Mademoiselle de Scudéry, sa vie et sa correspondance, avec un choix de ses poésies
Part 6
Entre deux êtres qui, à défaut de la jeunesse et de la beauté, pouvaient mettre en commun les trésors d'une affection aussi vive et aussi sérieuse à la fois, on s'étonnerait de ne pas voir apparaître l'idée du mariage[101]. Elle se présenta au moins à leur entourage le plus immédiat, soit que cette éventualité ait excité ses railleries ou ses craintes. Les lettres que nous venons de citer renferment les passages suivants: «Si je ne craignois de vous fâcher, je vous dirois que v... m... (votre mère) dit et fait de si étranges choses tous les jours, que l'imagination ne peut aller jusque là, et tout le monde vous plaint d'avoir à essuyer une manière d'agir si injuste et si déraisonnable....» Et plus loin: «Votre mère a dit à M... (Ménage) des choses qui vous épouvanteroient si vous les saviez, tant elles sont déraisonnables, emportées et hors de toute raison[102].»
[101] «On a toujours cru qu'il y avoit entre Mlle de Scudéry et Pellisson un mariage de conscience.» (Note de Saint-Marc sur l'Épigramme LIII de Boileau.)
[102] Ici quatre lignes effacées avec soin. Voir la Correspondance.
Ce qu'il y a d'obscur dans ces allusions sera éclairci par une lettre inédite de l'abbé Bourdelot que nous empruntons à la Correspondance de Nicaise[103]. «Je n'étois pas d'humeur à laisser passer ce que dit l'_Anti-Menagiana_ que, si Pellisson eût épousé Mlle de Scudéry, c'eût été la faim qui auroit épousé la soif, et beaucoup d'autres impertinences de cette nature. A propos de Pellisson, il est bon de vous dire que ce que dit le _Menagiana_ que sa mère offrit vingt mille livres à Mlle de Scudéry pour l'obliger à l'épouser est très-faux. Je sais de bonne part qu'elle ne craignoit rien tant que de la voir la femme de son fils.»
[103] Fonds Français, 9360, t. II, p. 960.
Mais, soit pruderie, soit indépendance, Mlle de Scudéry professa un éloignement constant pour le mariage. Elle s'était expliquée là-dessus très-nettement au t. X, l. II du _Cyrus_, et elle y revient encore dans des lettres de sa vieillesse, où, à l'occasion du mariage de Mme de Chandiot, une de ses amies, elle écrit: «Le mariage est, suivant moi, la chose du monde la plus difficile à faire bien à propos.... J'ai préféré trois fois dans ma vie la liberté à la richesse, et je ne saurois m'en repentir[104].» En revanche elle se forma toujours de l'amitié l'idée la plus haute. Nous allons la voir à l'épreuve.
[104] Lettre à Mme de Chandiot, du 18 décembre 1691.--Lettre à l'abbé Boisot, du même jour.
A la date de la dernière des lettres de Mlle de Scudéry citées plus haut, 7 septembre 1661, Pellisson était arrêté avec Fouquet à Nantes depuis deux jours; puis, sur un ordre du roi, il fut conduit au château d'Angers et de là à la Bastille. On peut voir à la Correspondance la lettre émue qu'elle écrivait à Huet sous le coup de cette nouvelle. A partir de ce moment, ce fut, de la part de Mlle de Scudéry, une série de démarches, d'écrits, de sollicitations de ruses pieuses, d'abord pour adoucir sa captivité, et ensuite pour la faire cesser. Pellisson avait su mettre dans ses intérêts un Allemand qu'on avait placé auprès de lui comme espion, et dont il fit un émissaire. Par le moyen de cet homme, il eut avec son amie une correspondance journalière, dont on peut se faire une idée d'après ce qu'elle dit dans sa lettre du 12 mai 1694 à l'abbé Boisot: «J'ai brûlé plus de cinq cents lettres de M. de Pellisson, du temps de la Bastille.»
