Part 8
Et, tandis qu’elle réfléchissait ainsi, Maïténa Otéguy se laissait prendre par le berger.
XX
Je gaigne tout, et demeure perdant.
FRANÇOIS VILLON (_Ballade Villon_)
La Toussaint fut une trêve. Le souvenir de Virgile devint un bouquet de chrysanthèmes. Maïténa aima de tout son corps, durant quelques jours, sa tombe fleurie. Son corps s’endormit dans ce culte universel. Et puis les fleurs se fanèrent. Il n’y en eut plus pour les remplacer. Le corps de Maï se réveilla.
Alors, elle se mit à pleurer. Elle pleurait comme un saule dont les larmes sont le corps lui-même, dont chaque sanglot est un accroissement, une beauté nouvelle.
Jamais ses pleurs n’avaient atteint cette violence. Pendant dix ans, elle avait gardé le deuil de son mari, aussi bien dans son cœur que dans ses apparences, avec rigueur, Depuis la révélation d’Ourtic, son chagrin s’amplifiait. Chaque particule de ce chagrin se développait, se révélait à son tour avec ses facultés nouvelles, devenait une planète et éclatait. Elle s’embellissait. Elle portait son mari en soi. Elle avait parfois en éclair l’idée que les désirs qu’elle ignorait auparavant pouvaient venir de lui et être intégrés en elle par lui. Sa chair amoureuse était chaude pour deux: pour lui, le mort, et pour elle, la veuve sage.
Un jour, elle venait de faire ses provisions au bourg, lorsqu’elle rencontra Omer Jouanou. Il avait repris quelques couleurs. Il souriait un peu. Il lui déclara tout de suite au lieu de la saluer:
--Il y a longtemps que je pense à toi. Tu te souviens de mon croc-en-jambes, près du gave, au mois de mars. Ce n’est pas tout. Je t’épiais tous les soirs à la lucarne de ta cuisine. Tu m’y as trouvé, un soir. Tu la connaissais, ta maison. Mais elle te connaissait, toi, mieux encore. Je te connaissais comme elle; et j’avais fait sur toi beaucoup de raisonnements.
--Allons, adieu!
--Et bonjour au Jeanty!
Elle le quitta sans délai. Il resta au milieu du chemin pensif suivant son habitude. Il hésitait. Et puis, lorsqu’elle fut assez loin, il lui cria:
--Je suis bien content que ce ne soit pas avec Pascal! hé!
Elle rentra chez elle, troublée. Ce goujat venait de lui rappeler Jeanty auquel elle ne pensait plus, quoiqu’il se trouvât encore à la ferme. Elle ne songeait qu’à Pascal et au mort.
Aussitôt sa mission achevée, au petit jour, son intérêt pour le berger avait pris fin. Elle était aussi pure qu’avant. Et il fallait qu’Omer Jouanou fût doté par son désir d’une bien grande subtilité pour discerner que la presque virginale pureté de la jeune femme avait changé de nature depuis le dépouillement des maïs, puisqu’elle-même ne le sentait point.
Jeanty, c’était la nuit de Jeanty. Elle y réfléchit; et elle dut s’avouer qu’en se donnant à lui une fois elle n’avait pas encore assez fait pour le mort. Elle l’éprouvait d’autant plus que sa chair n’était pas apaisée.
Plusieurs jours passèrent. Elle réfléchissait encore. Elle désirait de plus en plus. Quant au berger, il ne se décidait pas à partir. Il attendait obscurément que le miracle de sa nuit se renouvelât. Il négligeait ses brebis. Il n’y avait plus d’herbes pour elles, ni dans les vignes, ni dans les champs.
Aussi, un beau soir, Ourtic, apitoyé par l’état lamentable du troupeau, les rappela rudement à la réalité. Puisque Maï redevenait inquiète, il valait autant que le montagnard s’en allât.
On dînait. Suivant son habitude, Ourtic avalait goulûment sa soupe près du foyer. Simultanément, il se réchauffait de l’intérieur et de l’extérieur. Il achevait sa soupe; il s’approchait de la table, versait un bon coup de vin rouge dans son assiette creuse où demeuraient des particules de légumes, de romarin, de marjolaine, de lard haché et de graisse rance. Puis, il buvait d’un trait le mélange parfumé, le bord de l’assiette posé sur sa vieille lèvre.
--Quand pars-tu, berger?
