Mademoiselle de Scudéry, sa vie et sa correspondance, avec un choix de ses poésies

Part 9

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[189] Giraud, _Histoire de Saint-Évremond_, p. 77.

[190] L'abbé de Pure, témoin non suspect, préfère sans hésiter la conversation de Mlle de Scudéry à ses ouvrages. «Elle est capable de ternir toutes ses belles productions par sa seule conversation, car elle y est si bonne et si aimable qu'on aime encor mieux la voir que la lire: ce n'est que bonté, que douceur; l'esprit n'éclate qu'avec tant de modestie, les sentiments n'en sortent qu'avec tant de retenue, elle ne parle qu'avec tant de discrétion, et tout ce qu'elle dit est si à propos et si raisonnable, qu'on ne peut s'empêcher de l'admirer et de l'aimer tout ensemble.» _La Précieuse_, Ire partie, p. 382.

On trouve, soit dans cet article, soit dans ceux qui suivent, bien des choses fines et délicates, intéressantes comme peinture de la société du temps, et qui sont restées vraies dans le nôtre. Certains sujets de critique littéraire y sont touchés à l'occasion. Les conversations _sur la manière d'inventer une fable--sur la manière d'écrire les lettres_, etc., prouvent que l'auteur avait réfléchi aux règles des divers genres de littérature, quoiqu'elle n'ait pas toujours réussi à les mettre en pratique. On est étonné d'y rencontrer, au milieu d'une Nouvelle soi-disant historique et assez ennuyeuse, une espèce d'histoire de la poésie française au seizième siècle, qui suppose des connaissances réelles sur ce point alors peu étudié, et qui montre, par exemple, que Mlle de Scudéry avait mieux connu et jugé Ronsard que l'auteur de l'_Art poétique_[191].

[191] _Conversations nouvelles sur divers sujets_, 1684, t. II, pp. 770 à 887.

De même que les portraits du _Cyrus_ et de la _Clélie_ avaient donné naissance à ceux qui furent à la mode quelque temps après chez Mademoiselle de Montpensier, les _Conversations_ de Mlle de Scudéry suggérèrent à Mme de Maintenon, qui avait été son amie avant d'être sa protectrice, l'idée d'en composer de plus simples destinées à être récitées par les demoiselles de Saint-Cyr[192]. Cela résulte non-seulement d'une lettre de Mme de Sévigné, déjà indiquée, mais d'un passage de celle de Mme de Brinon leur première supérieure, à Mlle de Scudéry, en date du 3 août 1688. On les trouvera l'une et l'autre dans la Correspondance.

[192] _Conversations inédites de Mme de Maintenon_, Paris, Blaise, 1828, in-18.

En 1671, le premier prix de prose, fondé par Balzac, fut décerné à Mlle de Scudéry pour son _Discours de la Gloire_, qui certes n'ajoutera rien à celle de l'auteur. Il ne faut point y chercher de l'éloquence. On demandait, dans l'_Écrit portant établissement des prix de prose et de poësie_, que le premier traitât de certaines matières pieuses déterminées par le fondateur; qu'il fût revêtu d'une approbation de la Faculté de Théologie, et qu'il se terminât par une courte prière à Jésus-Christ[193]. La chose tenait à la fois du sermon et de l'amplification de collége.

[193] _Relation contenant l'histoire de l'Académie française_, 1672, in-12, p. 555. _Le Discours de la Gloire_ se trouve à la suite, p. 561.

A la mort de la savante Hélène Cornaro, l'Académie des _Ricovrati_ de Padoue fit écrire par Charles Patin une lettre des plus flatteuses à Mlle de Scudéry pour lui donner place dans cette société qui se faisait gloire de compter dans son sein un certain nombre de dames françaises, telles que la marquise de Rambouillet, les comtesses d'Aulnoy et de la Suze, Mesdames Deshoulières, de Villedieu, Dacier, etc. Au milieu de ces Muses françaises qui avaient chacune leur épithète: _la Lumière de Rome_, _l'Immortelle_, _l'Éloquente_, etc., Sapho était surnommée _l'Universelle_[194].

Il aurait même été question de suivre cet exemple en France, et Mlle de Scudéry figurait la première sur une liste de dames illustres par leur esprit et par leur savoir qu'il fut question d'admettre à l'Académie française. La proposition attestée par Ménage, et appuyée par Charpentier qui invoqua le précédent des _Ricovrati_ de Padoue, n'eut pas de suite[195].

