Mademoiselle de Scudéry, sa vie et sa correspondance, avec un choix de ses poésies
Part 5
_Clélie_ est conçue dans le même système pseudo-historique, exposé dès la préface de l'_Illustre Bassa_, largement appliqué dans _Cyrus_ et repris avec des développements dans le chapitre des premières _Conversations_, intitulé: _De la manière d'inventer une fable_. On voit dans ce dernier écrit que l'auteur n'était pas sans avoir réfléchi à l'emploi de l'histoire dans le roman, quoique ses théories aient été souvent fausses ou mal appliquées. Il ne faut donc pas demander à la _Clélie_ la peinture exacte des premiers temps de Rome, ni les vrais caractères des anciens Romains qu'après tout Racine et même Corneille n'ont pas laissé d'accommoder aussi quelquefois à la française. La description de Carthage qu'on trouve au tome Ier[76] n'a pas les prétentions à la couleur locale bruyamment affichées dans un de nos romans contemporains. Il ne faut y chercher, en fait de témoignages historiques, qu'une vérité purement relative. On sent des souvenirs vivants de la Fronde dans le tableau des combats qui ensanglantent les faubourgs de Rome, dans la scène où Brutus soulève le peuple, dans le récit des intrigues qui séduisent ses fils, dans la peinture de leur mort, etc.
[76] Pages 159-169.
On y a compté jusqu'à soixante-treize portraits de personnages connus, et telle est leur fidélité que plusieurs ont suppléé à l'œuvre du crayon ou du pinceau. Ainsi pour la comtesse de Maure, pour la marquise de Sablé[77]. C'est là, dit l'historien de Mme de Maintenon, qu'il faut chercher la meilleure peinture du singulier ménage de Scarron, et le meilleur portrait de Mme Scarron dans sa jeunesse[78]. Non-seulement toutes les dames voulaient être dans les romans de Mlle de Scudéry, comme le dit Tallemant qui cite des exemples de cette manie, avec noms à l'appui, mais encore de saintes maisons, d'austères personnages, ainsi que nous le verrons bientôt, n'étaient pas insensibles à l'ambition de figurer dans cette galerie romanesque. La plume de Sapho faisait concurrence au pinceau de Philippe de Champagne aussi bien qu'à celui de Mignard ou de Petitot.
[77] V. les ouvrages de MM. Ed. de Barthélemy et Cousin.
[78] L'auteur de la _Clélie_ introduit les deux époux, sous les noms de Scaurus et Lyriane, dans le temple de la Fortune, pour interroger l'oracle sur leurs destinées.--Portrait de Mme Scarron.--La belle Lyriane, introduite auprès de l'oracle, ne veut rien demander. «Car enfin, dit-elle au sacrificateur, si je dois être heureuse, je le serai infailliblement, et s'il doit m'arriver quelque malheur, je le saurai toujours assez tôt.--Ce que vous dites est si bien dit, reprit le sacrificateur, que je ne doute pas que vous ne soyez un jour aussi heureuse que vous méritez de l'être.»
Mme Scarron, dit la Beaumelle, avait vingt-quatre ans, quand Mlle de Scudéry fit cette prédiction. Les deux époux furent reconnaissants. Scarron dit dans son _Épître chagrine à de Mlle de Scudéry_:
Vous donnez donc ainsi de l'immortalité, Par un pur mouvement de libéralité, Et de votre Scaurus l'agréable peinture M'affranchit donc ainsi des lois de la nature! Celle par qui le ciel soulage mon malheur, Digne d'un autre époux comme d'un sort meilleur, _Lyriane_ en un mot vous est fort obligée.
Et non l'_Uranie_, comme portent toutes les éditions des _Œuvres de Scarron_.