Le jeune homme qui n’avait pas fini de manger, fut saisi, s’étrangla, avala de travers, resta un instant sans pouvoir répondre ni respirer. Maï en profita pour détourner la conversation.
--Vous ne prenez pas de fricot, vieux?
--Il sent bon! Il t’assurerait la clientèle d’un ange! Mais ta soupe me suffit, femme! Tu y mets toutes tes qualités! On dirait qu’on te mange! Et c’est précisément pour ça que le berger oublie son pauvre troupeau! Tu lui donnes un trop bon estomac! Il supporte tout sans souffrir, même que ses brebis crèvent de faim!
Jeanty ne savait où se cacher. Malgré lui, il devenait de plus en plus visible. Ses joues rouges illuminaient. Enfin, il n’y tint plus. Il lança son départ en pâture au vieux.
--J’avais décidé de partir demain matin, du moins si ça vous plaît ainsi qu’à Mme Prébosc.
Ourtic lui tourna le dos pour l’approuver. Maï conservait son visage très pur. Elle était pour le garçon aussi indifférente que le lendemain de sa nuit. Et, quoiqu’il eût entendu parler de la dissimulation féminine, il avait l’impression qu’elle obéissait à des ordres surnaturels.
Ils s’approchèrent du foyer. Ils gardèrent le silence comme on ne peut le garder que lorsque le mutisme de la pensée confirme celui de la parole. Ils attendirent ainsi que les dernières braises se fussent éteintes. Et puis, imbibés de chaleur, ils allèrent se coucher.
L’ardeur de Maïténa ne se calmait point. Elle avait le pressentiment que celui qui ressemblait à Virgile allait mettre à profit sa dernière nuit. Il ne pouvait partir sans lui donner une pureté définitive et la force de supprimer le coupable. Avant de se mettre au lit, elle ôta le crochet qui retenait ses contrevents.
«La porte lui ferait peur. Entré par la fenêtre, il ne croira pas être entré.»
Sa chandelle s’éteignit. Son esprit se mit à construire des ombres dans les ténèbres du dehors.
Ces ombres devinrent une ombre, une forme, des angles. Un corps se condensa. Ce corps terminé passa la fenêtre et tomba dans la chambre. Il y eut d’abord le bruit unique de la chute, puis le tumulte de deux cœurs qui battirent du même rythme la même muraille. La bonne muraille!
La femme couchée, l’hôtesse, ne parlait point. Elle ne voulait pas effaroucher son visiteur, comme s’il ne lui eût pas été amené par un énorme désir, mais pour une mission très subtile et méritoire.
C’était la première fois que le mâle attendu légitimement venait la trouver sans qu’elle l’appelât. Du vivant de son mari, c’était elle qui avait dû l’entraîner vers le lit nuptial. Et, après sa mort, elle était allée réveiller dans sa chambre son mandataire.
Maintenant, elle ne réfléchissait plus. Sa personnalité se dissolvait. Et son cœur sonnait un tocsin joyeux pour la réunion de ses atomes égaillés.
L’ombre créée par son imagination était devenue un corps. Bientôt, les ténèbres elles-mêmes, les ténèbres de toutes les nuits, se confondirent avec lui, furent lui. Il fut toute la pièce. Le lit et Maïténa gênèrent son développement. Le lit crissa et disparut. Maïténa sans un cri disparut.
Elle fut le corps. Ses bras enveloppèrent une chair jeune sortie du sein de tant de nuits amoureuses. Elle aima l’univers. Et elle cria. Mais son appel n’alla que jusqu’à la colline d’en face.
--Ne crie pas si fort, lui recommanda Pascal.
Elle eut un immense soubresaut. L’étranger retomba sur le pavé de la chambre. Ce n’était plus une forme, plus une ombre; c’était moins que rien, la négation elle-même de la vie: Pascal.
Il ressuscita, pourtant, par ses propres forces, mais pour une existence précaire, celle d’une émission de voix:
--Tu ne le savais donc pas?
Elle sortit à son tour de son lit. Elle fuit jusqu’à l’autre bout de la chambre pour s’en éloigner. Ce lit avait un relief infâme.
Elle ouvrit les contrevents que le jeune homme avait refermés. La campagne pénétra d’un seul coup dans ses yeux. Elle y chercha d’un regard désespéré une ressource suprême contre ce qui venait d’être. A l’est, une blancheur caressait déjà la colline. La nuit allait être refoulée dans le passé.