[194] Vertron, _La Nouvelle Pandore_, t. Ier, p. 419.

[195] Le Gouz, _Supplément manuscrit au Menagiana_, cité par l'abbé Jolly, _Remarques sur le Dictionnaire de Bayle_, t. II, p. 605.

Ses romans, ainsi qu'elle l'a rappelé plusieurs fois, avec une certaine complaisance, dans ses lettres, étaient traduits en anglais, en allemand, en italien, et même en arabe, à ce que lui écrivait un de ses amis et obligés, Bonnecorse, de Syrie où il était consul à Seyde. M. Lair, professeur à Caen, et Charlotte Patin traduisaient en vers latins ses poésies. Sa correspondance, soit dans la partie que nous avons pu en recueillir, soit dans celle qui ne nous est connue que par des fragments ou des indications, nous la montre en rapport avec ce que la France et l'étranger renfermaient de plus distingué. On a vu, dit son panégyriste, avec une pointe d'exagération que le genre comporte, «des souverains ne recommander autre chose aux princes, leurs enfants, qui venoient en France, que de ne point retourner auprès d'eux sans avoir vu Mlle de Scudéry»[196].

[196] Bosquillon, _Éloge de Mlle de Scudéry_. _Journal des Savants_, juillet 1701.

Elle disait à l'abbé Boisot: «Je ne rejette que les louanges de mon esprit, et j'accepte hardiment celles qui s'adressent à mon cœur et à mon amitié.» Elle lui écrivait aussi, au sujet d'un service rendu à un ami: «Je renferme tout cela dans mon cœur _où rien ne se perd jamais_.» Il était d'elle encore ce mot qui avait frappé sa digne amie, Mme de Sévigné: «La vraie mesure du mérite doit se prendre sur la capacité que l'on a d'aimer[197].» Aussi Ménage, lui dédiant l'édition des œuvres d'un ami commun, écrivait: «Si j'ai de l'estime et de l'admiration pour les qualités de votre esprit, j'ai du respect et de la vénération pour celles de votre âme, pour votre bonté, pour votre douceur, pour votre _tendresse_, pour votre générosité, pour votre candeur, et surtout pour cette incomparable modestie qui au lieu de cacher votre mérite, le fait éclater davantage[198].»

[197] Lettre de Mme de Sévigné, du 12 octobre 1678, édition Hachette, t. V, p. 490.

[198] Ménage, _Épître à Mlle de Scudéry_, en tête des _Œuvres de Sarasin_, 1654, in-4º.

S'il est vrai, comme l'a dit une de nos muses contemporaines,

_Que_ louer la vertu, c'est lui désobéir,

il semble qu'ici Ménage désobéissait beaucoup à Mlle de Scudéry.

Un auteur que nous avons déjà cité, de Vaumorière, consignait également, dans la dédicace d'une Nouvelle historique, l'éloge chaleureux de la modestie et du mérite de Mlle de Scudéry. Rappelant le fait cité plus haut de la traduction en arabe d'un de ses romans, il ajoutait: «Pardonnez moi, s'il vous plaît, Mademoiselle, cette particularité qui n'est pas de votre goût, et permettez moi d'en dire une autre dont je suis incomparablement plus touché. C'est que vous êtes la plus généreuse, la plus ardente et la plus fidèle Amie qui fut jamais, et que votre cœur est peut-être au-dessus de ce grand esprit que toute la terre admire[199].» _Ma bonne amie_, ainsi l'appelaient naïvement quelques-uns de ses intimes, hommes et femmes[200], et elle fut en effet par excellence «une bonne amie», comme elle n'hésitait pas à le dire d'elle-même. Agréée par les plus austères, cette amitié ne s'effarouchait pas de quelques écarts, et, sur cette liste si nombreuse, à côté des Mascaron, des Montausier, des Sévigné, des Motteville, figurent d'autres noms moins irréprochables. L'indulgence de la femme sûre d'elle-même, pour des faiblesses qu'elle ne partageait pas, respire dans son commerce avec certains amis de l'un et de l'autre sexe. Elle écrivait à Bussy-Rabutin: «Votre fille que je vois souvent a autant d'esprit que si elle vous voyoit tous les jours, et est aussi sage que si elle ne vous voyoit jamais.» La galante Mme de la Suze adressait à la _sage Daphné_ (Scudéry) une Élégie, où cette nuance de leurs rapports mutuels est délicatement indiquée:

Illustre et chère amie à qui dans mes malheurs J'ai toujours découvert mes secrètes douleurs, Qui sais ce que l'on doit ou désirer ou craindre Et qui ne blâmes pas ce qu'on ne doit que plaindre, Écoute-moi....

