Mademoiselle La Quintinie

Chapter 18

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Ils se parlèrent pendant quelque temps dans l'escalier de la tourelle, ce qui me permit de mettre rapidement Émile au courant de ce qui venait de se passer.

«Comment va mon grand-père? dit Lucie en revenant seule.

--Beaucoup mieux, dit Émile en lui baisant les mains. Il s'est endormi. Misie est près de lui. Mais où va donc le général?

--Vous le demandez? A Aix, où, grâce à nos bons rameurs, il arrivera en même temps que M. Moreali. Il va tâcher de repuiser en lui la force qu'il vient de perdre avec moi. Ah! Émile! Henri a dû vous dire l'orage qui a passé sur nous pendant que vous étiez auprès du grand-père; tâchons que ces tempêtes n'arrivent plus jusqu'à lui! Moi, j'en suis brisée!»

Elle s'assit, et sa charmante tête, pleine de l'animation de la lutte, se pencha pâle comme un lis battu du vent. Émile la soutint dans ses bras en lui disant:

«Courage, Lucie, courage! Vous combattez pour votre liberté, je combats pour mon amour, nous ne pouvons pas être vaincus!

--Ah! que Dieu vous entende! dit-elle en se ranimant; mais comme on souffre de lutter contre son père! un père que l'on voit si rarement, que le coeur appelle avec impatience, dont on rêve l'arrivée, là sur le chemin, avec son grand cheval blanc dans les jambes et sa belle balafre sur la joue! On voudrait le voir toujours souriant, l'étouffer de caresses, lui faire de ces quelques jours où on le tient enfin un paradis de tendresse et d'expansion.... Et puis on le trouve sombre, tendu, chagrin, capricieux, et tout à coup violent et obstiné!... car il est devenu obstiné! Il n'était pas ainsi, il était vif et faible: il est encore faible, mais il s'attache d'autant plus à ceux qui lui soufflent l'opiniâtreté, et ses emportements ont perdu la franchise qui les faisait oublier. Il vous dit: «Je cède,» et il se dit en lui-même: «Je m'arrangerai pour ne pas céder.» Ah! comme on me l'a changé, mon pauvre père! C'était un brave soldat avec toutes ses rudesses et ses naïvetés; ils ont mis les détours et les rancunes d'un casuiste dans sa peau de lion!...»

Vous le voyez, monsieur, mademoiselle La Quintinie a ouvert les yeux. Que l'amour ait fait ce miracle, ou que sa dévotion ait toujours été parfaitement saine et sage, c'est à Émile de vous le dire. Je sais seulement qu'elle aime Émile, j'en suis certain, et qu'elle déteste la pression du Moreali.

Elle nous a quittés pour aller voir son grand-père. Elle est revenue, et, serrant les mains d'Émile:

«Il faut vous en aller! Le voilà mieux, ce cher père, je dois m'occuper de lui seul. Pauvre ami! on l'a bien fait souffrir, et c'est là ce qui m'a mis en révolte ouverte. Il me semblait qu'on venait le poignarder dans mes bras, et je suis devenue une lionne pour le défendre. Oh! je le défendrai jusqu'à son dernier jour, et ils ne me feront pas aller à Chambéry, où ils voulaient m'attirer pour m'ôter mon seul appui. Je reste ici, quoi qu'il arrive! Revenez demain, Émile. Je ne pourrai peut-être pas vous voir, mais vous verrez le grand-père; il faut le tromper, il ne faut pas qu'il souffre davantage; moi, je supporterai les bourrasques.»

Émile lui demanda s'il ne ferait pas mieux de s'absenter quelques jours pour aller vous chercher.

«Non, dit-elle, qu'_il_ vienne, et ne quittez pas le voisinage.

--Que craignez-vous donc? s'écria Émile effrayé.

--Tout et rien! mon père m'a fait hier des menaces... Émile, n'ayez pas peur pour moi, je sauterais de plus haut que ce donjon pour revenir à mon grand-père; mais si, pendant un jour, on venait à bout de me séparer de lui, je veux que vous soyez là, je vous le confie. Ne me le laissez pas mourir!... et si ce malheur arrivait... ne le laissez pas mourir en colère!... Hélas! voyez ce que je suis forcée de vous dire, ne souffrez pas qu'il aperçoive seulement l'ombre d'un prêtre à son chevet...»

