Mademoiselle La Quintinie

Chapter 22

Chapter 223,935 wordsPublic domain

--On a refait la peinture. J'y ai eu l'oeil; on ne s'est aperçu d'aucun secret, et j'ai tant regardé avant et depuis!... Vous avez regardé aussi, il n'y en a pas!...

--Misie! sur tout ce que vous avez de plus sacré, vous n'avez jamais parlé de cela à personne?

--Jamais, monsieur l'abbé; je vous l'ai juré, je le jure encore!

--Pas même à mademoiselle?

--Oh! pour cela, non! M. de Turdy m'avait dit que, le jour où je répéterais à mademoiselle un seul mot de ce que madame avait dit dans ses derniers temps, il me mettrait à la porte. Monsieur ne voulait pas que sa petite-fille eût l'esprit frappé de ces choses-là. J'avais juré à monsieur d'obéir, et la religion me défendait de me parjurer.

--C'est bien, Misie, vous avez fait votre devoir; mais vous aviez promis à _madame_ de chercher l'objet, et vous êtes sûre d'avoir cherché partout?

--Oui, monsieur l'abbé, j'ai fait mon possible. Il n'y a pas un endroit de la tenture où je n'aie passé les mains, pas un coin des boiseries où je n'aie regardé et frappé. Je n'aurais jamais osé déclouer, par exemple, et, pour soulever les boiseries, il aurait fallu un ouvrier.... Les maîtres auraient eu beau être absents... les autres domestiques m'auraient trahie. Et puis je n'y croyais plus, à ce que madame avait dit.... Mais il est temps de vous en aller, monsieur l'abbé. Vous n'avez rien découvert, c'est qu'il n'y a rien, allez! Il ne faut pas s'en tourmenter, la pauvre dame rêvait....

--Et pourtant, Misie, vous pensiez que la découverte de ce voeu, comme elle disait, eût pu sauver l'âme égarée de sa fille?

--Je m'étais fait cette idée-là!... Et, quand vous m'avez questionnée sur l'amitié de mademoiselle pour M. Émile, cela m'est revenu comme un rêve que j'avais oublié. Mais vrai, monsieur l'abbé, voilà neuf heures bien sonnées. Il me semble que la voiture gagne la côte. Venez, venez, reprenez vos outils; n'oubliez-vous rien?»

Dès qu'Henri eut rejoint M. Lemontier, il lui fit part de sa découverte. Il fut convenu que tout serait rapporté à Lucie, mais non à M. de Turdy, dont on avait jusque-là respecté la tranquillité d'esprit en ne l'initiant pas aux nouvelles crises de la situation.

Dès le lendemain, Lucie donna à Misie la commission d'un achat de linge à Lyon, et elle la conduisit elle-même au chemin de fer dans sa voiture. Elle emmenait le grand-père et sa femme de chambre dîner et coucher à Chambéry chez la vieille tante, après avoir donné à tous les domestiques diverses occupations au dehors. M. Lemontier resta donc seul à Turdy. Henri vint l'y rejoindre. Ils s'enfermèrent chez Lucie avec les outils nécessaires à une perquisition complète; mais ils commencèrent par raisonner leur exploration. Si madame La Quintinie avait fait murer _l'objet_, elle eût été forcée d'avoir recours à d'autres confidents de son secret que Misie, Misie eût su et eût dit à l'abbé cette circonstance si propre à donner de la réalité au dépôt: ou il n'y avait pas de dépôt, et tout s'était passé dans l'imagination de la malade, ou le dépôt avait été confié à la muraille au moyen d'un secret qu'on pouvait espérer trouver, même après les recherches de Misie et de l'abbé. Au bout de deux heures d'un examen minutieux, M. Lemontier ayant fait sauter avec une pointe le mastic dont les peintres avaient rempli une fente assez large entre deux baguettes sculptées, il remarqua au fond de cette fente un corps sans résistance qu'il put attirer avec l'outil. C'était de la ouate et non de l'étoupe ordinaire. Il introduisit une pince très-fine et retira un sachet de cuir de Russie cousu avec soin, comme une amulette, mais assez grand pour contenir plusieurs lettres ou une petite liasse de papiers bien serrés. En introduisant là cet objet, on avait simplement profité d'un accident de la boiserie, accident que les ouvriers avaient fait disparaître par la suite, sans rien soupçonner de ce qu'il recélait. M. Lemontier mit l'objet dans sa poche sans l'ouvrir.

