Mademoiselle de Scudéry, sa vie et sa correspondance, avec un choix de ses poésies

Part 32

Chapter 323,626 wordsPublic domain

Votre générosité m'offense, et n'augmente point du tout votre gloire, du moins selon mon opinion. Une personne comme vous, à qui j'ai tant d'obligations, que je considère si extraordinairement, et pour laquelle non-seulement je devrois avoir fait tous les efforts de ma profession, mais avoir témoigné plus de reconnoissance à toutes ses civilités que je n'ai fait, m'envoyer de l'argent et vouloir me payer en princesse un portrait[622] que je lui dois il y a si longtemps, est sans doute pousser trop loin la générosité, et me prendre pour le plus insensible de tous les hommes. Vous me permettrez donc, Mademoiselle, de vous en faire une petite réprimande, et comme vous me permettez encore de chérir tout ce qui vient de vous, je prends volontiers la bourse que vous avez faite, et vous remercie de vos louis, que je ne crois pas être de votre façon! Cependant, si en quelque jour un peu moins nébuleux qu'il n'en fait en ce temps-ci, vous me vouliez donner deux heures de votre temps pour aller achever chez vous l'habit de votre portrait, je serois ravi de me rendre ponctuel à vos ordres. J'aurois la liberté de vous expliquer plus franchement mes sentiments, parce que cela ne m'attacheroit pas si fort que quand je travaille au visage, et après avoir achevé de vous rendre ce petit service, je conviendrois de m'estimer heureux puisque vous auriez une autre vous-même près de vous qui vous persuaderoit éloquemment que je suis,

Mademoiselle, Votre très-humble et très-obéissant serviteur, NANTEUIL.

[622] Qu'est devenu le portrait de Mlle de Scudéry par Nanteuil? Existe-t-il dans quelque dépôt public ou dans quelque collection particulière? Il n'a sans doute pas été reproduit par la gravure, car on le trouverait dans l'œuvre du maître, ou dans les cabinets du temps. Il semblerait cependant résulter d'une note manuscrite de l'abbé Mercier de Saint-Léger sur les marges du XVº volume de Niceron, page 139 (Exemplaire de la Bibliothèque nationale), que ce portrait, quoique rare, se trouvait encore vers la fin du siècle dernier. «Nanteuil dessina et grava le portrait de Mlle de Scudéry qui, se trouvant aussi laide qu'elle l'était réellement, garda la planche et n'en laissa tirer qu'un petit nombre d'épreuves; aussi sont-elles fort rares et recherchées des amateurs.»

Si cette perte est réelle, elle est d'autant plus regrettable que le talent de Nanteuil nous aurait donné de l'auteur de _Clélie_ et du _Grand Cyrus_ une image fidèle, tandis que nous en sommes réduits au portrait de Mlle Chéron gravé par J. G. Wille, et à celui de la collection Desrochers, qui ont entre eux fort peu d'analogie.

Lorsque Nanteuil envoya à Mlle de Scudéry le portrait qu'il avait fait d'elle d'après nature, ainsi que le montre la lettre ci-dessus, il l'accompagna des vers suivants:

Elle est savante et sage autant qu'on le peut être; Son esprit a charmé les plus rares esprits. Nanteuil, si ton pinceau la fait bien reconnoître, Tu te rends immortel avecque ses écrits.

Mlle de Scudéry lui répondit:

Je ne sais rien, Nanteuil, je dis la vérité; Une femme savante est souvent incommode, Elle a l'esprit contraint et n'est guère à la mode; Mais pour me bien louer, parle de ma bonté: C'est la seule vertu dont je fais vanité.

Elle fit encore sur son portrait le quatrain suivant:

Nanteuil en faisant mon image, A de son art divin signalé le pouvoir; Je hais mes yeux dans mon miroir, Je les aime dans son ouvrage.

GEORGE DE SCUDÉRY A MADAME L'ABBESSE DE CAEN[623].

[623] _Poésies d'Anne de Rohan-Soubise et Lettres d'Éléonore de Rohan-Montbazon, abbesse de Caen et de Malnoue._ Paris, 1862, page 148.

