Mademoiselle de Scudéry, sa vie et sa correspondance, avec un choix de ses poésies
Part 7
Écoutons maintenant Sapho s'expliquant sur le même sujet: «Encore que je voulusse que les femmes sussent plus de choses qu'elles n'en savent pour l'ordinaire, je ne veux pourtant jamais qu'elles agissent ni qu'elles parlent en savantes. Je veux donc bien qu'on puisse dire d'une personne de mon sexe qu'elle sait cent choses dont elle ne se vante pas, qu'elle a l'esprit fort éclairé, qu'elle connoît finement les beaux ouvrages, qu'elle parle bien, qu'elle écrit juste et qu'elle sait le monde, mais je ne veux pas qu'on puisse dire d'elle: c'est une femme savante. Ce n'est pas que celle qu'on n'appellera point savante ne puisse savoir autant et plus de choses que celle à qui on donnera ce terrible nom, mais c'est qu'elle sait mieux se servir de son esprit, et qu'elle sait cacher adroitement ce que l'autre montre mal à propos[131].»
[131] Le _Grand Cyrus_, dernière partie, liv. Ier, p. 356.
Ainsi, Mlle de Scudéry, près de vingt ans avant la comédie des _Femmes savantes_, semblait protester contre ce _terrible nom_, et contre toute solidarité avec les Bélise et les Philaminte de l'avenir.
«M. Despréaux n'étoit pas ami de M. Pellisson ni de moi,» écrivait Mlle de Scudéry[132]. Elle aurait pu ajouter: «ni de mon frère,» car les fameux vers:
Bienheureux Scudéry dont la fertile plume Peut tous les mois sans peine enfanter un volume, etc.
[132] Lettre à Boisot, 24 juin 1693.
Ces vers, disons-nous, furent le premier grief de Sapho contre le satirique. Le nom de Pellisson, imprimé d'abord en toutes lettres d'une manière peu flatteuse dans la satire VIII[133], avait été remplacé depuis par un synonyme encore moins flatteur[134]. Enfin, une épigramme grossière, que Daunou répugne à croire écrite par Boileau, aurait même associé ce nom à celui de Sapho dans le reproche de laideur[135]. Mais on sait, du moins, ce que Boileau en pensait, par ce qu'il en dit plus tard dans ses _Héros de roman_.
«PLUTON.
Quelle est cette précieuse renforcée que je vois qui vient à nous?
DIOGÈNE.
C'est Sapho, cette fameuse Lesbienne qui a inventé les vers saphiques.
PLUTON.
Je la trouve bien laide, etc.»
Et plus loin, on se moque «des généreuses amies de Sapho qui ne surpassent guères en beauté Tisiphone, et qui, néanmoins.... ne laissent pas de passer pour de dignes héroïnes de roman.»
Tout cela était assez peu littéraire. Ce qui l'est davantage, ce sont les vers de l'_Art poétique_:
Gardez-vous de donner, ainsi que dans _Clélie_, L'art ni l'esprit françois à l'antique Italie, Et, sous des noms romains faisant notre portrait, Peindre Caton galant et Brutus dameret.
[133]
L'or même à Pellisson donne un teint de beauté.
[134]
L'or même _à la laideur_ donne un teint de beauté.
[135]
La figure de Pellisson Est une figure effroyable. Mais quoique ce vilain garçon Soit plus laid qu'un singe ou qu'un diable, Sapho lui trouve des appas; Mais je ne m'en étonne pas, Car chacun aime son semblable.
Il faut rapprocher de ce passage une lettre de Boileau à Brossette, du 7 janvier 1703, dont le ton dédaigneux était bien fait pour choquer celle qui en était l'objet, si elle avait pu la lire:
«C'est une grande absurdité à la demoiselle, auteur de la _Clélie_, d'avoir choisi le plus grave siècle de la république romaine pour y peindre les caractères de nos François; car on prétend qu'il n'y a pas dans ce livre un seul Romain ni une seule Romaine qui ne soit copié sur le modèle de quelque bourgeois ou de quelque bourgeoise de son quartier.»
Nous ne nous étonnerons donc pas de trouver, dès 1684, Mlle de Scudéry liguée avec Ménage pour empêcher Boileau d'entrer à l'Académie. Toutefois, il faut le reconnaître, ce double genre d'attaques la trouva beaucoup moins sensible que celles qui s'étendaient à ses amis et à son sexe. Dans ses lettres à l'abbé Boisot, elle parle avec une rancune peu dissimulée de la _Satire contre les femmes_, qui venait de paraître et faisait beaucoup de bruit[136].