«Puisque tout nous favorise, dit-il à Henri, je veux agir vite auprès de l'abbé.

--Vous ne le trouverez pas à Aix, répondit Henri, j'y ai été ce matin. J'ai su que Moreali et le capucin allaient passer la journée à Hautecombe.

--J'irai, reprit M. Lemontier. Va-t'en à Chambéry, dis à Lucie que tout va bien, et qu'elle revienne demain sans crainte. Tu reviendras, toi, m'attendre ici, où nous passerons la nuit sans nouveau trouble.»

M. Lemontier prit une barque et gagna l'abbaye de Hautecombe, où le père Onorio, irrité du bruit et des frivoles occupations des baigneurs d'Aix, avait été s'installer pour quelques jours.

Il était trois heures quand M. Lemontier rejoignit l'abbé, qui, avant de se remettre en route pour Aix, priait, prosterné dans une chapelle. Il lui mit la main sur l'épaule, en lui disant avec autorité:

«J'ai à vous parler, monsieur!»

Moreali ne tressaillit pas, et, après avoir baisé la poussière avec affectation, comme pour montrer qu'il s'humiliait devant Dieu, il se leva et regarda son adversaire d'un air de dédain souriant. Ils sortirent ensemble et s'enfoncèrent dans la montagne, M. Lemontier marchant le premier, jusqu'à ce qu'il se trouvât assez à l'écart des chemins frayés et des distractions qui s'y promènent.

«Monsieur, dit-il à l'abbé, j'ai été plus heureux que vous: j'ai trouvé ce que vous avez en vain cherché hier et avant-hier dans le boudoir de mademoiselle La Quintinie.»

Moreali resta immobile, comme recueilli, assez maître de lui pour ne trahir ni colère, ni terreur, ni surprise. Il pensa que Misie l'avait trahi; il ne voulut pas dire un mot par lequel il pût être compromis plus qu'il ne l'était. Un frisson nerveux le faisait sursauter de temps en temps, mais il se dominait avec une étonnante force de volonté. M. Lemontier dut prendre toute l'initiative de l'explication.

«Avez-vous quelque raison de croire, dit-il, que cet objet vous ait été destiné?

--Sans doute la destination était indiquée sur l'objet même?

--Non, monsieur, l'objet ne porte aucune espèce de suscription.

--Alors je le réclame, il m'appartient.

--C'est tout ce que je voulais savoir, monsieur. Vous avez cherché à vous emparer d'une chose que vous supposiez devoir vous appartenir; mais n'eût-il pas été plus simple de vous en ouvrir à M. de Turdy, au général, ou à mademoiselle Lucie elle-même, et de leur réclamer cette chose, vous fiant à leur honneur, s'il est vrai que cela contienne le dernier voeu d'une mourante? Votre excessive méfiance des autres a porté ses fruits. A son tour, la famille doit se méfier et s'assurer que le sachet trouvé par moi couvre un envoi à votre nom. Un des membres de la famille, à votre choix, découdra l'enveloppe et verra la suscription, s'il y en a une.»

L'abbé, se dominant toujours, répondit:

«Des trois personnes de cette famille, l'une est absente, et n'est pour rien dans la proposition que vous me faites. Envoyez-lui l'objet. Je m'en rapporterai à sa prudence et à sa loyauté.

--C'est-à-dire que vous lui écrirez télégraphiquement que c'est quelque secret de confession, et qu'il faut vous le restituer sans l'ouvrir? Mais il n'en peut être ainsi que quand nous aurons acquis la certitude du fait en voyant votre nom sur l'adresse.

--Le général s'en assurera.

--Alors, reprit M. Lemontier en appuyant sur les mots, vous ne craignez pas que cette confession, au lieu de vous être destinée, ne soit adressée au général lui-même?»

La figure de Moreali se décomposa et devint effrayante. Cette idée s'était présentée à lui si souvent, qu'il se crut perdu.

«Monsieur Lemontier, dit-il, vous avez déjà ouvert le paquet?

--Non, monsieur, répondit paisiblement Lemontier, je n'en avais pas le droit.

--Vous le jurez!

--Sur mon honneur! mais vous n'avez confiance en personne, pas même au père Onorio, qui ne vous eût certes pas autorisé aux recherches furtives que vous avez faites, au risque d'être surpris et traité comme un voleur de nuit!»

