Chapter 23
Madame de Turdy restait indécise et incrédule. Elle ne s'opposa pourtant pas à ce que la vocation de Blanche fût interrogée. Je prêchais alors dans un couvent de religieuses où sa mère la conduisait deux fois par semaine pour m'entendre. Au bout de quelque temps, elle l'amena vers moi dans un parloir de ce couvent, où elle nous laissa ensemble.
Ce ne fut pas une confession, ce fut un entretien de frère à soeur. Blanche m'avoua qu'elle était bien agitée. Le colonel l'occupait beaucoup, et pourtant elle sentait que ce n'était pas là le doux rêve de sa vie. C'était comme une violence que l'homme faisait à son âme. L'appel du Sauveur, plus vague et plus tendre, la faisait rêver. Je vis bien que les sens avaient parlé, mais j'espérai lui enseigner délicatement à les vaincre.
Je portai une grande ardeur dans mon entreprise, et durant plusieurs mois, où tantôt la confession, tantôt les entrevues chez sa mère et au couvent établirent des relations suivies entre nous, je la vis s'avancer dans la voie sainte au point de me faire croire que je l'y avais assurée pour jamais. Combien elle eût été heureuse si elle eût persévéré! Mon affection, ma sollicitude pour elle étaient devenues en moi comme une seconde vie. Toutes les forces de mon âme étaient tendues vers ce but de conserver vierge pour l'hymen du Christ cette âme digne de lui seul. A l'idée qu'un homme, et un homme sans croyances, se flattait de la profaner, j'étais dévoré d'indignation.
Blanche semblait sauvée, mais elle fut imprudente. Elle ne savait rien cacher: elle avoua à son père son désir de prendre le voile. Dès lors M. de Turdy, qui au fond prisait médiocrement La Quintinie, s'appuya sur ce dernier pour soustraire la néophyte à l'appel du Seigneur. Il effraya madame de Turdy, qui était pieuse, mais qui avait le caractère faible; il pesa sur la piété filiale de Blanche. Il permit au colonel de la voir plus souvent. Enfin ils ébranlèrent ma pauvre sainte et me l'enlevèrent au moment où, appelé à d'autres fonctions, j'étais forcé de changer de résidence.
Je partis, la mort dans l'âme, pour ma première et dernière cure. C'était une ville de troisième ordre, peu éloignée de celle que je quittais. Madame de Turdy vint m'y trouver bientôt sans sa fille. Le mariage était décidé. Blanche avait juré à son père qu'elle ne serait pas religieuse. La mère elle-même s'en réjouissait, car elle avait eu peur de me voir trop bien réussir; mais elle était également effrayée de donner sa fille à un incrédule. Elle me priait, puisque j'avais eu et pouvais avoir encore de l'influence sur elle, de lui écrire pour exiger qu'elle fît de sa main le prix de la conversion du colonel. J'écrivis deux fois, trois fois. Pas de réponse! Un jour, on m'apporta un billet de faire part. Blanche était mariée.
La douleur et la colère que j'éprouvai me firent craindre d'avoir trop aimé cette jeune fille.... Trop aimé!... était-ce possible? peut-on aimer trop quand on aime en Dieu et à cause de Dieu? Je l'avais mal aimée... peut-être; non! Je scrutai en vain ma conscience. L'amour terrestre n'était plus en moi depuis longtemps; je l'avais terrassé, je l'avais tué, je le méprisais.... Quand je sentais la chair se révolter, je ne prenais pas le change, et jamais dans mes rêves, même involontaires, la figure de Blanche ne s'était mêlée aux fantômes de la tentation.
Je l'avais aimée avec l'âme, et pendant quelque temps mon âme fut comme brisée. Je ne sentais plus aucune ambition mondaine. Je demandai à m'effacer dans le clergé secondaire, à m'éloigner de cette province où j'avais trop souffert. Je fus appelé à Paris; mais le colonel et sa femme y étaient sans que je m'en fusse informé. Un jour que je prêchais à l'église de ***, je vis Blanche au pied de la chaire. Je la vis sans trouble et sans joie. Je ne l'estimais plus; je savais qu'elle avait tout cédé, et que le colonel continuait à nier Dieu et à braver l'Église. C'était sous Louis-Philippe. Il craignait d'être pris pour un légitimiste; il voulait de l'avancement.