[136] Voy. la lettre du 6 mars 1694 et les suivantes.
«Il y a une nouvelle satire de Despréaux imprimée contre les femmes, qu'il croit être la meilleure des siennes. Mais les gens de bon goût ne le trouvent pas, et il y a un caractère bourgeois et des phrases fort bizarres. Il donne un coup de griffe, suivant sa coutume, à _Clélie_, sans raison et sans nécessité. Mais je suis accoutumée à mépriser ce qu'il dit contre ce livre, et je n'y répondrai pas. Et un livre qui a été traduit en italien, en anglois, en allemand et en arabe, n'a que faire des louanges d'un satirique de profession.» Plus loin, elle revient encore sur ce sujet qui lui tient au cœur, protestant, au nom de toutes les honnêtes femmes, contre les diatribes de leur ennemi commun[137]. Puis, par un mouvement qui rappelle certaines préfaces de son frère, elle ajoute: «J'imite ce fameux Romain qui, au lieu de se justifier, dit à l'assemblée: Allons remercier Dieu de la victoire que nous avons gagnée!»
[137] «Il y a une satire contre les femmes du satirique public que le mérite seul de votre amie (Mme de Chandiot) doit faire sembler plus ridicule, car il a si mauvaise opinion des femmes qu'il ne peut compter que trois honnêtes femmes dans tout Paris.»
Mlle de Scudéry se montre surtout fort blessée de ce passage:
D'abord tu la verras, ainsi que dans _Clélie_, Recevant ses amans sous le doux nom d'amis, S'en tenir avec eux aux petits soins permis; Puis bientôt en grande eau, sur le fleuve de Tendre, Naviguer à souhait, tout dire et tout entendre, Et ne présume pas que Vénus ou Satan Souffre qu'elle en demeure aux termes du roman.
«Vous me direz, écrit-elle à l'abbé, si ce vers: _Ou Vénus ou Satan_, peut être fait par un chrétien.» Et il faut convenir que la suite de ce passage, où l'imitatrice de Clélie, débutant par l'amour platonique, finit par devenir une femme perdue, «une Messaline, donnant des rendez-vous chez la Cornu,» était bien faite pour offenser une honnête fille qui pouvait prêter au ridicule, mais dont les mœurs étaient restées inattaquables, de l'aveu même du satirique. En effet, lorsqu'il publia, en 1713, ses _Héros de roman_, il fit, à la fin du _Discours_ qui les précède, la déclaration suivante: «Comme j'étois fort jeune dans le temps que tous ces romans.... faisoient le plus d'éclat, je les lus, ainsi que les lisoit tout le monde, avec beaucoup d'admiration.... Mais enfin.... je reconnus la puérilité de ces ouvrages. Si bien que, l'esprit satirique commençant à dominer en moi, je ne me donnai point de repos que je n'eusse fait contre tous ces romans un dialogue à la manière de Lucien, etc.... Cependant, comme Mlle de Scudéry étoit alors vivante, je me contentai de composer ce dialogue dans ma tête, et bien loin de le faire imprimer, je gagnai même sur moi de ne point l'écrire et de ne point le laisser voir sur le papier, ne voulant pas donner ce chagrin à une fille qui, après tout, avoit beaucoup de mérite, et qui, s'il faut en croire tous ceux qui l'ont connue, nonobstant la mauvaise morale enseignée dans ses romans, avoit encore plus de probité et d'honneur que d'esprit.»