Paris, 7 avril 1660.

Un homme moins glorieux que je ne le suis, Madame, auroit cherché l'appui de sa sœur auprès de vous, et tâché de tirer ses avantages de l'honneur que vous lui faites de l'aimer, mais je vous avoue que j'aime mieux devoir ma gloire à ma hardiesse qu'à sa faveur, et que si je puis obtenir celle de votre amitié, je veux vous la devoir toute entière. Comme l'obligation en sera plus grande, ma reconnoissance le sera aussi, et comme vous n'appellerez personne au partage de la grâce, personne ne partagera mon ressentiment. Je vous le confesse, Madame, j'ai le cœur plus élevé que ce roi qui, tout Espagnol qu'il étoit, se contentoit d'être appelé le mari de la reine, et si vous ne me regardiez que comme frère de Sapho, vous ne rempliriez pas du tout mon ambition. Personne ne sait mieux que moi ce qu'elle vaut, car je l'ai faite ce qu'elle est; mais, avec tout cela, Madame, je ne lui veux point devoir votre bienveillance, parce que nous changerions de fortune et que je lui devrois plus qu'elle ne me doit. Cependant, comme il faut connoître pour aimer, je vous envoie de quoi me connoître, c'est le portrait d'un héros où j'ai employé tout mon art, et comme vous avez l'âme grande, j'espère que la peinture du plus grand homme de la terre ne vous déplaira pas trop, et qu'après avoir enduré que ma sœur vous peigne, vous souffrirez quelque jour que son frère prenne ses couleurs et ses pinceaux pour vous peindre, afin que vous puissiez juger de la diversité des manières, et connoître en même temps le dessein que j'ai d'être toujours

Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

DE SCUDÉRY.

LE MÊME A M. DE SAINTE-MARTHE[624].

[624] Cabinet de M. Boutron.--Voyez la _Notice_, page 20.

Sans date.

Monsieur,

N'ayant pas l'honneur d'être connu de vous, je n'aurois pas aussi la hardiesse de vous faire une prière, si elle ne regardoit votre gloire aussi bien que ma satisfaction; mais ne doutant point que vous ne soyez sensible à cette noble passion des grandes âmes, j'ose vous dire qu'après avoir assemblé les portraits de tous les illustres de notre nation, je croirois n'avoir rien fait si je n'avois celui du grand Scévole, et comme je sais que vous en avez un, je vous supplie, Monsieur, de me le vouloir prêter pour en tirer une copie; je le conserverai avec soin, et vous le renvoyerai dans peu de jours. Je m'assure que vous ne condamnerez pas mon dessein, puisqu'il n'a pour objet que la réputation d'un homme à qui vous devez la vie; et, pour vous montrer que c'est dans votre maison que je cherche les grands personnages, mon laquais a ordre de vous faire voir le portrait de votre grand oncle. Que si mon nom par malheur n'a pas l'honneur d'être connu de vous, notre ami commun, M. Colletet, vous assurera qu'on me peut confier toute chose, et moi je vous assurerai qu'après cette grâce je serai toute ma vie,

Monsieur, Votre très-humble et très-obéissant serviteur, DE SCUDÉRY.

MADAME DE LONGUEVILLE A GEORGE DE SCUDÉRY[625].

[625] Cabinet de M. Rathery.

Moulins, 29 août 1654.

Ça été par vraie honte que j'ai été si longtemps sans faire réponse à votre dernière lettre, car elle étoit si pleine de remercîments que je ne trouvois pas bien fondés, qu'en vérité je ne savois du tout qu'y répondre; car enfin je ne prétends pas que le petit présent que je vous ai fait[626] vous montre toute ma reconnoissance. Je prétends seulement qu'il vous la marque, et qu'en vous faisant souvenir de moi, il vous remette dans la mémoire une personne qui a gravé dans la sienne ce que vous avez fait pour elle, et qui, n'étant pas née tout à fait bassement, ne peut être aussi touchée de votre générosité sans souhaiter qu'une meilleure fortune lui fournisse les occasions de contribuer à rendre la vôtre proportionnée à votre mérite.

