Chapter 12
--Je veux les dire, je les dirai! elles me font du mal, elles t'en font aussi, ce n'est pas une raison pour laisser la vérité dans l'ombre et dans l'oubli. J'ai quatre-vingt-deux ans; eh bien, je le jure devant celui que vous appelez Dieu, et qui est pour moi la loi de l'univers, je porte en moi depuis cinquante ans une malédiction que je veux formuler jusqu'à ma dernière heure! Maudite et trois fois maudite soit l'intervention du prêtre dans les familles! le prêtre qui, jeune ou vieux, honnête ou dépravé, nous enlève la confiance et le respect de nos femmes, le prêtre qui, fanatique ou modéré, est obligé par son état de leur dire que nous sommes damnés si nous ne nous confessons pas, qui, par conséquent, les habitue à séparer leur âme de la nôtre, et à rêver un paradis d'égoïstes dont nous serons exclus! Oui, maudit soit le prêtre qui ne nous marie que pour nous démarier au plus vite, lui qui a déjà prélevé ses droits sur la virginité de l'esprit et la pureté de l'imagination de nos femmes en leur apprenant ce que nous seuls eussions dû leur apprendre.»
Lucie devint pâle devant l'énergie un peu délirante de son grand-père.
«Comme tout cela est affreux! dit-elle en se laissant retomber sur son siége après avoir fait de vains efforts pour calmer le vieillard. O Émile, nous sommes bien malheureux!»
Elle pleurait amèrement. La colère du vieux Turdy s'apaisa tout à coup, et il lui demanda pardon de sa violence avec de touchantes puérilités. Pour moi, j'avais la mort dans l'âme, car je sentais qu'il m'était à jamais impossible d'accepter un mariage comme ceux dont il venait de révéler les douleurs et les hontes morales. Lucie comprit mon silence, et, après avoir apaisé son grand-père par ses caresses, elle vint à moi et me prit le bras pour marcher dans le salon, comme si elle eût voulu chasser les images qui venaient d'être évoquées devant elle.
«Émile, me dit-elle enfin en s'appuyant sur moi avec abandon, oublions tout cela, et cherchons le moyen de gagner du temps; oui, il nous faut absolument le temps de nous confesser l'un l'autre jusqu'au fond de l'âme, à moins que vous n'ayez perdu toute espérance de m'amener à vous ou de venir à moi!
--Je garde, lui répondis-je, la ferme espérance de vous amener à moi, si vous me dites que vous ne la répudiez pas, malgré ce que vous regardez peut-être comme une obstination de mon orgueil.
--Je vous crois l'esclave d'une logique terrible que je voudrais faire fléchir par des raisons de sentiment! Je sais que vous n'êtes pas orgueilleux, puisque je vous estime quand même, puisque je vous retiens, puisque voilà mon bras enlacé au vôtre, puisque je vous dis: Gagnons du temps, connaissons-nous bien, et réunissons tous nos efforts pour parvenir à nous entendre!
--Lucie, vous êtes adorable, et je vous adore. Laissez-moi donc vous demander aujourd'hui à votre père et m'engager vis-à-vis de vous sans exiger que vous vous engagiez vis-à-vis de moi.
--Est-ce que cela est possible?
--Oui, cela est possible de moi à vous, parce que votre loyauté est sacrée à mes yeux. Si vous sentez, après quelque temps d'épreuve, que vous ne pouvez me faire aucune concession, vous me rendrez ma parole, et tout sera dit. Je ne vous demande pas la vôtre; je n'en ai pas besoin pour savoir que vous ferez votre possible pour franchir l'intervalle qui nous sépare.
--Eh bien, s'écria Lucie avec une sainte effusion, j'accepte ce marché-là! Vous êtes un grand coeur, Émile, et je me laisse vaincre en générosité, afin d'avoir à vous admirer et à vous estimer toujours davantage. Il faut bien que cela s'arrange ainsi, car mon père romprait tout, et quel affreux malheur pour nous de nous séparer sans avoir cherché de toutes nos forces à unir nos âmes, qui se cherchent avec tant de force et de sincérité! Allons, Émile, embrassez le grand-père, et dites-lui de prier pour nous.