[199] De Vaumorière, _Harangues_, 1713, in-4º, p. 254.

[200] Voy. les lettres de M. de Pertuis, de Mme Deshoulières, etc.

Ménage écrivait à la date du 21 août 1685:

«Mlle de Scudéry m'a obligé de me réconcilier avec M. Pellisson, et je dînai hier chez lui. _Mortalis cum sis, odia ne geras immortalia_[201].»

[201] Lettre inédite à Huet, du 21 août 1685.

Il arriva pourtant à l'un de ses amis, et des plus intimes, de lui reprocher _son mauvais caractère_ (Voyez la lettre de Godeau du 8 septembre 1650). Hâtons de dire que Godeau voulait parler de son écriture.

«Ennemie de la médisance et des médisans, juste dans ses choix, sûre dans son commerce, sincère, discrète et judicieuse, vraie en tout et toujours égale, elle faisoit souhaiter à tout le monde sa connoissance et son amitié. Incapable de changement comme de foiblesse, ses amis n'étoient jamais plus assurés de son cœur que quand ils étoient malheureux[202].»

[202] Bosquillon, _Éloge_.

Pour prouver combien cette fois son panégyriste est resté dans la stricte vérité, il suffit de rappeler les noms de Fouquet, de Valcroissant, de Corbinelli, de Bonnecorse, du gazetier Loret qui recevait par son entremise les bienfaits anonymes du Surintendant alors prisonnier[203]. Le 30 mai 1687, elle s'était associée à Pellisson pour faire célébrer un service funèbre à Nublé, leur ami commun[204]. Quant à Pellisson lui-même, il avait toujours occupé une place à part. Longtemps avant sa mort, et un jour qu'il n'avait pu assister à une réunion motivée par l'anniversaire de la naissance de Sapho, Ménage avait fait son épitaphe, où il disait en usant d'une fiction poétique:

Passant, ne pleure point son sort. De l'illustre Sapho que respecta l'envie Il fut aimé pendant sa vie, Il en fut plaint après sa mort.

Lorsque cette fiction se réalisa, en 1693, elle dicta à Bosquillon, sur cet ami de trente-huit ans, de touchantes notices qui parurent dans le _Mercure_ et dans le _Journal des Savants_[205], et toutes ses lettres de cette époque témoignent de l'ardeur passionnée[206] qu'elle mit à défendre Pellisson contre les attaques qui s'étaient produites en France, en Allemagne, en Hollande sur la sincérité de sa conversion et l'orthodoxie de sa fin. Elle écrivit à Mme de Maintenon, au chancelier, à M. Lepeletier, à Bossuet, et, en réponse à cette dernière lettre de 15 pages[207], malheureusement perdue, obtint de l'illustre prélat un témoignage aussi honorable pour ses sentiments personnels que pour la mémoire de son ami[208]. Elle concourut à l'édition du premier volume de son _Traité de l'Eucharistie_, donnée par l'abbé de Faure-Ferriès. Elle possédait toutes ses poésies inédites, probablement celles qu'il avait composées à la Bastille[209] et projetait de raconter sa vie[210]. Elle avait écrit dans le premier moment: «La douleur m'a rendue malade; je fais ce que je puis pour résister, car _je suis nécessaire à conserver sa mémoire_[211].» Depuis elle dit: «Je n'ai point eu de véritable santé depuis sa mort[212].» L'année suivante la perte de l'abbé Boisot de Besançon, avec qui elle était en correspondance suivie depuis près de dix ans, lui rappelait celle de Pellisson.

«Je croyois perdre Acanthe une seconde fois,»

disait-elle dans un madrigal composé à cette occasion.

[203] _Menagiana_, 1694, p. 198.--_Gazette de Loret_, lettre du 22 décembre 1663.

[204] _Extraits des registres du Cabinet des Titres, Naissances, Mariages, Morts_, No 1011, à la date indiquée. Mss de la Bque Natale.