«Les dévots et dévotes lui en veulent, parce qu'à leur goût c'est elle qui établit la galanterie.» Ce passage de Tallemant nous révèle une troisième espèce d'adversaires pour Mlle de Scudéry. Nous venons de voir que Boileau n'avait pas seulement attaqué la _Clélie_ au nom du goût, mais aussi au nom de la morale. Perrault lui ayant reproché «son acharnement contre cet ouvrage, malgré l'estime qu'on en a toujours faite, et l'extrême vénération qu'on a toujours eue pour l'illustre personne qui l'a composé,» le grand Arnauld qui, il faut le dire, était mieux dans son rôle, releva le gant, et voici comment il s'exprime dans une lettre à Despréaux (1694):
«Il ne s'agit point, monsieur, du mérite de la personne qui a composé la _Clélie_, ni de l'estime qu'on a faite de cet ouvrage. Il en a pu mériter pour l'esprit, pour la politesse, pour l'agrément des inventions, pour les caractères bien suivis, et pour les autres choses qui rendent agréable à tant de personnes la lecture des romans. Que ce soit, si vous voulez, le plus beau de tous les romans; mais enfin c'est un roman: c'est tout dire. Le caractère de ces pièces est de rouler sur l'amour, et d'en donner des leçons d'une manière ingénieuse, et qui soit d'autant mieux reçue qu'on en écarte le plus, en apparence, tout ce qui pourroit paroître de trop grossièrement contraire à la pureté. C'est par là qu'on va insensiblement jusqu'au bord du précipice, s'imaginant qu'on n'y tombera pas, quoiqu'on y soit déjà à moitié tombé par le plaisir qu'on a pris à se remplir l'esprit et le cœur de la doucereuse morale qui s'enseigne au Pays de Tendre.»
Nous sera-t-il permis de le répéter après Sainte-Beuve? Ni Arnauld, ni Boileau, n'avaient tout ce qu'il faut pour bien juger les femmes et leur rôle dans la société. Sans sortir de Port-Royal, Nicole et Du Guet les comprenaient mieux, et Bossuet jugeait la Xe satire moins irréprochable et moins édifiante que ne le faisait Arnauld. Voici comme il en parle au chap. XVIII du _Traité de la concupiscence_: «Celui-là s'est mis dans l'esprit de blâmer les femmes. Il ne se met point en peine s'il condamne le mariage, et s'il en éloigne ceux à qui il a été donné comme un remède.» Ce qu'il y a de curieux, c'est que ce dernier point de vue avait été également saisi par Mlle de Scudéry, ennemie du mariage[138].
[138] Lettre à Boisot, du 7 avril 1694. «Le mariage de votre parent prouve que la Satire contre les femmes n'empêche pas qu'on ne se marie.»
Le jansénisme n'avait pas toujours été si sévère pour la reine de celles que Ninon appelait: _les Jansénistes de l'amour_. Le _Provincial_, dans une réponse, du 2 février 1656, aux deux premières lettres de son correspondant, lui transmettait le billet suivant, écrit par une dame à une de ses amies qui lui avait fait tenir la première de ces deux lettres: «Je vous suis plus obligée que vous ne pouvez vous l'imaginer de la lettre que vous m'avez envoyée: elle est tout à fait ingénieuse et tout à fait bien écrite. Elle narre sans narrer; elle éclaircit les affaires du monde les plus embrouillées; elle raille finement; elle instruit même ceux qui ne savent pas bien les choses; elle redouble le plaisir de ceux qui les entendent. Elle est encore une excellente apologie, et, si l'on veut, une délicate et innocente censure. Et il y a enfin tant d'art, tant d'esprit et tant de jugement en cette lettre, que je voudrois bien savoir qui l'a faite.»
Et le _Provincial_ ajoutait: «Vous voudriez bien aussi savoir qui est la personne qui en écrit de la sorte; mais contentez-vous de l'honorer sans la connoître, et, quand vous la connoîtrez, vous l'honorerez bien davantage[139].»
[139] _Les Provinciales_, édit. Lefèvre, 1826, p. 54.
Lorsque Titon du Tillet (_Parnasse François_, p. 486) parle d'une lettre où Pascal aurait dit qu'ayant lu _Clélie_, il avait admiré l'auteur sans la connaître, c'est probablement à cet endroit des _Provinciales_ qu'il veut faire allusion.
Quelle était cette personne? Racine va nous l'apprendre dans sa _Lettre à l'auteur des Imaginaires_[140]. «N'est-ce pas elle (Scudéry) que l'auteur entend lorsqu'il parle d'une personne qu'il admire sans la connoître?»
[140] _Œuvres de Racine_, édition Hachette, t. IV, p. 283.
De son côté Mlle de Scudéry, qui entretenait avec M. d'Andilly des relations amicales, fit son portrait sous le nom de Timante et le plaça dans un tableau très-flatteur du Désert, au tome VI de la _Clélie_ (1657). Elle loua beaucoup la conversion et la retraite de Lemaistre à Port-Royal. Elle n'était pas indigne de comprendre cette grande union d'une belle âme avec son Dieu. Parlant, il est vrai, de l'amour humain, elle avait exprimé cette noble pensée: «Il faut de la vertu pour être capable de ces grands attachements.... Après tout, la vertu est d'un assez doux usage dans le monde, et je ne sais comment la plupart des femmes hasardent leur réputation à si bon marché.»