Nous avons juré tous les deux de faire bonne garde, mais nous l'avons pressée de nous rassurer nous-mêmes sur le danger d'être séparés d'elle sans savoir où elle serait emmenée.

«Je trouverai toujours, a-t-elle dit, moyen de vous écrire; d'ailleurs, je ne crois pas sérieusement à ce danger-là. J'ai mis tout au pire pour que vous ne soyez surpris de rien. Jusqu'ici, Émile, je ne vous avais pas dit combien mon père est irascible. C'est que, jusqu'ici, en lui résistant avec franchise, je m'étais toujours préservée; mais tout à l'heure j'ai joué mon _va-tout_ avec lui. M. Henri a cru que je triomphais parce que M. Moreali a quitté la place et parce que le général a dit: «Je cède.» Et moi aussi, je croyais avoir vaincu; mais, un instant après, comme je l'embrassais dans l'escalier, comptant sur ces retours d'attendrissement qu'il avait autrefois, je n'ai pu lui arracher un mot de raison et de bonté,... et je ne suis plus sûre de rien!»

Ces aveux de Lucie laissaient Émile dans un trouble extrême. Forcée d'aller rejoindre son grand-père, qui la faisait demander, elle ne pouvait nous expliquer le degré d'influence de Moreali sur le général, et nous ignorions de quel côté porter l'action principale. Mon avis était qu'Émile me laissât courir vers cet abbé pour le paralyser n'importe comment. Émile voulait se cacher dans le vieux château jour et nuit pour surveiller le général et pour préserver Lucie et le grand-père de dangers... peut-être imaginaires. Il ne le pouvait pas d'ailleurs sans risquer de compromettre Lucie. Nous ne trouvions plus d'autre parti à prendre que de courir après le général pour lui promettre qu'Émile quitterait le pays aussitôt que M. de Turdy serait hors de danger, sauf à vous laisser le soin de reprendre seul les négociations.

Nous allions repasser le lac, dont nous arpentions le rivage depuis quelque temps avec agitation, comme vous pouvez le croire, lorsque nous avons vu revenir la barque du général. Nous l'avons attendu.

«Eh bien, nous a-t-il dit en sautant lourdement sur la grève, nous voilà tous calmés, j'espère. C'est une trêve de trois jours que nous devons conclure. Pas un mot à M. de Turdy de ce qui s'est passé ce matin; laissons-lui ses illusions. Vous, monsieur Lemontier, pas un mot de conversation particulière avec ma fille, une visite par jour d'une heure au grand-père, et moi, pas un mot de reproche ou seulement de discussion avec lui, avec elle, avec vous, avec qui que ce soit: voilà les conditions. J'ai donné ma parole et je vous la donne. Donnez la vôtre, et tout est dit... _jusqu'à nouvel ordre_!»

Émile a échangé une poignée de main un peu convulsive avec le général; je me suis abstenu de dire un mot, voulant me réserver le droit de servir d'intermédiaire entre votre fils et Lucie. Nous avons passé le reste de la journée à nous promener autour du manoir, le général nous surveillant avec une lunette d'approche. A cinq heures, comme nous repassions devant la grille, il est venu très-gracieusement nous dire que M. de Turdy allait de mieux en mieux, et tout souriant, il nous a crié:

«A demain!»

Nous voilà tranquillisés, sinon tranquilles, pour trois jours, après lesquels vous serez ici, et l'espérance nous reviendra.

Henri.

XXVII.

LUCIE A M. LEMONTIER, A CHÊNEVILLE.

Turdy, 23 juin 1861.

Monsieur,

J'ai promis de n'avoir avec Émile aucun entretien particulier pendant trois jours. Ce serait éluder un engagement de la conscience que de lui écrire; mais je me regarde comme absolument libre de m'adresser à vous, à _vous seul_. Je vous aime, monsieur, je vous connais, je vous ai lu, j'ai entendu Émile parler de vous. J'ai vu votre belle âme à travers la sienne. Je vous respecte, je vous estime, je vous chéris. Je vous sais bienveillant, paternel pour moi. Je veux vous ouvrir mon coeur tout entier.