[205] _Mercure_ de février 1693, p. 280.

Dans sa lettre à Boisot du 7 mars, elle dit: «Le dernier _Mercure galant_ contient un éloge véritable. Ceux qui font le _Mercure_ ont cru que je l'avois écrit, mais il est d'un de mes amis appelé M. Bosquillon, à qui j'avois donné un simple mémoire.» On lit dans la lettre du 3 mai suivant: «La semaine prochaine, il y aura un éloge de M. Pellisson dans le _Journal des Savants_ (17e No), fait par un de mes amis, instruit par moi.»

[206] «La colère m'a donné la force de résister à ma douleur pour combattre la calomnie.» Lettre à Boisot du 7 mars 1693 et les suivantes.

[207] Lettre au même du 21 février.

[208] Lettre de Bossuet à Mlle de Scudéry, édition Lebel, t. XXXVII, p. 477, et à Mlle Dupré sur le même sujet, en date du 14 février 1693, _ibid._, p. 475. «Je m'acquitte d'autant plus volontiers de ce devoir, que vous me faites connoître que mon témoignage ne sera pas inutile pour la consoler.»

[209] Lettres des 7 juin 1693 et 3 octobre 1694.

[210] «Si Dieu me laisse vivre assez longtemps pour écrire ce que je sais de sa vie, je le justifierai dans les affaires temporelles, comme j'ai fait dans la religion.» (13 mars 1693.)

[211] Lettre du 28 février 1693.

[212] Lettre du 20 février 1694.

C'était aussi une amitié de quarante ans qui unissait Sapho, la Précieuse, la mondaine, la romancière à l'illustre et pieux Mascaron. Dès l'année 1646, elle se joignait à son frère pour recommander le père à leurs amis de Paris, et, dans une de ses dernières lettres à l'abbé Boisot, elle faisait du fils un éloge des mieux sentis. Celui-ci, de son côté, n'avait pas attendu, pour louer les écrits de son amie, qu'elle eût publié ses _Conversations morales_. Il lui écrivait le 12 octobre 1672: «L'occupation de mon automne est la lecture de _Cyrus_, de _Clélie_ et d'_Ibrahim_. Ces ouvrages ont toujours pour moi le charme de la nouveauté, et j'y trouve tant de choses propres pour réformer le monde, que je ne fais pas difficulté de vous avouer que, dans les sermons que je prépare pour la Cour, vous serez très-souvent à côté de saint Augustin et de saint Bernard.» A peine investi de la dignité épiscopale, il éprouve le besoin de raconter à sa vieille amie l'espèce d'ovation dont il a été l'objet dans son diocèse de Tulle, et il ajoute: «L'amitié des peuples, toute grossière qu'elle est, a par sa sincérité un charme qui se fait sentir et qui console de la perte des choses qui ont plus d'éclat à la vérité, mais moins de solidité. Je ne mets point dans ce rang, Mademoiselle, cette bonne et généreuse amitié dont vous m'honorez depuis si longtemps; rien ne peut consoler d'être éloigné de vous, que la persuasion d'être toujours dans votre souvenir, et d'avoir une petite place dans le cœur du monde le plus grand et le plus généreux. Je ne manquerai pas de faire copier les sermons que vous désirez. Je souhaite qu'ils puissent vous plaire; votre approbation me donnera une joie moins tumultueuse à la vérité, mais plus solide que celle de toute la cour, et votre sentiment réglera celui que j'en dois avoir.»

Chargé en 1675 de prononcer l'éloge de Turenne, il faisait part à Mlle de Scudéry de l'embarras où le jetait le peu de temps qu'il avait pour se préparer à une semblable tâche. «Vous pouvez, ajoutait-il, m'aider à éviter ces inconvénients, si vous avez la bonté de penser un peu à ce que vous diriez si vous étiez chargée du même emploi[213].»

[213] Lettre du 5 septembre 1675.--Des nouvellistes littéraires ont bâti sur cette donnée une véritable collaboration entre la romancière et le prédicateur. On a pu lire, à plusieurs reprises, dans les journaux, la découverte faite, _dans un vieux château de Normandie_, du manuscrit original de l'_Oraison funèbre de Turenne_, par Mascaron, couvert de notes manuscrites de la main de Mlle de Scudéry.