--Moi, prier! s'écria, en me serrant dans ses bras, le vieux Turdy, qui riait et pleurait en même temps.
--Oui, mon ami, lui dis-je, vous prierez pour nous la grande loi de l'univers; car, en y pensant bien, vous reconnaîtrez que cette loi est esprit autant que matière. Votre esprit parlera donc pour nous à ce grand esprit qui gouverne les intelligences, puisqu'il régit toutes les forces, et, tout en essayant de prier, il vous arrivera de prier en effet.
--Ah çà! répondit le vieillard en me tutoyant sans s'en apercevoir, tu pries donc, toi?
--Oui, à toute heure, à tout instant, par la pensée, par l'admiration, par la tendresse enthousiaste, par le désir brûlant, par la réflexion lucide, par la rêverie vague, par toutes mes facultés, par toutes mes émotions, par toutes mes aspirations, par tous mes instincts, dont le but est l'idéal, Dieu par conséquent, l'amour infini!
--Allons! reprit le vieux Turdy en s'adressant à Lucie, tu vois bien que c'est un exalté comme toi.... Quel diable peut donc vous empêcher de vous entendre? Mariez-vous, mariez-vous, et, si nous mettons de côté le prêtre, je promets de me convertir!»
Un billet de M. La Quintinie est arrivé en cet instant. Il avait reçu, disait-il à sa fille, une lettre qui le forçait d'aller tout de suite à Chambéry. Il avait loué une petite voiture au village du Bourget, et, comme il comptait dîner à la ville, il priait qu'on ne l'attendît pas. Il passerait la soirée et la nuit chez mademoiselle de Turdy.
Je ne sais pourquoi cette escapade inattendue du général a inquiété Lucie. Elle s'est informée auprès du militaire qui sert de domestique à M. La Quintinie et qui l'avait accompagné à la chasse. Un exprès avait été rencontré par eux, comme il apportait une lettre au château. Le général, après avoir lu la lettre dont cet homme était porteur, avait poussé jusqu'au village. Là, il avait paru indécis un instant; puis, s'étant assuré d'un moyen de transport, il avait écrit le billet et renvoyé à Turdy son domestique, son fusil et ses chiens.
«Je ne vois là rien d'étonnant, dit le grand-père. Le général n'avait pas encore été saluer ma soeur; la moindre affaire l'aura décidé à se rendre tout de suite à son devoir.»
Il me laissa seul avec Lucie, c'était l'heure de sa sieste, et il en avait d'autant plus besoin qu'il avait été fort ému de notre entretien.
Dès qu'il se fut retiré, je demandai à Lucie pourquoi elle était troublée. Elle me dit qu'elle eût été satisfaite d'une explication ce jour même entre son père et moi.
«Vous devez apprendre, me dit-elle, que son caractère est très vif, mais non opiniâtre. Quand même je ne l'aimerais pas tendrement, je ne le craindrais pas; mais il est l'homme des formalités extérieures, et il reproche beaucoup à mon grand-père de n'en pas tenir assez de compte en ce qui me concerne. Jusqu'à présent, il s'est beaucoup impatienté de ce que je ne me mariais pas. Il prétend qu'on s'y prend très-mal pour m'y décider, que des parents sages doivent choisir eux-mêmes, présenter le fiancé, et réclamer la soumission aveugle de la jeune fille. La question qu'il a soulevée ce matin à propos de l'obéissance passive n'était qu'une suite de ce raisonnement à mon adresse. Il croit qu'en laissant un jeune couple s'observer et s'étudier mutuellement, on lui donne le temps de se _désenchanter_ du mariage, et il ajoute très naïvement que, si l'on connaissait bien d'avance la personne à laquelle on doit s'unir, on n'en trouverait pas une seule à qui l'on voulût se fier. Quand je lui fais observer que ce n'est point là un encouragement au mariage, il prononce qu'_il faut_ se marier, et pour mon père _il faut_ n'a jamais besoin d'explication. Ne le prenez pas cependant pour un despote. Quand vous le connaîtrez, vous verrez qu'avec lui ma liberté ne court pas de risques bien sérieux: ce n'est donc pas lui que je crains pour moi, c'est vous, Émile, que je crains pour lui.