Ce que je ne puis ni ne dois dire à Émile dans la situation de contrainte et d'incertitude où l'on nous tient, je peux, je veux le dire à vous:--c'est mon secret que je confie à votre honneur. J'aime Émile de toutes les forces de mon âme!... Je ne sais pas si c'est de l'amour: je sais que ce n'est pas seulement de l'amitié, car j'ai connu, je connais l'amitié, et je sais qu'elle est un calme absolu, tandis qu'ici le calme et le trouble sont en moi, mais un trouble pieux, une crainte religieuse de ne pas être digne de lui, et un calme divin, une certitude complète de vouloir mériter son affection et me dévouer à son bonheur.

Je me suis demandé cent fois déjà ce que je pouvais faire pour cela sans lui sacrifier des habitudes pratiques qui diffèrent des siennes, et dont quelques-unes l'irritent. Je n'ai pu franchir cet obstacle. Il faut donc que le sacrifice s'accomplisse, je ne recule plus. Un sentiment accepté en nous-mêmes devient aussitôt un devoir. J'ai voulu en vain me le dissimuler. J'ai vu qu'il fallait abjurer ce sentiment, ou le recevoir de Dieu avec toutes ses conséquences.

Je me suis dit aussi que j'avais déjà fait pour l'amitié une partie de ce sacrifice. J'ai respecté les opinions de mon meilleur ami, de mon grand-père, et j'ai été amenée à déployer toute l'énergie dont je suis capable pour les faire respecter par les autres. A l'heure qu'il est, je suis près de lui, comme une sentinelle vigilante, pour empêcher la main d'un prêtre d'approcher le crucifix de ses lèvres, et je sais que je remplis un devoir. Je chasse le culte de notre maison, je détournerais au besoin avec violence l'image du Christ de notre seuil! Et pourtant je vénère cette image et j'adore la loi de Jésus; mais ma conscience, sûre d'elle-même, me commande ce que je fais.

Il y a donc au-dessus de tous les cultes un culte suprême, celui de l'humanité, c'est-à-dire de la vraie charité chrétienne, qui respecte jusqu'aux portes du tombeau, jusqu'au delà, la liberté de la conscience. Ce respect sans bornes, je sens que je ne le dois pas seulement à l'âge, aux vertus de mon grand-père et aux liens du sang qui m'unissent à lui. Je le dois à n'importe lequel de mes semblables, et au lit de mort d'un inconnu je sens que j'agirais comme je le fais ici, s'il invoquait son droit contre mes propres suggestions. Oui, vous avez raison, Émile a raison: la liberté de l'âme est sacrée, et, pour qui a compris cela, toute prescription qui nous la refuse perd sa force et son droit.

Si tous sont libres, je le suis aussi, et le noble sentiment qui s'est fait jour en moi est une révélation de mon droit à l'amour et au bonheur. Tout droit implique un devoir. J'ai le devoir de comprendre et de servir Dieu selon les vues de l'homme à qui je consacrerai volontairement ma vie tout entière.

Je me suis beaucoup interrogée, je m'interroge à toute heure. Je suis scrupuleuse, et mon amour ne peut être qu'une religion. J'ai voulu savoir si je ne cédais pas à quelque chose de personnel, à un instinct vague et cependant impétueux que je sentais en moi, au rêve enthousiaste et passionné de la maternité, et ces mystérieuses émotions, contre lesquelles je luttais, me sont apparues sacrées, inaliénables. Enfin le coeur et la conscience, la foi et la raison m'ont parlé ensemble et d'une seule voix m'ont dit: «Aime, mais aime bien et sans réserve!»

Une circonstance providentielle m'a rendue tout à coup très-forte, de très-craintive que j'avais été d'abord. Je veux que vous soyez bien édifié sur ce point.

J'ai dit à Émile que j'avais connu l'_amour_; il m'a dit vous avoir raconté l'histoire de Lucette. Tout à l'heure je vous disais avoir connu l'amitié; il ne s'agissait pas seulement de mon grand-père. J'ai à vous raconter l'histoire de l'abbé Fervet; elle sera courte.

L'abbé est un honnête homme: vous le verrez, vous vous en convaincrez. C'est un esprit de premier ordre, un caractère de noble et forte trempe, un chrétien sincère et ardent. Quelque chose manque à son coeur, qui a des élans de sensibilité généreuse et de tendresse vraie, mais qui s'est comme avarié dans les luttes avec l'esprit. Quelque chose aussi s'est affaibli dans l'intelligence, la logique peut-être, en s'exagérant elle-même, ou bien, pour entrer dans vos idées, monsieur, dans vos idées qui deviennent si claires pour moi, peut-être le rétrécissement imposé par lui à son coeur a-t-il eu sa réaction dans le cerveau. M. Moreali n'est plus l'abbé Fervet. Une dévotion trop peu éclairée a aigri le caractère de mon père, un mysticisme trop approfondi a ébranlé l'équité de mon directeur.

