Mademoiselle de Scudéry, sa vie et sa correspondance, avec un choix de ses poésies
Part 8
Nouvelle _Réponse de Mlle de Scudéry à une demoiselle qu'elle soupçonne de lui avoir fait cette galanterie_[153]. Mais il y avait lieu de distinguer dans la galanterie le don lui-même et les vers qui l'accompagnaient. Ceux-ci, Conrart nous l'apprend, étaient de Mme de Platbuisson, l'une des muses satellites qui gravitaient dans l'orbite de Sapho, et à qui celle-ci, mieux informée, ne manqua pas de témoigner sa reconnaissance[154]. Quant au présent lui-même, il paraît qu'il émanait de Mme de Montausier, ainsi qu'on le découvrit plus tard. Cette indication fort vraisemblable nous est fournie par un savant allemand qui se trouvait alors à Paris, et qui, dans un gros volume sur la ville de Nuremberg, sa patrie[155], a raconté longuement et lourdement, à l'allemande, ce petit épisode de la vie parisienne à cette époque[156]; du reste, en position d'être bien informé, car, pendant son séjour à Paris (1665-1666), il fut en relation avec Chapelain et avec Mlle de Scudéry elle-même. Il raconte dans sa chronique qu'il lui rendit visite, et que, longtemps avant que le père Bouhours posât sa fameuse question: «Si un Allemand peut avoir de l'esprit,» elle lui demanda si l'allemand était véritablement une langue, ce dont elle était tentée de douter en entendant le rude jargon des gardes suisses et des suisses d'hôtels. Il l'étonna en affirmant que non-seulement l'allemand était une langue, mais que cette langue possédait des écrivains et même des poëtes. Il ajouta--et cet argument dut la convaincre--que l'on avait traduit la _Clélie_ en allemand: «Votre incomparable _Clélie_, Mademoiselle, n'a rien perdu chez nous de sa forme gracieuse en passant par la plume aussi noble qu'habile de Johann Wilhelm von Stubenberg.» Ceci paraît charmer notre demoiselle, qui raconte à son interlocuteur comment elle a trouvé en Italie un _traduttore traditore_. «Un de mes romans, lui dit-elle, n'a pas eu la chance de tomber entre les mains d'un pareil interprète. J'avais dit qu'un roi d'Assyrie, assiégeant Babylone avec deux cent mille hommes, pour animer ses soldats, leur avait promis le pillage: puis se ravisant, la ville prise, avait donné en place à chacun _quatre montres_, c'est-à-dire quatre mois de solde[157]. Le traducteur me fit dire que le roi ordonna de distribuer à chacun quatre montres de poche[158], ce qui était l'absurdité même.»
[153] On trouvera ces quatre pièces dans les Poésies.
[154] _Vers de Mlle de Scudéry à Mme de Platbuisson, en lui envoyant pour ses étrennes un déshabillé de roses à fond d'or et d'argent._
Vous dont l'esprit charmant et les grâces divines....
_Mss Conrart_, t. XI, p. 83, in-fo.
[155] Wagenseil, _De Sacri Romani imperii liberâ civitate Noribergensi_. Altdorf, 1687, in-4º, pp. 452 et suiv., 464, etc. Ce Wagenseil fut pensionné par Colbert. Clément, _Histoire de Colbert_, p. 189.
[156] Voici, par exemple, comment le digne Nurembergeois travestit le _mot de la fin_ de la _Réponse des Filoux_:
Un amant qui craint les voleurs N'est point digne d'amour.
[157] _Vier monatsold._ Wagenseil, p. 456.
[158] _Sack Uhren._
Nous nous sommes laissé aller au plaisir d'entendre une conversation de Mlle de Scudéry. Revenons à l'histoire, ou plutôt à la légende des voleurs. De nos jours, le conteur allemand Hoffmann, empruntant à Wagenseil la donnée du présent fait par les prétendus voleurs, et y mêlant, sans se soucier des anachronismes, l'histoire de la Brinvilliers et de la Voisin, la chambre des poisons, la Reynie et d'Argenson, composa du tout une nouvelle véritablement fantastique, en ce sens que la fantaisie seule y avait rapproché les faits et les personnes, mais à laquelle la création originale de l'orfévre Cardillac valut en France une popularité attestée par le remaniement du spirituel Henri de Latouche[159], et par le succès du mélodrame de _Cardillac_, l'un des premiers rôles où se révéla le talent de l'acteur Frédéric Lemaître[160].