--Expliquez-vous.
--Eh bien, je crains qu'il ne vous impatiente et ne vous irrite. Ses théories vous blesseront certainement, et la manière dont il procédera avec vous vous révoltera, j'en ai grand'peur.
--Voyons, je crois y être préparé: il me demandera si je suis bon catholique. Eh bien, étant catholique lui-même, il a le droit de m'interroger, et je subirai l'interrogatoire avec le plus grand calme.
--Mais vous ne le tromperez pas sur vos principes religieux?
--Certainement non.... Alors il me refusera votre main?
--Voilà ce que je ne puis vous dire, je n'en sais absolument rien. Il y a deux ans, mon père eût fait meilleur marché que moi de la croyance; mais le voilà bien changé, et, je le dis avec regret, sa conversion n'a pas ouvert son esprit à l'aménité. Que ferez-vous, Émile, s'il vous déclare qu'il faut faire acte de catholicisme pour m'obtenir?
--Je reculerai, comme on fait avec les enfants, pour détourner l'orage. Je lui demanderai de prendre le temps de me connaître, et alors tout dépendra de vous.
--Comment cela?
--Si vous m'aimez assez pour embrasser mes idées, vous userez de votre légitime ascendant sur lui pour l'amener à approuver notre union.
--Ah! oui; mais nous sommes dans une impasse. Pour que nos idées arrivent à se fondre, il ne faut pas qu'on nous sépare.... M'autorisez-vous à lui dire que j'espère vous convertir?
--Si vous le croyez, dites-le, Lucie; mais ne comptez pas que je vous aiderai à le faire croire.»
Lucie eut un moment de dépit où, pour la première fois, je vis la femme l'emporter sur l'apôtre.
«Vous êtes un roc! me dit-elle; vous n'êtes pas capable de la plus petite concession pour rester près de moi et me donner du courage! Est-ce là aimer?
--Oh! oui, Lucie, m'écriai-je, c'est aimer avec la passion d'un honnête homme qui vous respecte, et qui ne veut pas se rendre indigne de vous par le mensonge.
--Et c'est justement pour cela que je vous estime! répondit-elle avec un mélange de colère et de tendresse qui la rendit adorable. Je m'en veux parfois de tant tenir à un homme si fier et si têtu! Mais comment faire? Plus vous me résistez, plus je suis fière de vous, et plus je m'obstine à vouloir vous aimer!»
Elle veut! Hélas! moi, j'aurais beau ne pas vouloir! Je l'aime, je l'aime avec une passion brûlante comme un instinct, froide comme une fatalité. Pour l'obtenir je n'aurais qu'un genou à plier, une formule à prononcer.... J'ai mes heures de tentation comme un dévot; seulement, le tentateur ici, c'est l'esprit clérical. Il joue dans le drame de mon amour le rôle du diable.
Mais ne crains rien, la _tentation_ peut être terrible et poignante à ceux qui ont pour juge le dieu des ténèbres. Moi, j'ai le Dieu de vérité! Avec lui, la lutte du mensonge est courte, et la victoire est facile!
Ton Émile.
XV.
LUCIE A MOREALI.
Turdy, le 13 juin.
Mon ami, vous êtes bien bon pour moi d'avoir écrit cette longue lettre et transcrit ou plutôt traduit la doctrine du père Onorio pour les besoins de mon âme. Je ne sais si ce vénérable religieux est aussi éloquent que vous le faites. Peut-être prêtez-vous à ses idées le secours de votre propre éloquence. N'importe, je ne veux examiner que la doctrine elle-même.
Elle n'est pas nouvelle, c'est celle du beau livre de l'_Imitation de Jésus-Christ_, qui est considérée par l'Église comme l'introduction à la sainteté; mais peut-être avons-nous le droit de croire que ces sortes de travaux inspirés sont appropriés au temps où ils éclosent, et qu'ils nous tracent une ligne de conduite peu à peu impossible à suivre, sinon dangereuse et contraire aux progrès de la foi. Est-ce que la foi, est-ce que la notion et l'amour de Dieu ne doivent pas suivre la marche de l'esprit humain de siècle en siècle et se mettre à la tête de toutes les conquêtes, au lieu de se faire traîner ou de protester?
