Part 17
Quand elle mourut en Angleterre, elle avait retrouvé des disciples et des amis qui l’aimaient. Elle se plaisait à redire la parole du Vishnou Pourana: La miséricorde est la puissance de celui qui est vertueux. Elle put jeter un regard désormais tranquille sur sa tâche achevée. Elle avait écrit les derniers mots de «la Doctrine secrète» et la Société théosophique était répandue dans le monde entier.
Mais comme c’est une loi amère et inexorable que la calomnie, quand elle est dirigée avec habileté, laisse une trace qui ne périt pas, H. P. Blavatsky n’a jamais été lavée entièrement de l’accusation portée contre elle. Les années ont passé. Les sources et preuves d’événements anciens deviennent vite incertaines. On écoute les paroles qui sont rapportées par la rumeur publique qui fait aisément figure de sagesse inférieure. On respire avec un plaisir secret un vent de scandale qui vient on ne sait d’où. On se dit: Qui sait? Peut-être... Et ceux qui croient le plus fermement à H. P. Blavatsky et qui ont reçu de sa philosophie le meilleur réconfort sentent à de certaines heures, un doute remonter du fond d’eux-mêmes, comme une buée triste, et qui jette une ombre.
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Il y a dans le texte intégral de l’historien juif Josèphe retrouvé récemment en Russie, un trait frappant. Ce contemporain de Jean-Baptiste et de Jésus rapporte ceci au sujet de Jean-Baptiste: «Il collait des poils d’animaux sur les places de son corps où il n’était pas velu.»
Ainsi, ce prophète ajoutait à la nature pour réaliser l’idéal qu’il se faisait du prophète. Et j’imagine qu’il le faisait secrètement pour paraître aux yeux de ses disciples un envoyé que Dieu avait créé velu par contraste avec les vêtements luxueux des Juifs riches. Il agissait ainsi avec puérilité; c’était pourtant Jean-Baptiste, qui baptisa Jésus.
De même H. P. Blavatsky ayant reçu le don de produire des phénomènes et considérant qu’on n’est pas un véritable thaumaturge sans continuels phénomènes, en ajouta peut-être de son cru par ruse et artifice, car la tentation est bien grande d’aider au miracle quand le miracle ne se produit pas et qu’on porte tout de même le miracle en soi, qu’on l’a produit hier et qu’on le produira demain. Peut-être céda-t-elle à cette tentation. Rien ne l’a prouvé. Mais c’est sans importance. Si le prophète veut être velu qu’il le soit tant qu’il lui plaira. L’eau baptismale n’en sera pas moins claire entre les rives du Jourdain. Il m’importe peu que celui qui m’apporte une explication raisonnable du monde, une philosophie élevée, une morale dont la connaissance transforme mon cœur, escamote, par fantaisie magique, le livre qui contient l’explication, la philosophie, la morale sublimes. J’attends, modérant ma surprise pour le brio du tour, que le livre escamoté reparaisse et j’en aspire la sagesse révélatrice sans me soucier de la manière merveilleuse dont il me fut présenté.
LA DOCTRINE SECRÈTE
Ce qui caractérise la philosophie enseignée par H. P. Blavatsky c’est qu’elle apparaît à beaucoup d’esprits, quand elle leur est révélée, comme la plus belle des philosophies, la seule qui soit claire, raisonnable et dont la connaissance vous incite à la perfection.
Devenir plus intelligent et meilleur, non dans l’acception courante, mais devenir plus estimable à ses propres yeux, voilà ce qui, grâce à elle, est permis aux hommes de ces temps. A ceux qui ont trouvé leur vérité propre dans les enseignements théosophiques, est accordé un titre sans signe extérieur, un honneur qui ne comporte pas le respect des autres mais confère la tranquillité de l’âme. Ceux-là sentent sur leur front le mystère moins pesant, ils ont découvert la possibilité de créer leur enfer ou leur paradis, ils mesurent plus justement les choses humaines, ils ont acquis plus de pitié.