[159] _Olivier Brusson_, Paris, 1823, in-12.
[160] _Cardillac ou le Quartier du Marais_, par MM. Antony Béraud et Léopold, représenté le 25 mai 1824, au théâtre de l'Ambigu-Comique. Paris, Bezou, 1824, in-8º.
Il ne faut pas confondre, comme on l'a fait souvent, cette fiction poétique, cette visite toute courtoise des prétendus filous de 1665, avec l'aventure beaucoup plus prosaïque qui arriva vingt-six ans après à Mlle de Scudéry, et qu'elle raconte ainsi dans une lettre à l'abbé Boisot: «Je ne sais, Monsieur, si je vous ai mandé que, durant un mois, des voleurs ont voulu me voler. Ils se servoient d'une vieille masure à monter sur le toit de ma maison. Ils firent par trois fois des trous à mon grenier et dans la chambre de mes laquais, et il m'a fallu avoir garnison toutes les nuits pendant vingt-quatre jours, parce qu'il m'a fallu ce temps-là pour faire abattre ma vieille masure. De sorte qu'ayant dit un jour que je ne savois pourquoi les voleurs me cherchoient, puisque je n'avois qu'un peu d'esprit droit et le cœur de même, un de mes amis, M. Bosquillon, m'envoya le lendemain un madrigal que je vous envoie[161].»
[161] Lettres des 13 janvier et 7 mars 1691. On trouvera le madrigal dans les Poésies. Mme de Maintenon disait aussi dans une lettre datée de Saint-Cyr, le 31 mai (1691): «Il est étrange que des voleurs aient pensé à elle.»
Le père Niceron, parlant des faveurs dont Mlle de Scudéry fut l'objet de la part de hauts personnages, s'exprime ainsi: «Le prince de Paderborn, évêque de Munster, la régala de sa médaille et de ses ouvrages. La reine de Suède, Christine, l'honora de ses caresses, de son portrait, d'un brevet de pension, et souvent même de ses lettres.» Passe pour le brevet de pension, quoique nous n'en rencontrions pas d'autres traces[162], mais pour le reste, tous ces _régals_ et ces _caresses_ des grands laissaient à Scarron le droit de dire:
Siècle méconnoissant, le dirai-je à ta honte? On admire Sapho, tout le monde en fait compte, Mais, ô siècle, à l'estime, aux admirations Pourquoi n'ajouter pas de bonnes pensions, Du bien pour soutenir une illustre naissance, Et pour ne laisser pas le reproche à la France, Que l'illustre Sapho qui lui fit tant d'honneur Ne manqua point d'estime et manqua de bonheur[163]?
[162] Au lieu de ce brevet, nous trouvons à la fin d'une lettre de Ménage à Huet, Paris, 18 janvier 1662: «Mlle de Scudéry a reçu de la reine de Suède une boëte de diamants de 1000 écus.» De son côté, Mme de Sévigné écrivait à Ménage en 1661: «Je suis fort aise que la reine de Suède ait fait de si bons présens à Mlle de Scudéry.»
[163] _Épître chagrine_, déjà citée. _Œuvres de Scarron_, 1786, t. VII, p. 162.
Ménage se faisait l'écho du même vœu, lorsque, à propos des largesses distribuées aux savants par Colbert au nom de Louis XIV, il ne craignait pas de reprocher à ce ministre d'aller chercher au fond des pays les plus éloignés les objets de ces faveurs, et d'omettre sciemment celle qu'il avait sous la main et que lui désignaient à haute voix et la cour et la ville[164].
[164]
Is tamen eximiam et præsentem et præterit unam Scuderida, et prudens præterit atque sciens... Præteritam stupet aula omnis; Lutecia clamat.
_Scuderia in largitionibus regiis præterita._ Dans: _Menagii Poemata_, 1680, p. 110.
Dès l'époque de son retour à Paris après la Fronde (1653), Mazarin lui donnait des gratifications annuelles[165]. Il lui laissa dans son testament une pension viagère de mille livres[166]. Le duc de Mazarin ayant cessé de l'acquitter en avril 1690, fut condamné le 30 septembre 1692, par arrêt du Grand Conseil, à payer à Mlle de Scudéry trois mille livres pour les arrérages et les intérêts de la pension[167].
[165]
Annua das nostræ munera Scuderiæ.
_Scuderia in largitionibus regiis præterita._ Dans: _Menagii Poemata_, 1860, p. 49.