Ceci nous mènerait bien loin et ne serait que la paraphrase d'une de ces excellentes leçons que vous oubliez, que vous reniez peut-être, mais que j'ai gardées en extraits et en résumés dans mes cahiers du couvent. Cette leçon était intitulée _E pur si muove!_ Souvenez-vous, mon ami! Vous nous disiez (et je vous cite à peu près textuellement, car j'ai mon extrait sous les yeux):
«Oui, elle tournait, la terre, et elle avait toujours tourné, car ce mouvement est sa vie, et, si les juges qui condamnaient Galilée avaient mieux réfléchi et mieux raisonné, ils eussent pu interpréter le miracle de Josué sans faire mentir ni les livres saints, ni les éternelles lois de la nature. Dieu, qui a le pouvoir de faire fonctionner tous les rouages de l'univers, avait bien celui de faire apparaître aux yeux de cette poignée d'hommes qui combattaient en son nom le spectre enflammé d'un soleil immobile, remplaçant pour leur croyance l'astre véritable qui s'éloignait et s'éteignait dans les nuées du couchant.
«C'est ainsi, ajoutiez-vous, qu'en s'attachant quelquefois trop à la lettre, on se jette en des luttes où l'esprit du siècle semble triompher, tandis qu'au fond c'est pourtant l'esprit de Dieu qui éclaire les travaux des savants et des philosophes, soit qu'ils le reconnaissent, soit qu'ils le nient.»
Voilà ce que vous disiez, mon ami. Permettez-moi de m'en tenir à ce doux et clair esprit qui formait le mien, et dont il ne m'est plus possible de changer les conclusions. Votre père Onorio est un saint, je n'en doute pas; mais il y a des saints qui se trompent, et vous-même êtes forcé de modifier et d'atténuer les conséquences de sa doctrine.
Je n'aime pas l'exagération de parti pris. J'ai aujourd'hui la certitude que l'on peut prendre le sauveur Jésus pour l'idéal de la vie intérieure sans rompre avec les devoirs du temps et du milieu où l'on existe. Cet idéal que l'on porte en soi tend à élever sans cesse la pratique de la vie sociale; mais je crois qu'il défend aussi de la briser, et que les grandes ruptures avec les devoirs ordinaires sont de grands scandales, pardonnables seulement à qui n'a pas compris ces devoirs-là. Je les ai compris, moi; je ne peux plus les méconnaître. Je dois et je veux vivre avec mon temps, que Dieu n'a pas maudit. Dieu ne maudit rien, je proteste!
Ne me demandez pas autre chose, mon ami. Vous parler de ce projet de mariage qui vous paraît si funeste m'est encore plus impossible.
Pourquoi? Je ne sais pas! Je sens que mon âme aborde un grand mystère, et que cette première lutte avec l'esprit inconnu qui me parle ne peut souffrir de témoin étranger. Je n'oserais dire à mes parents les pensées que je porte en moi, je n'oserais même les dire à celui qui en est l'objet. Il y a là comme un abîme à franchir et comme une montagne à soulever; c'est je ne sais quelle honte sacrée, si je puis dire ainsi, car elle ne me fait pas rougir de moi-même quand le sang monte brûlant à mes joues. Ne craignez donc pas! Mon bon ange veille, et il me rassure. Ma conscience n'a pas de détours, elle est donc libre de terreurs. Je sens Dieu en moi comme je ne l'ai jamais senti, et, sans savoir comment il résoudra le problème de ma situation, je suis pénétrée d'une confiance sans bornes dans l'issue qu'il me réserve.
Je ne veux pas faire de controverse avec Émile. Je ne pourrais pas non plus. Je ne me sens de forces réelles que sur des articles de foi où je le sais d'accord avec moi et beaucoup plus fort que moi-même,... aussi fort que vous, mon ami, et ce n'est pas peu dire!