Au moment où la saisie des fameuses cassettes du Surintendant provoquait de la part de Chapelain des paroles peu mesurées contre d'anciens amis[105], et jetait la terreur parmi les femmes légères et les entremetteuses de la ville et de la Cour, on aime à voir ces deux honnêtes femmes, Scudéry et Sévigné, protester contre les défaillances et les calomnies, se soutenir mutuellement[106], encourager les autres[107], et se donner la main dans cette œuvre de dévouement, jusqu'au moment où elles purent se présenter ainsi, avec leur ami libre grâce à elles, au courageux magistrat dont les conclusions avaient sauvé la vie à Fouquet[108]. En effet, tandis que l'une enrôlait à la cause du malheur ses correspondants séduits, entraînés par la magie de son style, Sapho espérant que le moment était venu où l'on allait se relâcher des premières rigueurs, écrivait à Colbert[109] une lettre éloquente pour le supplier d'adoucir la captivité du prisonnier, et de permettre qu'il pût être visité par quelques parents et amis, à commencer par sa mère, celle-là même qui avait tenu au sujet de leur liaison des propos si peu charitables[110].
[105] «Est-ce être honnête homme, comme l'ont tant prôné les flatteurs de Fouquet, les Scarron, les Pellisson, les Sapho, et toute la canaille intéressée?...» (Lettre à Mme de Sévigné, du 3 octobre 1661.)
[106] Ce fut Mlle de Scudéry qui s'éleva avec le plus de force contre ceux qui, à l'occasion des cassettes de Fouquet, se permettaient des insinuations calomnieuses sur le compte de Mme de Sévigné. Celle-ci, dans sa lettre du 22 octobre 1661, charge Ménage d'en remercier leur amie commune.
[107] «J'ai été voir notre chère voisine (Mme du Plessis-Guénégaud); nous avons bien parlé de notre cher ami. Elle avoit vu Sapho, qui lui a redonné du courage.» (Sévigné à M. de Pomponne, 27 novembre 1664.)
[108] «9 février 1666.--Mme de Sévigné m'amena Pellisson et Mlle de Scudéry, qui me témoignèrent toute l'estime et l'amitié possible sur l'histoire du procès de M. Fouquet.» (_Journal d'Olivier d'Ormesson_, t. II, p. 446.)
[109] Voir cette lettre, de décembre 1663, à la Correspondance.
[110] Mme Pellisson avait obtenu en juin 1662 une permission restreinte qui lui avait été retirée depuis. (Fr. Ravaisson, _Archives de la Bastille_, t. II, p. 43.)
Mais près de deux ans s'écoulèrent encore avant que Pellisson n'obtînt cette ombre de liberté, comme il le disait lui-même dans une lettre écrite le 15 novembre 1665[111] à l'abbesse de Malnoue par l'intermédiaire de Mlle de Scudéry, «l'amie incomparable et unique au monde par qui vous recevrez ce billet;» car cet homme semble avoir exercé sur les femmes les plus distinguées une séduction qui certes n'était pas celle des avantages physiques. Dans une lettre de l'abbesse de Malnoue, portant la suscription: _Octavie à Zénocrate_[112], on lit: «Vous apprendrez de bien des endroits qu'Herminius a la liberté de voir ses amis, et qu'on espère qu'il l'aura bientôt tout entière. Je vous envoie la lettre qu'il m'écrivit le jour même qu'il vit Sapho. Sans mentir, j'ai tout à fait de la joie de celle qu'ils ont.... Sapho me mande que la chambre de Pellisson est la plus triste du monde: il n'y a qu'une seule fenêtre à double grille dans une muraille de six pieds d'épaisseur[113].» C'est dans ce triste réduit qu'accoururent dès le premier jour «mille gens de qualité.» Quant à Sapho, elle s'y installa, pour ainsi dire, à demeure avec le prisonnier, puisque l'abbesse de Malnoue mandait à son correspondant le 8 janvier 1666: «Sapho et Acanthe m'écrivent quelquefois de la Bastille[114].»
[111] _Ibid._, p. 455.
[112] On n'est pas d'accord sur le véritable nom de ce correspondant de l'abbesse de Malnoue. M. Fr. Ravaisson veut qu'il s'agisse ici de Conrart. M. Cousin, avec plus de vraisemblance, désigne Isarn; l'éditeur des lettres d'Éléonore de Rohan hésite entre M. de Doneville, Paul Pellisson ou son frère George.
[113] _Ibid._, t. III, p. 1.
[114] Mss Conrart, in-fo, t. XI, p. 1257.