L'abbé se leva comme s'il eût voulu aller se jeter aux pieds du capucin. M. Lemontier, qui s'était assis près de lui sur une roche, le retint et le força de se rasseoir en lui disant:

«Le temps presse, je ne puis attendre maintenant que vous vous consultiez. Il me faut une réponse. Dépositaire de cet objet, j'ai aussi des devoirs à remplir. Je ne me permets avec vous aucun commentaire; mais je ne puis défendre à mon jugement d'entrevoir des vérités terribles. Je ne crois pas que Lucie doive jamais les soupçonner. Je ne crois pas non plus que ni le père ni l'époux de madame La Quintinie, qui les ont peut-être pressenties autrefois, doivent les connaître aujourd'hui. C'est la pensée de ce danger extrême qui m'a fait venir à vous pour vous demander, non pas la révélation de vos secrets, mais la valeur ou la vanité de mes craintes. Un mot suffit à chacune de mes questions. Qui peut ouvrir ce paquet? M. de Turdy?

--Non!

--Le général?

--Non!

--Lucie?

--Non!

--Vous alors?

--Moi seul.

--Même s'il est adressé à un autre?

--Vous n'y consentirez pas?

--A mon tour, je dis non.

--Si je vous disais de l'ouvrir?

--Je dirais encore non.

--D'en prendre connaissance avec moi?

--Non, toujours non.

--Avec l'autorisation de Lucie?

--Vous la lui demanderiez?

--Non, je vous en chargerais.

--Ceci change la situation, nous serions au moins dans la légalité, Lucie étant seule et unique héritière de tout ce que sa mère a laissé. De plus, elle est majeure; je me charge de lui demander son consentement. Où vous retrouverai-je demain, monsieur l'abbé?

--Pourquoi pas ce soir?

--Impossible: mademoiselle La Quintinie est absente jusqu'à demain matin.

--Elle est à Chambéry? Allons-y ensemble, monsieur! Par le chemin de fer d'Aix, nous y serons de bonne heure encore, je ne puis passer la nuit dans ces angoisses.

--Vous les avouez enfin? Allons, je n'en abuserai pas, je serai plus généreux que vous. Partons.»

Ils n'échangèrent plus un mot. En traversant le lac, M. Lemontier observa la contenance morne et pourtant digne de l'abbé. Il était vaincu, mais non brisé. Il suivait de l'oeil le sillage ouvert par la barque, et semblait livré à une méditation profonde plutôt qu'au sentiment amer de la défaite.

En chemin de fer, il parut ranimé comme s'il eût trouvé, sous l'influence de cette marche rapide, une solution ou une résolution. A Chambéry, il se tint dans la rue pendant que son compagnon entrait chez mademoiselle de Turdy. Lucie, prise à part, dit à M. Lemontier qu'elle lui donnait plein pouvoir de disposer du paquet comme il l'entendrait, et même de ne jamais lui dire ce qu'il contenait. Elle s'en remettait aveuglément à sa prudence et à son honneur. Il courut rejoindre Moreali avec un mot de la main de Lucie, qui l'autorisait complétement. Ils allèrent s'enfermer dans la maison du comte de Luiges, lequel était toujours à Aix.

«Attendez! dit l'abbé au moment où M. Lemontier, prenant un canif sur le bureau du comte, allait ouvrir le sachet, j'ai besoin de mes forces, de ma raison, de ma mémoire. Je suis fatigué, j'ai faim!

--J'ai faim aussi, répondit M. Lemontier. Allons chercher une table d'hôte quelconque. Je vous invite à dîner, si vous voulez bien le permettre.

--Inutile de sortir, reprit l'abbé; je vais envoyer chercher...»

M. Lemontier refusa. L'abbé le regarda en face, et ses yeux se remplirent de larmes; mais il ne se plaignit pas du terrible soupçon muet, trop provoqué par sa conduite précédente. Ils sortirent, dînèrent ensemble sans se parler et rentrèrent chez le comte. C'était une vieille maison, riche, silencieuse, servie par de vieux domestiques dévots; le jour baissant, ils apportèrent une lampe et disparurent.

M. Lemontier coupa la soie tout autour du sachet et en tira une grosse lettre, qui devint fort mince après le dépouillement de trois enveloppes épaisses. La première ne portait que ces mots: _Pour être ouverte dans dix ans_; la seconde: _Pour être lue le jour de la première communion de ma fille_; la troisième enfin, que M. Lemontier n'ouvrit pas, portait cette adresse bien lisible: _A mon mari, le colonel La Quintinie_.

