une fois, joyeux jeune homme, soldat rieur, mais tout ému par les espérances qui lui emplissaient l'âme; nous le vîmes une fois, attendri et gai tout en même temps, faire honneur avec le vaillant appétit de son âge au pauvre mais cordial souper que maman Léo lui offrait avec une si enthousiaste allégresse.
Ce soir-là il apprit que Fleurette l'aimait toujours; il entendit prononcer pour la première fois le nom de Remy d'Arx; il pressentit la première atteinte de la fatalité qui pesait déjà sur lui.
C'était à cette soirée que sans cesse il pensait dans la solitude de la prison.
Sa vie entière était résumée pour lui par ces quelques heures qui lui semblaient radieuses et terribles.
Tout de suite après, la mort d'un inconnu commençait le drame en quelque sorte surnaturel qui l'avait enveloppé comme un suaire de plomb, et contre lequel il n'y avait pas de résistance possible.
Son souvenir allait obstinément vers cette cabine de saltimbanque, encombrée d'objets misérables et ridicules, où il mettait, lui, tant de pure, tant d'adorable poésie.
Tout le roman bizarre, mais heureux, de sa jeunesse était là. Est-ce qu'il n'y avait pas le sourire enchanté de Fleurette pour jeter à pleines mains le prestige sur le côté bas et comique de la baraque?
Maurice revoyait dans un éblouissement l'humble théâtre de ses joies.
C'était là encore, c'était là qu'après la longue absence il avait retrouvé l'espoir et le bonheur.
En ce monde, Maurice n'avait pour l'aimer bien que deux soeurs: Valentine et Léocadie.
Certes, Mlle de Villanove et la dompteuse étaient placées dans des situations fort différentes, mais au temps où Maurice les avait connues, maman Léo était la protectrice et la patronne de celle qu'on nommait maintenant Mlle de Villanove.
Elles étaient en outre réunies par leur tendresse commune pour lui.
En dehors d'elles, Maurice n'avait ni attache ni espoir; non pas qu'il fût indifférent ou ingrat envers sa propre famille, composée de bonnes gens qui l'avaient bien traité dans son enfance, mais sa famille, représentée surtout par le brave père Pagès, l'avait retranché une première fois déjà deux ans auparavant, comme une branche gourmande.