Chapter 19
M. Lemontier sentait que la présence d'Émile ne pouvait qu'augmenter l'irritation du général et stimuler la vigilance hostile de l'abbé. D'ailleurs, si la lutte de famille prenait quelque échappée au dehors, il ne fallait pas que Lucie fût compromise par le voisinage de l'objet de cette lutte. Émile souffrit beaucoup de s'éloigner du théâtre des événements et de se sentir réduit à l'inaction; mais il comprit la sagesse de son père: il remit son sort entre ses mains et partit, cachant ses angoisses et surmontant sa douleur. Émile avait une grande force de volonté, on a pu en avoir la preuve dans ses dernières lettres. Il n'était peut-être pas ce qu'au temps de Grandisson on eût appelé un jeune homme accompli; mais il était naïf, généreux, enthousiaste, et d'un caractère assez solide pour porter la spontanéité de ses élans. S'il avait les jalousies de l'amour, il savait les renfermer dans les limites de la justice. S'il avait les ferveurs du néophyte philosophe, il n'y mêlait pas le sot orgueil de la dispute, et son père le calmait sans peine, car son père était pour lui le type de la raison et de la bonté.
Madame Marsanne et sa fille quittaient la Savoie. Henri Valmare eût désiré les suivre: mais il sentit qu'il pouvait être utile à M. Lemontier; et il lui offrit de rester. M. Lemontier accepta. Il y avait chez ce jeune homme un fonds de dévouement et d'affection dont il ne se vantait pas, qu'il n'appréciait peut-être pas lui-même, mais que M. Lemontier connaissait bien, et qu'il savait développer en le mettant à l'épreuve. Henri s'établit donc au village du Bourget, sur la même rive du lac où est situé le château de Turdy, et à une courte distance. M. Lemontier se rendit à Turdy, décidé à y passer tout le temps nécessaire et à ne s'en laisser chasser par personne, conformément au désir de Lucie et du grand-père.
Pendant que le siége se posait ainsi, M. Moreali, attentif aux mouvements de ses adversaires, faisait aussi son évolution. Il laissait à Aix son ami le comte de Luiges, qui ne lui eût été de nul secours, et il allait recevoir à Chambéry un auxiliaire important qu'il attendait avec impatience. Cet auxiliaire, cette force de conviction et de volonté qu'il voulait opposer à M. Lemontier, c'était le père Onorio, le capucin romain qui, par son influence, avait renouvelé à sa manière l'âme de Moreali et bien d'autres.
Le portrait de ce religieux se trouve assez nettement tracé dans la lettre onzième de cette collection, écrite par Moreali à mademoiselle La Quintinie. Si le lecteur veut s'y reporter en cas d'oubli[2], il saura aussi bien que nous par quelles épreuves avait passé la croyance de l'abbé, quelles ambitions légitimes et nobles avaient été refoulées et froissées en lui par le joug somnolent de l'infaillibilité papale, ressource puérile, mais unique et dernière, de l'orthodoxie agonisante; quels dégoûts mortels il avait éprouvés en se retrouvant, privé de persuasion intime, en face de cette loi aveugle, sourde et muette; enfin quel désespoir exalté l'avait jeté dans les bras du père Onorio, un des derniers saints de cette orthodoxie ruinée, un esprit passionné, une vie austère, une parole saisissante, mélange d'inspiration et d'égarement, le cynisme enthousiaste de la démission humaine.
[Note 2: Veuillez cherchez: «La Religion est perdue.]
Il avait fallu à la vive intelligence de Moreali, à bout d'efforts, le refuge de cette folie sacrée pour ne pas abjurer toute croyance. Il eût fait de vaines tentatives pour accepter la moderne philosophie spiritualiste, confuse encore à bien des égards, mais éclairée d'en haut, née du divin principe de la liberté, nourrie de la notion du progrès et en pleine route déjà vers les vastes horizons de l'avenir. Cette philosophie se personnifiait devant lui dans M. Lemontier et dans son fils. Il était ébloui, effrayé, indigné de la force de cette réaction contre les doctrines de mort du père Onorio, son dernier asile. Il était trop intelligent et trop instruit pour ne pas se sentir débordé et entraîné; cette réaction, on eût pu la paralyser en faisant entrer ses lumières et ses forces dans le domaine de la foi; mais l'Église ne veut pas de ce concours hétérodoxe, et, comme elle, Moreali avait en lui la haine des hommes libres et des écrits nouveaux, cette robe de Nessus du prêtre qui a vaillamment combattu toute sa vie, et qui meurt torturé, consumé, sans avoir pu vaincre.