«Voilà ce que j'avais prévu, dit-il, c'est une confession au véritable confesseur, une confession qui vous épouvante, et à présent, monsieur l'abbé, regardez-vous votre adversaire comme un ennemi sans délicatesse et sans générosité?»

Moreali cacha sa figure dans ses mains et fondit en larmes; puis, tendant ses deux mains humides et froides sur la table:

«Pardonnez-moi, dit-il, pardonnez-moi en chrétien et en philosophe!

--Je vous pardonne tout ce qui m'est personnel, répondit Lemontier; mais je ne puis toucher vos mains en signe d'estime ou d'amitié, je les crois souillées d'un crime que ce repentir tardif ne peut expier en un instant.

--Monsieur Lemontier! s'écria Moreali avec énergie, je ne suis pas si coupable que vous le croyez: Lucie n'est pas ma fille! J'ai aimé sa mère avec passion, je l'aime elle-même comme l'enfant de mes entrailles spirituelles, mais je n'ai pas séduit madame La Quintinie, je n'ai manqué ni à mon voeu de chasteté, ni à mon devoir de confesseur et d'ami. S'il y a dans cette lettre dont vous prendrez connaissance, je le veux, une révélation contraire à la confession que je vais vous faire, cette révélation est l'oeuvre du délire; mais j'ai mes preuves, moi: elles sont là, dans ce bureau dont j'ai la clef, et je veux les mettre sous vos yeux... quand vous m'aurez écouté, non comme un ami, vous vous y refusez, mais comme un juge. Je vous accepte pour ce que vous voulez être.

--C'est mon droit, répondit Lemontier, car j'ai celui de devenir le père de Lucie, et j'en ai la volonté. Je dois et veux savoir, par conséquent, quels liens l'unissent à vous. Parlez.»

Il remit la lettre de madame La Quintinie dans le sachet, y posa son coude, fixa sur l'abbé ses yeux clairs et calmes, et le philosophe attendit la confession du prêtre.

XXIX.

RÉCIT DE L'ABBÉ.

Moreali est mon véritable nom, c'est celui de ma mère et d'un oncle maternel qui m'a adopté tout récemment. J'ignore qui fut mon père; ma mère était Italienne, et je suis né à Rome. J'étais fort jeune quand elle m'envoya à Paris, où je fus élevé chez les jésuites sous le nom de Fervet, et où elle vint s'établir près de moi quelques années plus tard. Elle me chérissait tendrement et me donnait l'exemple des vertus chrétiennes. Elle avait bien peu d'aisance, mais elle ne négligea rien pour mon éducation. Elle passait pour ma tante, et longtemps, en lui donnant un titre plus doux, je crus n'être que son fils adoptif.

Je fis de bonnes études, mais je ne montrais aucun goût pour l'état ecclésiastique. La carrière des lettres, l'éloquence du barreau me tentaient. J'avais de l'ambition, et pourtant j'étais un croyant, mais un croyant porté à la lutte plus qu'au renoncement.

A son lit de mort, ma pauvre mère me révéla l'illégitimité de ma naissance, et m'apprit qu'étant enceinte de moi, elle m'avait consacré à Dieu par un voeu solennel. Depuis que j'étais au monde, elle avait tout fait pour réaliser ce voeu. Elle avait espéré que j'y souscrirais. Elle avait compté que mon sacrifice rachèterait son péché. Elle n'exigeait pas que je fusse prêtre sans vocation; mais elle me suppliait de ne pas lui ôter l'espérance à sa dernière heure et de la laisser partir emportant la promesse que je ferais mon possible pour lui abréger les terribles expiations du purgatoire. Si un jour il se pouvait que son fils offrît le saint sacrifice de la messe à son intention, elle se flattait d'être alors réconciliée avec Dieu.

Elle mourut dans mes bras, bénie quand même et consolée autant qu'il dépendait de moi; mais la honte de ma naissance et l'horreur de mon isolement dans la vie m'avaient porté un coup terrible. Je me vis sans appui, sans amis, sans liens, sans patrie; errant dans la société, livré à mon inexpérience, luttant pour percer tout seul et retombant désespéré sur moi-même, j'essayai de me persuader que mon intelligence et ma volonté suffiraient; mais j'eus peur des passions que je sentais fermenter en moi. La femme était pour moi un objet de séduction irrésistible et d'aversion craintive. J'avais des envies d'adorer et de tuer la première qui égarerait mes sens. L'épouvante me ramena chez les jésuites.