[166] «Mlle DE SCUDÉRY. Quittance signée de 1000 l. de pension viagère que lui faisait le cardinal Mazarin. 14 février 1665.» _Catalogue Van-Sloppen_ (Alex. Martin), du 13 juin 1843, no 465.
[167] E. Miller, _Pierre Taisand_, p. 23.
Enfin le roi lui-même tint à se ranger parmi tant d'illustres bienfaiteurs. Il faut ici laisser la parole à Mme de Sévigné. «Vous savez, écrit-elle au comte et à la comtesse de Guitaut, comme le roi a donné deux mille livres de pension à Mlle de Scudéry. C'est par un billet de Mme de Maintenon qu'elle apprit cette bonne nouvelle. Elle fut remercier Sa Majesté un jour d'appartement; elle fut reçue en toute perfection; c'est une affaire que de recevoir cette merveilleuse muse. Le roi lui parla et l'embrassa pour l'empêcher d'embrasser ses genoux. Toute cette petite conversation fut d'une justesse admirable; Mme de Maintenon était l'interprète. Tout le Parnasse est en émotion pour remercier le héros et l'héroïne[168].»
[168] Lettre du 5 mars 1683. Une lettre de remercîment écrite par Mlle de Scudéry au roi en octobre 1663 (voy. la Correspondance) prouve qu'elle avait dès lors reçu quelque marque de sa libéralité.
Le chancelier Boucherat, avec qui elle était en relation dès 1675, établit sur le sceau en sa faveur une pension que Pontchartrain lui continua. Ces pensions n'étaient pas toujours exactement payées, comme le témoigne maint passage de sa correspondance. «Je ne suis payée de nulle part,» écrivait-elle à l'abbé Boisot le 16 juin 1694[169], et le 10 juillet: «Je vous envoie, Monsieur, les deux journaux qui contiennent votre excellent extrait. Mais, quoique le port d'un écrit si bien fait ne puisse être trouvé trop cher, j'ai coupé le papier blanc pour le diminuer, car, pendant cette rigoureuse année, les petites épargnes ne sont pas honteuses, quoi qu'assez contraires à mon humeur.»
[169] Même plainte dans une lettre à Huet, qui doit être de la même époque, et un fragment de lettre de Mme de Maintenon, probablement de 1691, porte: «J'ai mandé à Manseau qui est à Paris de donner à Mlle de Scudéry ce qu'elle auroit dû toucher au mois de juillet.»
Vers la même époque, et comme un allégement providentiel à l'état de gêne que révèlent ces dernières confidences, une amie de quarante ans, Mlle de Clisson[170] comprenait Mlle de Scudéry dans des legs faits en faveur de quelques personnes qu'elle affectionnait. Quoique cette libéralité vînt pour elle on ne peut pas plus à propos, nous la voyons, dans les lettres de cette époque, moins préoccupée de ses propres intérêts que des devoirs de l'amitié. «Bien que ma fortune soit très-mauvaise, je ne sens en cette occasion que la perte d'une amie qui étoit touchée de mon malheur, et qui m'a voulu secourir en mourant.... Comme on m'a dit qu'il y a un grand nombre de legs, je voudrois bien savoir si le nom de Vaumale ou de Valcroissant ne se trouve pas parmi ceux à qui cette généreuse personne en a laissé[171].»
[170] Constance-Françoise de Bretagne, sœur de la duchesse de Montbazon et de Mlle de Vertus, morte à Paris le 19 décembre 1695.
[171] Lettres à Huet, de décembre 1695.
Pour compléter ce chapitre des affaires domestiques, on nous permettra d'ajouter ici quelques détails sur l'intérieur de Mlle de Scudéry, tel que nous pouvons nous le figurer jusqu'à sa mort. Dans le _postscriptum_ d'une lettre au jurisconsulte Taisand, datée du 1er septembre 1675, elle disait: «Je loge _à présent_ rue de Beausse, derrière le Petit-Marché, au Marais du Temple.» Il nous paraît évident, comme à M. Miller[172], que cette formule indique un changement récent de domicile, mais--et ceci explique l'erreur de ceux qui font remonter à une époque antérieure son installation rue de Beauce--elle était restée fidèle au quartier du Temple, à la paroisse Saint-Nicolas des Champs, à ce milieu de jardins, de cultures, que le projet inachevé de Henri IV avait créé dans cette partie de Paris demi-rurale, où des noms de provinces donnés à toutes les rues prêtaient encore à l'illusion.