Il y avait donc, comme l'a remarqué Sainte-Beuve, un côté romanesque et dévot qui unissait Port-Royal et les héros de Corneille et du _Grand Cyrus_[141]. Ainsi l'on a la preuve que Nicole avait lu la _Clélie_[142], ce qui ne l'empêcha pas, dans sa _Première visionnaire_ (décembre 1665), de traiter les auteurs de romans et de pièces de théâtre d'_empoisonneurs publics_. Racine, piqué au vif, entreprit, dans sa _Lettre_, déjà citée, _à l'auteur des Imaginaires_, de venger à la fois les auteurs dramatiques et les romanciers. Après quelques notes sur les premiers, il ajoute malignement: «Vous avez oublié que Mlle de Scudéry avoit fait une peinture avantageuse de Port-Royal dans sa _Clélie_. Cependant, j'avais ouï dire que vous aviez souffert patiemment qu'on vous eût loué dans ce livre horrible. L'on fit venir au Désert le livre qui parloit de vous: il y courut de main en main, et tous les solitaires voulurent voir l'endroit où ils étoient traités d'_illustres_.»
[141] _Port-Royal_, t. Ier, p. 127.
[142] D'après le témoignage de Brienne, cité par l'historien de Port-Royal, 1867, t. IV, p. 413.
Après avoir montré la réaction qui se produisit, par l'organe de critiques autorisés, au nom du goût, de la morale et même du puritanisme religieux contre les genres précieux et romanesque, il est juste d'ajouter que l'un et l'autre eurent une influence souvent salutaire sur les progrès de la vie sociale, où s'étaient maintenus, à travers le règne de Henri IV, des restes de barbarie, fruits des guerres civiles du siècle précédent. Un peu de raffinement n'était pas inutile pour combattre ces tendances grossières. Mlle de Scudéry continua les réformes que l'hôtel de Rambouillet avait commencées; leurs innovations dans les habitudes sociales, dans la langue, dans l'orthographe[143] ne furent pas toutes stériles ou ridicules, et, parmi ce qui en est resté, il en est plus d'une dont l'honneur revient à Mlle de Scudéry.
[143] Le _Dictionnaire des Précieuses_, de Somaize, indique un grand nombre de ces mots ou locutions introduits par les Précieuses, et presque tous sont attribués à Sophie (Mlle de Scudéry). Voyez l'édition donnée par M. Livet, t. Ier, p. 41 et suiv., 117, 179 et suiv. Voy. aussi une note des _Œuvres de Molière_, par Aimé Martin, t. Ier, p. 157, et les _Amis de Mme de Sablé_, par E. de Barthélemy, p. 46.
«Ce serait, a dit Rœderer, être injuste et aussi frivole que ces écrivains dont l'observation n'a pas été plus loin que le ridicule des Précieuses, de ne pas reconnaître qu'elles eurent leur côté estimable et ne servirent pas médiocrement au progrès de la socialité. On n'a pas le droit de remarquer leur mauvais goût, sans remarquer aussi qu'elles étaient une école de bonnes mœurs dans un temps de dépravation invétérée. Que si elles avaient le défaut de faire de l'amour un délire de l'imagination, elles eurent aussi le mérite d'élever les esprits et les âmes au dessus de l'amour d'instinct, et de préparer cet amour du cœur, ce doux accord des sympathies morales si fécond en délices inconnues à l'incontinence grossière, cet amour qui donne tant d'heureuses années à la vie humaine, appelée seulement à d'heureux moments par l'amour d'instinct[144].»
[144] _Histoire de la Société polie_, p. 95.