Là, je n'étais plus seul, j'appartenais à tous, il est vrai, mais tous m'appartenaient, et je pouvais, au sein de cette société puissante, conquérir par un grand mérite l'indépendance de l'initiative.

J'avoue que l'ambition mondaine fut encore mon but jusqu'au moment où je fus désigné pour recevoir les ordres sacrés. Dans ma dernière retraite préparatoire, je sentis la grâce, je reconnus mon néant, je m'humiliai et je travaillai sincèrement à combattre le démon d'orgueil qui était en moi.

Outre le travail de la grâce, j'étais doué d'un besoin de logique intérieure qui me travaillait aussi. J'avais le goût du beau, la passion du vrai, le sentiment de l'honneur, le mépris des faux biens, de grands appétits de franchise et de générosité; mais la vraie charité chrétienne, le facile pardon des injures, l'humilité devant les hommes, le repos absolu du coeur et des sens à la pensée des femmes, voilà ce qui me manquait. Je le sentais, car j'étais sévère envers moi-même. Je demandai encore un an de travail spirituel avant de prononcer mes voeux, je ne me trouvais pas encore assez digne et assez fort; mais on avait besoin de mes services, on me dissuada de tenter une plus longue épreuve: je me consacrai en tremblant.

Pourtant je me sentis à la fois enorgueilli et touché de la confiance avec laquelle mes directeurs me poussaient dans l'arène. L'orgueil du devoir m'était permis, je m'y abandonnai: n'était-il pas ma sauvegarde contre les tentations?

Je fus nommé d'emblée à un vicariat dans une ville de premier ordre. J'y prêchai le carême avec un très-grand succès. C'est là que les larmes des femmes, ces touchantes ferveurs, plus séduisantes que les applaudissements des foules, commencèrent à me troubler sérieusement. Je sentis la nécessité des plus grandes austérités. Il fallait être saint ou rien. Je m'efforçai d'être saint.

La grâce descendit encore sur ma ferveur. Le calme se fit comme par miracle. Un jour, je me sentis vraiment fier en me sentant vraiment fort. Le souffle embrasé du confessionnal me fit sourire. Les plus belles femmes venaient à moi. Toutes m'aimaient, sinon avec réflexion et persistance, du moins avec entraînement durant cette heure de tendre épanchement qu'elles apportaient à mes pieds. Je les traitai durement, quelques-unes s'exaspérèrent jusqu'à m'aimer avec ardeur. Je les accablai du mépris de Dieu, qui leur parlait par ma bouche.

Parmi les pénitentes que l'aristocratie de la province m'envoyait en trop grand nombre, une jeune fille charmante me consola par son angélique chasteté, par l'absence de tout instinct douteux à combattre, par une foi naïve pleine de scrupules attendrissants: c'était Blanche de Turdy. Elle avait seize ans à peine. Pâle, délicate, toujours simplement vêtue, un peu nonchalante et d'humeur rêveuse, elle était l'image de la candeur timide et de la virginité ignorante.

Sa mère, qui était pieuse, vint un jour me consulter.

«M. de Turdy veut, dit-elle, marier ma fille avec un beau colonel qui ne croit à rien. L'enfant est douce, et redoute la vivacité de son père. Donnez-lui le courage de résister un peu. Mon mari est bon au fond, il cédera. D'ailleurs, nous ne sommes ici que pour un temps limité. Nos propriétés les plus importantes sont en Savoie. C'est là que je voudrais établir Blanche, afin de l'avoir près de moi.»

J'exhortai dans ce sens ma jeune pénitente, qui se prit à pleurer.

«Mon père ne me force pas, dit-elle; toute la faute est à moi. Le colonel La Quintinie m'a dit au bal qu'il m'aimait, et qu'il serait malheureux, si je ne l'aimais pas. Je l'ai cru, et, lorsqu'il m'a demandée à mon père, j'ai avoué que je l'aimais aussi. Mon père serait plutôt contraire que favorable à ce mariage. Le colonel ne lui plaît pas beaucoup. «Pourtant, m'a-t-il dit, si tu l'aimes... nous verrons.... Consulte ta mère.» J'ai consulté maman, qui dit non. Je ne sais pas si j'ai fait un péché en aimant ce colonel.»