Après le sermon, comme je me retirais vers la sacristie, je vis que deux femmes me suivaient: l'une était Blanche, dont un voile de dentelle cachait mal la pâleur et l'émotion; l'autre était une pieuse amie qui l'avait amenée au sermon; elles demandaient à me parler.
Ce fut l'amie qui prit la parole.
«Je vous ramène, dit-elle, une brebis égarée. Elle est troublée dans sa foi; elle souffre. Pendant quelque temps, elle a essayé de se rattacher au monde; elle a échoué. Votre sermon vient de la rappeler à la religion. Elle veut vous ouvrir son coeur; mais, avant de se confesser à vous, elle voudrait vous parler comme à un ami. Venez chez moi demain à onze heures du matin. Personne ne vous troublera.»
Je refusai. J'avais échoué dans la plus modeste de mes tentatives, celle de faire présider la plus simple des conditions chrétiennes au mariage de mademoiselle de Turdy. J'avais donc manqué d'ascendant et de persuasion. Elle devait choisir un guide plus éloquent et plus éclairé que moi.
Elle releva son voile, et je vis sa figure inondée de larmes.
«Nul autre que vous! dit-elle; si vous me repoussez, je suis perdue, damnée à jamais. Votre devoir est de me réconcilier avec Dieu, ou mon éternel malheur pèsera sur votre conscience.»
Je dus céder et promettre. Le lendemain, à l'heure dite, j'étais chez son amie, qui nous laissa seuls dans un salon réservé.
«Avant que je vous demande d'entendre ma confession, dit madame La Quintinie, j'ai à vous raconter l'histoire de mon mariage, et je serai forcée de vous parler des personnes qui m'entourent. Cela est permis dans un entretien amical. Écoutez-moi. Je n'ai jamais aimé M. La Quintinie depuis le premier jour où vous m'avez démontré que je ne pouvais ni ne devais aimer un incrédule. Il y a de cela deux ans. A partir de cette époque, j'en ai aimé un autre; mais je ne m'en suis pas accusée en confession, ce ne pouvait pas être un péché; c'était une sainte amitié qui ne pouvait aboutir au mariage. J'avais donc l'esprit tranquille et le coeur rempli; la preuve, c'est que l'idée de me consacrer à la virginité m'était douce, et que mon père m'a désespérée en s'y opposant.
«Quand j'ai dû renoncer à vaincre sa résistance, il s'est passé en moi des choses étranges dont je me confesserai ailleurs qu'ici. J'ai cru devoir lutter contre moi-même, obéir à mon père et m'efforcer d'aimer M. La Quintinie. Je n'étais pas forcée de me prononcer pour ce dernier; au contraire, mes parents me priaient d'attendre et de réfléchir, mon père parce qu'il trouvait le colonel frivole et inintelligent, ma mère parce qu'elle le voyait impie.
«Pourquoi me suis-je obstinée à le choisir? Parce qu'il m'a effrayée de votre influence.... Ne me demandez point d'autres explications. Au tribunal de la pénitence, vous m'interrogerez. Je vous dis seulement ici en toute sincérité que j'ai cru faire mon devoir en ne répondant pas à vos lettres et en consentant, après une lutte vaine, à hâter mon mariage, sans conditions, au gré du colonel.
«Hélas! j'ai été bien punie de mon erreur! Les embrassements de cet homme m'ont été odieux. Je ne savais rien du mariage, je ne pressentais rien, je ne devinais rien. Je croyais que l'amour conjugal était pure affaire de coeur, et qu'en échangeant ses pensées on arrivait à imposer une douce persuasion en même temps qu'à la subir. Je m'imaginais qu'ayant cédé ma main et perdu mon nom sans exiger de mon mari aucun engagement religieux, je l'amènerais à croire ce que je croyais; mais quoi! le lendemain du mariage j'avais perdu tout espoir d'ascendant sur lui: j'étais sa chose, Dieu ne pouvait plus me réclamer. Je n'avais plus qu'à partager sa vie, ses goûts, ses habitudes, à subir ses caresses et à me dire heureuse ou à me taire. Voilà ma désillusion, mon opprobre, mon désespoir. Je porte dans mon sein le gage de cette union terrestre qu'il plaît aux hommes d'appeler l'amour. J'espère et je désire mourir en mettant cet enfant au monde. C'est tout ce que mon mari voulait de moi; ma vie, à contre-coeur enchaînée, ne peut lui être d'aucune utilité. Mais, sentant bien que Dieu daignera m'affranchir du supplice d'appartenir à un autre maître que lui, je veux qu'il ait pitié de moi, qu'il accepte les larmes de mon repentir et qu'il me reçoive dans sa grâce. C'est pourquoi je suis venue à vous.»
