Chapter 11
Mais pourquoi ne le serais-je pas? Non, mon père, cette jalousie ne l'outrage pas. Je sais très-bien que Lucie est pure comme le soleil, et ce n'est pas sa conduite que je soupçonnerai jamais; car, le jour où cela pourrait m'arriver, je sens que je ne l'aimerais plus. Ce qu'il m'est bien permis d'envier, c'est sa confiance entière;--de redouter, c'est l'influence qu'un autre esprit que le mien pourrait avoir sur son esprit. Hélas! jusqu'ici cette influence étrangère à moi et contraire à celle que je prétends exercer, elle l'a reçue de toutes parts, et je suis un intrus dans le sanctuaire de sa pensée.... Pourquoi donc croirait-elle en moi? Pourquoi m'aimerait-elle? Mais elle m'a dit de revenir souvent, elle a chanté pour moi, elle m'a serré la main comme à un frère.... Non, Lucie ne se joue pas de moi....
Et puis cet homme que je crains; cet homme dont ma jalousie se fait un ennemi, qui sait si je l'ai bien compris? qui sait si, différent de moi par la pensée et les instincts, il ne m'est pas supérieur par le coeur ou par la vertu? Tu m'as dit à Lyon un mot que je me rappelle: «Que l'habit ne t'empêche pas d'étudier et d'apprécier l'homme qu'il couvre!» Et cet homme, je dois reconnaître qu'il n'a rien de vulgaire et qu'il m'a été sympathique aujourd'hui en dépit de tout.
Émile.
XIII.
M. LEMONTIER A HENRI VALMARE, A AIX EN SAVOIE.
Paris, le 10 juin 1861.
Mon cher enfant, je te remercie de m'écrire et de me parler de mon Émile. Gâte ton vieux ami. Écris-moi souvent. Dis-moi tout ce que tu penses de lui, d'_elle_, et de moi-même. Gronde-moi aussi, mon grand sceptique, accuse-moi d'imprudence. Je ne me corrigerai pas; mais je te corrigerai peut-être de la manie du doute: qui sait?
Oui, Émile souffre et souffrira peut-être en pure perte pour son amour, comme tu le crains; mais ce qui sera perdu pour son bonheur ne le sera pas pour son _salut_, comme disent les catholiques. Acceptons le mot: sauver l'intelligence et le coeur à travers les épreuves de cette vie n'est pas une si petite affaire qu'il faille la sacrifier au repos et à la prudence. Émile doit lutter, il le veut, il m'a persuadé. J'ai senti en lui une force que je voyais éclore et qui cherchait l'occasion de s'exercer. Or, nous sommes en ce monde pour y chercher courageusement le beau et vrai bonheur. C'est une conquête qui veut d'héroïques soldats; mais on est soldat, et c'est pour être blessé!
Tu es soldat aussi, et brave soldat, mon cher Henri, car voilà que, par scrupule de coeur, tu m'offres de renoncer à Élise, que sa mère t'accorde. J'aime ce mouvement généreux, et je t'en remercie en t'aimant davantage; mais je te rends ta liberté que tu m'offres. C'est la sérieuse Lucie que nous aimons; aime la charmante Élise, et rends-la heureuse.
Tu as la discrétion de ne pas me reparler de ton essai littéraire, et, moi qui l'ai gardé avec soin dans mon tiroir, je l'ai lu avec attention. Je vais l'_abîmer_, je t'en avertis, et pourtant j'en apprécie les qualités, qui sont nombreuses. Tu m'as pris pour arbitre, et je te réponds:--Oui, tu seras, tu es déjà un homme de lettres. Tu as la forme, tu sais écrire. Est-ce assez? Je ne crois pas. Tu as de quoi vivre, écris pour toi seul et pour moi, si tu veux, pendant dix ans. Du talent, tu en as; mais qui n'en a pas aujourd'hui? Tous les jeunes Français savent faire un livre, comme tous les jeunes Italiens savent chanter un air, comme tous les jeunes Allemands du temps de Werther savaient jouer de la flûte. Ah! cette flûte allemande, je la regrette bien! Elle était si candide!