Moreali, esprit entreprenant et toujours spontané quand même, était venu en Savoie avec de grandes illusions. Il avait cru triompher aisément des velléités de Lucie pour le mariage. On a vu qu'il comptait fonder un couvent d'hommes en même temps qu'elle fonderait un couvent de femmes, et qu'il voulait donner au père Onorio la direction du premier, se réservant pour lui-même tacitement celle du second. Il était riche, et le saint-siége l'avait autorisé à fonder son établissement religieux dans ce pays de Savoie, qui pouvait un jour ou l'autre être envahi par l'esprit gallican en se trouvant annexé à la France. Pour traiter de l'achat d'une propriété convenable sans trop donner l'éveil à l'esprit d'opposition que le prêtre suppose toujours déloyal, Moreali s'était fait autoriser à prendre l'habit séculier. On pensait peut-être aussi que les fidèles de Savoie étaient aussi jaloux de leurs intérêts que les autres, et que tout vendeur exploiterait la circonstance.
Ce n'était pas là, dira-t-on, une raison suffisante pour que l'abbé prît tant de précautions et voulût cacher jusqu'à son nom. En effet, il en avait donc une autre. Il l'avait dit à Émile, et il n'avait pas menti. Il craignait, sinon pour ses jours, du moins pour sa liberté d'action, car il avait sujet d'appréhender quelque violent scandale venant entraver ses projets. Ne la connaît-on pas maintenant, cette raison? Il savait que le général La Quintinie lui avait voué de mortels ressentiments, et il se disait que M. de Turdy, malgré son grand âge, n'avait peut-être pas, comme mademoiselle de Turdy, oublié son nom. Il fallait voir Lucie, la convaincre, obtenir par l'enchantement de la parole ce que ses lettres n'avaient pu opérer. Lucie se refuserait peut-être à des rendez-vous, à des conférences mystérieuses. Il fallait pénétrer à tout prix jusqu'à elle. L'abbé avait réussi.
Et pourtant il avait failli échouer. Sa première rencontre avec le général chez mademoiselle de Turdy avait été orageuse. Il avait audacieusement provoqué cette rencontre en se faisant reconnaître et accepter par la vieille tante, après l'avoir fascinée et conquise par ses soins. Ç'avait été l'affaire de peu de jours. Moreali avait d'exquises et chastes séductions dont il connaissait la puissance. Se fiant donc à lui-même de plus en plus, il avait prié la tante de le faire dîner avec le général à l'insu de M. de Turdy et de Lucie. On a vu que le général s'était rendu à l'appel d'un billet mystérieux. Le général avait dîné et passé la soirée avec lui sans le reconnaître. Il ne l'avait pas vu depuis plus de vingt ans, et même il l'avait rarement vu, bien que Moreali eût été l'arbitre secret de ses destinées conjugales.
Vers onze heures du soir, mademoiselle de Turdy étant rentrée dans ses appartements et le général prolongeant la veillée avec l'aimable et pieux séculier qui l'avait convenablement sondé et assoupli depuis quelques heures, Moreali s'était fait raconter la vie et la mort de madame La Quintinie. Il avait vu combien le temps avait amorti cette douleur, et il avait saisi les secrètes opérations de la conscience du général. Longtemps celui-ci s'était reproché la mort de sa femme comme un résultat de sa faiblesse envers le prêtre. Devenu dévot par vanité, pour marcher de pair au sortir du sermon et de la conférence avec certains officiers supérieurs de la vieille roche et pour recevoir les cajoleries des évêques et de leur suite, il avait tout à coup découvert que la mort de sa femme avait été, non celle d'une victime, mais celle d'une sainte, et il s'était fait à ses yeux presqu'un mérite de ce qui avait été si longtemps un sujet d'humiliation et un remords. Moreali le trouva donc suffisamment préparé, et l'abbé Fervet se révéla.