Mais il y a dans la _Clélie_ un genre d'intérêt particulier qui la distingue des autres romans publiés sous le nom de Georges, et qui achève d'en révéler le véritable auteur. La femme s'y montre de plus en plus, avec ses vertus comme avec ses faiblesses. Nous ne voulons pas seulement parler ici de la _Carte de Tendre_ qui se trouve au tome Ier, et que l'auteur n'a jamais entendu donner que comme une plaisanterie de société[79]. Ce mélange d'allégories galantes et de descriptions imaginaires, sans remonter ici jusqu'au _Roman de la Rose_, à la géographie fantastique de l'_Utopie_ et du _Pantagruel_, avait été, si l'on en croit l'abbé d'Aubignac, mis en œuvre dans sa _Relation du royaume de Coquetterie_, composée longtemps avant l'apparition du premier volume de _Clélie_, quoique publiée seulement pendant le cours de la même année 1654. Dans la _Lettre d'Ariste à Cléonte_[80], il nous apprend que «pour le brouiller avec l'illustre Sapho, certaines personnes, jalouses peut-être de ce que, par l'occasion du voisinage, il avoit depuis quelque temps renoué son ancienne connoissance avec elle, avoient représenté sa _Carte_ et sa _Description du royaume de Coquetterie_ comme une imitation, sinon comme un larcin de celles du Pays de Tendre.»
[79] Celer conte à la princesse des Léontins que Clélie s'étant amusée un jour à supposer qu'il y avait un pays de _Tendre_, dans lequel on pouvait voyager, on lui en demanda la carte, qu'elle traça et dessina comme on le voit dans le roman. _Clélie_, t. I, p. 399-401.
Mais plus loin, p. 477, elle proteste contre la publicité donnée malgré elle à cette bagatelle, «qui étoit faite pour n'être vue que de cinq ou six personnes d'esprit, et non de deux mille qui n'en ont guères, ou qui l'ont mal tourné.»
[80] Paris, F. Bienfait, 1659, in-18.
Quoi qu'il en soit de cette question, pour nous assez indifférente, de savoir si la création de l'abbé est antérieure, ou même, comme le veut Furetière, supérieure à celle de Mlle de Scudéry, d'Aubignac, dans son apologie, en prend occasion de nous raconter, sur ses rapports avec elle et avec son frère, quelques détails qui trouveront bien ici leur place. «Elle ne sauroit avoir perdu le souvenir que, dès la première fois qu'elle me montra son Pays de Tendre, je lui dis que j'avois dès longtemps fait une description de la vie de ces femmes extravagantes que l'on nomme Coquettes, mais que ma profession présente m'empêchoit de faire voir de quel air je les avois traitées. Elle s'efforça même de me relever de ce scrupule par des considérations que son frère soutint d'une manière fort obligeante, et nous en parlâmes trop longtemps pour avoir oublié cet entretien qui doit fermer la bouche à tous les autres[81].»
[81] _Lettre d'Ariste_, p. 6.
Des termes dont se sert d'Aubignac, et de l'affirmation même de Clélie, rapportée plus haut, «que cette bagatelle n'étoit faite que pour être vue de cinq ou six personnes,» il semble résulter qu'il existait des copies manuscrites de la Carte de Tendre, même avant l'apparition du premier volume de _Clélie_. Dans tous les cas, elle engendra une foule d'imitations, de commentaires, parmi lesquels il ne faut pas oublier la _Gazette de Tendre_, publiée par M. Émile Colombey à la suite de la _Journée des Madrigaux_, d'après les manuscrits de Conrart. On trouve dans les mêmes manuscrits une pièce en forme de Charte, dont voici l'intitulé: «Sapho, Reine de Tendre, Princesse d'Estime, Dame de Reconnoissance, Inclination et terrains adjacents, à tous présents et à venir, Salut, etc.
Donné à Tendre, au mois des Roses, l'an de la fondation d'Amour, 1656.»
Il y a aussi une _Relation de ce qui s'est depuis peu passé à Tendre, avec le discours que fit la souveraine de ce lieu aux habitants de l'Ancienne ville_[82].
[82] Miller, _Pierre Taisand_, etc., p. 26.
Pour racheter toutes ces puérilités, hâtons-nous de citer sur la _Clélie_ l'opinion d'un écrivain moraliste qui nous montrera que tout n'est pas frivole dans cette œuvre d'une femme. «La _Clélie_, qui, au premier coup d'œil, ne semble qu'un roman plein de je ne sais quelle métaphysique amoureuse qui prête au ridicule, ou un manuel pédantesque de galanterie, la _Clélie_ est, quand on l'étudie de près, un livre sérieux et curieux où toutes les questions qui tiennent à la condition des femmes dans le monde sont traitées d'une manière à la fois piquante et judicieuse. Quel est le rang que la civilisation moderne donne à la femme, et que doit faire la femme pour avoir et pour garder ce rang? Voilà, en vérité, le sujet de la _Clélie_[83].»
[83] Saint-Marc Girardin, _Cours de littérature dramatique_, 1861, t. III, p. 3.