Au lieu de chasser et d’absorber ce qui avait été, la campagne et la lueur l’éclairaient impitoyablement. Et Maïténa soupira. Ce n’était plus son corps qu’elle congédiait, mais son âme, qui alla tourbillonner dehors, lamentablement, parmi les feuilles mortes.
--Je n’ai pas été à toi! Non! Je n’ai pas été à toi! hurla-t-elle, après s’être remplie de nuit comme de forces.
--Si, dit Pascal.
La voix de Maïténa flotta comme un drapeau usé, se déchira.
--Va-t’en!
Pascal, lentement, enjamba l’appui de la fenêtre, puis s’y accouda et parla avec méchanceté.
--C’est le premier pas qui coûte. Maintenant que je t’ai eue, je t’aurai d’autres fois. Tu seras de nouveau heureuse que j’aie tué le Virgile comme tu le fus tout à l’heure. A présent, tu es contente et tu me chasses. Mais tu reviendras.
Lui, le silencieux, il se découvrait une faconde intarissable. Il aurait parlé des heures sur ce sujet. Pourtant, il tressaillit. Il s’arrêta.
--Qu’est-ce qu’il y a?
Un homme apparaissait au coin de la maison. La figure luisante, une lanterne d’étable à la main, il marchait tout droit sur Pascal. Il éclaira bientôt tout Pascal. La lumière disloqua ses traits. Pascal souffrit de surprise et de clarté. Une voix, brusquement, le pansa.
--Salaud!
--C’est toi, Omer?
Celui-ci ne lui répondit pas; mais il laissa tomber sa lumière, et le prit à la gorge.
--Je t’ai vu sortir, fils de charogne!
--De quoi te mêles-tu, bête que tu es?
Maïténa, toute nue, ne songeant pas à se cacher avec les lambeaux de sa chemise, regardait ardemment.
Les deux frères roulèrent par terre. Ils échangeaient, par rafales, coups de genoux, coups d’épaules et coups de front. Finalement, Omer eut le dessus.
--Je veux que tu meures!
Le monde entier se résumait pour Maïténa dans cette bataille. Tous ses muscles se tendaient pour aider Omer. Les poings qui meurtrissaient Pascal communiquaient directement avec son esprit.
--Tue-le! Tue-le! cria-t-elle, soudain.
Alors, elle aperçut une chose inouïe. Omer se levait. Il ajustait sa ceinture qui tombait. Il aidait son frère à se remettre debout. Et il lui serrait la main.
--Puisqu’elle le veut, ce n’est pas la peine!
XXI
Quoiqu’elle parlât très peu avec ses voisines et qu’elle eût toujours repoussé les avances de celles qui voulaient devenir ses amies, Maïténa était admirée par tout le village. Elle était aimée. Elle était même populaire.
Un sentiment aussi universel n’a, le plus souvent, aucune cause. Un paysage est tel qu’il est sans motif. Et ce n’est pas sa faute s’il est un état d’âme. Donc, les paysans étaient fiers de posséder une aussi jolie femme dans leur village. Alors que leurs filles les plus belles s’en allaient vers Paris, cette belle étrangère était venue chez eux. Elle donnait de l’appétit aux vieillards, de l’amour aux jeunes hommes. Les autres femmes s’en trouvaient bien.
Lorsque, durant la nuit de Pascal, les cris de Maïténa apprirent à tout le pays qu’elle avait un amant, on l’estima encore davantage. On lui sut gré de condescendre aussi gentiment à ne plus vouloir se singulariser.
Ainsi, dans son milieu, la situation de Maï ne changeait point. Cette sympathie de tous ne servait qu’à l’isoler au centre d’une métamorphose que personne ne remarquait.
Calmée, elle avait la sensation d’être plus belle depuis l’étreinte de Pascal. Elle était fière du plaisir qu’elle avait recueilli et honteuse de celui qu’elle avait accordé. Quand elle voyait de loin son amant, elle reconnaissait sur lui son corps à elle, comme si ses empreintes fussent ineffaçables. Et, en se voyant sur lui, elle regrettait d’avoir tant de charmes.
Elle ne pouvait supporter que sa chair fût contente d’elle tandis que son cœur était dégoûté. Mais, malgré soi, ses yeux étaient plus tendres qu’avant Pascal, sa bouche plus sensuelle, et son sang circulait plus gaîment parmi les sinuosités de sa chair.