De même qu’elle n’avait pas reçu le don de la beauté physique, H. P. Blavatsky ignora la beauté de la forme littéraire et le visage de sa philosophie est plein de bosses et de rides, le corps de son livre est chaotique, difforme, écrasant, sans sexe comme elle-même. Il contient les doctrines du Bouddhisme ésotérique, car ce qu’on appelle la théosophie est le Bouddhisme d’une école d’intellectuels thibétains. Il n’est pas la création propre d’H. P. Blavatsky et elle ne l’a jamais prétendu. Elle écrivait sans le secours d’aucun livre, faisait fréquemment des citations tirées d’ouvrages qui appartenaient à des bibliothèques où elle n’avait pas la possibilité de puiser. Elle écrivait,--tous les témoignages sont d’accord à ce sujet--d’une façon médiumnique, sous la dictée de Morya et de Koot-Houmi et aussi sous celle d’un autre initié platonicien, qui ne s’exprimait qu’en français et appartenait à un groupe d’initiés différent.
Il est impossible de résumer, même brièvement, l’énorme amas de connaissances que contiennent Isis dévoilée et la Doctrine secrète. Ces connaissances viennent des antiques livres conservés dans les monastères du Thibet et elles remontent, à travers les civilisations, jusqu’aux origines de l’homme. Elles ont paru si inattendues et si nouvelles aux penseurs orgueilleux de l’Occident, qu’ils ont préféré les rejeter en bloc sans les examiner. Annie Besant, Steiner, Leadbeater[46] et d’autres encore, se sont efforcés pourtant de les clarifier et de les présenter sous une forme accessible aux intelligences les plus moyennes. Cela n’a pas suffi. Les intelligences moyennes comme les grandes, ont trouvé que la lumière venait de trop loin, d’un pays qui n’était pas le leur, qu’elle était trop éblouissante. Il leur faut une lampe au format connu qui n’éclaire que le cercle étroit de leur savoir héréditaire, de leurs petits préjugés, de leur médiocre idéal.
[46] Voir «la sagesse antique» d’Annie Besant, «la science occulte» de Steiner, et surtout «l’essai de doctrine occulte» de M. Chevrier qui est l’exposé le plus clair de la doctrine théosophique.
Pourtant quelle philosophie que celle qui nous permet de comprendre le rapport de la matière et de l’esprit; comment à travers les âges immémoriaux, l’homme s’est individualisé, s’est revêtu de corps successifs pour devenir de plus en plus matériel sur l’arc descendant de la nature; afin de remonter ensuite sur l’arc ascendant où il doit accomplir la tâche inverse, c’est-à-dire se spiritualiser pour être absorbé par la conscience divine. Cette philosophie, en nous apprenant la loi de réincarnation et la loi de Karma, est la seule qui éclaire et justifie un peu ce que nous percevons d’un univers impitoyable et incompréhensible. Si nous voyons,--et il est possible à chacun de le voir par une attention quotidienne--que c’est nous-mêmes qui tissons notre destinée, qui engendrons les causes de nos bonheurs ou de nos souffrances; si nous savons, sans en pouvoir douter, que toute action accomplie contre autrui est accomplie contre nous-mêmes, il nous vient la connaissance que le monde n’est peut-être pas aussi injuste qu’il le paraît. Et à partir du moment où nous nous savons placés dans un monde logique et ordonné, nous comprenons que la seule conduite possible est d’obéir à cette logique et à cet ordre, nous ne souffrons plus de l’injustice et nous nous considérons comme la seule cause de nos maux. Nous cherchons une méthode pour devenir plus heureux en nous conformant au courant qui nous emporte. Nous songeons à préparer notre vie future s’il est trop tard pour obtenir de grands résultats dans celle-ci. Nous nous apercevons que le bonheur tel que nous le concevons n’est pas ce qui a le plus d’importance et qu’il y a des échelles de bonheur parallèles à notre développement. La recherche d’un bonheur plus élevé nous amène à entrevoir que c’est dans la spiritualisation de l’être qu’est la source de la plus ineffable joie. Nous apprenons les chemins qui y conduisent, la méditation, le silence de l’âme et la contemplation de cette étoile intérieure qui brille dans notre cœur et dont la lumière, quand nous la découvrirons dans tout son éclat, nous identifiera à l’essence divine.
