Mademoiselle de Scudéry, sa vie et sa correspondance, avec un choix de ses poésies
Part 3
Parmi les dames que Mlle de Scudéry distingua tout d'abord dans cette ville, il en était une «belle, jeune et de bonne mine, l'un des plus beaux naturels de femme, dit-elle, que j'aie jamais remarqué en aucune femme de province. Elle parle françois comme si elle étoit née à Paris, et, naturellement, elle est fort éloquente; elle entend l'espagnol, l'italien, le latin et même le grec; elle est fort douce, fort civile et de fort bonne maison...... Malheureusement, cette demoiselle, dans ses conversations ordinaires, cite souvent, si j'ai bien retenu, Trismégiste, Zoroastre et autres semblables messieurs qui ne sont pas de ma connoissance.» Malgré cette petite épigramme, que n'auraient pas attendue ceux qui veulent absolument voir une Philaminte dans Mlle de Scudéry, il y avait là trop d'affinités naturelles pour qu'une liaison ne s'établît pas entre ces deux femmes. Mais elles avaient compté sans l'intolérance et la pruderie provinciales, comme le laisse entendre la phrase suivante: «L'injustice qu'on lui fait ici est si grande que je n'oserai la voir souvent, de peur de me charger de la haine publique[36].»
[36] Lettre de Mlle de Scudéry à Mlle de Chalais, du 13 décembre 1644.
Quelle était donc cette fille que la lettre ne nomme pas, et que M. Cousin n'a pas soupçonnée? Si l'on veut lire, dans Tallemant (t. VIII, p. 327), l'historiette de Mlle Diodée, Provençale, qui citait à ses galants Aristote, Platon, Zoroastre et Mercure-Trismégiste, on ne doutera pas de son identité avec la demoiselle de la lettre, et l'on comprendra mieux ce que Mlle de Scudéry, dans son indulgence ordinaire, laisse à peine soupçonner, c'est qu'il y avait, dans la belle et savante Provençale, assez de l'aventurière et de la coquette pour compromettre, aux yeux des prudes marseillaises, une demoiselle respectable.
Cependant, elles ne pouvaient vivre l'une sans l'autre, et elles étaient presque tous les jours ensemble. La conversation de Mlle de Scudéry, dit Tallemant, guérit un peu Diodée de son langage pédantesque, et «ne lui voyant point parler de Zoroastre, etc., elle n'en osoit plus parler.» Enfin, au bout d'un an et demi, les deux amies se brouillèrent à la suite d'une aventure sur le récit de laquelle notre chroniqueur, peut être à dessein, laisse planer quelque obscurité. Certain baron, «qui avoit cajolé cette fille deux ans entiers,.... mais qui ne la cajoloit plus, dont elle enrageoit dans son petit cœur,» se trouvait à un bal masqué où celle-ci figurait en sultane, lorsqu'on lui apporta une lettre dans laquelle, sous des noms turcs, il était fait allusion à un esclave qui lui était échappé en se mettant sous la protection de la reine de Mauritanie. C'était, ajoute Tallemant, une dame très-brune dont le baron était amoureux. Or, la lettre venait de Mlle de Scudéry, dont le teint ne passait pas pour être d'une entière blancheur. La reine de Mauritanie, nous le croyons bien, n'était autre qu'elle-même, quoique Tallemant ne le dise pas. Dans tous les cas, Mlle Diodée se crut en droit d'être jalouse, puisqu'elle «se gendarma et ne vit plus Mlle de Scudéry.»
Ajoutons ici, toujours d'après Tallemant, pour ceux qui désireraient connaître la fin de l'historiette, que Mlle Diodée contracta un mariage tel quel avec un sieur Scarron de Vaure et vint à Paris. «Elle s'est bien façonnée ici. C'est une personne qui a grand soin de son ménage et de ses affaires, et qui n'a point fait parler d'elle.» Tout est bien qui finit bien.
Georges et sa sœur continuaient à partager leur temps entre le séjour de Marseille et des excursions aux environs, dont on retrouve la trace, soit dans la correspondance de celle-ci, soit dans les romans qui portent le nom du frère. Voici, par exemple, comment est décrite, dans _le Grand Cyrus_, la vieille ville de Phocée, ou plutôt de Marseille: «Vous pouvez aisément vous imaginer qu'elle n'est pas superbement bâtie comme Babylone ou comme on dit qu'est Ecbatane.... Elle est beaucoup plus longue que large, mais elle a aussi des fontaines et un port admirable; et quoique sa situation soit en penchant, et, par conséquent, un peu incommode, parce que les rues de traverse vont en montant, elle est pourtant très-agréable, bien que l'architecture grecque n'ait pas eu lieu d'y employer tous ses ornements.» Les principaux traits de ce tableau sont encore reconnaissables, malgré les métamorphoses que le percement d'une grande voie nouvelle a produites dans «ces vieilles rues de traverse qui vont en montant.»
Il est encore plus facile de reconnaître la côte de Provence et le pays de Marseille dans cette description des environs de Phocée: «Plus nous approchions du rivage, plus le pays où nous allions nous sembloit agréable; car parmi mille arbres différents dont le paysage est semé, on voit, à la droite, de grosses roches stériles qui font paroître davantage la fertilité des autres endroits....
«De l'autre côté est un pays plus uni, mais qui ne laisse pas d'être entremêlé de collines, de vallons, de rochers, de prairies, de fontaines et de ruisseaux, et de faire cent agréables inégalités qui rendent les maisons qu'on y a bâties tout à fait charmantes. De plus on y voit une si grande quantité d'oliviers, de grenadiers, de myrtes et lauriers, et tous les jardins y sont si pleins d'orangers, de jasmins, et mille autres belles et agréables choses, que je ne crois pas qu'il y ait un pays plus aimable que celui-là[37].» Ainsi que le remarque M. Cousin, Mlle de Scudéry n'oublie même pas ce qui gâte un peu le plaisir d'habiter ces belles contrées, le mistral, «ce vent impétueux qui abat souvent les plus grands arbres.»