En effet, tandis que les austères, les rigoristes faisaient le procès aux romans par cela seul qu'il y était question des faiblesses du cœur, les Épicuriens, comme Saint-Évremond et ses pareils, reprochaient aux Précieuses «d'avoir ôté à l'amour ce qu'il a de plus naturel à force de vouloir l'épurer.» «Voilà du temps et de l'esprit bien mal employés!» disaient-ils, à propos des longues conversations entre amoureux du _Cyrus_ et de la _Clélie_, et il ne manquait pas de gens pour se moquer des _amours à la platonique_ de Pellisson et autres adorateurs du même genre. Il faut se rappeler les amours sans façon du Vert-galant, ceux, encore plus hideux, du précédent règne, le dévergondage qui s'étale dans les _Historiettes_ de Tallemant, et sur lequel la majesté du grand règne vint à grand'peine jeter un vernis au moins extérieur de décence, pour pardonner à la galanterie quintessenciée que les Précieuses et les romans de Mlle de Scudéry introduisirent dans les rapports entre les sexes.
III
AFFAIRES DOMESTIQUES.--LES _CONVERSATIONS MORALES_.--SUCCÈS ACADÉMIQUES.--ILLUSTRES AMITIÉS.--VIEILLESSE ET FIN.
1660-1701.
L'affaiblissement de la vogue des romans ne retrancha rien de l'estime qui continuait de s'attacher à Mlle de Scudéry. «Elle est plus considérée que jamais,» écrivait Tallemant vers 1660, et ces sortes de témoignages ont dans sa bouche une valeur toute particulière. Affranchie par la mort de son frère de plus d'une solidarité fâcheuse, elle vivait du produit de sa plume auquel venaient se joindre les cadeaux de ses amis et les marques de la munificence des princes. Outre les présents par lesquels les Condé avaient reconnu le dévouement du frère et de la sœur pendant la Fronde, les Rambouillet, les Montausier, Mmes de Rohan-Monbazon, de Guénégaud, avaient pris l'habitude d'offrir à Madeleine, dans diverses circonstances, des cadeaux utiles et à son usage personnel, soit pour ménager sa délicatesse, soit pour éviter que Georges ne mît la main dessus. Mais il y fallait du mystère, et voici comment elle-même en parle dans la _Clélie_: «Sachez que cette personne (une fille de Syracuse) qui a de la naissance, dont la fortune est assez mauvaise, dont le cœur est fort noble, et qui, sans faire le bel esprit, a plus de réputation qu'elle n'en cherche.... a eu plusieurs aventures qui prouvent que la vertu est encore considérée.... On lui a fait plusieurs présents d'une façon particulière, et, comme on sait qu'elle aimeroit mieux donner que de recevoir, on a pris des biais détournés.» Suivent des exemples de ces dons mystérieux dont Tallemant a confirmé plus tard la réalité et nommé les véritables auteurs[145]. Les moins riches, les littérateurs avaient aussi leur modeste offrande. Conrart offrait tous les ans un cachet de cristal, M. Bétoulaud des agates gravées, le père Commire des fleurs brodées à l'aiguille, et des pierres antiques ou qui passaient pour telles[146], Chapelain une gélinotte, et Ménage, dans la pièce même où il nous révèle quelques-unes de ces particularités, exprime l'embarras où il est de trouver pour son compte quelque chose de nouveau[147]. En 1694, Mlle de Scudéry écrivait encore: «Je fus tellement accablée à ma fête de fleurs, de fruits, de vers et de billets, qu'il m'a fallu plusieurs jours à remercier ceux qui me les avoient envoyés, et à recevoir les visites de ceux qui venoient voir les vers que j'avois reçus.»
[145] _Clélie_, t. X, p. 1077.--Tallemant, _Historiettes_, t. VII, p. 61.
[146] Les éditeurs doivent à l'obligeance de MM. Lavoix et de la Berge un extrait du _Journal des acquisitions du Cabinet des médailles du Roy, commencé le 25 octobre 1689_. On y trouve la mention de pierres gravées, agates, cornalines, jaspes, etc., donnés au roi par Mlle de Scudéry, depuis le 4 octobre 1690 jusqu'au 19 février 1695, et qui s'y trouvent encore aujourd'hui. La plupart ont été reconnus depuis pour de simples imitations de l'antique, mais on ne doutait guère alors de leur authenticité.
[147] _Menagii Poëmata._--_Commirii Carmina_, 1753, t. II, p. 224, 225, 301, 302.--_La Journée des Madrigaux._--_Mss de Conrart_, passim.