Au surplus, le moment approchait où Mlle de Scudéry, déjà à demi émancipée par le succès des derniers romans dans lesquels l'opinion lui attribuait une part de plus en plus large, allait plus complétement encore s'affranchir de la tutelle parfois gênante de son frère, et avoir son intérieur, son ménage, sa société, son individualité civile et littéraire.
Georges, compromis, comme nous l'avons vu, dans la cause du prince de Condé, avait quitté Paris à la fin de l'année 1654, et s'était retiré à Graville, près du Havre[84]. «Là, dit Tallemant, une demoiselle romanesque, qui mouroit d'envie de travailler à un roman, croyant que c'étoit lui qui les faisoit, l'épousa.» Cette demoiselle était Marie-Madeleine du Montcel de Martin-Vast, femme d'esprit, comme le prouvent ses lettres éparses dans la correspondance de Bussy-Rabutin, d'une beauté médiocre, à en croire ce passage de l'une d'elles, si bien applicable à sa belle-sœur: «Voilà un des priviléges de nous autres dames pas belles, et il faut avouer que c'est peut-être le seul; nous disons en tendresse tout ce qui nous plaît sans que cela scandalise[85].» Époux et père de famille sans devenir plus riche ni beaucoup plus sage, Scudéry fit quelques tentatives pour renouer avec sa sœur une communauté dont il s'était bien trouvé; mais celle-ci, sans nier les obligations qu'elle lui avait dans le passé[86], sans rester indifférente pour l'avenir aux intérêts ni à la réputation de son frère, persista résolûment[87] à maintenir son indépendance jusqu'à la mort de ce frère, arrivée le 14 mai 1667.
[84] Comme il règne quelque obscurité sur cette époque de la vie de Scudéry, nous citerons ici, d'après le Manuscrit provenant de Sainte-Beuve déjà signalé par nous, les lettres de Chapelain, à lui adressées, des 14 février et 12 juin 1659, «à Pirou, en Normandie;» des 25 août et 16 novembre 1660, «à Paris.» Il est pour la première fois question de Mme de Scudéry (Mlle de Martin-Vast) dans la lettre du 12 juin 1659.
[85] Lettre à Bussy, du 29 avril 1672.
[86] Voy. dans la Correspondance la lettre de Scudéry à l'abbesse de Malnoue.
[87] Tallemant dit à ce sujet: «Il (Scudéry) vint ici, il y a un an (ceci était écrit en 1658), mais sa sœur lui déclara qu'il n'y avoit qu'un lit dans la maison, et il s'en retourna.»
Quoique Georges, dans la préface d'_Alaric_ (1654) se fût fait honneur sans façon du succès de l'_Illustre Bassa_ et du _Grand Cyrus_, quoiqu'il eût mis encore son nom aux derniers volumes d'_Almahide ou l'Esclave Reine_ (1658), depuis longtemps, nous l'avons vu, dans le cercle des amis intimes, et même dans le monde littéraire, on avait soupçonné, puis désigné celle qu'on regardait comme le véritable auteur. En vain Mlle de Scudéry s'en défendait encore devant l'abbé de Marolles; en vain elle affectait d'être en colère contre Furetière qui, dans sa _Nouvelle allégorique_, de cette même année 1658, avait imprimé «qu'elle avoit fait les romans que son frère s'attribuoit;» en vain, jusqu'en 1728, l'auteur de la nouvelle édition du _Dictionnaire de Richelet_, exprimait-il encore des doutes à cet égard. Huet ne faisait que proclamer une vérité déjà connue, lorsque, en tête de sa _Lettre à Segrais sur l'origine des romans_ (1670), alors que _Zaïde_ et _la Princesse de Clèves_ n'avaient pas encore paru, il rendait à Mlle de Scudéry cet éclatant hommage: «On ne vit pas sans étonnement les romans qu'une fille autant illustre par sa modestie que par son mérite avoit mis au jour sous un nom emprunté, se privant si généreusement de la gloire qui lui étoit due, et ne cherchant sa récompense que dans sa vertu, comme si, lorsqu'elle travailloit ainsi à la gloire de notre nation, elle eût voulu épargner cette honte à notre sexe; mais enfin le temps lui a rendu la justice qu'elle s'étoit refusée, et nous avons appris que l'_Illustre Bassa_, le _Grand Cyrus_ et la _Clélie_, sont les ouvrages de Mlle de Scudéry.»