ANNE-GENEVIÈVE DE BOURBON.

_P. S._ J'ai mandé mes sentiments sur _Alaric_ à M. Chapelain; il vous les auroit dit sans doute, s'il ne s'étoit pas imaginé que vous les devinez aisément, et que vous êtes fort persuadé que les gens qui n'ont pas tout à fait méchant goût ne peuvent qu'admirer ce qui part de votre esprit. Je vous prie que Mlle de Scudéry sache par votre moyen que je conserve pour elle toute l'estime qu'elle mérite.

[626] Il s'agit de son portrait enrichi de diamants qu'elle lui avait envoyé.--Voyez la _Notice_, page 45.

CHOIX DE POÉSIES

CHOIX DE POÉSIES.

_Impromptu fait au donjon de Vincennes en visitant la chambre où le prince de Condé avoit été prisonnier._

En voyant ces œillets qu'un illustre guerrier Arrosa d'une main qui gagna des batailles, Souviens-toi qu'Apollon bâtissoit des murailles, Et ne t'étonne pas si Mars est jardinier[627].

[627] Voyez la lettre à Godeau, du mois d'octobre 1650, p. 226.

_Stances sur la Paix_[628]

Taisez-vous, trop aigres trompettes Qui chassiez au printemps tous les braves du Cours, Laissez entendre les musettes, Voici le règne des Amours. La paix s'en va bientôt rétablir son empire Et l'on ne verra plus de cœur qui ne soupire.

[628] Ces stances inédites, dont nous possédons une copie de la main de Conrart avec la désignation de Mlle de Scudéry pour auteur, se rapportent évidemment à la fin de la guerre de la Fronde.

* * *

Vous qui faisiez les insensibles Et qui par vanité pensiez l'être toujours, Vous ne serez plus invincibles, Voici le règne des Amours. La paix s'en va bientôt rétablir son empire Et l'on ne verra plus de cœur qui ne soupire.

* * *

Vous, belles, qui par mille charmes Êtes avec raison l'ornement de nos jours, Que vous ferez verser de larmes! Voici le règne des Amours. La paix s'en va bientôt rétablir son empire Et l'on ne verra plus de cœur qui ne soupire.

_A M. Conrart, sur un cachet qu'il donna à l'auteur_[629].

[629] Voy. la _Notice_, pages 69 et 100.

Pour mériter un cachet si joli, Si bien gravé, si brillant, si poli, Il faudroit avoir, ce me semble, Quelque joli secret ensemble; Car enfin les jolis cachets, Demandent de jolis billets. Mais, comme je n'en sais point faire, Que je n'ai rien qu'il faille taire, Ni qui mérite aucun mystère, Il faut vous dire seulement Que vous donnez si galamment Qu'on ne peut se défendre De vous donner son cœur, ou de le laisser prendre.

_Billet en vers à M. de Charleval_[630].

[630] Mss de la Bibliothèque nationale. Fonds français, 22 557, p. 91.

Qu'une louange délicate Nous touche, nous plaise et nous flatte, N'en doutez point. Mais, pour bien goûter cette gloire, Il faut, Damon, la pouvoir croire, C'est là le point.

Voilà, Monsieur, par où je me sauve du danger où vos ingénieuses louanges m'ont exposée. Si je pouvois me laisser persuader, j'aurois trop de vanité.

Mon cœur que la raison éclaire Méprise de l'encens vulgaire, N'en doutez point. Mais rejeter par modestie Le plus pur encens d'Arabie, C'est là le point.

_Requête ou Placet des Amans contre les Filous_[631].

[631] Pour cette pièce et les suivantes, voy. la _Notice_, pages 102, 103, etc.