Moins ancienne, mais non moins glorieuse pour Mlle de Scudéry était l'amitié du grand Leibnitz. Nous en avons des témoignages plus sérieux que les vers adressés au perroquet de Sapho. A propos de la question de l'amour divin, débattue entre Bossuet et Fénelon, le philosophe avait dit: «De toutes les matières de théologie, il n'y en a point dont les dames soient plus en droit de juger, puisqu'il s'agit de la nature de l'amour.... Mais j'en voudrois qui ressemblassent à Mlle de Scudéry qui a si bien éclairci les caractères et les passions dans les romans et dans les conversations de morale[214].»

[214] Foucher de Careil, _Lettres et Opuscules inédits de Leibnitz_, 1854, in-8º, p. 254.

De son côté, l'abbé Nicaise écrivait à Huet, le 9 août 1698: «J'avois fait part à Mlle de Scudéry, qui est des amis de M. Leibnitz, de son sentiment sur l'amour désintéressé, en lui disant qu'il n'étoit contraire ni à M. de Meaux, ni à M. de Cambray, pour me venger un peu de quelques vers de sa façon dont elle m'avoit régalé. Elle me répond qu'elle ne veut point se mêler dans une dispute d'une matière si élevée, et qu'elle se tient en repos en se bornant aux Commandements de Dieu, au Nouveau Testament et au _Pater_. Car je crois, dit-elle, qu'une prière que Jésus-Christ a composée lui-même ne contient pas un intérêt criminel, quoique Mme Guyon la regarde comme une prière intéressée, ce qui renverseroit les fondements du christianisme[215].»

[215] Cousin, _Fragments philosophiques_, 5e édon.--_Philosophie moderne_, 2e partie, 1866, in-8º, t. II, p. 182.

Ces derniers mots nous amènent à la vieillesse de Mlle de Scudéry, aux infirmités qui l'accompagnèrent et aux pensées sérieuses que lui inspirèrent les approches du moment suprême.

A ses amis qui lui promettaient l'immortalité, elle avait répondu:

J'en quitterois ma part pour un siècle de vie,

Ou mieux encore:

J'y renoncerois par tendresse Si mes amis n'étoient immortels comme moi[216].

[216] Voy. les Poésies.

Ce siècle de vie, elle y toucha presque, et, depuis longtemps, les approches s'en faisaient sentir. Dès 1689, Richelet, dans son _Choix des plus belles lettres_, p. 295, insérant une épître de Balzac à elle, ajoutait en note: «Plût à Dieu qu'elle pût continuer à travailler et qu'elle fût encore en état de contenter ce qu'il y a de plus fin et de plus délicat dans l'un et dans l'autre sexe! Mais

Non, elle cède aux ans et sa tête chenue Lui dit qu'il faut quitter les hommes et le jour, Son sang se refroidit, sa force diminue, etc.»

En dépit des vers:

L'oreille est le chemin du cœur Et le cœur l'est du reste,

vers qui ont été attribués à Mlle de Scudéry, la surdité fut une des infirmités qui se déclarèrent de bonne heure chez elle et s'accrurent avec l'âge. Il y eut à ce sujet, au moins dès 1666, entre Cotin et Ménage, un échange d'épigrammes latines et françaises. Le premier engagea l'action par le quatrain suivant:

Suivre la Muse est une erreur bien lourde, De ses faveurs voyez le fruit: Les écrits de Sapho menèrent tant de bruit Que cette nymphe en devint sourde.

Ménage riposta par une épigramme latine de 18 vers:

Proh scelus! incautam carpis, malesane, puellam, Nec pudet, et surdam surdior ipse vocas, etc.

La querelle ainsi commencée continua sur le même ton. Les pièces en ont été recueillies par Cotin lui-même sous le titre de la _Ménagerie_[217]. Elle eut cela de particulier que le premier auteur de la guerre protesta toujours de son respect pour celle qui en avait été l'occasion, et prétendit que l'attaque était plus respectueuse que la défense, ce qui donna lieu aux vers suivants:

Quand le docte Cotin, l'amour des beaux esprits, Veut plaindre de Sapho la surdité cruelle, Il donne à sa disgrâce une cause si belle Que l'on peut souhaiter d'être sourde à ce prix.

[217] Voy. ce que nous en avons dit ci-dessus, p. 70.