Un sentiment humain, un reste de dignité virile, un dernier battement de coeur pour la femme qu'il avait aimée rendirent le général furieux et menaçant pendant quelques minutes. Moreali, non moins ému, lui offrit sa poitrine en lui disant qu'il mourrait avec joie pour avoir travaillé sincèrement à sauver l'âme de madame La Quintinie. Le général pleura, s'humilia et demanda à l'abbé de le confesser et de l'absoudre; ce qui fut fait en l'oratoire du comte de Luiges, à Chambéry, le lendemain matin. L'abbé Fervet n'avait jamais cessé de confesser les hommes.
Dès ce moment, le général, heureux d'avoir trouvé une volonté à mettre à la place de la sienne quand celle-ci chancelait, et un homme de mérite et de science à opposer à ce qu'il appelait l'ergotage philosophique d'Émile, appartint corps et âme à son ancien persécuteur, à son ancien ennemi, à l'homme dont l'influence spirituelle avait failli empêcher son mariage et soulevé depuis, dans son coeur incertain et troublé, des tempêtes d'indignation et de jalousie.
Pendant ces opérations de l'abbé, le capucin était en route. Il était appelé pour prendre connaissance d'une propriété que Moreali avait commencé à marchander et qu'il voulait savoir appropriable aux desseins de l'anachorète. Moreali hésitait maintenant dans la réalisation de ce projet en voyant la résistance de Lucie à un projet analogue; mais il espérait que l'éloquence fougueuse et l'aspect fascinateur du saint agiraient sur elle.
Le jour de l'expiration de la fameuse trêve imaginée par Moreali pour donner à Onorio le temps d'arriver, un frère quêteur se présenta à la porte du manoir de Turdy. On le fit entrer dans les cuisines. Le général était averti, il ne bougea pas. Misie, habituée aux charités de Lucie et prévenue d'ailleurs par Moreali, qui disposait de ses étroites convictions, alla demander à sa jeune maîtresse ce qu'il fallait donner au religieux mendiant. Lucie était dans la bibliothèque avec M. Lemontier, arrivé depuis peu d'instants. On était en train de servir là le souper du grand-père, qui était assez bien pour sortir de sa chambre, mais encore trop faible pour descendre au salon.
Quand Lucie, tout en causant avec M. Lemontier, eut envoyé son aumône, Misie revint lui dire que ce pauvre frère était bien fatigué, qu'il avait les pieds en sang, et qu'il demandait à coucher sur une botte de paille dans un coin du vieux château ou des écuries.
«Qu'on lui donne un lit, une chambre, un bon souper et tout ce qu'il voudra, répondit Lucie.»
Et elle se remit à parler d'Émile avec M. Lemontier.
Elle était heureuse de le voir enfin, cet homme d'une sereine intelligence, d'une vaste érudition et d'un caractère aussi pur que son esprit. C'était un de ces persévérants chercheurs de lumière que le vulgaire de tous les temps discute, raille, critique ou injurie, mais qui, plus ou moins d'accord entre eux, creusent en chaque siècle plus profondément le sentier dont l'avenir fait de larges voies. Il n'avait pas l'orgueil de l'apostolat et ne se croyait pas un révélateur. Nulle intelligence n'était plus modeste, nul extérieur plus simple. Sa parole était douce, claire, sans ornements inutiles. Il écoutait plus qu'il ne démontrait. Son esprit était toujours occupé de comprendre afin de juger sans passion et de conclure sans partialité. Et, sous cette tranquillité d'âme, il y avait de la vraie force, un indomptable courage, des trésors de bonté, une patience inaltérable.
Bien qu'Émile eût parlé de son père avec enthousiasme, Lucie ne le trouva pas au-dessous de ce qu'elle avait rêvé, car Émile l'avait avertie de l'étonnante simplicité de ses manières; il lui avait prédit qu'au lieu d'être éblouie, elle serait charmée. Lucie se sentait aussi à l'aise avec M. Lemontier que si elle l'eût toujours connu. Déjà elle l'avait présenté au vieux Turdy, qui l'avait reçu avec une joie expansive, et qui maintenant s'habillait pour venir passer une ou deux heures avec eux avant de retourner à sa chambre de malade.