Les aveux de Blanche étaient un douloureux triomphe pour l'esprit de vérité qui parlait en moi. Il était bien évident que cette délicate créature formée pour le ciel avait méconnu sa vocation et signé l'arrêt de son irrémédiable malheur en ce monde, en se laissant tomber dans les bras d'un homme. Elle m'apparaissait souillée, mais repentante. Elle ne m'inspirait plus d'enthousiasme, mais elle m'imposait une pitié profonde et le devoir de la consoler. Pourtant j'étais frappé d'un point mystérieux dans son récit, et je la priai en vain de s'expliquer; elle s'y refusa. J'eus peur, je fis tous mes efforts pour qu'elle s'adressât à un autre confesseur; elle fut inébranlable. Cette personne si faible et si douce était devenue sombre et tenace. Elle voulait être sauvée par moi, ou s'abstenir avec désespoir de toute religion, de toute croyance.
Le lendemain, j'entendis sa confession, qui me fit frémir. Je ne l'aimais plus, moi, je fus sans indulgence; je l'humiliai, je la brisai jusqu'à lui déclarer que je ne la confesserais plus jamais. J'ai tenu parole.
Vous m'approuvez peut-être? Eh bien, vous avez tort. Je me trompais, j'étais lâche, je n'étais pas à la hauteur de mon devoir. La confession de cette femme me troublait. Je m'étais cru un saint, je ne l'étais pas. Je craignais de commettre un sacrilége en écoutant, dans le temple du Seigneur, des aveux terribles. J'aurais dû puiser ma force dans la sainteté du sanctuaire et ramener cette âme par la patience, par la douceur, par l'impassible sourire d'une chasteté à l'abri de tout péril.
Je manquai de l'audace des saints et de la tranquillité des anges. Je sentis que je n'étais qu'un homme, et, profondément humilié de ma défaite, je repoussai durement l'infortunée en sauvant mon repos, mais en exaspérant son âme. Mon repos, ai-je dit. Hélas! il était perdu sans retour! J'avais aimé Blanche et je ne l'avais pas désirée; je ne l'aimais plus, et elle portait le délire dans mes sens! Je refusai obstinément de la revoir, et, pour échapper à ses instances, à ses sommations, j'obtins dispense de confesser à l'avenir aucune femme.
Six mois se passèrent pour moi dans des austérités et dans des combats terribles. Je ne la voyais plus. Elle m'écrivait: je n'ai lu de son vivant que la première lettre; les autres, j'en ai pris connaissance après sa mort seulement, mais je les ai gardées toutes. Elles sont là, dans ce bureau. Je sentais que je serais peut-être accusé: je ne pouvais me dessaisir des preuves flagrantes de mon innocence... mon innocence _de fait_, je dois ajouter ce mot, ne voulant rien vous cacher. Mon âme était coupable, si c'est être coupable que d'être aux prises avec une effroyable tentation à laquelle on ne cède point par le fait.
Un jour, le colonel La Quintinie entra chez moi.
«Monsieur, me dit-il, je ne vous aime point, car vos lettres ont failli empêcher mon mariage; mais je vous crois sincère. Ma femme est fort malade; elle est dans un état d'exaltation religieuse qui fait craindre pour sa raison. Elle demande un prêtre et renvoie tous ceux qui se présentent. Enfin elle s'obstine à vous voir, et son médecin croit qu'il faut tenter de lui donner cette satisfaction. Je viens vous chercher, et je compte sur votre raison, sur votre prudence, sur votre charité enfin pour calmer ce pauvre esprit qui s'égare. Madame La Quintinie est une sainte; elle n'a rien à se reprocher, et elle se croit damnée! Dites-lui donc ce que vous avez mission de lui dire pour la sauver de ces épouvantes.»