Il était mon directeur de conscience au couvent. Je ne me suis jamais confessée à lui, il ne confessait aucune femme. Il avait une dispense à cet égard, je n'ai jamais su pourquoi. J'aimais à le voir placé en dehors et comme au-dessus du détail des vulgarités de la faiblesse humaine. Il me semblait justement réservé pour les décisions d'une haute sagesse, non pour résoudre les ergotages des consciences troubles, mais pour entretenir et développer dans les âmes éprises d'idéal les grands instincts qu'elles renferment. Ce n'est pas lui qui m'a suggéré l'idée de me faire religieuse. Il l'a éludée d'abord, entretenue ensuite; enfin il a voulu me l'imposer au moment où je sentais devoir y renoncer.

L'amitié que j'avais pour lui eût pu être concentrée dans le domaine de l'esprit, et s'appeler seulement respect, vénération; mais je l'avais assez connu au couvent, où il me donnait des leçons particulières, pour que le charme sérieux de son entretien et la bienveillance paternelle de ses manières eussent conquis ma reconnaissance et par conséquent mon affection. Je voyais en lui plus qu'un père spirituel; c'était un ami que je plaçais dans ma pensée entre mon père et mon grand-père; il me servait comme de lien intérieur pour les chérir également, malgré la différence de leurs caractères. Il suppléait à ce que je ne trouvais point en eux qui répondît à mes croyances et à mes aspirations religieuses. Il suppléait aussi à l'intelligence qui manquait à mon vieux confesseur de Chambéry.

Depuis nos adieux au couvent, notre liaison n'a plus été qu'une correspondance. Mes lettres étaient peu fréquentes, mais longues; elles résumaient chacune toute ma vie de plusieurs mois. Les siennes parlaient peu de lui-même, il ne s'occupait que de moi. Je vous les montrerai; vous verrez qu'elles sont belles, et que j'avais raison de l'aimer.

Son arrivée ici m'a surprise, son déguisement m'a blessée. Il ne m'a pas fait connaître qu'il eût une mission ecclésiastique; il m'a dit au contraire, durant notre dernière explication, que le principal objet de cette mystérieuse campagne était de me ramener à l'orthodoxie. Je me suis refusée à des entretiens particuliers, cela était en dehors de nos habitudes. Je ne m'étais jamais trouvée seule avec lui au couvent, et, malgré son âge et son caractère, je ne voulais pas avoir à dire à Émile que j'accordais le tête-à-tête à un autre homme que lui. Je sais qu'il en eût été blessé et affligé.

L'abbé, malgré ma répugnance à le voir à Turdy, s'y est présenté, à ma grande surprise, sous le patronage de mon père. Je ne savais pas qu'ils se fussent déjà connus.

Vous savez par Émile comment M. Moreali s'y est pris pour avoir sa confiance, et quelles relations amicales commençaient à s'établir entre eux; mais les convictions inébranlables d'Émile ont vite découragé l'abbé. Mon père était fort impatient de vaincre toute résistance. Hier soir, ils sont venus ensemble me signifier de le congédier par une lettre. J'avais réussi à envoyer coucher mon grand-père; mais il était inquiet, il sentait un prêtre sous l'habit de M. Moreali, il ne dormait pas. Il avait passé dans la bibliothèque, qui est au-dessus du salon; toutes les fenêtres étaient ouvertes aux deux étages.

Je me refusais non-seulement à congédier Émile, mais encore à lui faire des conditions. La discussion était vive. M. Moreali passait de la prière de l'ami à la menace du prêtre; mon père y mettait de la violence, il prétendait me faire écrire comme dans la scène de la duchesse de Guise; mon grand-père parut tout à coup sur la porte du salon, tremblant, hors de lui. Avec sa longue robe de chambre blanche, son beau front nu, ses pauvres bras maigres, agitant une vieille épée, il ressemblait à un spectre. Je m'élançai vers lui, je lui ôtai l'épée; c'était bien assez de sa présence pour me protéger. Je l'enveloppai de châles, je le fis asseoir sur le canapé, j'essayai de lui faire croire que nous venions de nous livrer à une plaisanterie.