Cet apport de la sagesse de l’Orient pouvait suffire à arrêter la pensée occidentale sur la voie matérialiste et à la transformer. Il n’en fut rien. L’ombre noire qui suit toute chose nouvelle s’étendit sur la femme qui annonçait cette doctrine de perfection. Il était historiquement trop tard pour que l’Inquisition pût dresser pour elle le bûcher des martyrs. Elle ne fut ni lapidée ni mise en croix. Les hommes de son temps lui firent subir le supplice du doute et celui du mépris. Les intellectuels rejetèrent la doctrine ou s’obstinèrent à l’ignorer. Il est vrai que ce n’était pas à eux qu’elle s’adressait. La théosophie, comme tous les grands mouvements de l’esprit, comme le Christianisme et comme la doctrine des Albigeois, faisait appel à la commune masse des hommes. Elle fut par eux incomprise et méconnue. Et c’est un exemple singulier, dont nous sommes les témoins aveugles. Le message est arrivé de loin et de haut. Il est là et il demeure inutile pour ceux qui le nient.
Quant aux disciples directs d’H. P. Blavatsky, ceux qui se réclament d’elle, à leur insu ou par la force de leur nature propre, ils ont en partie trahi le sens du message en l’expliquant. Il y a une loi qui veut que tout mouvement initiatique, s’il ne rencontre pas la mort par suppression totale comme le mouvement Albigeois, se dessèche, se minéralise, devienne dure pierre d’église, marbre glacé de dogme. La théosophie s’est enveloppée de cette religiosité que sa fondatrice considérait comme tellement néfaste. Cela a commencé par une sorte d’adoration chrétienne, de pieuse ferveur dont on a enveloppé les maîtres hindous qui, certes, ne l’avaient pas demandé. Les prescriptions de vie droite se sont muées en pudibonderie anglicane. Les buts élevés de fraternité et de développement des pouvoirs spirituels ont été négligés au profit de l’attente messianique, souci de toutes les sectes du monde, qui a désormais occupé la première place. Le Bouddhisme auquel s’étaient rattachés matériellement les fondateurs du mouvement théosophique a été atténué, effacé au profit d’un christianisme ésotérique. Enfin, pour répondre au besoin qu’ont les hommes de prier sous des monuments, de voir des autels rituels, d’être aidés par la magie cérémonielle des encens, des cierges et des costumes, les principaux parmi les théosophes se sont proclamés évêques et sous le nom d’église catholique libérale, ils ont réédifié ce qu’H. P. Blavatsky avait travaillé à détruire. Ils ont été à l’encontre de la grande parole de la théosophie, de la vérité essentielle, de la loi de chaque homme dont H. P. Blavatsky avait été l’annonciatrice illuminée.
La parole, la vérité, la loi ne sont pourtant pas perdues. Les successeurs de H. P. Blavatsky en préparant leur église ont instruit un jeune homme, Krishnamurti, pour en être le chef. Mais ce jeune homme, au lieu de se parer avec orgueil du titre d’instructeur du monde qui lui était décerné et d’accepter cette écrasante mitre papale, a préféré avec un orgueil plus grand affirmer qu’il était «le possesseur inconditionné et intégral de la vérité» et se couvrir de la mitre invisible du vrai sage. A-t-il atteint ou non cet état sublime, peu importe! Mais il a repris les enseignements de Blavatsky et, paraphrasant certains textes de Sankaracharya et certaines paroles du Bouddha, il les a proclamés avec cette liberté que seule donne la jeunesse.
Il a redit que toutes les organisations et toutes les églises sont des barrières, des obstacles à la compréhension; que les nouvelles formes d’adoration et les nouveaux Dieux ne valent pas mieux que les anciens; que les bonnes intentions, les bonnes œuvres ou l’immolation de soi-même à une cause, sont insuffisants si on ne déchire pas d’abord le voile intérieur de l’ignorance; que c’est en soi-même qu’est toute sagesse et que c’est par le développement, la purification, l’incorruptibilité de son moi intérieur que l’on s’identifie à l’absolu.