Le général, avec qui Lucie avait dîné, ne paraissait pas. M. Lemontier lui fit demander par Misie la permission d'aller le saluer. Le général fit répondre qu'après le souper de M. de Turdy il attendrait le nouvel hôte au salon. M. Lemontier ayant complété toutes les notions que devaient lui fournir Lucie et son grand-père, descendit au salon et y trouva le général flanqué du capucin. Ce n'était pas le moment de causer d'affaires: l'affectation du général à ne pas congédier ce vieillard silencieux et fatigué prouva de reste à M. Lemontier qu'on reculait pour ce jour-là devant les explications.
Mais quel était ce nouveau personnage inconnu à Lucie et qui se trouvait subitement lié avec le général? Un passant, un pèlerin recevant l'hospitalité d'un jour, ou un espion de Moreali? M. Lemontier, qui l'examinait tout en causant de choses d'un intérêt général avec M. La Quintinie, comprit vite que ce n'était ni un passant ni un intrigant, mais une sorte de missionnaire de bonne foi. L'homme était très-vieux ou très-usé par les austérités. Sa figure commune et terne avait tout à coup de grands éclairs sans cause apparente. L'oeil éteint tenait assoupies des flammes qui s'échappaient comme des décharges de lumière électrique. Le front très-élevé, serré aux tempes, contrastait dans sa nudité avec le front court et large du général.
Il était vêtu de bure et souillé de poussière, sa peau et ses vêtements différaient peu de couleur. Il exhalait une odeur de terre et d'humidité. Il parlait mal le français et paraissait le comprendre plus mal encore. En revanche, il ne comprenait pas du tout l'italien, que le général s'efforçait de lui parler. Assis près de la fenêtre ouverte, il avait peut-être froid, mais il ne s'en apercevait pas ou ne s'en souciait pas. Il appartenait à ce tempérament insensible ou invulnérable qui est propre aux exaltés, aux martyrs et aux fous.
M. Lemontier observait son profil socratique, évidé pour ainsi dire, comme si la maigreur des jeûnes n'eût laissé en saillie que les lignes osseuses et emporté la trace de tous les instincts. Le front seul avait poussé en hauteur, et par là ce n'était plus Socrate, mais quelque chose de plus et de moins, un Indien, un stylite. Le père d'Émile sentit que l'homme n'était pas méprisable, et il lui parla en bon italien bien rhythmé. Une lueur de satisfaction éclaira les traits du pauvre moine, qui, fourvoyé, ennuyé et résigné, s'était changé en statue.
Il raconta naïvement à M. Lemontier qu'il venait de Frascati, qu'il avait voyagé en chemin de fer, par mer, en diligence et à pied. De tout cela, nul étonnement, nul souci. Du changement de pays et de climats, aucune préoccupation. Nulle remarque sur son chemin. Il avait _marché dans ses pensées_, disait-il; il n'avait rien vu.
«C'est très-beau de marcher ainsi, lui dit M. Lemontier, quand les pensées sont nobles. Vous pensiez à Dieu?
--A Dieu toujours et à beaucoup de petites choses que je demandais à Dieu de m'expliquer.
--Par exemple?
--D'abord pourquoi l'on tient à aller vite, comme si l'on croyait avancer en changeant de place?
--Dieu vous a-t-il répondu?
--Oui, il m'a dit que cela ne servait de rien, et que, la mort demeurant partout, il n'était pas besoin de se hâter pour la rencontrer.
--Et que lui demandiez-vous encore?
--Si les anges voyagent.
--Et Dieu?...
--Dieu m'a dit qu'ils allaient plus vite que la vapeur.
--Aussi vite que la pensée?
--Encore plus vite, plus vite que le mal, aussi vite que la grâce!
--Très-bien! Si le bien va plus vite que le mal, le mal sera donc devancé et réduit à l'impuissance?
--Cela, c'est un mystère. J'y ai songé quelquefois.
--Avez-vous questionné Dieu là-dessus?
--Non, il m'eût dit que cela ne me regardait pas. J'ai un jour à vivre!»
L'entretien continua sur ce ton, M. Lemontier examinant le cerveau de ce moine comme un produit curieux du travail ascétique, le moine répondant par sentences obscures et malignes comme celles d'un sphinx.