Vos jeunes livres le sont moins, enfants terribles qui ne croyez à rien!... Si vous aviez au moins le parti pris de nier quelque chose! Nier, c'est croire à un contraire; mais vous n'opposez rien à la croyance des vieux. Alors vous écrivez pour écrire n'importe quoi, comme on est avocat pour plaider n'importe quelle cause. Il est pourtant facile, quand on a le talent que vous avez presque tous, de le mettre au service d'une idée fausse ou vraie; mais vous arrivez dans l'arène avec un secret dédain pour le lecteur: il est, selon vous, frivole ou sceptique, vous craindriez de lui paraître pédants. A quoi bon se faire un fonds de croyance ou tout au moins de notions sérieuses pour un public qui ne veut pas être instruit?
Grande erreur! Le public ingrat ou équitable est toujours plus sérieux que vous ne pensez. Il est moins sensible à la phrase et au style qu'à la révélation d'une conscience quelconque. Ton essai a les qualités et les défauts de ton temps et de ton milieu. Avant tout, il est _poseur_, et, toi qui fais avec tant d'esprit la guerre à ce travers, tu en es pénétré de la tête aux pieds.
La grande _pose_ du moment, c'est d'avoir du style et de l'esprit, du goût et de l'originalité à propos de tout. Il y a trente ans, on _posait_ l'homme rassasié et dégoûté de tout, désespéré par conséquent. C'était faux la plupart du temps, mais c'était logique: si tout est fini, finissons nous-mêmes. Aujourd'hui, on dédaigne et on insulte tout ce qui fait la vie sérieuse et significative, on s'avoue impuissant à le comprendre et à le goûter, et on rit! Il n'y a pas de quoi, je t'assure!
Ce qui me déplaît dans cette gaieté, c'est qu'elle n'est pas gaie, elle est aigre et froide; elle cherche à blesser, et pourtant elle ne tient pas à blesser, puisqu'elle ne tient à rien. Voltaire, méchant parfois, brutal même et cynique, fit aimer sa moquerie, parce qu'elle montrait une ardeur de lutte qui était une croyance, une volonté, une véritable mission philosophique. Aujourd'hui, on combat des personnes et point des idées, des ridicules et point des actes. On joue au méchant, et l'on est inoffensif. On s'évertue à être amusant: on est triste.
Ton livre n'est pas jeune: où trouver aujourd'hui un livre jeune sorti d'une jeune plume? J'en cherche, j'en attends un chaque matin, je n'en vois pas naître. De la critique, toujours de la critique! Les romans mêmes sont la satire de la vie. Il me semblait que le blâme du temps présent était notre affliction classique, notre maladie fatale, à nous autres vieillards. Point! nous sommes les naïfs, les don Quichotte, et vous êtes les Cassandre de la comédie humaine.
Quel dommage pourtant! Il y a des choses excellentes dans ton petit livre, des pages de style à encadrer, des finesses de sentiment ravissantes, des originalités d'esprit vraiment drôles. Et tout cela perdu dans la prétention de n'être pas toi-même, dans un désordre d'impressions qui se contredisent et qui ne semblent pas appartenir au même homme, mais à l'homme que tu veux être et que tu ne connais même pas, car tu n'es pas sûr qu'il soit bon ou mauvais. Je le cherche, ce monsieur que tu cherches aussi, je le trouve dans beaucoup de jeunes messieurs qui écrivent; mais je ne le connais pas pour cela, je ne le vois pas. C'est un dandy qui a des airs profonds et des airs évaporés; il cherche les allures du gentilhomme, il regrette le temps des Lauzun, il aspire au puissant libertinage du dernier siècle, il ne trouve pas dans celui-ci assez de femmes galantes pour assouvir les passions qu'il n'a pas. Il a des idées de luxure avec des moeurs timides ou prudentes, car l'homme du jour est très-positif. Il est philosophe, et par moment Voltaire est son dieu. Généralement, il méprise Rousseau, qui vivait si mesquinement et qui avait des amertumes de cuistre; mais tout d'un coup ce dandy littéraire, qui, en choisissant un pseudonyme, se donne la satisfaction d'y joindre un _de_, passe dans un autre compartiment de sa fantaisie: il vient de lire quelques pages de théologie, et le voilà ascétique. Pourquoi pas? Il a du talent, et il faut que le talent s'exerce à tout exprimer, car il se flatte de tout comprendre. Vite, une belle tirade sur le désert, et de grandes cascades de phrases sur la poésie des chartreuses, sur les extases des saints! Tout à l'heure nous serons féroce avec les forts châtelains du moyen âge et magistralement sabreur, si le chauvinisme nous tombe sous la main. Nous voilà bien loin des pantoufles voluptueuses et du pied rose de la Pompadour; mais qu'importe, pourvu que la couleur y soit?