LA TRISTESSE DES MAITRES
C’est à Darjiling, dans le pays de Sikkim, aux confins de l’Inde anglaise et du Thibet, que s’ouvre la mystérieuse porte donnant sur les régions encore inconnues de la terre. Darjiling est une élégante ville d’eaux, sur un haut plateau, au pied de l’Himalaya où la bonne société anglaise vient se reposer du climat brûlant de l’Inde. Il y a des villas, des fonctionnaires et des touristes. Personne ne sait que la route qui s’en va en serpentant et s’enfonce dans les gorges profondes des montagnes est une route qui mène à un autre univers, aussi longue et aussi transcendante que l’échelle de Jacob.
C’est par cette route que sont partis les explorateurs, soucieux de géographie, de documents photographiques pour les magazines et de traits pittoresques de mœurs. Quand ces hommes d’action sont revenus, ils ont fait des conférences avec des projections, ils ont raconté comment était la ville du Lhassa, comment les lamaseries se dressaient sur les hauteurs pierreuses, pareilles à des forteresses du moyen âge, de quelle couleur était la robe du Dalaï Lama. Mais ils n’avaient en réalité rien vu. Rien vu que des populations primitives, des moines stupides faisant tourner des moulins à prière, rien qui atteste la prière de l’esprit.
Comment auraient-ils pu percevoir cette présence? Une haute culture est chez nous inséparable de confort matériel et de bonnes manières et elle est toujours incorporée à des groupements officiels, universités ou académies, elle fait des discours, elle est précédée de musique militaire. Surtout elle n’a pas souci de perfection morale. Comment penser qu’un homme au brun visage, presque un nègre, qui oublie le corps pour la pensée, qui demeure parfois immobile durant des jours, dans une caverne battue de neige pour y méditer, peut avoir sur la science et la philosophie des vues plus complètes que les grands fournisseurs de l’Europe.
Mais ceux qui ne peuvent pas être rencontrés par des explorateurs savants et braves se font parfois connaître d’un homme au cœur rempli d’amour.
Il arrive que pour parvenir jusqu’à eux et recevoir la parole qui ne s’écrit pas, un Hindou choisi ou même un Européen s’en va à Darjiling et se met en marche sur la route qui serpente le long des pentes de l’Himalaya. Ainsi fit ce Damodar, compagnon des premiers théosophes et brahmane qui avait perdu sa caste pour vivre avec eux. Il vint un moment où il se sentit appelé. Il devait aller sur les hautes montagnes. Il toussait beaucoup et il était si maigre que Blavatsky disait que ses jambes ressemblaient à des piquets. Il gagna Darjiling et il partit. Il s’en allait vers le lac Palté et les monts Kouenlun. C’est là que jadis Blavatsky avait été instruite. Le chef des porteurs de la caravane avec laquelle il marcha pendant quelques jours, rapporta qu’il avait retrouvé plus tard ses vêtements dans la neige. On n’a jamais plus entendu parler de lui. Peut-être, nourri d’un peu de riz et de l’air des sommets, assis sur la terrasse d’une lamaserie, si haute que les oiseaux ne volent plus au-dessus d’elle, goûte-t-il encore, à peine vieilli par les années, la béatitude de celui qui aime toutes choses. Peut-être est-il depuis longtemps poussière au fond d’une gorge de pierres.
H. P. Blavatsky disait qu’en 1897 il y aurait une porte occulte qui se fermerait. Sans doute le premier degré de cette porte se trouvait-il à Darjiling et savait-elle que vers cette époque, ceux qui l’avaient instruite, ayant jeté la graine par le monde, cesseraient de s’occuper de la façon dont elle lève. Les maîtres ne sont plus derrière le mouvement théosophique. Il n’y a plus de lettre sur un papier de riz chinois qui parvienne, sans le secours du facteur et de la poste, comme cela advint aux premiers disciples. Un visage grave, sous un turban n’illumine aucune nuit d’insomnie. Cette forme du merveilleux que quelques privilégiés ont indiscutablement connue pendant quelques années a disparu des possibilités de la vie.