Je ne pouvais refuser sans donner de graves soupçons sur mon caractère, et, d'ailleurs, mon devoir était de marcher. Je suivis le colonel. Je trouvai Blanche debout, changée à faire frémir, et en proie à une crise des plus douloureuses. Elle tenait dans ses bras et couvrait de larmes et de baisers une petite créature de deux ou trois mois qu'elle avait voulu nourrir, et que, par ordre du médecin, il lui fallait confier à une nourrice. Cette enfant, c'était Lucie.
Dès que la pauvre femme me vit, elle s'apaisa, remit avec douceur aux bras de la nourrice l'enfant, qui criait, instinctivement effrayée des transports de sa mère. Blanche renvoya tout le monde, et, quand nous fûmes seuls:
«Ni épouse ni mère! dit-elle en fixant sur moi ses yeux sombres, redevenus secs; voilà votre ouvrage, à vous! Vous m'avez défendu d'aimer alors que j'aurais pu céder à mon premier instinct, et me contenter, comme tant d'autres, de l'amour vulgaire d'un homme et de ses embrassements grossiers. J'aurais pu être heureuse ainsi, n'aspirant pas à des félicités idéales, ne les connaissant pas, vivant d'une grosse vie matérielle employée à mettre des enfants au monde, à les allaiter et à m'oublier moi-même dans les devoirs de la famille. Vous n'avez pas voulu qu'il en fût ainsi; vous m'avez montré un corps nu et maigre, un homme d'ivoire étendu sur une croix d'ébène, et vous m'avez dit: «Voilà ton époux, ton amant, ton ami. Ce n'est pas un homme, c'est un Dieu, une pensée, un rêve! Tu vivras de ce rêve, qui te plongera dans des ravissements infinis, et tu te perdras en des jouissances d'imagination auprès desquelles les profanes réalités de la vie ordinaire ne sont qu'abjection et souillure.» Vous aviez raison. Tant que j'ai aimé l'époux céleste, j'ai été heureuse et sainte. Quand j'ai partagé la couche de l'autre, j'ai été avilie et j'ai rougi de moi.... A présent, je le hais et je me méprise. Pourquoi m'avez-vous laissée contracter ce lien? Pourquoi, lorsque j'avais peur de vous et de moi-même, n'avez-vous pas eu le courage de venir me trouver pour me dire: «Que cet homme soit chrétien ou non, je ne veux pas que tu lui appartiennes! Tu es à Dieu, tu es à moi. Je suis ton Christ, je t'aime comme il t'aime, tu vivras avec moi et avec lui parmi les anges, et tu iras à Dieu sans avoir été profanée?» Voilà ce qu'il fallait faire, voilà ce qu'il fallait me dire. J'avais peur de vous!... je ne sais pas pourquoi! Je me trompais; j'étais aux prises avec l'esprit du mal qui voulait m'arracher à Dieu, et qui, parlant par la bouche de mon mari, me disait: «Toutes les dévotes sont amoureuses de leur confesseur quand il est jeune.» Alors, moi, je me disais: «Suis-je donc _amoureuse_?» Mais je ne savais ce que c'était que d'être amoureuse! Vous aviez tué mes sens en me faisant rougir du premier trouble de mes sens; Je rêvais de vous, je vous voyais étendu sur cette croix à la place du Christ, et dans mes songes je baisais vos blessures, ou j'essuyais vos pieds avec mes cheveux, et je ne me rebutais pas quand vous me disiez: «Femme, qu'y a-t-il de commun entre vous et moi?» Était-ce là de l'amour profane? Non!... ou bien, si c'en était, il fallait ne pas craindre de m'avertir, de m'éclairer et de me remettre dans la voie. Vous ne vous êtes pas soucié de moi, vous disiez m'aimer si tendrement, et vous m'avez abandonnée!--Et à présent que vous savez mes troubles et mes douleurs, vous me chassez du confessionnal en me disant que vous ne voulez pas vous damner avec moi, et vous ne revenez que parce que mon mari vous ramène! Non! vous m'avez menti, vous ne m'avez jamais aimée! Vous n'aimiez rien que vous-même, vous vous sauveriez seul, en toute sécurité d'orgueil et d'égoïsme, sur les ruines d'un monde! Et moi, je suis perdue, je suis damnée, vous l'avez dit. Je n'estime rien sur la terre, je ne suis bonne à rien, je ne peux pas être une mère de famille, je ne peux plus devenir une sainte. Votre coeur me repousse, le ciel se ferme et l'enfer m'appelle. Laissez-moi donc, je veux mourir en maudissant Dieu, le Christ, vous et moi-même!».