Tranquillisez-vous sur mon compte, et ne pleurez pas notre amitié brisée. Pourquoi le serait-elle, si vous redevenez l'ami que j'ai toujours connu? Émile lui-même renouera cette amitié quand vous m'autoriserez à la lui dire, et quand vous aurez reconnu en lui un guide sûr, éclairé, légitime enfin pour mon âme. Voyez-le donc, parlez-lui de moi, de lui, faites-vous apprécier, obtenez sa confiance: je consens à ne me prononcer dans un sens ou dans l'autre qu'après cette épreuve; mais soyez vous-même, mon ami, et mettons tout à fait de côté l'influence hors de saison qui a dicté votre dernière lettre.
Lucie.
XVI.
M. LEMONTIER A ÉMILE, A AIX.
Paris, 13 juin 1861.
Je crains que, par suite d'un zèle de jeune apôtre, tu n'apportes un peu trop de rigidité dans tes rapports avec l'entourage officiel ou occulte qui te dispute Lucie.
Ne demandons pas trop aux hommes, dans ce moment de déraillement intellectuel, s'ils sont catholiques, protestants ou juifs. Si l'on y regardait de bien près, on verrait que beaucoup d'entre eux sont tout cela ensemble, et très-païens par-dessus le marché, tant les doctrines tendent à une fusion inévitable en dépit de la prétention à l'immobilité qui caractérise certains adeptes de cette foi à facettes. C'est que la fusion a pour prologue inévitable la confusion.
Mon avis est qu'il faut éviter les discussions vaines et ne point porter le trouble dans les esprits par la guerre aux détails. Beaucoup de chemins conduisent au vrai, et la devise de l'Église est que tout chemin mène à Rome. Demandons aujourd'hui que tout chemin mène Rome à Dieu!
Tracer une route unique et absolue, bâtir des systèmes de toutes pièces, ce serait recommencer l'histoire du passé. L'homme nouveau ne subira plus d'entraves nouvelles. Il aimera encore mieux user celles dont il a l'habitude, jusqu'à ce qu'elles le quittent à force de vétusté, et, comme cela est fatal, rien ne doit nous irriter dans les obstinations de l'habitude.
D'ailleurs, quelle que soit la théorie de l'individu, il peut être dans le chemin pratique de l'idéal, si son âme est plus généreuse que sa croyance, et cette anomalie se présente en nombreux exemples dans la situation particulière aux époques de grande transition. Il ne faudrait donc pas prendre trop à la lettre ce que je t'ai dit sur les eunuques intellectuels. Le mysticisme est une grande machine à mutilation morale; mais les germes de la véritable virilité lui échappent souvent. J'ai connu des dévots très-philosophes, des esprits forts très-superstitieux, et des athées très-religieux sans le savoir.
Ces exceptions, quelque fréquentes qu'elles soient, ne doivent pourtant jamais servir à réhabiliter l'esprit meurtrier des doctrines ennemies du progrès. Elles ne sont rien de plus que de nobles inconséquences, des révoltes de la vie divine dans les âmes, des protestations qui échappent au raisonnement, des attentats sublimes contre la logique du mal, des contradictions sans lesquelles l'esprit de Dieu eût été entièrement étouffé au moyen âge. La réforme fut une de ces protestations spontanées qui ouvrent une soupape de sûreté à l'étouffement universel. Une nouvelle réforme plus radicale et plus complète se prépare. L'Église romaine se mettra-t-elle en tête du mouvement? Qui sait? et pourquoi non? Voilà pourquoi, mon enfant, il ne faut pas décourager les catholiques comme Lucie, ni les athées comme son grand-père.
Pour conclure, esprit de charité, tolérance et aménité envers tout homme et toute femme de bien qui se trompe!--Guerre ouverte, guerre à mort au mensonge érigé en parole de Dieu! Mépris absolu, mépris de glace aux hypocrites qui font de l'idée religieuse un instrument de haine et d'abrutissement, ou tout simplement le marchepied de leur ambition!
Sois sage autant que courageux, ce n'est point facile! Raison de plus pour essayer.
Sois béni de Dieu comme tu l'es de ton père.
Adresse-moi ta prochaine lettre à Chêneville. Je vais achever mon travail sous les vieux arbres qui t'ont vu naître. Je serai plus près de toi.
XVII.
ÉMILE A SON PÈRE.
Aix, le 13 juin.