«Non, non! s'écria-t-il avec une véhémence effrayante, j'ai entendu, je vois, je comprends! C'est la persécution religieuse dans ma maison, c'est le prêtre! et quel prêtre! l'abbé Fervet, car son nom vous a échappé. C'est l'ancien ennemi de ma famille, le confesseur et le mauvais génie de ta mère! c'est l'ancien objet de la haine du général! c'est le petit prestolet qu'il voulait et qu'il aurait dû pourfendre lorsque, grâce à son beau zèle, ma fille faisait à son fiancé les mêmes conditions qu'on veut te dicter vis-à-vis d'Émile! Vous n'avez pourtant pas cédé, vous, mon gendre, et vous voulez qu'Émile fasse aujourd'hui une platitude à laquelle vous vous êtes refusé il y a vingt ans? C'était sous Louis-Philippe, vous étiez voltairien comme le roi! Vous avez refusé d'aller à confesse, mais vous avez transigé; vous avez souffert que votre femme gardât ou reprît son confesseur. Je ne le connaissais que de nom, moi! J'avais toujours fermé ma porte aux prêtres, vous leur avez rouvert la vôtre, comme si ce n'était pas assez de la liberté qu'ont nos femmes d'aller trouver ces hommes noirs et de s'épancher sans témoin avec eux! Mais celui-ci a fait avec vous le bon apôtre, il a endormi votre prudence, et de plus en plus il a rendu ma fille exaltée et mystique. Elle s'est usée dans les austérités, elle s'est tuée par le jeûne et les prosternations, et, quand vous l'avez ramenée ici, mourante, avec ma petite Lucie, qu'elle n'avait pas pu nourrir, je vous ai dit: «Il est trop tard! les prêtres m'ont tué ma fille; vous êtes brutal et faible, vous êtes inconséquent, vous n'élèverez pas ma petite-fille. Ma soeur est pieuse aussi, mais elle est raisonnable et tolérante. Lucie est à moi, elle n'est pas à vous!» Voilà ce que je vous ai dit, et vous avez cédé; mais vous voilà dévot aujourd'hui, soit! Qu'avez-vous à dire? Lucie n'a été que trop pieusement élevée, puisqu'elle voulait être nonne; mais voilà qu'elle consent au mariage, et vous vous y opposez! Vous n'en avez pas le droit. Si vous me l'emmenez, je vous tuerai comme j'aurais dû vous tuer le jour où, voyant expirer dans mes bras votre pauvre femme exaspérée et presque folle de la crainte de l'enfer, vous m'avez crié en pleurant: «Ah! c'est ce fanatique, c'est l'abbé Fervet qui lui a ôté la raison et la vie!» Et vous voilà aux genoux de cet homme, et c'est vous qui l'amenez chez moi! Vous voulez donc me tuer aussi?»

Mon grand-père s'est évanoui. Je ne me suis plus occupée que de lui. On m'a dit que l'abbé s'était senti très-mal de son côté. C'est mon père qui l'a secouru. J'ai su ce matin qu'il avait passé la nuit chez nous, et qu'il avait encore conféré avec mon père avant d'aller trouver Émile, qui a dû vous rendre compte du reste des événements.