Le mystère que l'on mettait dans ces cadeaux, et qui avait d'abord pour principal objet d'empêcher un refus, devint bientôt une mode, une espèce de jeu d'esprit destiné à exercer l'imagination des donateurs en même temps que celui de la donataire. Cette préoccupation est visible dans une lettre de mai 1656[148], écrite par celle-ci _à une personne inconnue qui lui avoit adressé un présent_. Nous ne connaissons pas la nature de ce présent qu'elle traite de magnifique, mais voici ce qu'elle en dit: «Il me semble que vous vouliez m'obliger à porter une couleur où je croyois avoir renoncé, et que je ne croyois plus pouvoir porter avec bienséance, si ce n'étoit en œillets, en roses ou en anémones, m'étant résolue à ne mettre plus que du bleu, du gris de lin, de l'isabelle et du blanc.»
[148] Voy. la Correspondance à cette date.
Vers 1671, elle recevait, _au nom des Dames_, une ode attachée avec des rubans de diverses couleurs à une petite guirlande de lauriers d'or émaillés de vert. Le tout était renfermé dans une jolie boîte. L'objet de cette gracieuse offrande répondit _à l'illustre secrétaire des Dames, quel qu'il puisse être_. On découvrit, quelque temps après, que l'ode était de Mlle de la Vigne[149].
[149] Voy. les Poésies, et _Recherches sur la vie et les œuvres d'une Précieuse_, par M. Théry. 1866, in-8º.
Nous ne voulons pas trop insister sur ces épisodes un peu puérils, mais il en est un que nous ne pouvons passer sous silence, parce qu'il se lie à l'histoire littéraire et à celle des mœurs de l'époque, l'_Affaire des voleurs_, comme on l'appela, qui donna lieu à tout un cycle poétique, et qui, après avoir fait beaucoup de bruit dans son temps, a été reprise de nos jours par le roman et par le théâtre.
Le premier jour de l'an 1665, vers dix heures du matin, Mlle de Scudéry reçut «une corbeille de paille brodée où il y avoit une belle bourse de point d'Espagne, un bracelet d'aventurine et une quantité de petits bijoux de filigrane[150]. Ce présent étoit apporté par un homme de mauvaise mine et sentant son filou, comme de la part des voleurs en faveur desquels elle avoit fait un peu auparavant un placet au roi contre celui de M. Châtillon-Barillon.»
[150] L'auteur allemand dont nous allons parler tout à l'heure dit que le bracelet était en or, avec une montre de même métal travaillé à jour, et que la bourse contenait 12 pistoles.
Ce passage des Manuscrits Conrart[151] a besoin d'être expliqué. Dès 1650, Mlle de Scudéry écrivait à Godeau: «Depuis un mois ou six semaines, on vole si insolemment dans les rues de Paris qu'il y a eu plus de quarante carrosses de gens de qualité arrêtés par ces messieurs les voleurs, qui vont à cheval et presque toujours quinze à vingt ensemble[152].» Ces vols, qui passèrent à l'état chronique, et sur lesquels on trouve tant de témoignages dans les mémoires du temps, donnèrent lieu, en 1664, à des vers ayant pour titre: _Placet_ ou _Requête des Amans contre les Filoux_, où les premiers se plaignaient au roi de ce qu'on ne pouvait, sans crainte d'être dévalisé, se promener le soir et faire la cour aux belles. Mlle de Scudéry adressa au roi une _Réponse des Filoux à la Requête des Amans_, dont la conclusion était:
Un amant qui craint les voleurs Ne mérite pas de faveurs.
[151] T. XI, p. 421, in-fo. Voy. aussi Vaumorière, _Lettres sur toutes sortes de sujets_, 1714, in-12, t. II, p. 369. Ce dernier ajoute plusieurs circonstances à la note de Conrart; il décrit l'apparition de l'inconnu à figure rébarbative, armé jusqu'aux dents, la frayeur du laquais, «le petit Dubuisson que vous connoissez», dit-il à son correspondant; l'intervention de Mlle Crois...., «la demoiselle qui est à notre illustre amie», etc. Comme on le voit, Vaumorière était lié avec l'héroïne de l'aventure et pouvait avoir appris d'elle tous ces détails que, par cette raison, nous avons cru devoir reproduire.
[152] Lettre du 4 novembre 1650.
Le présent que les voleurs étaient censés faire à celle qui avait pris leur défense, était accompagné d'une pièce de vers commençant ainsi:
Ces hommes redoutés que l'on nomme filoux Dont vous avez pris la défense Sont de leur gloire trop jaloux Pour demeurer dans le silence, etc.