Prince, le plus aimable, et le plus grand des Rois, Nous venons implorer le secours de vos lois: Tout l'état amoureux vous adresse ses plaintes; Vous seul pouvez calmer nos soucis et nos craintes, Vous seul pouvez nous faire un sort qui soit plus doux, L'amour même ne peut nous rendre heureux sans vous. La nuit, si favorable aux flammes amoureuses, A beau nous préparer les faveurs précieuses, Sans respecter ce Dieu, les voleurs indiscrets Troublent impunément ces mystères secrets; Chaque jour leur audace éclate davantage, On ne va plus la nuit sans souffrir quelque outrage; On trompe d'un jaloux les regards curieux, Mais d'un filou caché l'on ne fuit point les yeux. Comme on n'ose marcher sans avoir une escorte, On ne peut se glisser par une fausse porte, Et seul au rendez-vous si l'on veut se trouver, On est déshabillé devant que d'arriver. La nuit dont le retour ramène les délices, Ces paisibles moments à l'amour si propices, Destinés seulement à de tendres plaisirs, Ne sont plus employés qu'à de fâcheux soupirs. Les maris rassurés, les mères sans alarmes Dans un si grand désordre ont su trouver des charmes. La nuit n'est plus à craindre à leur esprit jaloux, Ils dorment en repos sur la foi des filous. Ils aiment le plaisir qui nous tient en contrainte Et la frayeur publique a dissipé leur crainte. O vous qui dans la paix faites couler nos jours, Conservez dans la nuit le repos des amours; Que du guet surveillant la nombreuse cohorte Nous serve à l'avenir d'une fidèle escorte, Qu'ils sauvent des voleurs tous les amans heureux, Et souffrent seulement les larcins amoureux: Qu'ils nous ôtent la crainte, et qu'en toute assurance Nous goûtions les plaisirs de l'ombre et du silence. En faveur de l'amour finissez notre ennui, Vous n'avez pas sujet de vous plaindre de lui: Ce Dieu, dont le pouvoir domine tous les autres, En vous donnant ses lois semble avoir pris les vôtres; Il garde pour vous seul ce qu'il a de plus doux, Il commande partout et n'obéit qu'à vous, Il sépare de vous l'éclat de la couronne, Et fait qu'on aime en vous votre seule personne. Plaisir que rarement les Rois peuvent goûter, Et duquel toutefois vous ne pouvez douter. Ainsi puisse le ciel, pour vous faire justice, Au moindre de vos vœux être toujours propice, Épargner vos souhaits, prévenir vos désirs, Et remplir votre cœur de joie et de plaisirs! Mais comme il n'en est pas hors l'amoureux empire, Et qu'un roi ne peut être heureux s'il ne soupire, Puissiez-vous, de l'amour secrètement charmé, Toujours fort amoureux, être toujours aimé, Et sans vous désirer de nouvelles conquêtes, Puissiez-vous demeurer en l'état où vous êtes!

_Réponse des Filous à la Requête des Amans._

Prince, dont le seul nom fait trembler tous les Rois, Suspendez un moment la rigueur de vos lois; Souffrez que les voleurs vous demandent justice Contre de faux amans tout remplis d'artifice: Si l'on les croit, ils sont de nous fort mal-traités, Nous nous opposons seuls à leurs félicités, Nous troublons leurs plaisirs, les nuits les plus obscures N'ont plus pour leur amour de douces aventures. Où sont-ils les amans que nous avons volés? Commandez qu'on les nomme et qu'ils soient enrôlés. Hélas! depuis dix ans que nous courons sans cesse, Nous n'avons pu trouver ni galant, ni maîtresse, Et pour notre malheur nous n'avons jamais pris Ni portraits précieux, ni bracelets de prix: En vain sans respecter plumes, soutane et crosses, Nous avons arrêté et chaises et carrosses; Nous ne trouvons jamais où s'adressent nos pas, Que plaideurs, que joueurs, que chercheurs de repas, Que courtisans chagrins, que chercheurs de fortune, Dont la foule, grand Roi, souvent vous importune; Mais de tendres amans, vrais esclaves d'amour, On en trouve la nuit aussi peu que le jour. C'étoit au temps jadis que les amans fidèles Pour tromper les Argus montoient par les échelles, Qu'on les voloit sans peine au premier point du jour, Et qu'ils cachoient leur vol autant que leur amour. Sous votre grand aïeul, d'amoureuse mémoire, Les filous nos ayeux, célèbres dans l'histoire, Ne passoient pas de nuits sans prendre à des amans Des portraits enrichis d'or et de diamans, Et chacun, sans placet, sans tant de doléance, Rachetoit son portrait et payoit le silence. C'est ainsi qu'on aimoit en ce siècle si doux, Sous un prince charmant qu'on voit revivre en vous; Mais aujourd'hui qu'Amour daigne suivre la mode, Que le moindre respect passe pour incommode, Nous trouvons tout au plus quelques pauvres coquets Qui n'ont jamais sur eux que des madrigalets; Ils courent nuit et jour, se tourmentant sans cesse, Sans jamais enrichir ni voleurs ni maîtresse. Qu'ils marchent hardiment, ils font peu de jaloux Et n'ont à redouter ni martyrs ni filous. Pour tous leurs rendez-vous ils peuvent prendre escorte Sans besoin de la nuit ni de la fausse porte; Mais la licence règne avecque tant d'excès, Qu'ils osent bien se plaindre et donner des placets; Ne les écoutez pas, ils sont pleins d'artifice, Prononcez cet arrêt tout rempli de justice:

_Un amant qui craint les voleurs Ne mérite pas de faveurs._

_Vers envoyés à Mlle de Scudéry, pour accompagner une corbeille pleine de bijoux dont les Filous lui faisoient présent pour ses étrennes._

Ces hommes redoutés que l'on nomme Filous, Dont vous avez pris la défense, Sont de leur gloire trop jaloux Pour demeurer dans le silence: Ils parlent, mais bien faiblement, N'ayant aujourd'hui la puissance De marquer leur reconnoissance Que par des souhaits seulement.

* * *

Si la fortune favorable Jetoit un doux regard sur eux, Et que, devenant plus traitable, Elle favorisât leurs vœux, Quand du butin ils feroient leur partage, Le plus riche seroit pour vous faire un hommage.

* * *

Tous les jours, en faisant leurs courses, Ils rapportent assez de bourses, Dont l'espoir les va devançant; Car pipés de leur bonne mine, Quand au fond on les examine, On n'y rencontre que du vent.

* * *

Telle est celle que dans ce jour Nous vous présentons pour étrenne. Nous en avons fait choix sur plus d'une douzaine, Prises en ville, ou dans la cour, Car la nuit nous ne savons pas Où le hasard guide nos pas.

* * *

Nous prîmes la même journée Le bracelet plein de petits bijoux, Qu'une dame peu fortunée, Venoit de recevoir avec un billet doux. La belle, croyant nous toucher, Nous en conta toute l'histoire, Que sans peine elle nous fit croire, Mais nos cœurs furent de rocher.

* * *

Si nous vous sommes nécessaires, Sans vous faire tant de discours, Nous quitterons en tout temps nos affaires, Pour vous offrir notre secours; Dans le besoin sonnez fort votre cloche, Soudain le _Balafré_, la _Roche_, _Bras-de-fer_ et _Roland-sans-Peur_, Vous serviront avec ardeur, Car ce sont des gens sans reproche.

_Réponse de Mlle de Scudéry à une jeune demoiselle qu'elle soupçonne lui avoir fait cette galanterie._

Votre injustice est sans égale, De faire parler des filous, Lorsque d'une main libérale Vous donnez d'aimables bijoux.

* * *

Croyez-moi, charmante Célie, Vous ne sauriez vous déguiser Et votre Muse est trop polie, En vain elle veut m'abuser.

* * *

Je connois sa délicatesse, Son air charmant et ses appas, Et je ne sais quelle tendresse Que les autres Muses n'ont pas.

* * *

En vain le _Balafré_, la _Roche_ Entreprendroient de me duper, Et je vous fais un doux reproche De me vouloir toujours tromper.

* * *

Vous savez pourtant trop bien feindre Et mon cœur vous feroit pitié, S'il commençoit un jour à craindre D'être surpris en amitié.

* * *

Reprenez-vous, chère Célie, Et promettez-vous désormais, Que soit sérieux, soit folie, Vous ne me tromperez jamais.