Ah! que de couleurs perdues dans le kaléidoscope d'une jeune tête qui se croit grave! que de talent dépensé en pure perte! que de pierreries éparses qui manquent de fil pour faire un collier! que de perles de la plus belle eau rejetées à la mer! que de forces gaspillées, que d'efforts pour devenir un papillon quand on eût pu être un oiseau! Et pourquoi, je te prie? Comment se fait-il que, pouvant le plus, vous ne puissiez pas le moins? Vous avez du génie et pas de bon sens! C'est que, ne croyant à rien parce que vous voulez être vieux, vous vous prenez à tout indistinctement sans rien saisir.
Le remède est facile: attendez un peu. Vivez, et il vous faudra bien comprendre que la vie ne peut se passer d'un but. Las de n'en point avoir, vous en saisirez un avec ardeur. Fasse le ciel qu'il soit bon! Mais, si quelques-uns de vous le choisissent mauvais, les autres s'épanouiront au bien par réaction. Ils sauront à quelle lutte se vouer, et les grandes causes de l'humanité, qui se plaident, malgré tout, de siècle en siècle, retrouveront des accusateurs publics très-nets et de libres défenseurs très-passionnés. Dans vingt ans, dans dix peut-être, il vous faudra bien voir où vous allez et prendre parti pour ou contre l'avenir.
En attendant, mon Henri, tu as produit là un charmant symptôme de marasme, et ce n'est pas ta faute; mais il est charmant quand même à beaucoup d'égards, parce que tu es jeune malgré toi, et que tu le redeviendras tout à fait en mûrissant. Cette mode va passer, elle passe déjà. Vous rirez bientôt d'avoir été des Lauzun, comme nous rions aujourd'hui d'avoir été des Childe-Harold. Suicidés et viveurs iront ensemble et fatalement vers la lumière de 1900! Elle est là devant nous, et tu es de ceux qui la salueront. Elle attend, bien brillante et bien tranquille, que vous vous lassiez de vouloir souffler dessus.
Sais-tu ton meilleur ouvrage? C'est ta dernière lettre. Tu ne l'as pas cherchée, elle est sortie toute seule de ton coeur, qui a plus d'esprit que ton esprit.
Je me tiens prêt: quand mon action sera nécessaire à Turdy, j'y serai. En attendant, je t'embrasse paternellement.
H. Lemontier.
XIV.
ÉMILE A M. LEMONTIER, A PARIS.
Aix, 12 juin.