Mon grand-père s'est senti mieux après avoir vu Émile, et je l'ai complétement rassuré en lui jurant que l'abbé ne remettrait plus les pieds ici. Il a toute sa tête, mais il n'a pas la mémoire bien nette de ce qui s'est passé hier au soir, et je tâche de lui persuader qu'il a fait un mauvais rêve. J'ai voulu cependant que mon père éclaircit ce qui restait mystérieux pour moi dans la colère de mon grand-père contre l'abbé. Mon père s'est fait beaucoup prier, disant qu'il avait donné sa parole d'éviter, quant à présent, toute discussion. Je lui ai juré que je ne ferais aucune réflexion sur ce qu'il voudrait bien m'apprendre, et que je désirais beaucoup entendre justifier l'abbé, pour lequel, malgré ma révolte, j'avais toujours de la vénération. En parlant ainsi, je croyais que dans son exaltation mon grand-père avait beaucoup exagéré. Le général a consenti à parler, avec beaucoup de réticences il est vrai, et en s'abandonnant à son insu aux fréquentes contradictions qui lui sont familières; mais j'en ai assez entendu pour être certaine à présent de la vérité. L'abbé a eu une jeunesse ascétique fougueuse de zèle et d'austérité. Ma mère, que je n'ai pas connue, et que mon grand-père m'a toujours dépeinte comme une âme timorée et un cerveau impressionnable, a subi l'ascendant du prêtre qui la confessait. Je savais déjà qu'elle avait perdu la santé et presque la raison dans cette vie d'extase et de terreurs; mais j'ignorais que le directeur qui n'a pas su ou qui n'a pas voulu guérir l'exaltation maladive de ma pauvre mère fût l'abbé Fervet, et je me demande avec surprise comment je l'ai connu à Paris, comment j'ai entretenu pendant six ans des relations avec lui, sans qu'il m'ait jamais dit avoir connu ma mère. Vous vous demanderez peut-être aussi, monsieur, comment je n'ai jamais parlé de cet abbé à mon père et à mon grand-père. C'est que jusqu'à présent mon père était aussi hostile au clergé que mon grand-père lui-même: le nom d'un prêtre, quel qu'il fût, leur suggérait à tous deux des réflexions ironiques ou malveillantes auxquelles je ne voulais pas exposer le nom de mon ami....

Mon ami! peut-il l'être encore? Je rends justice à la sincérité de sa foi, mais je sens que les révélations de mon grand-père et de mon père lui ont fermé l'accès de mon coeur: son silence avec moi sur le passé, l'empire soudain qu'il a repris sur mon père, malgré les préventions de celui-ci, les détours qu'il a employés pour se rapprocher de moi, le silence de ma vieille tante elle-même lorsque je lui parlais de ce directeur de ma conscience! Il est vrai qu'elle ne l'a connu que par ouï-dire, et qu'elle est brouillée avec les noms au point d'être capable d'oublier le sien propre dans la confusion de ses souvenirs.... Elle est fort âgée.... Enfin, monsieur, je ne sais plus ce que je dois penser de la conduite de M. Fervet. Je le sais désintéressé, chaste et fervent, voilà tout ce que je sais; le reste est un mystère. S'est-il repenti du mauvais effet de sa direction sur ma mère au point de changer pendant plusieurs années son point de vue religieux, et de vouloir par son influence me préserver des mêmes exagérations? Pourquoi donc aujourd'hui reprend-il les foudres de l'intolérance pour me séparer d'Émile? Pourquoi veut-il me replonger dans l'isolement du cloître? Et comment peut-il concilier la rudesse de son zèle avec les petites duplicités ou avec les attendrissements passagers que je remarque en lui?

J'ai voulu tout vous dire, car je vous appelle à mon secours, et cette longue lettre abrégera beaucoup, j'espère, votre examen de ma situation. Elle est fort cruelle, je vous assure, car je vois mon père sous le joug d'un homme redoutable et peut-être inflexible. Je crains pour mon pauvre grand-père, avec qui l'abbé a exprimé le vif désir de causer, certain, dit-il, de faire tomber ses préventions et de ramener son âme à Dieu. Osera-t-il se présenter de nouveau chez nous malgré ma défense? Émile, jusqu'à présent si patient, si fort, si confiant envers moi, si prudent avec l'abbé, ne faiblira-t-il pas dans toutes ces luttes? Non! mais comme il doit souffrir! Et s'il allait encore tomber malade! Et puis vers quelle solution marchons-nous? Si vous ne nous sauvez pas, puis-je résister à la volonté paternelle, traîner notre nom devant des tribunaux, couvrir ma famille de ridicule?... Cela m'est impossible.... Enfin venez! Mon grand-père vous appelle aussi et vous attend avec impatience. Quel que soit l'accueil de mon père, souvenez-vous qu'à Turdy, vous êtes chez M. de Turdy et chez moi.

A vos pieds et dans vos bras, monsieur,

Lucie.

XXVIII.

La trêve était bien près d'expirer lorsque M. Lemontier arrivait à Aix. Son premier soin, après avoir causé avec son fils, fut de le faire partir pour Chêneville, une terre qu'il possédait dans la vallée du Rhône, au-dessous de Lyon; là, le jeune homme recevrait en quelques heures les communications nécessaires. C'était l'époque où, tous les ans, le père et le fils habitaient cette résidence, où Émile avait été élevé et qu'il aimait beaucoup.