Si je vous rapporte ces effroyables paroles dont le souvenir me glace encore, c'est qu'elles sont le résumé des plaintes, des blasphèmes et des reproches que cette malheureuse femme m'a toujours adressés depuis, soit par lettres, soit dans de courtes entrevues auxquelles je n'ai pu me soustraire. C'est qu'elles sont, j'en suis certain, l'objet et le texte de la confession que vous avez là entre les mains. Jugez si le père, l'époux ou la fille de Blanche doivent la lire!
Quant à moi, plié sous l'horreur de cette malédiction, je m'efforçais en vain de la conjurer: l'esprit de Blanche, frappé de délire, était complétement dévié de la ligne du vrai, ligne subtile et délicate à suivre, j'en conviens, pour les prêtres sans idéal et pour les femmes exaltées. En même temps qu'elle était une folle, la pauvre Blanche était pourtant une sainte aussi. Elle ne rêvait point de coupables transports, elle effleurait le bord des abîmes avec cette légèreté d'appréciation et cette absence de logique qui caractérisent les femmes. Elle ne voulait pas s'apercevoir du mal qu'elle me faisait; elle comptait pour rien la contagion que je pouvais recevoir de sa démence.... Mais, si elle avait les périlleux élans de sainte Thérèse, il lui restait quelque chose des ignorances ineffables de l'enfance. Le mariage, ne lui ayant pas révélé l'amour, semblait parfois ne lui avoir rien appris, tandis qu'en d'autres moments la puissance de ses aspirations semblait avoir tout épuisé.
Je m'efforçai de redresser son jugement: je ne faisais qu'aggraver le mal; elle cherchait dans chacune de mes paroles un sens détourné; elle m'accablait d'arguties de sentiment d'une puérilité charmante et d'une perversité diabolique, elle voulait m'arracher le mot d'amour comme le gage de son salut.... Il fallut faiblir comme fait le médecin qui accorde à l'obstination du malade le péril d'un dernier essai; je prononçai ce mot avec toutes les réserves de la plus austère chasteté. Elle fut calmée; elle baisa mes mains qu'elle arrosa de larmes; elle me promit de croire, d'espérer, de ne jamais plus retomber dans le blasphème.
Elle tint parole quelques jours; mais elle m'avait arraché la promesse de revenir, et je ne voulais pas reparaître. Le mari m'envoya chercher comme un sauveur.
Que vous dirai-je, monsieur? Ceci dura trois mois qui ont compté dans ma vie comme trois siècles, trois mois de tortures secrètes et de luttes cachées qui ont dévasté mon coeur et creusé mes tempes. Cette femme, honnête et pure entre toutes, ne mettait pourtant pas son honneur et le mien en danger. Malade comme elle l'était d'ailleurs, elle n'avait de pensées que pour la tombe; mais son attachement pour moi s'épanchait en effusions d'une éloquence exaltée et d'un mysticisme voluptueux qui peu à peu me gagnaient comme une flamme de l'enfer. Il semblait que, se croyant perdue par moi, elle voulût me perdre à son tour en m'inoculant je ne sais quel venin de révolte contre le joug de mes devoirs. Je ne la désirais certes pas lorsque, muet et pâle auprès d'elle, je la voyais se débattre contre les approches de la folie ou de la mort; mais, dès que je l'avais quittée, je la revoyais telle qu'elle m'était apparue à seize ans, pure comme les anges et belle comme la lumière! Et alors je l'aimais avec une passion rétrospective infâme, cette vierge qui n'avait pas fait battre mon coeur au temps de sa splendeur réelle. Je me surprenais à regretter et à maudire cette vertu qui m'avait semblé si facile, et, par moments, enivré, égaré, idiot, je suivais dans la rue une jeune fille quelconque qui me rappelait Blanche adolescente. Je la suivais jusqu'à la première porte où elle disparaissait, et je rentrais chez moi, forcé de m'avouer que la honte seule et l'habit que je portais m'avaient retenu.