La spirituelle Octavie, tout en s'associant de cœur à la joie du couple enfin réuni, ne se refusait pas quelques malices à leur endroit. Elle avait fait promettre à Sapho de lui rendre un compte très-exact de cette entrevue. «Il n'y a pas de plaisantes questions que je ne lui aie faites. Vous savez que, quand je suis en humeur de la questionner sur Herminius, il n'y a rien de fou qui ne me passe par l'esprit....» Un mois après la délivrance de Pellisson elle écrivait encore: «Il m'a envoyé des odes de dévotion qu'il a faites dans sa prison. Je les ai trouvées si tendres pour Dieu, que j'ai mandé à Sapho que j'en estime et en aime Herminius davantage, mais que, comme je ne la crois pas si dévote que lui, j'ai eu peur qu'elle n'ait été jalouse du bon Dieu[115].»
[115] _Ibid._, p 1251 et 1261.
Cependant la poésie qui avait consolé la captivité devait jouer son rôle dans la délivrance. Pellisson avait composé à la Bastille un poëme de 1391 vers, tout en l'honneur de Mlle de Scudéry[116] qui en est l'Alpha et l'Oméga.
[116] Voy. ce qu'elle en dit dans sa lettre à Boisot, du 7 juin 1693.
Sapho, qui consolez mon triste éloignement, . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . O fille incomparable, en vertus éclatante, Qui de l'honnête amour étiez la longue attente, Merveille de notre âge, adorable en bontés, Vous me verrez un jour, et vous le méritez, Couronner vos vertus de cent fleurs immortelles Qu'un siècle laisse à l'autre également nouvelles. Mais pendant que le temps, trop long selon vos vœux, Me ramène à pas lents un destin plus heureux, Aimez, aimez Acanthe, et faites vos délices De ces fleurs qu'il vous cueille au bord des précipices.
Nous avons cité les premiers et les derniers vers de ce poëme d'_Eurymédon_ à qui l'on jugera sans doute que Bossuet faisait bien de l'honneur en le relisant chaque année. Pour être indulgent à ces vers, ainsi qu'à la plupart de ceux qui faisaient les délices de la société du Samedi, il faut se rappeler que ces fadeurs et ces puérilités servaient d'organe à d'innocentes amitiés et parfois aux plus nobles sentiments. Ainsi ces interminables vers sur la fauvette, le roitelet, le pinçon, toute cette poésie de colombier et de volière qui met notre patience à une si rude épreuve en parcourant le recueil de la Suze et de Pellisson, trouvent presque grâce à nos yeux, quand nous savons que c'est sur un Placet en vers, présenté au Roi par Pellisson au nom de la pigeonne de Sapho[117], que celui-ci obtint enfin sa liberté. Ce fut vers la fin de janvier 1666 qu'il reparut dans les salons, et que, de disgracié qu'il était, il devint presque courtisan et homme à la mode. Mais ce qui ne changea pas, ce furent les sentiments qui l'unissaient à sa généreuse amie, et qui s'étaient retrempés à l'épreuve du malheur[118].
[117] _Œuvres diverses de Pellisson_, 1735, t. I, p. 147.
[118] Sur cette amitié courageuse de Mlle de Scudéry, nous avions noté un passage que nous reproduisons ici, mais dont malheureusement nous ne nous rappelons pas la source. «Elle ne craignit point de publier que plusieurs personnes considérables, dont elle se mettoit du nombre, diroient toujours du bien de Fouquet, au risque de perdre leur fortune et leur vie.»
Nous ne pouvons résister au désir d'anticiper un peu sur l'ordre des temps pour ajouter un chapitre à l'histoire de la conspiration de Mlle de Scudéry et de Mme de Sévigné en faveur de Fouquet et de ses amis. La seconde écrivait à son gendre le 25 juin 1670: «Si l'occasion vous vient de rendre quelque service à un gentilhomme de votre pays, qui s'appelle V..., je vous conjure de le faire: vous ne me sauriez donner une marque plus agréable de votre amitié.... vous connoissez toute sa famille. Ce pauvre garçon étoit attaché à M. Fouquet, il a été convaincu d'avoir servi à faire tenir une de ses lettres à sa femme; sur cela, il a été condamné aux galères pour cinq ans: c'est une chose un peu extraordinaire. Vous savez que c'est un des plus honnêtes garçons qu'on puisse voir, et propre aux galères comme à prendre la lune avec ses dents.»