Beaucoup de femmes ne peuvent recevoir la grande volupté qu’assez avancées dans la vie. Elles n’osent pas l’avouer. Et inconsciemment elles attendent. Beaucoup de femmes sont vouées à deux hommes: l’un à qui elles doivent accorder du plaisir; l’autre par qui elles doivent s’en faire accorder.
De tout temps, la chair de Maï était vouée à Pascal sans qu’elle s’en doutât.
Tout s’étant accompli en temps, lieu et action qu’il fallait, elle s’inquiétait beaucoup moins des causes de sa nuit que de ses effets. Elle aimait à considérer que Pascal ne vivait encore que grâce à cette nuit. Quel scandale! Et quel réconfort!
Le souvenir de Virgile que seule sa veuve portait en elle, qui n’existait que par elle, n’allait-il pas être revivifié lui-même par l’étreinte du meurtrier?
Virgile était l’esprit. Pascal était la chair. Elle avait satisfait sa chair. Il lui fallait maintenant satisfaire son esprit en tuant Pascal.
Le froid de l’hiver qui stimule l’énergie et cicatrise les plaies n’agissait pas sur la jeune femme. Il lui manquait pour tuer Pascal cette secousse sacrée qui ressortit plus à la vue qu’aux autres sens. Elle devait subir un véritable acte de génération. Elle le subit dans toute son ampleur, en passant par toutes les gammes, de la plus subtile à la plus émouvante du frisson, le jour où l’on saigna le porc.
Ce matin-ci, la clarté et l’animal avaient les mêmes couleurs, roses et dorées. Et, à l’horizon, les nuées prenaient de la peine à s’élever, comme si elles eussent été trop grasses. La campagne revêtait cet aspect d’abondance qui convient aux fêtes de famille.
Le «pelle-porc» est, en effet, la fête de la maison et de la nourriture. C’est le dieu domestique qu’on y sacrifie, et qui, en reconnaissance de cet hommage, pourvoira à la vie de l’année. On invite les voisins et les parents, qui le tiennent jusqu’à ce qu’il soit bien mort, le dépouillent ensuite de ses soies dans une maie d’eau bouillante, puis le suspendent à la poutre maîtresse de la pièce d’honneur. On l’ouvre, on l’adore, et on le laisse en croix jusqu’au lendemain, une serviette propre attachée à son cou en symbole et pour étancher le dernier sang.
En manière de préambule, plusieurs personnes attendaient le tueur dans la basse-cour d’Ourtic. Un beau fumier à pans droits, placé comme dans toutes les fermes béarnaises traditionnelles devant la porte de l’habitation, fumait tranquillement et réchauffait l’air pour aider un soleil trop pâle.
On pensait au cochon.
--Le pauvre! Il a l’estomac vide! Il va souffrir de la faim si on le fait attendre encore!
Le tueur arrivait enfin. Il était dans sa période de travail, la seule de l’année. En hiver, il mangeait, il buvait pour les douze mois. Le reste du temps, il ne faisait rien. Ce matin, il avait déjà tué et «dîné» quatre fois, comme on dîne aux pelle-porcs. La saison commençait à peine; aussi, n’était-il pas encore très gras, mais il était ivre.
Pascal passait sur la route. Attiré par les quolibets, il s’approcha; et puis il s’accouda à la barrière sans parler, pour profiter d’une occasion de voir Maï.
Elle se cachait dans sa cuisine pour ne pas assister à l’égorgement de son nourrisson, comme toute fermière qui a un peu de cœur. Mais, lorsqu’elle aperçut le jeune homme par la fenêtre, elle sortit.
--Allons! donne tes outils! viens te faire saigner! disait-on au boucher.
--Il ne peut pas travailler. Il est trop plein! déclara judicieusement Ourtic.
Cependant, on tirait de sa loge un cochon rose et noir, aux oreilles courtes, au groin allongé, pur spécimen de la race béarnaise--car le Béarn a une faune absolument originale.
Quatre hommes le saisissaient par les pattes, et le retournaient comme un matelas d’un mouvement bien concerté. Hurlement sans grâce et sans modulation, mais qui réjouit Ourtic. L’animal gueulait la richesse de la ferme.
Le saigneur s’approcha. Il avait ingurgité un liquide trop précieux. Il avait trop de dignité. Il s’étala par terre de tout son long.