Je suis arrivé hier à Turdy à l'heure du déjeuner. Le général m'a reçu avec un éclair de joie naïve, tout aussitôt réprimé par son habitude de je ne sais quelle dignité théâtrale dont à coup sûr il n'a aucun besoin pour se faire respecter de moi. Lucie et le grand-père m'ont tendu les deux mains avec une certaine émotion. J'ai vu qu'on venait de parler de moi; mais on passait dans la salle à manger, et la présence des domestiques nous a forcés de causer de choses étrangères à la préoccupation commune. Le général s'est mis en observation devant moi comme devant un corps d'armée dont on veut saisir et pressentir les manoeuvres. C'est tout au plus s'il n'a pas braqué sur moi une lunette d'approche. Je ne pouvais ouvrir la bouche pour demander du pain, étendre la main pour prendre de l'eau, sans rencontrer son regard avide, qu'il voulait rendre pénétrant. Heureusement je ne suis pas timide. Cela n'est permis qu'aux gens qui sentent leur importance et dont on a le droit d'exiger beaucoup. J'ai donc fait bonne contenance devant cet examen. Je me suis laissé même interroger avec plus de bienveillance que de discrétion sur le sens de quelques paroles insignifiantes où le malin général voulait voir de la profondeur. Il a entamé au dessert une dissertation sur les avantages de l'obéissance passive, qu'il a poussée fort loin. Selon lui, cette obéissance n'est pas seulement nécessaire pour consacrer la discipline militaire, elle est la sauvegarde de l'esprit humain dans toutes ses fonctions, de la société dans toutes ses lois. Je me suis gardé de le contredire, et je n'ai pas cru faire acte d'hypocrisie ou de lâcheté en me renfermant dans un silence décent. J'ai senti, je le confesse, que le bon général battait trop franchement la campagne pour donner lieu à une controverse sérieuse, et autant j'ai mis jusqu'à ce jour d'emportement et d'audace dans ma franchise avec Lucie, autant avec son père j'ai accepté le rôle de petit garçon qu'il lui plaisait de m'attribuer. Je crois qu'il a été satisfait de cette déférence et qu'il ne demandait pas autre chose pour m'accorder sa protection. A peine le déjeuner fini, il a pris son fusil pour aller faire une promenade, et je suis resté seul avec Lucie et son grand-père.
«Écoutez, Émile, m'a dit tout aussitôt Lucie, notre situation, que je croyais assise et réglée jusqu'à nouvel ordre, se trouble et se complique un peu devant l'arrivée de mon père. Il faut bien vous dire qu'il ne comprend rien du tout à nos conventions. Nous avons ri tous les trois ce matin de ce qu'il lui plaisait d'appeler notre armistice; mais au fond il était un peu fâché contre mon grand-père et contre moi, contre vous encore plus. Il assure que vous auriez dû déjà et que vous devez au moins, dans un bref délai, lui déclarer vos prétentions.... Il s'exprime ainsi. J'ai dû lui dire que je m'y opposais, et je m'y oppose encore; mais, s'il s'obstine, comment allons-nous sortir de là?
--Pourquoi vous opposez-vous à ce que je lui dise mon voeu, chère Lucie? Vous craignez donc de vous trop engager envers moi en me permettant de m'engager vis-à-vis de votre famille?
Le grand-père a pris la parole avec un peu d'émotion.
«Oui, voilà la crainte de cette méchante enfant. Elle a beau dire le contraire, elle veut se réserver toujours une porte de derrière.
--Comme c'est vilain, ce que vous dites là, monsieur! reprit Lucie en secouant et baisant la tête du grand-père. Vous me cherchez toujours des torts, et nous finirons par nous brouiller!... Mais, en attendant, parlons raisonnablement. Dites-moi donc, Émile, ce qui se passe entre nous et où nous en sommes. Nous avons besoin d'une grande explication dont on ne nous a pas laissé le loisir, et que mon père a enfin compris devoir nous permettre avant toute démarche de votre part. Il est sorti pour nous laisser libre de causer tous les trois. J'ai défendu à nos gens de laisser entrer personne; causons.
--Je suis prêt, Lucie, mais c'est à vous de m'interroger.
--Je ne peux, ni ne dois, ni ne veux vous confesser en détail. Je me contenterai de vous rappeler notre situation au moment où je me suis retirée aux Carmélites. Je vous demandais de me laisser à moi-même pendant quelques jours, et vous reconnaissiez que j'avais le droit de me consulter. Vous me promettiez de m'attendre, et vous m'avez manqué de parole. Vous vous êtes affecté, impatienté; vous m'avez causé une grande inquiétude et une véritable souffrance, lorsque j'ai appris tout à coup que vous étiez assez gravement malade. Je me suis hâtée de revenir ici pour avoir plus vite et plus souvent de vos nouvelles; mais à peine étiez-vous guéri que vous partiez sans me voir et sans écrire un pauvre mot à mon grand-père. Nous avons su par vos amis que vous alliez à Paris, mais que votre père, inquiet de vous, se trouvait déjà à Lyon, et, autant que nous avons pu savoir ce qui s'était passé entre vous, il a calmé votre agitation, il a pris ma défense, et il vous a conseillé de revenir ici. Vous êtes à Aix depuis trois jours, et voici enfin que nous pouvons parler librement. Ne me direz-vous pas ce que je dois penser du trouble et du mal que je vous ai causés? Avez-vous cru que je voulais vous décourager, et que je manquais de la sincérité nécessaire pour vous dire que je renonçais à vous? Ou bien, découvrant que j'étais plus religieuse que vous ne le supposiez, avez-vous regardé mes principes comme incompatibles avec les vôtres?