C'était au tour du général à ne pas comprendre. Il s'évertuait à saisir un mot dans chaque phrase, se demandant d'où venait à l'homme _subversif_ cette audace tranquille d'interroger un saint. Son étonnement devint de la stupeur quand, au bout de vingt minutes, le capucin, qui n'avait pu échanger avec lui dix paroles, et qui lui marquait une extrême froideur, parut s'être pris d'abandon et de sympathie pour M. Lemontier, et, tout en se retirant, lui tendit la main en échangeant avec lui le souhait de _felicissima notte_. Puis il revint sur ses pas et lui demanda si sa fille était malade, qu'il ne l'avait pas vue? Il prenait M. Lemontier pour le père de Lucie, ce que M. La Quintinie avait pu lui expliquer à cet égard ayant été complétement perdu. M. Lemontier ne marqua pas de surprise et profita du _quiproquo_ pour s'instruire. Sûr de n'être pas compris du général, qui le suivait la bouche béante, il demanda à son tour au capucin s'il connaissait _la signora Lucia_.
«Non, dit l'autre, mais elle m'a fait l'aumône et accordé l'hospitalité. On dit qu'elle est charitable et pieuse. J'aurais voulu la remercier. On m'a dit qu'elle savait très-bien ma langue, elle aussi.
--Nous y voilà,» pensa M. Lemontier.
Il promit au moine qu'il la verrait le lendemain matin.
«Car vous ne comptez point partir demain? ajouta-t-il.
--Non, s'il est vrai que vous ayez besoin de moi ici, répondit le père Onorio, complétement dupe de son erreur de personnes. Je vais où l'on m'appelle, comme je sors d'où l'on me chasse. On m'a dit qu'un père me réclamait, c'est vous; et qu'un grand-père voulait me battre, où est-il? Me voilà! Qu'il en soit ce que Dieu voudra, mon pauvre corps est à lui et ne vaut pas la peine qu'il le protége.»
Il s'en alla sur cette plaisanterie en souriant d'un air lugubre et doux.
Le général eût bien voulu savoir. M. Lemontier lui fit payer sa réserve en lui répondant d'une manière évasive et en se hâtant de prendre congé de lui jusqu'au lendemain.
«Vous retournez à Aix? dit le général sèchement.
--Non, mon fils n'y est plus, et M. de Turdy m'a engagé à passer quelques jours chez lui.
--Ah! monsieur votre fils?...
--Est allé m'attendre chez moi.
--Alors... nous causerons....
--Quand il vous plaira, général, répondit M. Lemontier en reprenant le chemin de la bibliothèque, où Lucie l'attendait.
--Ce diable d'homme! pensait le général en se couchant. Il était si pressé de parler, et il me semble que ce moine lui en ait ôté l'envie! Pourquoi donc, _sac-à-laine_! ai-je oublié tant que cela l'italien, que je croyais savoir?»
Il s'endormit en feuilletant un vocabulaire de poche à l'usage des commençants.
M. Lemontier conseilla à Lucie de voir et d'écouter le moine, de le laisser catéchiser, et de faire accepter à M. de Turdy la présence de cet apôtre dans sa maison pendant le temps nécessaire.
«Et même, ajouta-t-il, il n'est pas impossible que je vous demande de rappeler Moreali. Vous avez peut-être été un peu vite; il eût mieux valu ne pas le chasser. Je suis là, je veille, et je me charge de recevoir tous les assauts. Nous devons, je crois, au lieu d'entretenir les craintes et l'irritation du grand-père, l'amener à sourire de cette vaine persécution et à la laisser s'user d'elle-même autour de lui. Du moment que vous êtes sauvée de l'entraînement religieux, nous sommes tous sauvés. Il ne s'agit plus que de faire avorter les crises sans les trop éviter. Donnez de la gaieté et un peu de malice prudente au grand-père; je vous réponds qu'appuyé sur nous, et sûr de vous désormais, il retrouvera des forces dans ce petit exercice de sa vitalité.»
M. Lemontier ne se trompait pas. Dès le lendemain, M. de Turdy était sous les armes, enchanté d'avoir à travailler, lui aussi, au rachat de la liberté de sa petite-fille, et assez fort pour reprendre ses habitudes.