Maïténa éclata de rire.
Le long couteau dont le fil brillait et qui gisait près du bonhomme l’attirait. Elle le saisit avec autorité, le serra comme si elle eût voulu se le souder au poing. Après avoir poussé une bassine au bon endroit, elle enjamba le ventre énorme gaillardement. Elle ne craignait pas qu’on vît ses cuisses. Sa robe était, d’ailleurs, très ample, et ses beaux mollets paraissaient à peine, moulés dans des bas de laine naturelle filée à temps perdu.
Sous sa main, le cœur de l’animal palpitait d’une façon pesante. Elle le chevauchait avec quelque sensualité pour recueillir sa chaleur et s’en faire de la force. Son bras se leva pour prendre son élan.
--Attention! cria Ourtic.
Mais déjà la lame se cachait tout entière dans la chair. Maïténa la sortit lentement. Puis, elle la jeta loin d’elle avec le même dégoût qu’en chassant Pascal de son lit.
Les cris de la victime s’échappèrent, un instant, par la plaie, et moururent par saccades.
Maï se redressa. Une joie tumultueuse roulait dans son cœur. Elle savait s’y prendre pour tuer. Elle contempla le sang qui coulait avec force comme le vin rouge d’une barrique pleine. Elle y trempa ses mains; et, sans aucune gêne, elle regarda Pascal dans les yeux en haussant les épaules.
--Il n’y a plus du tout de jus! dit un homme.
Elle saisit la bassine rouge. On ne l’observait pas. Elle s’arrangea pour passer près de la barrière.
--Je sais m’y prendre!
Et Pascal eut l’impression qu’elle emportait dans ses bras la charge de son propre sang.
XXII
A la campagne, le matin ne s’annonce pas par le chant du coq. On entend celui-ci à toutes les heures du jour et de la nuit, sauf à l’instant muet où le soleil voilé comme une femme arabe lance son premier regard. Les hommes et les animaux se gardent alors de l’effaroucher et Maïténa Otéguy est la seule qui ouvre sa porte en face de lui.
Elle vide devant le seuil, pour sa volaille, son tablier plein d’orge. Elle admire, pendu comme une lanterne au milieu de sa cuisine, le porc tué de la veille qui expose son ventre béant. Elle jette dans le foyer des sarments de vigne, et elle allume le feu. La soupe chauffe. La chaleur se transmet à toutes les parties de la maison. Ses habitants et le soleil entrent ensemble dans la cuisine.
On déjeune. Le petit garçon très éveillé part vivement pour l’école. Les valets vont tailler la vigne. Maïténa est de nouveau seule avec la maison. Elle se hâte de faire les menus travaux du matin. Elle a une course à faire. Elle noue son tablier à fleurs. Elle enfonce dans une de ses poches une branche de basilic, dans l’autre un petit revolver qu’elle a acheté à Pau le lundi précédent, jour de marché, et dont elle s’est fait enseigner le maniement. Elle met un foulard sur sa tête.
C’est alors qu’elle entend un appel qui n’est pas dans le programme.
Qu’est-ce qui pouvait se permettre de l’appeler? Elle n’avait à obéir qu’au souvenir de son mari, c’est-à-dire à elle seule. Elle était d’autant plus stupéfaite d’être appelée que l’appel venait de celui qu’elle allait tuer dans un moment. Siffle-t-on ainsi son exécuteur? Quelle outrecuidance!
--Hoou! Maïténa!
Elle apparut à la porte de sa cuisine. Vis-à-vis d’elle, devant la barrière, Pascal portait dans ses bras, ruisselant d’eau, le petit garçon qui était parti tout à l’heure pour l’école. La présence de son fils aida la jeune femme à supporter la présence insolite de Pascal, et lui donna les moyens de se précipiter haletante vers lui.
--Le drôle! Qu’est-ce qu’il a?
Elle pensa tout de suite à la mare qu’on avait creusée à l’entrée du village pour que les canards n’allassent pas se perdre dans le gave, et où se noyait parfois un enfant.
--Il est tombé dans la mare?
--Oui, dit Pascal.
Maïténa et Pascal ne pouvaient parler davantage. Ils étaient destinés tous les deux à une autre scène, à la même heure. Ils avaient manqué leur destin. La première, consciemment, le second, inconsciemment, ils en restaient très troublés.