--Je n'ai jamais supposé, Lucie, que vous pussiez manquer de franchise et de loyauté. J'ai cru que vous ne m'aimiez pas, et que vous ne tarderiez pas à me le dire. J'ai perdu la tête, j'ai devancé mon arrêt, j'ai voulu fuir. Mon père a blâmé ma précipitation, il m'a dit de revenir accepter de nouveau l'espérance ou subir ma condamnation. Me voici.
--Résigné à tout?
--Oh! résigné.... pas le moins du monde! J'ai promis de l'être, je l'ai promis de bonne foi. Je tiendrai parole, si toute ma soumission doit consister à me retirer sans faire entendre à qui que ce soit la moindre plainte; mais ce que je souffrirai est effroyable, et je sens bien que j'en guérirai difficilement... si j'en guéris! Ne prenez pourtant pas ceci pour un appel à votre conscience. Je reconnais tous vos droits, et dans ma douleur il n'y aura ni blâme ni reproche contre vous. Je vous sais bonne, je crois à votre amitié. Je sais que je mérite votre estime, et je crois qu'en me faisant souffrir vous souffrirez beaucoup aussi; mais je ne veux rien devoir à votre pitié: elle nous serait funeste à tous deux. Je désire donc vivement que cette explication soit décisive, et que vous me commandiez de partir ou de me déclarer à votre père.
--Écoutez, Émile, il y a quinze jours, je chantais chez les carmélites le jour de la Trinité... et il me semblait que vous étiez là, quelque part, que vous m'entendiez, que vous me compreniez, et que votre âme chantait et priait avec la mienne.
--- J'étais là, Lucie, j'étais dehors dans le soleil, dans la poussière et dans la fièvre; je croyais être loin de votre pensée, et je devenais fou!
--Ingrat! reprit Lucie avec force, comment n'êtes-vous pas venu à moi quand je suis sortie?
--J'ai couru à vous, Lucie; vous ne m'avez pas reconnu, vous ne m'avez pas seulement aperçu; vous sembliez abîmée dans l'extase ou brisée par l'émotion.
--Eh bien, vous m'avez vue, vous, mais vous ne m'avez pas comprise! J'étais ravie dans l'espérance! Je venais d'entendre la voix de ma conscience et celle de mon coeur qui chantaient avec moi!
--O Lucie! que vous disait-elle donc, cette voix intérieure?
--Elle me disait d'avoir confiance en vous.
--Et vous ne la repoussiez pas? vous ne la combattiez plus?
--Émile, répondit-elle en me tendant les deux mains à la fois, quand le coeur et la conscience sont d'accord pour dire oui, que reste-t-il en nous pour dire non?
--Oh! ma chère Lucie, dites-moi cela cent fois, dites-moi cela toujours!»
Et je tombai à ses pieds.
«Que Dieu l'entende et nous protége! s'écria-t-elle en se jetant dans les bras de son grand-père; qu'il renverse les obstacles qui sont entre nous!
--Des obstacles! dit M. de Turdy avec feu; quels obstacles?
--Il y en a, grand-père, répondit Lucie en fondant en larmes, ou il y en aura!
--Non, Lucie, m'écriai-je, il ne peut y avoir d'obstacles, puisque vous croyez en moi!