Parmi les hauteurs des monts Kouenlun, dans une vallée plantée de pins, il y a deux maisons avec une toiture en style birman qui se font vis-à-vis, de chaque côté de la vallée. Ce sont les maisons de Morya et de Koot Houmi. Entre elles, sous les arbres inclinés, court un ruisseau étroit et clair que surmonte un pont archaïque. Koot Houmi habite avec sa sœur et il a pour serviteurs amicaux un vieux Thibétain et sa femme. Morya vit seul et monte à cheval chaque matin. Ils ont maintenant cinquante années de plus que lorsque leur élève Blavatsky est repartie dans le monde mais la durée de la vie de l’homme sage est au moins trois fois plus longue que celle de l’homme insensé[47].
[47] Les journaux ont rapporté il y a quatre ou cinq ans qu’un explorateur russe qui revenait du Thibet disait s’être entretenu avec un homme «d’un certain âge» qui avait été l’instructeur de Mme Blavatsky.
Quand ils se rejoignent auprès du petit pont sur le cours d’eau et quand ils marchent parmi les pins, ils doivent se rappeler quelquefois leur tentative passée pour indiquer la voie à ceux qui l’ignoraient. J’imagine que malgré leur connaissance des hommes, ils doivent s’étonner encore d’avoir si peu réussi. S’ils n’ont aucune amertume à se rappeler que leur nom fut bafoué, mis en manchette sur les journaux des missionnaires et qu’il est devenu pour beaucoup synonyme de mystification, ils doivent tout de même s’avouer que leur effort fut prématuré. Certes, on ne peut désespérer de l’humanité, surtout quand on a atteint un haut degré de développement et appris à reculer les limites du temps. Mais si, grâce à leur don de clairvoyance ils ont la vision de nos villes et de nos machines, de nos passions et de nos égoïsmes, ils doivent se réjouir de l’immensité de leur solitude et de la distance qui nous sépare d’eux. Ils doivent se dire qu’ils ont été bien imprudents de révéler leur existence, il y a quelques années, à quelques Anglais bien intentionnés peut-être mais assez bornés. Se félicitant de la folie qui fait douter qu’ils existent ils doivent mesurer avec satisfaction la hauteur des pics Himalayens, la structure immuable des glaciers. Ils doivent se dire qu’il est bien heureux qu’une inexplicable puissance ait voulu isoler la terre Thibétaine du monde soi disant civilisé pour leur permettre de cultiver la rare fleur de l’intelligence. Dans cet immense nuage sombre qu’est pour eux le reste de l’univers, ils perçoivent comme des clartés tremblotantes, comme des lampes à peine nées, les intelligences des hommes qui s’éveillent et appellent leurs frères aînés. Comme ces lumières sont peu nombreuses et comme elles jettent peu d’éclat! Que les hommes sont lents à se développer! Que de messagers devront partir de siècle en siècle, des messagers eux-mêmes imparfaits et qui risquent de retomber aux ténèbres! Et peut-être songeant à tant de lenteur, à tant d’efforts, à tant de mal, les yeux pleins de lumière des sages, s’obscurcissent-ils...
EPILOGUE
L’histoire des messagers est l’histoire d’une série d’échecs successifs. Ils sont venus, ils ont eu une influence quelquefois grande, quelquefois minime, ils ont reçu l’injure ou la mort et la vie a repris sans trace apparente de leur passage.
Ce qui m’a frappé le plus, en suivant le récit de ces existences, c’est qu’elles aient pu même se manifester. On est étonné que les messages n’aient pas été étouffés quand ils étaient enfants, quand la première lueur de l’esprit brilla dans leurs yeux entr’ouverts. La colère contre ce qui est l’esprit est si grande qu’il faut considérer leur seule manifestation comme merveilleuse. Et il demeure inexplicable que Jésus ait atteint sa trente-troisième année, qu’Apollonius de Tyane soit mort très vieux et que Christian Rosencreutz ait pu ensevelir sa personne dans un silence qu’aucun tribunal de dominicains n’a pu rompre.