On peut dire que les années qui suivirent la séparation de Mlle de Scudéry d'avec son frère marquèrent l'apogée du succès de ses romans et peut-être aussi de ses Samedis, bien que quelques écrivains représentent ceux-ci comme ayant déjà perdu de leur éclat. Il y a ici une distinction à faire. Ce qui paraît vrai, c'est que, à mesure que les réunions de la vieille rue du Temple s'éloignaient par la date de celles de l'hôtel de Rambouillet, l'élément aristocratique y diminuait d'autant, et la distance entre la rue Saint-Thomas du Louvre et le Marais se laissait mieux apercevoir. La Calprenède, jaloux du succès de la _Clélie_, prononçait ce terrible mot: «Pour moi, je ne vais point chercher mes héros dans la rue Quincampoix.» Il y avait bien encore quelques grands personnages qui formaient le lien entre les deux réunions: Montausier et sa femme, la marquise de Sablé, Mme de Rohan-Montbazon[88], «dont l'amitié hautement déclarée donnait au modeste salon de la vieille rue du Temple et à la société un peu mêlée qui s'y rassemblait de la considération et même un certain éclat[89].» L'auteur des _Historiettes_, en 1658, disait des Samedis: «Il y avoit autrefois des personnes de qualité, comme Mlle d'Arpajon[90] et Mme de Saint-Ange; mais l'une s'est mise en religion, et l'autre la voit bien encore, mais c'est plutôt un autre jour que le Samedi.» On pourrait encore citer les Duplessis-Guénégaud, les Saint-Aignan, les comtesses de Rieux et de Maure, Mlle de Vandy, et plus tard, la duchesse de Saint-Simon[91].
[88] Marie-Éléonore de Rohan-Montbazon, abbesse de la Trinité de Caen, puis de Malnoue, connue dans la société précieuse sous les noms d'Octavie, de Méléagire, la Grande Vestale dans _Clélie_, fut une des femmes les plus distinguées de cette époque qui en comptait un si grand nombre. Elle unissait à la piété et aux qualités solides que Pellisson a fait ressortir dans une belle épitaphe (voyez-la à la fin du IIIe vol. de ses _Lettres historiques_), l'enjouement et les grâces de l'esprit et du corps. Huet, dans sa jeunesse, a tracé d'elle un portrait renfermant ce passage singulier quand on songe qu'il s'applique à une abbesse et qu'il émane d'un futur évêque: «N'ayant jamais vu votre gorge, je n'en puis parler; mais si votre sévérité et votre modestie vouloient me permettre de dire le jugement que j'en fais sur les apparences, je jurerois qu'il n'y a rien de plus accompli.»
[89] Cousin, _La Société française_, t. II, p. 151.
[90] Jacqueline, fille du duc d'Arpajon et petite-fille du maréchal de Thémines. Tallemant ajoute en note: «Quand Mlle d'Arpajon se fit carmélite (elle prit l'habit le 7 juillet 1655), Mlle Sapho s'avisa de lui écrire une grande lettre, pour l'en retirer, qui n'eût peut-être pas persuadé une jeune fille, et celle-là avoit trente ans: car elle ne lui parloit que des divertissements qu'elle perdoit. La reine alla ce jour-là aux carmélites; les religieuses vouloient lui montrer cette lettre, et, en effet, sans Moissy qui y prêchoit ce jour-là, elles l'eussent fait. Car Sapho avoit grand tort d'écrire comme cela en une religion où l'on ne reçoit point de lettres que les supérieures ne les ayent lues.» Cette affaire fit grand bruit, et la lettre de Mlle de Scudéry, souvent mentionnée, s'est dérobée à toutes nos recherches.
[91] Ce devait être Diane-Henriette de Budos, première femme de Claude de Saint-Simon, père de l'auteur des _Mémoires_.