--Ah! prenez garde! reprit-elle avec tristesse, je m'abandonne à cette espérance les yeux fermés et dans toute la loyauté de mon coeur, parce que je m'imagine qu'au fond nous aimons Dieu de la même manière, parce que je suis sûre que, loin d'être un athée comme on m'avait dépeint tous ceux qui résistent à l'orthodoxie catholique, vous êtes une âme profondément religieuse et vouée sérieusement au culte du vrai, du beau et du bien, parce que je crois que Dieu, qui voit bien haut par-dessus les prescriptions humaines, agrée votre culte autant que le mien, parce que je veux, si je deviens votre compagne dans la vie, vous aimer dans toute l'éternité, et que je compte sur l'éternité avec vous.... Mais, si vous ne croyez pas la même chose en ce qui nous concerne,--faites bien attention!--allez-vous exiger que je renonce à la pratique d'un culte qui jusqu'ici m'a semblé nécessaire à la vie de mon âme, et dont ma foi ne pourrait peut-être plus se passer? Si je vous tiens pour sauvé, vous qui rejetez ce culte, ne me jugerez-vous pas hors de la voie et en révolte contre vous, si je le conserve? Quand je pense cela, ma conscience recommence à s'alarmer, en même temps que ma fierté se révolte. Il faut que vous me garantissiez la liberté de conscience; est-ce trop réclamer de votre équité? Vous voyez bien que je ne peux pas vous laisser prendre d'engagement vis-à-vis de moi avant que vous m'ayez accordé le point essentiel.»
Je ne pus répondre tout de suite. J'étais tombé dans une sorte d'anéantissement comme si, dans un jour de fête et dans un moment d'ivresse, j'eusse été percé d'une flèche empoisonnée.
«Que me demandez-vous? lui dis-je enfin. Le divorce avant le mariage, par conséquent le mariage de convention que tout le monde fait et que personne ne respecte! Ah! Lucie, si vous ne deviez être pour moi qu'une amie, une soeur, probablement je regarderais comme un devoir de respecter vos croyances et de vous aimer d'autant plus que je vous croirais dans l'erreur à certains égards. Ou je vous plaindrais de mal comprendre Dieu, ou je vous admirerais de pouvoir l'aimer sans le comprendre. Dans tous les cas, je vous considérerais comme un enfant bien cher et bien naïf dont je ne voudrais ni effrayer la débile intelligence, ni contrister le coeur malade. Est-ce ainsi que vous voulez être devant moi? Serai-je seulement votre père indulgent ou votre frère résigné? Ah! vous m'arrachez le coeur de la poitrine, car je suis un homme, et je ne puis supporter un autre homme que moi auprès de vous! Non, je ne me sens pas capable d'accepter avec tranquillité le divorce que vous me proposez, parce que je ne peux pas vous aimer à demi! On peut se marier sous le régime de la séparation de biens, mais non sous celui de la séparation des âmes, ou bien alors le mariage est nul devant Dieu!
--Il a raison! s'écria le vieux Turdy avec une impétuosité que je ne lui avais jamais vue et en se levant avec cette roideur convulsive qui est toujours un peu effrayante chez les vieillards; oui, oui, c'est parler en homme, et c'est ainsi que j'aurais dû parler à la mère de ta mère, à ta mère, et à toi par conséquent! Vous ne vous seriez pas jetées toutes les trois dans ce mysticisme qui t'éloigne du bonheur au moment d'y toucher, et qui a rendu si triste et si froid le mariage de ta mère et le mien. Ah! je dis là des choses que je ne devrais peut-être pas dire devant toi; mais il y a dans la vie des moments décisifs où il faut tout avouer! Sache donc, folle enfant, que ni ton père, ni ton grand-père n'ont été heureux! Ton père, qui a fini par donner aussi dans la dévotion, ne se rappelle pas combien il a maudit autrefois l'influence du prêtre dans son ménage! Il l'a maudite pourtant, et je l'ai vu furieux, menacer la vie d'un certain directeur. Aujourd'hui, sans doute il en demande pardon à ces messieurs; mais ces messieurs ne peuvent lui rendre le bonheur qu'ils lui ont volé. Et, quant à moi, je n'étais ni violent, ni despote, j'aimais ma compagne.... Je l'eusse aimée avec passion, si elle l'eût voulu; mais il y avait entre nous un homme qui ne voulait pas, un homme qui lui disait chaque jour: «Subissez les caresses de votre mari, votre corps lui appartient, mais non votre âme, puisqu'il est un impie et un philosophe! Gardez votre âme à Dieu et à moi...»
--Mon père! s'écria Lucie, ne dites pas ces choses-là!