Et à ceux-ci:

Je prends pour votre ami celui qui vous attaque, Et pour votre ennemi celui qui vous défend.

Cependant, Mlle de Scudéry s'était depuis longtemps résignée à vieillir. Disons mieux, dès le temps de la _Clélie_, elle prenait l'avance sur la vieillesse en traçant, avec une certaine complaisance, le portrait d'Arricidie, qui était encore à Capoue l'arbitre du bon goût et du bon ton, «quoiqu'elle n'eût jamais eu aucune beauté et qu'elle eût plus de quinze lustres» (soixante-quinze ans). Or l'auteur n'en avait guère alors que cinquante. Il faut lire ce portrait et l'agréable commentaire qu'en fait un critique, en montrant que, contre l'ordinaire des romans, la femme âgée a sa place dans la _Clélie_ et vieillit sans devenir inutile ni déplaisante[218].

[218] _Clélie_, t. I, p. 297-301.--Saint-Marc Girardin, _Cours de littérature dramatique_, t. III, p. 121.

A partir surtout de 1692, la correspondance de Mlle de Scudéry avec l'abbé Boisot renferme sur sa santé des plaintes qui vont en s'aggravant d'année en année. «Mes genoux ne me permettent pas de monter et descendre mon escalier sans peine et de me promener dans mon jardin.»--«Ma santé est plus altérée qu'elle n'étoit, et je ne suis encore payée de nulle part.» 12 mai et 16 juin 1694, etc., etc.

Nous avons sur Mlle de Scudéry, dans les dernières années de sa vie, l'impression de deux témoins oculaires qui lui rendirent visite à peu de temps de distance. L'un et l'autre s'accordent à dire qu'elle avait conservé un esprit encore vigoureux dans un corps en ruines, et la comparent à une sibylle à qui il ne restait plus que la parole. Elle avait alors à peu près 92 ans. Au premier de ces visiteurs, Martin Lister, savant médecin et naturaliste anglais, elle montra, dans son cabinet, un portrait de Mme de Maintenon, son amie de longue date, qu'elle lui affirma être fort ressemblant, et qui, en effet, dit-il, représentait une femme d'une beauté remarquable. L'autre était Mme du Noyer, qui, dans ses _Lettres historiques et galantes_, a recueilli bien des commérages mêlés à quelques vérités. A l'en croire, Mlle de Scudéry, lorsqu'elle reçut sa visite, était tellement sourde qu'elle faisait écrire par une tierce personne tout ce qu'on lui disait, et répondait après avoir lu le papier sur lequel étaient couchés les discours de son interlocutrice[219].

[219] Martin Lister, _A Journey to Paris_, 1699, pp. 93 et 94.--_Lettres de Madame du Noyer_, 1757, t. I, p. 137.

Dans les dernières années de sa vie, elle composa encore des vers à la louange du Roi, sur l'avénement du duc d'Anjou au trône d'Espagne, sur les victoires de nos armées, etc. «On aime à voir, dit un écrivain, la noble fille, presque centenaire, soutenir jusqu'au bout l'honneur de la grande génération dont elle était à cette date le dernier représentant[220].» En effet, par sa longue existence, qui commence avec les premières années du dix-septième siècle et le dépasse d'un an, qui embrasse la fin du règne de Henri IV, celui de Louis XIII tout entier, les deux ministères de Richelieu et de Mazarin, la jeunesse, la maturité et la vieillesse de Louis XIV, il fut donné à Mlle de Scudéry d'être contemporaine de Balzac, de Chapelain, de Voiture, de Corneille, de Scarron. Elle a vu naître et mourir Molière, La Fontaine, Pascal, Racine, Labruyère, et n'a précédé dans la tombe que de quelques années Bossuet, Despréaux, Mascaron et Fléchier[221].

[220] Eug. Crépet, _Trésor épistolaire de la France_, t. I. p. 237.

[221]

Balzac né en 1594, mort en 1660. Chapelain 1595, + 1674. Voiture 1598, + 1648. Corneille 1606, + 1684. Scarron 1610, + 1660. Molière 1620, + 1673. La Fontaine 1621, + 1695. Pascal 1623, + 1662. Bossuet 1627, + 1704. Fléchier 1632, + 1710. Mascaron 1634, + 1703. Boileau 1636, + 1711. Racine 1639, + 1699. Labruyère 1644, + 1696.