[172] _Pierre Taisand_, p. 19-21.
Tracée en 1626, sur la Culture du Temple, la rue de Beauce n'avait été achevée qu'en 1630. Elle n'était encore qu'à l'état de ruelle. La maison de Mlle de Scudéry occupait le coin de cette rue et de celle des Oiseaux[173]. Elle continuait à y recevoir les samedis, et parfois les mardis depuis deux heures jusqu'à cinq, ses amis des deux sexes dont le nombre s'éclaircissait peu à peu, et les visiteurs accidentels que sa réputation y attirait. Quelquefois l'entretien, commencé dans sa chambre, se continuait dans le jardin, ou même chez quelqu'une de ses voisines et amies de la rue de Berry, Mlle Boquet ou Mme Aragonnais. Les arbres fruitiers ou d'agrément, les hôtes familiers ou de passage qui animaient l'enclos de la Vieille rue du Temple ne manquaient pas à celui de la rue de Beauce. La maîtresse du lieu aimait les animaux, croyait à leur intelligence[174]. On lui avait envoyé un petit perroquet et des caméléons qu'elle entreprit d'élever. Le perroquet était probablement celui à qui le grand Leibnitz ne dédaigna pas d'adresser des vers latins où il lui promettait d'aller à l'immortalité avec sa maîtresse[175]. Quant aux caméléons, leur histoire est presque un épisode scientifique de la Chronique des samedis, et, comme telle, nous la laisserons raconter à l'un de nos naturalistes les plus distingués.
[173] La rue de Beauce, très-étroite, conduit de la rue d'Anjou à la rue de Bretagne. La rue des Oiseaux, très-courte, n'est plus qu'un passage menant au Marché des Enfants-Rouges, autrefois _Petit-Marché-du-Temple_. L'angle des deux rues est occupé aujourd'hui par des constructions modernes affectées à des logements d'ouvriers. Tout près, et attenant à un lavoir public est un jardin qui peut être un reste de celui de Mlle de Scudéry.
[174] Voy. ses lettres à Mlle Descartes. Elle dit dans la première: «Ma croyance en faveur de mon chien n'ôte rien de l'estime infinie que j'ai pour feu monsieur votre oncle. Ce n'est pas l'amitié que j'ai pour les animaux qui me prévient à leur avantage, c'est celle qu'ils ont pour moi qui me prévient en leur faveur.» Elle disait aussi dans une lettre à Huet (1689): «Il y a longtemps que je me suis déclarée hautement contre certaines machines cartésiennes, sans employer pourtant contre le philosophe que mon chien, ma guenon et mon perroquet.»
[175]
Psittace pumilio, docta sed magne loquela, . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Tu Dominæ immensum parvus comes ibis in ævum, Nam Sappho quidquid Musa et Apollo potest.
«L'illustre Mlle de Scudéry, dit-il, avait reçu en présent trois caméléons envoyés d'Égypte. Elle les garda chez elle pendant plus de six mois[176], et l'un d'eux passa même l'hiver; il fit les délices de la société choisie qui se donnait rendez-vous aux Samedis de la rue de Beauce. Là venait Claude Perrault, admirable anatomiste autant qu'excellent architecte, quoi qu'en ait dit Boileau. On institua des expériences sous sa direction, qui furent fort bien faites. On vit que l'animal devenait pâle toutes les nuits, qu'il prenait une couleur plus foncée au soleil ou quand on le tourmentait, et enfin qu'il fallait traiter de fable l'opinion que les caméléons prennent la couleur des objets environnants. Pour s'en assurer, on enveloppait la bête dans des étoffes différentes, et on la regardait ensuite. Une seule fois elle était devenue plus pâle dans un linge blanc, mais l'expérience répétée ne réussit plus aussi bien. La gamme des couleurs que parcourt la peau du caméléon fut trouvée très-restreinte, allant du gris et du vert clair au brun verdâtre. Nous ne savons rien de plus aujourd'hui, et ces expériences de Perrault, instituées au milieu d'un cercle de beaux esprits du dix-septième siècle, marquent le dernier pas qui ait été fait dans cet ordre de recherches. Aucun naturaliste depuis ne les a surpassées[177].»
[176] Martin Lister, dans son _Voyage à Paris_, sur lequel nous reviendrons tout à l'heure, parle, p. 95, de deux caméléons que Mlle de Scudéry aurait gardés près de quatre ans, et dont elle lui montra les squelettes.