Or, ce gentilhomme dont le nom était resté en blanc dans l'édition de M. de Monmerqué de 1820, s'appelait Valcroissant[119]. L'aimable marquise avait intéressé à sa cause Mlle de Scudéry qui s'était empressée d'écrire en sa faveur à M. de Vivonne, général des galères. La réponse de ce dernier, dont M. de Monmerqué possédait l'original, portait: «Sitôt qu'on m'eut appris le mérite et l'infortune tout ensemble du gentilhomme pour qui vous m'écrivez, je fis tout ce qui dépendit de moi pour adoucir la rigueur de sa condamnation; vous pouvez juger de là ce que je voudrois faire dans la suite pour son soulagement; cela ira sans doute à tout ce qui sera en mon pouvoir, pour vous marquer, et à Mme la marquise de Sévigné, celui que vous avez sur la personne qui vous honore le plus l'une et l'autre[120].»
[119] M. Chéruel, _Mémoires sur Fouquet_, t. II, p. 529, a exprimé sur ce point des doutes qui ne nous paraissent point motivés.
[120] Vivonne à Sévigné, 23 août 1670. (Édition des _Lettres de Sévigné_, Blaise, 1818-1819, t. I, p. 190.)
Grâce à l'intervention et aux démarches de ces deux généreuses personnes, l'arrêt fut commué, et Valcroissant, trois mois après sa condamnation, put se promener en liberté dans Marseille. Dix-huit ans plus tard, estimé de tous comme un des meilleurs officiers de l'armée, il remplissait les fonctions d'inspecteur, dont Louvois l'avait chargé, et avait occasion d'être utile au jeune marquis de Grignan, petit-fils de Mme de Sévigné[121]. L'année suivante, Valcroissant avait un gouvernement en Flandre, et faisait mettre aux cadets de Besançon le fils du poëte Bonnecorse, autre ami et obligé de Mlle de Scudéry.
S'il fallait assigner une date précise au triomphe de cette littérature dont le _Cyrus_ et la _Clélie_ passaient pour l'expression la plus heureuse, nous indiquerions l'année 1658. Il y avait pour l'auteur à la fois succès d'estime et succès d'argent. Vers cette époque, Tallemant disait: «Ses livres se vendent fort bien,» et Pradon écrivait plus tard, à propos des critiques de Boileau: «Cependant, ces tomes _épouvantables_ et cet _horrible Artamène_, qui ont été traduits en toutes sortes de langues, même en arabe, et qui sont encore aujourd'hui la plus délicieuse lecture des premières personnes de la cour, cet _horrible Artamène_, dis-je, dont on achetoit les feuilles si chèrement à mesure qu'on les imprimoit, et qui a fait gagner cent mille écus à Augustin Courbé, est à présent l'objet de la satire de M. D.... Quand ses satires auront fait gagner cent mille écus à Barbin, on souffrira sa critique un peu plus tranquillement, et quoiqu'il dise:
A ses propres dépens enrichir le libraire,
je crois qu'il y a encore du chemin à faire jusque-là. En vérité, _Cyrus_ et _Clélie_ sont des ouvrages qui ont illustré la langue françoise, et les marques éclatantes d'estime que le roi a données à une personne illustre et modeste, devoient arrêter M. D......[122]»
[121] Lettres de Mme de Sévigné, des 28 novembre 1670 et 26 novembre 1690.
[122] _Nouvelles remarques sur tous les ouvrages du sr D...._ (Despréaux). La Haye, 1685, p. 105.
Mais bientôt la fin de la Fronde, puis l'émancipation définitive du jeune roi ramenaient à la cour les princes et les grands seigneurs dispersés au fond des provinces. Dans le loisir des vieux châteaux, on avait contracté le goût des récits de longue haleine. Tandis que les dames brodaient d'interminables tapisseries, la demoiselle de compagnie faisait, à haute voix, des lectures à peine moins longues. Comme le remarque Mme de Genlis, «ces éternelles conversations qui, dans les ouvrages de Mlle de Scudéry, suspendant la marche du roman, nous paraissent insoutenables, étaient loin de déplaire[123].» Mais la vie de cour avait d'autres exigences. D'ailleurs, _Zaïde_, la _Princesse de Clèves_, allaient donner des allures plus vives au roman où l'histoire du cœur ne perdait rien à se dégager des vieux cadres soi-disant historiques.