Je m'efforçai de lui prouver qu'elle ne l'aimait pas. Elle parut ébranlée, et me promit de n'y plus songer.

Un an s'écoula sans qu'elle se confessât d'aimer. Je n'avais pas coutume de questionner. Je blâme ce mode de provocation à la sincérité. Pourtant, ce silence m'étonnait, et je me fis scrupule de donner à Blanche l'absolution pascale sans être bien assuré de la validité de sa confession. Elle me répondit avec la simplicité d'un ange:

«Vous m'avez défendu d'aimer, je me suis abstenue. Je n'aime plus que Dieu et la Vierge.»

Cette soumission facile, entière, vraiment sainte, me remplit d'admiration et de tendresse pour cette jeune âme qui, dès sa première épreuve, s'élevait à l'état de perfection, celui où il n'y a plus ni lutte ni angoisse devant le sacrifice de soi-même. J'en fus si édifié, que je me sentis comme sanctifié par contre-coup. J'avais beaucoup travaillé pour assurer ma victoire sur les sens, et cette enfant, qui n'avait pas de sens à vaincre, immolait l'instinct de son coeur avec cette sublime simplicité!

Je l'aimai, je l'aimai de l'amitié la plus pure, la plus calme. C'était en moi comme un sentiment divin! Ni ma veille ni mon sommeil n'en étaient troublés. Mes yeux ne la cherchaient dans l'église ni aux offices, ni aux sermons. Quand j'étais là, je sentais qu'elle y était, et elle y était toujours. Sa présence était un parfum dans l'atmosphère, son approche au confessionnal m'apportait une sensation de bien-être et de fraîcheur.

Un jour, à la veille d'une de ces grandes fêtes où elle avait coutume de se confesser, je me sentis inquiet, comme si un malheur non défini m'eût menacé. Elle ne vint pas. Trois mois se passèrent, et je compris alors qu'elle était beaucoup pour moi. Ma ferveur se ralentissait, l'église perdait sa poésie, ma vie se traînait comme une attente pénible. Je ne pouvais m'alarmer de ma tristesse; je sentais mon intention aussi pure que celle d'un petit enfant. Il ne m'était pas seulement permis, il m'était ordonné de chérir les voies de cette jeune sainte, et je craignais qu'on ne la détournât du ciel.

Madame de Turdy reparut enfin.

«Nous avons passé trois mois aux eaux, me dit-elle. Le beau colonel La Quintinie y était. Il a recommencé ses assiduités, et je crains bien que Blanche n'ait jamais cessé de l'aimer. Il a renouvelé sa demande, que j'avais réussi à faire ajourner à cause du jeune âge de ma fille. Il a fait la cour aussi à M. de Turdy, qui est un incrédule, et qui l'a pris sous sa protection, prétendant que je voulais faire de ma fille une religieuse. Je viens vous demander conseil.»

Je ne sais ce que je répondis. J'étais fort troublé. La défection de Blanche était une chute déplorable, et le mot de religieuse, que sa mère venait de prononcer, me jetait dans de grandes anxiétés. Peut-être aurais-je dû suggérer à ma jeune pénitente l'idée de se consacrer à Dieu. Douée de si grandes qualités de renoncement, n'était-elle pas marquée pour l'état sublime? Je m'étais interdit d'encourager les vocations romanesques, fugitives velléités fréquentes chez les filles de treize à seize ans; mais Blanche, sans me faire part de l'appel du Seigneur, l'avait peut-être vaguement ressenti. Et je ne l'avais pas deviné, moi! j'avais laissé ma jeune soeur s'égarer dans son rêve d'amour et accepter l'époux charnel faute d'entrevoir clairement l'époux idéal!

Je demandai à madame de Turdy si elle s'opposerait à la consécration de sa fille. Elle me parut surprise.

«Non certes, répondit-elle, si elle avait la vocation: mais elle ne l'a pas du tout, puisqu'elle veut se marier avec un homme sans principes.

--Elle pourrait changer, lui dis-je.

--Ne le désirons pas trop, reprit-elle; M. de Turdy jetterait feu et flamme.

--Ne m'avez-vous pas dit qu'il était fort bon?

--Il n'a pas grande persistance, et il céderait à la fin; mais que d'orages auparavant!

--Vous les redouteriez peu, si vous étiez certaine de les supporter pour le bonheur de votre enfant.»