A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY.

_Madrigal sur ce qu'elle a dit au sujet des vols qu'on a voulu faire chez elle_[632].

[632] Sur ces vols qu'il ne faut pas confondre avec l'_Affaire des Filous_, voy. la lettre à Boisot, du 7 mars 1691, p. 319, ci-dessus.

Afin d'écarter de chez vous Tous les voleurs et les filous, Vous prenez grand soin de répandre Que vous n'avez pour biens que l'esprit et le cœur. Sapho, je ne veux point redoubler votre peur, Mais si l'on croit jamais qu'on puisse vous les prendre, Tel vous paroît homme d'honneur Qui bientôt deviendra voleur.

M. BOSQUILLON.

_Madrigal sur le précédent._

Votre esprit droit, votre bon cœur Ne sont point gibier à voleur; Mais pour la richesse infinie De votre admirable génie, Sapho, que tous les jours on lui fait de larcins! Des muses comme vous en la plus haute place De tout temps ce sont les destins; Et jusqu'au sommet du Parnasse On vole avec bien plus d'audace Qu'on ne fait sur les grands chemins.

M. PETIT (de Rouen).

LA TUBÉREUSE.

_A Célie, le jour de sa fête._

Angélique ou Célie, ou tous les deux ensemble, Malgré toutes les fleurs que ce beau jour assemble, Je veux tous vos regards, toute votre amitié, Ou ne leur rien laisser que regards de pitié. Des bords de l'Orient je suis originaire, Le soleil proprement se peut dire mon père, Le printemps ne m'est rien, je ne le connois pas, Et ce n'est point à lui que je dois mes appas. Je l'appelle en raillant le père des fleurettes, Du fragile muguet, des simples violettes, Et de cent autres fleurs qui naissent tour à tour, Mais de qui les beautés durent à peine un jour. Voyez-moi seulement, je suis la plus parfaite, J'ai le teint fort uni, la taille haute et droite, Des roses et du lis j'ai le brillant éclat, Et du plus beau jasmin le lustre délicat; Je surpasse en odeur et la jonquille et l'ambre, Et les plus grands des Rois me souffrent dans leur chambre. Faut-il vous dire tout? votre esprit est discret; Je vais lui confier mon plus galant secret: J'ai su plaire à Louis à qui tout voudroit plaire; Ne me regardez plus comme une fleur vulgaire. A son cœur de héros, à ses exploits guerriers, On eût dit que son cœur n'aimoit que les lauriers, Que seule à ses faveurs la palme osoit prétendre; Cependant il me voit d'un regard assez tendre. Après un tel honneur, cédez, moindres beautés, Vous avez plus de nom que vous n'en méritez. Vous, Célie, excusez si j'ai l'âme hautaine, Et si dans mes discours je parois un peu vaine. Par l'avis de Sapho je demande vos chants, Si chéris des neuf sœurs, si doux et si touchants, Pour publier partout du couchant à l'aurore, Que je suis sans égale en l'empire de Flore, Que le triste Hyacinthe avec tous ses appas, Et cette fleur qui suit mon père pas à pas, Les roses de Vénus nouvellement écloses, Ajax si renommé dans les métamorphoses, La fleur du beau Narcisse, et la fleur d'Adonis, Toutes doivent céder à la fleur de LOUIS.

LES JASMINS JONQUILLES.

_A M. l'abbé Regnier._ _Madrigal._

Cinq ou six petits arbrisseaux, Qui l'an prochain seront plus beaux, Venons en corps demander place Sur votre agréable terrasse. Si des autres jasmins nous n'avons pas l'éclat, Notre parfum du moins est bien plus délicat; Et nos petites fleurs écloses N'entêtent pas comme les roses. Nous ne disputons rien au superbe oranger, Sous son ombre humblement nous voulons nous ranger; Mais sachez que Sapho nous aime Avec une tendresse extrême; Et que ce qui doit rendre un présent précieux, Consiste à nous donner ce qu'on aime le mieux.

_Sur la mort d'Anne d'Autriche_[633]. _Janvier_ 1666.