Sans doute les noms des habitués ordinaires du Samedi, Chapelain, Conrart, Pellisson, Ménage, Sarazin, Doneville, Isarn, etc., ceux de Mmes Cornuel, Aragonnais, de leurs filles ou belles-filles, de Mlles Boquet et Robineau, etc., n'ont pas le même parfum aristocratique; mais il faut se rappeler que, dans cette société du dix-septième siècle, l'esprit était aussi une dignité, et que les réunions de Mlle de Scudéry, en devenant plus bourgeoises, n'avaient pas cessé d'être littéraires. «On y voyait, dit M. Marcou, et ces jeunes filles qui aimaient Descartes et le chantaient, et celles qui, par leur beauté, vengeaient le Samedi des épigrammes de Furetière, et d'autres qui les justifiaient trop; et la noblesse provinciale ou parisienne, d'épée ou de robe; et les présidentes, les avocats, les beaux esprits, les abbés, même les évêques; et tous ces contingents de la Normandie, de la Provence et du Languedoc, recrues que l'admiration ou l'amitié avaient faites à Mlle de Scudéry, quand elle habitait le Havre ou Marseille; à Pellisson, quand il était à Toulouse ou à Castres[92].» Car, il faut bien le reconnaître avec les mauvais plaisants, Pellisson était _le Prince_, _l'Apollon des Samedis_, et il avait été proclamé tel par Sapho elle-même.
[92] _Étude sur Pellisson_, p. 99.
Furetière avait dit spirituellement: «La Vierge du Marais s'est bornée à créer un monde (le Pays de Tendre), laissant à d'autres le soin de le peupler.» Et, dans une lettre sans date, mais qui doit se rapporter aux années 1654-1655, il ajoutait: «Le P. B. et moi ne vous parlons jamais de ce que vous ne voulez jamais entendre. Nous disons même dans le monde que nous avons en vous une illustre amie, mais, dans le fond de l'âme, nous sommes vos très-humbles et très-obéissans amans.» On sait déjà que Furetière ne fut pas toujours aussi tendre envers «l'illustre amie;» mais ce langage, et plus encore les innombrables madrigaux recueillis par Conrart, Pellisson et autres nous montrent sur quel ton étaient avec elle la plupart des hommes qui l'entouraient. D'ailleurs il est difficile de croire qu'elle ne songeait pas à elle-même, quand elle disait de Clélie: «Cette admirable fille vivoit de façon qu'elle n'avoit pas un amant qui ne fût obligé de se cacher sous le nom d'ami, et d'appeler son amour amitié, autrement ils eussent été chassés de chez elle[93].» De même Pellisson, qu'il est difficile de reconnaître dans le Phaon du _Cyrus_, est peint, à ne pas s'y méprendre, dans l'Herminius de la _Clélie_, deuxième et troisième parties, correspondant aux années de leur liaison la plus intime.
[93] _Clélie_, t. Ier, p. 389.
C'étaient, dans tout cet entourage, des déclarations, des échanges de cadeaux, des minauderies, des rivalités dont il est bien difficile de ne pas sourire, quand on songe à l'âge de la plupart des soupirants, et surtout à celui de la _Divine Sapho_ (elle avait alors près de cinquante ans). Néanmoins, parmi ces soupirants, il y en avait un jeune encore, Isarn, de Castres, qui était venu rejoindre à Paris son compatriote Pellisson. Aussi beau que celui-ci était laid, aimable mais inconstant, il adressa d'abord à Sapho des hommages que ni l'un ni l'autre ne prit au sérieux et qui se promenèrent de Télamire à Philoxène, de Philoxène à Octavie[94], etc. Cependant les coquetteries allaient leur train. On faisait au Raincy de longues promenades en tête à tête avec Trasile (Isarn); on recevait des cachets et des épîtres galantes du généreux Théodamas (Conrart)[95]; que dis-je, on passait un automne tout entier à sa maison d'Athis-Mons, et il y avait un commerce réglé de coquetterie entre les fauvettes du bois de Carisatis et celles du bois de Sapho. La plaisanterie s'exerçait sur les amours de Conrart, comme elle allait bientôt le faire sur ceux de Pellisson.
Conrart, sage comme un Caton, A pourtant au cœur, ce dit-on, Un petit endroit attendri Landeriri.
[94] Voy. la _Journée des Madrigaux_, p. 17, 51, 74; le _Louis d'or_, par Isarn, et la lettre de Mlle de Scudéry à cette occasion.
[95] Sur le cachet donné à Sapho par Théodamas, il y eut tout un déluge de madrigaux passablement ridicules. Sapho termine le sien par ces vers:
On ne peut se défendre De vous donner son cœur ou de le laisser prendre.
Théodamas insiste:
Je suivrai la leçon qu'Amour me vient apprendre, Donnez-moi votre cœur sans me le laisser prendre.