On trouve dans les Mss Conrart deux épitaphes du caméléon de Mlle de Scudéry, l'une à la page 119 du t. XI, in-fo, et l'autre, par Mme de Platbuisson, p. 121 du même volume.
[177] G. Pouchet, _Le coloris dans la substance vivante_. _Revue des Deux-Mondes_, 1er janvier 1872.
C'est au milieu de cet entourage que l'on peut se figurer la bonne demoiselle, en robe gris de lin, les cheveux grisonnants, mais la taille encore droite, avant que l'âge et les infirmités l'eussent forcée de garder la chambre, se promenant dans son jardin, ou assise avec sa chatte favorite sur ses genoux, par une belle soirée d'été, prêtant l'oreille au caquetage de son perroquet, auquel se mêlent les bruits confus du Petit-Marché et l'Angelus du couvent des Enfants-Rouges.
Elle entretenait une correspondance étendue avec l'Allemagne, l'Italie, la Franche-Comté, la Provence, mais elle avait dû renoncer aux longs voyages, peut-être même aux séjours plus ou moins prolongés qu'elle faisait autrefois à Fontainebleau, aux Pressoirs, à Saint-Cyr. Plus de ces longues promenades avec Isarn au Raincy, ou de ces courses en bateau avec Mme de Saint-Simon[178]; tout au plus quelques excursions à Livry pour voir Mme de Sévigné, ou bien à Fresnes, chez Mme du Plessis-Guénégaud[179], où elles se retrouvaient ensemble, l'une toujours enjouée[180], l'autre toujours bonne. Les habitudes qu'elle avait contractées à Athis du vivant de Conrart paraissent s'être continuées après la mort de ce dernier (1675), ce qui a fait croire qu'elle y avait elle-même habité[181]. Du moins la tradition locale a rattaché à son nom plusieurs souvenirs. Dans une maison d'Athis ayant appartenu à M. Foucault, intendant de Caen, on avait conservé, par respect pour sa mémoire, un arbre à l'ombre duquel elle venait étudier[182]. Dans le parc d'une autre maison où le duc de Roquelaure avait passé les dernières années de sa vie, et qui appartenait en 1787 à la duchesse de Châtillon, on voyait encore, à cette dernière époque, un monument élevé à la chienne favorite de ce seigneur, avec l'inscription suivante attribuée à Mlle de Scudéry:
Ci-gît la célèbre Badine Qui n'eut ni beauté ni bonté, Mais dont l'esprit a démonté Le système de la machine[183].
[178] _La Gazette de Tendre_, p. 74.
[179] Le château de Fresnes, dans la Brie, à deux lieues de Pomponne. Il appartint ensuite au duc de Nevers, puis au chancelier d'Aguesseau.
[180] Dans la lettre du 21 juin 1680, Mme de Sévigné parle d'une fausse lettre que lui avaient envoyée ses femmes de chambre, et qui avait si parfaitement réussi «qu'elles en ont été effrayées, comme nous le fûmes une fois à Fresnes, pour une fausseté que cette bonne Scudéry avoit prise trop âprement.»
[181] Voy. le _Journal de Paris_, 1787, p. 1169.
[182] Lebeuf, _Histoire du diocèse de Paris_, t. XII, p. 120, 121.--Dulaure, _Environs de Paris_, 1790, p. 14.--Delort, _Mes voyages aux environs de Paris_, t. II, p. 141.
Suivant M. Cousin, _La Société française au dix-septième siècle_, t. II, p. 304, les deux habitations n'en faisaient qu'une, ou plutôt n'étaient l'une et l'autre qu'un démembrement de l'ancien fief des d'Oysonville, des Viole et des Thibault de la Brousse.
[183] «La plus petite guenon, a dit ailleurs Mlle de Scudéry, détruit par son industrie et son intelligence toutes les doctrines de Descartes.»