[123] _De l'influence des femmes sur la littérature française_, 1811, t. I, p. 126.
En vain Ménage disait «que ces romans dureroient toujours[124],» Mlle de Scudéry elle-même,--c'est lui qui l'atteste à quelques lignes de distance,--déclarait, trop modestement sans doute, «qu'elle avoit encore un roman d'achevé, mais que personne ne voudroit l'acheter ni le lire.» Cependant, leur vogue se soutint encore longtemps dans les provinces et à l'étranger, et, même quand ils furent réduits «à gagner les petites armoires,» suivant l'expression d'un contemporain, on les retrouve encore dans bien des bibliothèques, sans excepter celle de Boileau[125]. Il y eut, pour eux, ces admirations attardées et traditionnelles qui ne manquent jamais aux ouvrages dont l'attention publique s'est vivement préoccupée. Ainsi, vers le premier tiers du dix-huitième siècle, le père Porée trace une peinture piquante, malgré la forme latine et pédantesque dont il l'enveloppe, des diverses lectures qui occupent les hôtes d'un vieux château. «Que fait cette fille déjà grande, assise à une petite table, la tête appuyée sur son coude? Elle lit avec avidité l'histoire d'une fille persane ou turque, devenue, par ses charmes, la favorite d'un roi ou d'un empereur, et illustrée par ses amours....» Et plus loin: «Écoutez les Céladons et les Artamènes qui se glorifient de leur esclavage, etc.[126]» Chateaubriand raconte, dans ses _Mémoires d'Outre-tombe_, que sa mère, fille d'une élève de Saint-Cyr, savait par cœur tout _Cyrus_. En Angleterre, ces romans français du dix-septième siècle, traduits, portant souvent le titre, «par des personnes de qualité,» se lisaient encore longtemps après que leur vogue était passée chez nous. La sérieuse lady Russell qualifiait la _Clélie_ de livre très-profitable, «_a most improving book_,» et la jeune Mary Wortley, depuis lady Montagu, dévorait le _Grand Cyrus_ dans sa chambre de petite fille. Et cependant, M. Cousin, au début même du livre où il entreprend la réhabilitation de cet ouvrage, réhabilitation, il est vrai, plutôt historique que littéraire, n'hésite pas à dire: «Qui lit aujourd'hui le _Grand Cyrus_, qui le lisait au dix-huitième siècle, et même dans les dernières années de Louis XIV?»
[124] _Menagiana_, 1694, p. 191.
[125] M. Berriat Saint-Prix a constaté que, dans le nombre des ouvrages indiqués par l'inventaire de Boileau, on trouve l'_Astrée_, _Cléopâtre_ et _Cyrus_.
[126] _De libris qui vulgo dicuntur Romanenses_, 1736, in-4º, pp. 27, 28, 36.--_Observations sur quelques écrits modernes_, par l'abbé Desfontaines, t. V, p. 89, 91.
Il est difficile de décider si Molière et Boileau, en qui se personnifia surtout la réaction contre le genre précieux et les romans à la Scudéry, suivirent ou devancèrent le goût du public. Ils affectèrent l'un et l'autre d'attribuer à la province[127], à «de mauvaises copies d'excellentes choses,» à «des Précieuses ridicules qui imitoient mal les véritables Précieuses» cette affectation dans les discours, cette recherche de sentiments qu'on étalait à Versailles, qu'on imitait à Paris, qu'on parodiait loin de la capitale.
[127] Cathos et Madelon sont «deux pecques provinciales,» et, dans la IIIe satire, ce sont:
Deux nobles campagnards, grands lecteurs de romans, Qui disent tout _Cyrus_ dans leurs longs complimens.
Ce qu'il y a de curieux, c'est qu'un des commentateurs modernes de Molière assure que le jargon précieux s'est conservé jusqu'à nos jours dans plusieurs sociétés de province, et il en cite des exemples recueillis par lui dans une ville située à moins de 80 lieues de Paris. (_Œuvres de Molière_, édon d'Aimé-Martin, 1824. t. II, p. 47.)