Sapho réplique à son tour:
Vous êtes un cruel vainqueur De vouloir qu'on porte son cœur Jusque dans votre chambre, etc.
(_Journée des Madrigaux_, p. 39 et s.)
Qui croirait que le sage Théodamas était un tigre de jalousie? C'est pourtant ce qu'atteste Ménage qui n'osait faire à Sapho certain présent de peur de paraître empiéter sur les priviléges de son rival[96]. Plus hardi vis-à-vis de Cotin, il se posait contre lui en galant chevalier de la Vierge du Marais, moins compromettant, il est vrai, par la passion que par le ridicule[97].
[96]
Quand il est en courroux Ce n'est plus le meilleur des hommes; C'est un tigre jaloux. Sapho, vous le savez, il entre en frénésie, Sa colère aussitôt trouble sa fantaisie; Et, saisi de fureur, comme ses ennemis Il traite ses amis.
(_Menagii poemata_, 1680, p. 238.)
[97] Voy. ci-après la petite guerre de la _Ménagerie_.
C'est évidemment au milieu de ces plaisanteries de société qui suivirent la publication du premier volume de _Clélie_, telles que la _Journée des Madrigaux_, la _Carte_ et la _Gazette de Tendre_[98], au milieu de ces coquetteries à droite et à gauche, destinées peut-être à cacher un sentiment plus sérieux, qu'il faut placer le fameux quatrain:
Enfin, Acanthe, il faut se rendre. Votre esprit a charmé le mien, Je vous fais citoyen de Tendre, Mais de grâce n'en dites rien[99].
[98] On peut voir dans ce dernier opuscule, p. 75 et suiv., comment l'admission d'Acanthe (Pellisson), dans le Pays de Tendre souleva l'opposition des habitants de l'_Ancienne-Ville_, assemblés chez le généreux Mégabase, qui forcèrent Sapho à lui faire faire quarantaine avant de l'admettre, parce que, avant de venir à _Nouvelle-Amitié_, il avait passé par un lieu où régnait une maladie contagieuse dont il avait failli mourir. Tout cela, dépouillé de la forme allégorique, semble indiquer que les anciens habitués du Samedi, à l'instigation du marquis de Montausier, voulurent forcer Pellisson à se contenter du titre d'ami, au lieu du sentiment plus tendre qu'il avait d'abord mis en avant.
[99] «Il (Pellisson) donna de la jalousie à M. Conrart au sujet de Mlle de Scudéry, qui m'avoua elle-même, en me parlant un jour de leur mésintelligence, que c'en étoit là la cause. Elle ne put s'empêcher de déclarer enfin à M. Pellisson la passion qu'elle avoit pour lui, par des vers qu'elle fit sur le champ.» (_Menagiana_, 1693, p. 146.)
Mme du Plessis-Bellière, l'une des dames qui paraissaient quelquefois aux Samedis, avait fait connaître Pellisson et Mlle de Scudéry à Fouquet, dont elle était parente. L'un et l'autre reçurent quelques marques de sa libéralité. Pellisson lui en adressa des remercîments en vers et en prose, et, à partir de 1656, devint un de ses principaux commis, sans que les relations avec Sapho en fussent interrompues. Les Papiers de Fouquet renferment des lettres qu'elle adressait à Pellisson pendant son voyage à Nantes où il accompagnait le Surintendant. Elle-même venait d'assister aux fêtes de Vaux[100] et avait passé quelques jours aux _Pressoirs du Roi_, propriété située sur les bords de la Seine, près de Fontainebleau où se trouvait alors la Cour, et qui, bâtie sous François Ier, appartenait alors à une famille Jacquinot, amie de Fouquet et de Mlle de Scudéry. Celle-ci était inquiète du silence prolongé de Pellisson. On était au commencement de septembre 1661. L'orage grondait sur la tête du Surintendant. Dans ces lettres datées des Pressoirs, le jargon du Royaume de Tendre, sous la plume de Mlle de Scudéry, a fait place aux accents du cœur: «Mandez-moi quand vous reviendrez, et m'écrivez un pauvre petit mot pour me consoler de votre absence qui m'est la plus rude du monde.... Je ne vous demande pas de longue lettre; je ne veux qu'un mot qui me dise comment vous vous portez, car pour peu que je sache que vous vivez, je supposerai que vous m'aimez toujours.»
[100] Marcou, _Étude sur Pellisson_, p. 489.