Aujourd'hui, je croyais pouvoir aborder la question avec le général; mais il a écrit de Chambéry qu'il ne rentrerait que demain, et j'ai pu passer la journée dans une sorte de tête-à-tête avec Lucie.
Nous avons causé longtemps en nous promenant dans l'enclos et dans la montagne autour du manoir. C'est un lieu enchanté, et Lucie est une créature divine, mon père! Nous n'avons plus discuté, nous avons répandu nos coeurs l'un dans l'autre. Nous nous sommes raconté toute notre vie, et quel ravissement pour moi de n'avoir rien à lui cacher, rien à lui taire! Combien je t'en remercie! car c'est à toi que je dois d'avoir ignoré les dangereux entraînements de la jeunesse et de l'oisiveté. Je lui ai dit toute notre intimité de travail, de voyages tête à tête, de causerie intime et jamais épuisée, ces soirées d'hiver à la campagne où tous deux, seuls au coin du feu, nous pensions tout haut l'un pour l'autre, et quelquefois entraînés jusqu'au milieu de la nuit, oubliant de compter les heures qui sonnaient et les lumières qui se consumaient sur la table. Et Lucie aimait à apprendre que nous étions souvent gais dans ces épanchements jusqu'à rire et à réveiller en sursaut le vieux chien qui dormait dans nos jambes, que nous recommencions le jour suivant après nous être dit: «Cette fois, nous nous quitterons à dix heures, nous avons à travailler, nous veillons trop!» et que nous retombions dans notre oubli du temps, dans notre plaisir de pouvoir échanger avec suite nos idées et nos sentiments sans être dérangés ni distraits par la vie extérieure. Je lui racontais aussi nos longues promenades de huit jours dans l'été, avec un domestique pour faire notre cuisine ambulante et un mulet pour porter nos provisions. Je lui disais comment nous explorions ainsi une localité de peu d'étendue, examinant tout, recueillant tout, et comme quoi nous arrivions à la posséder sous tous ses aspects d'ensemble et de détail, art, science, histoire, moeurs, coutumes, faune et flore.--Et puis nos grandes excursions, nos campagnes dans les bibliothèques, nos heures de recherches dans les livres, nos collections de souvenirs, nos rêveries oublieuses de tout au sein de la nature, enfin toute cette vie à deux que tu m'as faite si libre et si remplie, si belle et si douce, si austère et si tendre!... Lucie a rêvé longtemps après m'avoir longtemps questionné.
«Je ne m'étonne plus, m'a-t-elle dit ensuite, de trouver en vous ce que je n'ai trouvé chez personne, l'accord des idées, des sentiments et des goûts. Votre esprit et votre caractère se tiennent, et cette pureté de moeurs que j'ai entendu déclarer impossible à votre sexe et à votre âge, à moins d'une éducation catholique des plus rigides, est pour moi une surprise dont je ne reviens pas.
--Tout cela, Lucie, a été obtenu par le sentiment religieux pourtant, n'en doutez pas; mais il y a manqué, je l'avoue, la crainte du diable et la croyance à l'enfer.
--Ne me parlez pas de l'enfer, répondit-elle vivement, je n'y ai jamais cru! Mais ne parlons pas du tout de nos dogmes, parlons de nous. J'adore votre père, me voilà enthousiaste de lui,... et jalouse aussi! Voyez, Émile, est-il possible, à vous qui avez sous les yeux à toute heure un tel idéal, de chérir passionnément une pauvre fille comme moi?
--Oui, et d'autant plus, même en supposant que vous soyez la pauvre fille que vous dites. Les grands amours naissent des grands amours.
--Pourtant voyez! reprit-elle; vous dites qu'un prêtre, un confesseur, un directeur de ma conscience serait votre rival, qu'il vous prendrait mon âme, et qu'entre deux êtres qui s'aiment il ne peut y avoir que Dieu!
--Je n'ai jamais dit _entre_, j'ai dit _en eux_ et _avec eux_.
--Mais votre père est un homme pourtant! Sera-t-il notre confesseur et notre conseil? Je le veux bien, moi; mais alors que devient notre théorie contre l'intervention du _père spirituel_?