J'usai de tous les moyens que me suggéraient l'expérience des maladies de l'âme et la foi en Dieu comme remède souverain, pour ramener madame La Quintinie à la vérité, pour la rattacher à son mari, à son enfant, à ses devoirs, à la vie. Je crus d'abord avoir pris de l'ascendant sur elle; mais je vis bientôt qu'elle me trompait et ne feignait de m'écouter que pour me ramener et me retenir à ses côtés. Elle se contenait quelque temps, puis elle débordait en folies étranges. Je me souviens qu'elle disait un jour:
«Votre culte du Christ est une torture que vous nous imposez! Il est, ce Dieu-homme, le type de l'inflexible froideur. Cloué sur sa croix, il ne regarde que le ciel. Sa mère pleure en vain à ses pieds, il ne l'aperçoit même pas. Vivant de notre vie, il n'a réellement vécu qu'avec ses disciples. Doux et miséricordieux avec les femmes repentantes, il n'en a chéri aucune, et son platonique amour, qui daignait bercer sur son coeur la blonde tête de saint Jean, ne livrait à Madeleine que ses pieds et le bord de sa robe. Voilà pourquoi nous nous prenons pour lui, nous autres dévotes, d'une passion insensée; car, je le vois bien, nous n'aimons que ce qui nous dédaigne et nous brise. Nos désirs exaltés voudraient animer ce marbre qui reste froid sous nos caresses, et posséder cette âme qui nous lie sans se donner, qui nous excite sans nous apaiser jamais.»
Vous voyez, d'après ces égarements, combien le profane et le sacré s'étreignaient chez Blanche dans une lutte fallacieuse, et combien, en croyant aimer le Sauveur, elle le matérialisait dans sa pensée éperdue et troublée.
Je m'épuisais en vaines consolations, en vaines réprimandes. Un jour, je fus forcé de la menacer de la colère de Dieu, si elle n'abjurait ses erreurs. Elle tomba dans une crise épouvantable. Son mari accourut au moment où elle m'accusait de la pousser dans l'enfer. Il ne comprit pas, il m'accusa de fanatiser sa femme au lieu de la tranquilliser. Je m'éloignai, content d'être chassé; mais il revint bientôt me demander pardon, et me prier de venir dire adieu à la malade. Il l'emmenait en Savoie. On espérait que l'air natal et la tendresse des parents la ranimeraient. Je compris que c'était un arrêt de mort et que je voyais Blanche pour la dernière fois.
Je la trouvai calme: elle sentait que sa tâche était finie. Elle prit Lucie dans son berceau, et, la mettant dans mes bras:
«Je ne vous demande plus qu'une promesse pour mourir en paix, me dit-elle. Jurez que vous aimerez cette enfant comme si, par le sang et la chair, elle était votre fille!»
Je le jurai.
«C'est qu'elle est votre fille, ajouta-t-elle: quand elle a été conçue dans mon sein, c'est à vous que je pensais, mon âme embrassait la vôtre, et l'esprit qu'elle a reçu de Dieu, c'est une flamme qui s'est détachée de votre esprit. Ne repoussez pas cette paternité intellectuelle, ne la méconnaissez jamais! Quand il vous sera possible de vous occuper de notre enfant, soyez son directeur, son guide, sa lumière. Que votre invincible vertu soit sa force, et, si vous découvrez en elle la vocation religieuse, n'hésitez pas et ne faites pas avec elle comme vous avez fait pour moi. Préservez-la du mariage, qui est une honte et un abrutissement. Oh! oui, pour peu qu'elle soit intelligente et pieuse, ne la livrez pas à la domination avilissante que j'ai subie. Donnez-lui le courage de résister à son père et à son grand-père; cuirassez le coeur de la femme, qui est toujours un faible coeur; apprenez-lui à briser les liens de la famille et à ne connaître de loi que celle du Christ. Ne connaissant et n'écoutant aucun homme, elle sera l'épouse heureuse et fidèle du Sauveur, tandis que je n'ai été celle de personne. Jurez, oh! jurez par votre éternel salut que vous ne faiblirez pas!»
A cette heure suprême des adieux, Blanche m'apparut comme une vraie sainte. Elle avait franchi le cercle des tentations et des orages en y laissant sa vie, mais elle emportait à Dieu son âme lavée et renouvelée. Je crus du moins qu'il en était ainsi. Ses prières étaient toutes chrétiennes et orthodoxes. Je lui jurai de veiller sur Lucie et de la vouer à Dieu ou de lui faire faire au moins un mariage chrétien, si elle m'accordait sa confiance.