Rœderer et Cousin, après lui, n'ont pas eu de peine à démontrer que Molière n'a voulu jouer en 1659 ni l'hôtel de Rambouillet qui n'existait plus, ni les Précieuses de 1656, auxquelles personne alors n'eût osé appliquer l'épithète de _ridicules_. Mais, malgré les précautions oratoires que renferme la préface, il est bien certain que les traits de la pièce vont plus loin qu'il ne convient à l'auteur de l'avouer. Les théories de Cathos sur «la recherche dans les formes» qui doit précéder le mariage, les longs préliminaires qu'elle décrit complaisamment, n'avaient-ils pas un précédent notoire dans les quinze ans de cour que Julie d'Angennes imposa au duc de Montausier, et la phrase de Madelon à ce propos ne nous transporte-t-elle pas en plein roman de Scudéry? «La belle chose que ce seroit si d'abord Cyrus épousoit Mandane, et qu'Aronce, de plein pied, fût marié à Clélie!» Mascarille déclarant «qu'il est _furieusement_ pour les portraits,» et travaillant, «à mettre en madrigaux toute l'histoire romaine,» rappelle à la fois la langue et les occupations du Samedi. Allons plus loin: lorsque, d'un côté, nous voyons, dans la _Journée des Madrigaux_, la plupart des valets de la maison faisant des vers[128], et, de l'autre, les faux marquis de Molière et l'impromptu de Mascarille, sommes-nous dans la maison de Gorgibus ou dans celle de Mlle de Scudéry et de Mlle Boquet?
[128] «Il est effectivement vrai que la plupart des valets de la maison firent des vers ce jour-là.» (Note de Conrart, reproduite par M. Em. Colombey, p. 17, de la _Journée des Madrigaux_.)
On pourrait même trouver persistance d'épigramme dans le _Bourgeois gentilhomme_ (1670), car le compliment de M. Jourdain à Dorimène: _Belle marquise, vos beaux yeux me font mourir d'amour_, avec toutes ses variantes, ressemble assez au madrigal de Brutus à Lucrèce: _Toujours. l'on. si. mais. aimoit. d'éternelles. hélas. amours. d'aimer. doux. il. point. seroit. n'est. qu'il._
Qu'il seroit doux d'aimer si l'on aimoit toujours. Mais hélas! il n'est point d'éternelles amours.
Dans les _Femmes savantes_, représentées treize ans après les _Précieuses ridicules_, mais dont on parlait déjà dès 1666[129], il y a bien encore plus d'un trait dont les Précieuses et Mlle de Scudéry peuvent prendre leur part[130], mais les critiques sont plus générales et répondent à une nouvelle phase du goût et des mœurs. Il y est moins mention des romans passés de mode, et la question de l'instruction qui convient aux femmes est plus nettement posée. Clitandre, qui représente le juste milieu dans cette question de l'éducation des femmes, ne fait presque que rendre en vers ce que Mlle de Scudéry avait dit en prose longtemps auparavant.
Je consens qu'une femme ait des clartés de tout, Mais je ne lui veux point la passion choquante De se rendre savante afin d'être savante, Et j'aime que souvent aux questions qu'on fait Elle sache ignorer les choses qu'elle sait. De son étude enfin je veux qu'elle se cache, Et qu'elle ait du savoir sans vouloir qu'on le sache.
[129] Dans la _Ménagerie_ de l'abbé Cotin, dont la première édition datée est de 1666, on trouve un _Avis au lecteur_ renfermant ce passage curieux qui paraît avoir échappé aux éditeurs de Molière: «Je pensois que toute la _Ménagerie_ fût achevée, quand on m'a averti qu'après les _Précieuses_, on doit jouer chez Molière, _Ménage hipercritique_, le _Faux savant_, et le _Pédant coquet_. VIVAT. Les comédiens ont mis dans leurs affiches qu'il faudra retenir les loges de bonne heure, et que tout Paris y doit être, parce que toutes sortes de gens, grands et petits, mariés et non mariés, sont intéressés au _ménage_. C'est une plaisanterie de comédiens.»
Ainsi le pauvre Cotin criait _vivat!_ à l'annonce d'une personnalité contre Ménage, sans se douter qu'il devait y figurer comme pendant, et que la caricature de Vadius appelait celle de Trissotin.
[130] Le bonhomme Chrysale se plaint aussi de ce que ses valets font des vers:
L'un me brûle mon rôt en lisant quelque histoire, L'autre rêve à des vers quand je demande à boire.