Cependant l'âge n'avait pas arrêté la plume de Mlle de Scudéry; il avait seulement donné une forme plus sévère à ses compositions. A l'ère des romans avait succédé celle des _Conversations morales_ qui parurent de 1680 à 1692[184]. Sans croire, ainsi que l'assure le rigide Arnauld, qu'elle avait «un vrai repentir de ce qu'elle avoit fait autrefois», et que, comme Gomberville, «elle eût voulu effacer ses romans de ses larmes»[185], on peut dire que, tout en conservant à la plupart de ces nouvelles compositions le cadre antique, les noms grecs, romains, africains et la forme des entretiens insérés dans ses romans[186], elle entend cependant les dégager des aventures purement romanesques, leur donner une allure plus décidément morale, en faire, comme on l'a dit, le bréviaire des honnêtes gens appelés à vivre dans le grand monde, caractère que n'hésitaient pas à leur reconnaître des femmes telles que Mmes de Sévigné et de Maintenon, des prélats tels que Mascaron et Fléchier[187], et que M. Cousin a résumé de nos jours en disant «qu'on pouvait offrir à une jeune femme ces dix volumes de _Conversations_, comme une suite de sermons laïques en quelque sorte, une véritable école de morale séculière, tirée de l'expérience de la meilleure compagnie[188].»
[184] _Conversations sur divers sujets._ Paris, 1680, 2 vol. in-12.--_Conversations nouvelles_, etc. Paris, 1684, et Amsterdam, 1685, 2 vol. in-12.--_Conversations morales_, Paris, 1686, 2 vol. in-12.--_Nouvelles conversations de morale_, Paris, 1688, 2 vol. in-12.--_Entretiens de morale_, 1692, 2 vol. in-12.
[185] Lettre à Perrault, du 5 mai 1694, au sujet de la dixième satire de Boileau.
[186] C'est ainsi que, dans le volume de 1680, chapitre _De la raillerie_, voulant raconter un petit voyage qu'elle fait avec quelques amis et amies pour voir la mer, elle déclare «que la relation en sera moins ennuyeuse sous des noms supposés que sous les véritables».
[187] Mme de Sévigné les recommandait à son fils, en disant: «Il est impossible que cela ne soit bon, quand cela n'est point noyé dans son grand roman.» Lettres des 25 septembre 1680 et 11 septembre 1684. Elle y revient encore dans une lettre de 1688. Édition Hachette, t. VIII, p. 371.
«Il n'y a point de si belle morale que celle que vous y prêchez, et étant détachée, comme elle est, des aventures amoureuses qui pourroient éveiller les passions, elle doit être entre les mains de tous les jeunes gens. La Cour ne seroit remplie que d'honnêtes gens si on la prenoit pour règle, et je vous assure, Mademoiselle, que ce devroit être le bréviaire de ceux qui doivent vivre dans le grand monde.» Mascaron à Mlle de Scudéry, Agen, 6 janvier 1681.
«Tout est si raisonnable, si poli, si moral et si instructif dans les deux volumes que vous m'avez fait la grâce de m'envoyer, qu'il me prend quelquefois envie d'en distribuer dans mon diocèse pour édifier les gens de bien et pour donner un bon modèle de morale à ceux qui la prêchent.» Fléchier, à la même, 26 décembre 1685.
[188] _La Société française au dix-septième siècle_, t. Ier, p. 14.
Les Conversations étaient devenues un genre de littérature à la mode, depuis que l'hôtel de Rambouillet et les Précieuses, grâce aux progrès du confort et au rapprochement régulier des deux sexes, avaient créé ce nouvel élément de la vie sociale, inconnu au siècle précédent. De même que les _Portraits_ chez Mademoiselle, les _Caractères_ à l'hôtel de Condé, les _Maximes_ chez Mme de Sablé[189], les _Conversations_ étaient en faveur dans les salons modestes de Mlle de Scudéry et de Mme Scarron. Saint-Évremond et le chevalier de Méré en avaient fait le sujet de compositions littéraires. Il appartenait à la reine des Samedis de donner en même temps le précepte et l'exemple[190]. C'est ce qu'elle fit dans son chapitre _De la conversation_, p. 16 du volume de 1680. Elle pose en principe qu'il y faut le concours des deux sexes, suivant sur ce point l'opinion du chevalier de Méré, qui avait été à son heure, dit Sainte-Beuve, un maître de bel air et d'agrément, et avec lequel elle avait eu quelques relations. Laissons-la parler sur ce point délicat, et honni soit qui mal y pense! «Les plus honnêtes femmes du monde, dit-elle, quand elles sont un grand nombre ensemble, ne disent presque jamais rien qui vaille, et s'ennuient plus que si elles étoient seules.... Au contraire, il y a je ne sais quoi, que je ne sais comment exprimer, qui fait qu'un honnête homme réjouit et divertit plus une compagnie de dames, que la plus aimable femme de la terre ne sauroit le faire.»