Le capucin réclama un entretien avec Lucie. On le reçut au salon, toute la famille présente. Là, Lucie refusa d'entendre aucune exhortation secrète, mais elle s'engagea à écouter le moine aussi longtemps qu'il lui plairait de parler, sans que ni elle, ni M. Lemontier, ni son grand-père se permissent un mot d'interruption. Cela ne faisait pas le compte du général, qui craignait que l'orateur n'eût pas ses coudées franches; mais Onorio fit bien voir qu'il ne s'embarrassait de rien et qu'il méprisait profondément les subterfuges. Il était l'antithèse du jésuitisme, il était l'anachorète des anciens jours; il en avait la foi, la vigueur et la science théologique; seulement, cet homme du passé transporté au XIXe siècle, n'ayant plus sa raison d'être, chantait dans le vide, et l'écho de sa voix retournait sur lui-même sans rien ébranler de solide au dehors.
Il parla avec une grande abondance de coeur pourtant, car il avait personnifié Dieu à son image; il s'entretenait avec lui d'égal à égal, tantôt avec une tendresse touchante, tantôt avec une trivialité comique. Il aimait ce Dieu de sa façon à l'exclusion absolue et complète de tout être réel. Il dialoguait avec lui à la manière des sibylles, répétant ses réponses sans nul souci de les rendre ridicules en les traduisant mal à l'assistance, se livrant à une pantomime comique parfois et parfois sublime de persuasion et de simplicité. Il a dit des choses admirables et des choses révoltantes. Il fut éloquent et puéril. Le vieux Turdy riait à son aise; l'orateur n'y faisait pas la moindre attention. Le général admirait de confiance, devinant au geste et à l'inflexion apparemment que tout devait être magnifique. M. Lemontier était attentif, et, quand il y avait à louer, il laissait échapper un mot d'approbation qui étonnait grandement le général. Lucie était grave et triste; elle sentait profondément le néant de cette doctrine de mort dont un représentant sincère et courageux lui disait le dernier mot. Elle avait traversé avec dégoût les transactions de mauvaise foi de la propagande, elle entendait maintenant la parole d'orthodoxie, le _De profundis_ de l'humanité, la négation de la vie divine. On ne déserte pas sans un reste de frayeur et de regret l'autel refroidi dont on a longtemps couvé la flamme et guetté le réveil. Ce regret fut le dernier. Quand le capucin eut fini de prêcher le renoncement absolu, elle lui dit simplement:
«Je vous remercie, père Onorio, vous m'avez ramenée au vrai Dieu!»
Le grand-père et M. Lemontier l'avaient comprise. Le capucin, exténué de fatigue, se retira en bénissant l'assistance. Le général crut triompher; il prit le bras de M. Lemontier et l'emmena dans le jardin.
«Eh bien, lui dit-il, est-ce que ce n'est pas concluant, ce que vous venez d'entendre?
--Concluant pour le suicide, répondit M. Lemontier.
--Comment? quoi? il a parlé sur le suicide?»
M. Lemontier résuma clairement le discours du capucin et en fit toucher du doigt toutes les conséquences au général.
«La plus grave, ajouta-t-il, serait que mademoiselle La Quintinie eût été persuadée sans retour, car elle se ferait religieuse dès demain. Est-ce votre intention qu'il en soit ainsi, général?
--Non pas, _sac-à-laine_! jamais!... Mais croyez-vous réellement que ce moine, au lieu de lui parler raison, lui ait conseillé de faire des voeux?
--Il nous l'a conseillé à tous, et à vous tout le premier.
--A moi! à moi! Moi, me faire capucin?...
--Au nom de la logique, certes.
--Mais vous vous moquez?
--Je vous donne ma parole d'honneur que tout ce que nous faisons sur la terre est péché au dire de ce prédicateur. Votre habit propre et commode est un péché, le dîner sain et copieux que vous prendrez tantôt est un péché. Votre santé, votre activité, votre autorité, votre prière, votre croyance, votre affection paternelle, votre fille elle-même, tout est péché en vous et autour de vous.
--Eh bien, alors... que veut-il donc que je devienne?
--Ce qu'il est lui-même, un spectre, un cadavre, rien!