Le petit garçon qui ne comprenait rien à cette gêne et qui d’ailleurs avait froid se mit à parler avec volubilité. Il ressentait quelque fierté de devenir ainsi, tout à coup, un personnage de premier plan.
--La terre était glissante. Ce n’est pas ma faute. Et puis, maman, ne m’en veux pas, car j’ai failli me noyer. Demande-le à Pascal. Il a failli se noyer lui aussi. L’eau est très profonde à cet endroit. Tu sais, c’est près du vieux peuplier. J’y passais pour aller plus vite. Heureusement que Pascal n’était pas loin. Maman, tu entends, j’ai failli me noyer.
Maïténa l’enleva brusquement au jeune homme. Après la mère fallait-il qu’il eût aussi le drôle? Elle emporta son petit dans la cuisine; elle le dépouilla de ses vêtements mouillés comme on dépouille un lapin. Ensuite, elle lui administra une fessée qui le réchauffa.
Elle avait aimé son mari d’un amour complet. L’amour qu’elle ressentait pour son fils ne pouvait être qu’accessoire. La passion de la femme est pour l’homme. Lorsque cette passion va à l’enfant, c’est qu’elle n’a pas trouvé d’homme à quoi s’adapter. Le cas de Maïténa est donc le plus naturel quoique le plus rare.
Son fils ne se rattachait pas à sa chair qui s’était révélée et absolument assouvie pendant la nuit de Pascal. Tous les matins, elle infligeait au drôle une correction préventive qui le rendait sage pour la journée. Aujourd’hui, elle avait oublié de le faire, et elle ne s’étonnait point qu’il se fût si mal comporté. Elle l’aimait lucidement.
--Reviens à l’école! Et suis la grande route!
Elle le regarda partir. Elle le conduisit des yeux jusqu’au tournant. Pascal était resté en face de la maison, sur la route. Il n’avait pas osé entrer. Par la porte ouverte il avait suivi la fessée; et maintenant il regardait aussi le petit garçon qui s’en allait, le corps redressé.
Pascal attendait il ne savait quoi. Au bout d’un moment, cette attente lui pesa. Au même instant, le revolver pesa dans la poche de Maï.
Il la gêna.
On ne voyait plus l’enfant. Il n’y avait plus là de raison tangible à la présence du jeune homme. Il ressentit la nécessité de remplacer la raison de sa présence par quelques paroles.
--Je suis content d’avoir pu te le ramener.
Il la gênait autant que le revolver, outil ridicule et inconvenant. Un paysan bien équilibré se sert-il du revolver, l’arme des cocus? La jeune femme en rougit. Elle s’assimilait à une machine. S’était-elle servi d’une machine pour regretter son mari? Et s’était-elle servi d’une machine pour jouir? Pour punir, une machine était absurde.
Le revolver et Pascal la gênaient. Elle donna d’abord son congé à l’homme.
--Tu peux t’en aller tranquille! Il n’y reviendra pas! Dans ma famille, nous ne faisons pas deux fois la même bêtise.
Et puis, débarrassée de l’homme, elle ferma sa porte pour aller se débarrasser du revolver. Elle le déchargea et le jeta au fond d’une armoire.
Tout l’édifice du châtiment de Pascal s’écroulait. Elle n’en souffrait pas beaucoup. Elle éprouvait autant de plaisir aux préparatifs qu’à l’acte lui-même. Les préparatifs étaient achevés. Et elle songea même, une seconde, à laisser vivre Pascal.
Elle y renonça. Elle n’avait pas assez d’imagination pour abandonner un projet qu’elle nourrissait depuis le début de l’année. Elle n’était ni médecin ni sorcier pour faire vivre les gens.
Mais elle regrettait de ne plus avoir d’idée pour le supprimer. Elle avait épuisé toute son imagination durant la nuit de Jeanty. Il fallait bien qu’elle prît son parti de ne plus avoir d’autre idée dans sa vie.
Elle connaissait pourtant quelqu’un qui en avait à revendre. Il vous en donnait sans même s’en apercevoir, contre l’amour, contre la vérité, et contre lui-même. Et, impatiemment, elle se mit à attendre Ourtic.
Il rentra bientôt. Il sortait tous les matins pour respirer frais et pour causer. Il tenait absolument à connaître toutes les nouvelles, le premier. Manière de vieillir. A quelque instant qu’il mourût, il serait à la page.