Le désintéressement, le sacrifice de soi, ce qu’il est convenu d’appeler le bien, en vertu de son respect de la vie et des scrupules de l’intelligence ne se présente pas avec les mêmes moyens de défense et les mêmes armes que ses ennemis. Logiquement c’est le mal, l’égoïsme qui devrait toujours triompher, puisque dans la lutte il n’est borné par rien. Si les pensées essentielles qui constituent l’idéal humain arrivent tout de même à survivre c’est qu’il y a en elles une force cachée, un principe supérieur qui les porte.
Si quand la mer est agitée et que les vagues montent vers le ciel qui a l’air de descendre, on regarde un nageur en train de regagner la terre, on pense à chaque seconde qu’il va disparaître. Les forces combinées pour l’engloutir sont immenses. Sa tête disparaît souvent sous l’écume et l’on cesse de l’apercevoir. Mais le nageur, par sa connaissance de la natation et grâce à la loi qui maintient à la surface un corps en mouvement, traverse les puissances liquides qui l’environnent et contre toute prévision humaine parvient au rivage.
Il en est ainsi de ces courageux nageurs de la vie que sont les porteurs de message. L’ignorance étend sur eux ses ombres, l’hypocrisie les attire en bas, l’orgueil, comme une lune maléfique dans les nuages les aveugle d’une lumière trouble. Mais un courant venu on ne sait d’où, une force sous-marine dont l’attraction nous est inconnue les pousse sur les flots et leur permet d’atteindre le but.
Le message arrive régulièrement, malgré la tempête qui ne finit pas. C’est toujours le même. Il tient dans quelques vérités très simples, dans quelques mots. On pourrait en faire une formule qui serait écrite sur la borne de la route. Il faut être désintéressé, mépriser l’argent, devenir de plus en plus intelligent, pratiquer quotidiennement la bonté. A cela chacun répond: Je veux jouir de la vie, aimer les richesses, ne penser qu’à moi, être le plus fort. Le grand combat de la vie ne se livre pas pour autre chose. Mais les vérités supérieures doivent être présentées aux hommes sous des formes sans cesse nouvelles. C’est le devoir qui incombe aux messagers et l’ingratitude de la tâche est en raison directe de l’invincible égoïsme de la race humaine.
L’idéal n’est pas le privilège d’une race ou d’un point particulier de la terre. Beaucoup d’hommes l’ont proclamé qui ne le tenaient de personne et ils ont parlé sans mandat aussi sincèrement et avec une aussi grande beauté. Tel fut Ruysbrock le contemplateur et l’admirable qui louait la vie active de l’homme ordinaire autant que l’adoration du mystique dans le sanctuaire et trouvait sous les arbres des vieilles forêts le chemin de l’union parfaite. Tel fut Giordano Bruno, l’orgueilleux et le raisonnable qui raisonna et disserta dans toutes les villes d’Europe et qui préféra le feu du bûcher au reniement de sa raison. Tel fut Swedenborg le savant et l’illuminé, le curieux de métallurgie et le grand mangeur de nourriture qui, dans une auberge de Londres, eut la vision d’un homme entouré de lumières qui lui annonça qu’il était choisi pour interpréter les Saintes Ecritures et lui recommanda de manger avec moins d’abondance. Tel fut Jacob Boehme, gardien de bestiaux et apprenti chez un cordonnier de Gœrlitz qui, tout en enfonçant des clous dans des semelles, voyait jaillir les étincelles de flamme de l’amour divin.
Et outre ceux-là, il y a eu d’autres messagers dont on n’a pas connu le nom parce qu’ils étaient peu soucieux de gloire ou faisaient si peu de cas de leur propre vérité qu’elle rayonnait d’eux à leur insu. Il y a eu des révélateurs qui ignoraient leur révélation, des sages modestes qui mélangeaient leur sagesse à leurs actions quotidiennes, de timides mages qui ne savaient pas quelle magie il y avait dans un petit acte de bonté. Nous avons tous rencontré, au moins une fois, un de ces initiateurs sans auréole et reçu d’eux un inestimable don par une parole bienveillante, un certain aspect de tristesse, la loyauté d’un regard.