[37] _Le Grand Cyrus_, t. VIII, l. II, p. 669 et suiv.
Parmi les lieux que Georges et Madeleine durent aller voir aux environs, nous citerons le château de Pennes et celui de Forbin qui est décrit dans le _Cyrus_. J'ai peine à croire aussi qu'elle n'ait pas visité à Grasse, «dans son petit temple auprès de Sidon[38],» l'évêque Godeau, l'un de ses plus anciens amis, qu'elle attendait à Marseille en mars 1647. Le 2 septembre 1646, la présence de Georges et de Madeleine est signalée à Aix où M. de Monconys, le voyageur, rencontra le frère aux Capucins, dans l'allée des Lauriers, circonstance qui dut lui inspirer quelque allusion flatteuse, et alla dans l'après-dîner saluer la sœur, souvenir qu'il n'a pas jugé indigne d'être consigné à sa date dans le _Journal de ses voyages_[39].
[38] _Le Grand Cyrus_, t. VII, p. 513.
[39] 1665, in-4º, p. 87.
A l'énumération des souvenirs de la Provence qui se retrouvèrent plus tard sous la plume de Mlle de Scudéry peut-être faut-il ajouter un épisode qui, après avoir figuré au t. IX, l. III du _Cyrus_, puis au t. II des _Conversations sur divers sujets_, Paris, 1680, ou Amsterdam, 1682, in-12, sous le titre de: _Bains des Thermopyles_, a été réimprimé à part, également sous ce dernier titre, en 1732. C'est la description d'une ville de bains près de la mer[40], où, sous des noms grecs, plusieurs personnes de la société qui s'y trouve réunie nous semblent désignées par des allusions assez transparentes. Eupolie, cette dame de Corinthe, «qui, avec mille grandes qualités qui la rendent admirable, craint la mort avec excès,» ne ressemble-t-elle pas singulièrement à Mme de Sablé[41]; et est-ce trop se hasarder que de reconnaître Ninon et Diodée dans Aspasie et Diodote, ces deux femmes qui «avoient donné lieu à la médisance de soupçonner leur vertu», que les hommes et même les femmes les plus vertueuses allaient voir, mais que l'auteur s'abstint de visiter?
[40] Ce détail et plusieurs autres circonstances rendent pour nous improbable la supposition de M. Cousin, qu'il s'agirait ici d'une ville de bains des Pyrénées.
[41] «Je crains toutes les maladies en général, grandes et petites; je crains le tonnerre, je crains la mer et les rivières; je crains le feu et l'eau, le froid et le chaud, le serein et le brouillard.... Et pour tout dire en peu de paroles, je crains tout ce qui directement ou indirectement peut causer la mort.» Il est remarquable que ce passage, ainsi que les longs développements dont il est accompagné ne se trouvent que dans les _Conversations_ de Mlle de Scudéry, parues en 1682, deux ans après la mort de la marquise de Sablé.
Quoi qu'il en soit, ni Scudéry ni sa sœur n'avaient quitté la capitale sans esprit de retour. On a déjà pu voir que le gouverneur de Notre-Dame-de-la-Garde ne prenait pas très au sérieux le devoir de la résidence, et, quant à Madeleine, en supposant même «qu'elle se fût beaucoup plu à Marseille», comme le dit trop affirmativement M. Cousin, elle n'avait pas cessé, dès son arrivée en Provence, d'avoir un regard tourné vers Paris. Veut-elle vanter la beauté de l'hiver dans la première de ces villes, elle ne croit pouvoir mieux faire que de le comparer au printemps de la seconde. «Ce n'est pas que, si je pouvois dépeindre la beauté de l'hiver de Marseille, je ne vous fisse un tableau assez agréable, et que je ne vous fisse avouer qu'il fait honte au printemps de Paris. L'hiver qui, aux lieux où vous êtes, est tout hérissé de glaçons, est ici couronné de fleurs. Sincèrement, Mademoiselle, à l'heure même que je vous parle, l'on vient de m'envoyer des bouquets d'anémones, d'œillets, de narcisses, de jasmin, de fleurs d'orange, plus beaux que Mlle de Lorme n'en porte au mois de mai, et ce qu'il y a de commode ici, est que l'on fait des visites à la fin de décembre, sans avoir besoin de feu, que l'on se promène sur le port comme l'on se promène aux Tuileries en juillet, qu'il ne pleut qu'en deux mois une fois, et que le soleil y est toujours aussi pur et aussi clair que dans la saison où il fait naître les roses. Mais le mal est que, pour jouir de tous ces plaisirs innocents, il faut souffrir d'autres incommodités, et que l'on ne peut s'approcher de l'Orient sans s'éloigner de Paris[42].»
[42] Lettre à Mlle Paulet, du 27 décembre 1644.
Du reste, toutes les lettres de Mlle de Scudéry à cette époque prouvent que ses amis et amies de Paris étaient sans cesse présents à sa pensée. «Souvenez vous, écrivait-elle à Chapelain (31 janvier 1645), que l'amitié a ses délicatesses aussi bien que l'amour.» Tantôt elle aime à se persuader que Chapelain n'est pas jaloux de Conrart; tantôt, dans une correspondance aigre-douce avec le premier, où le dépit tâche de prendre le masque de la plaisanterie, elle se montre elle-même piquée des attentions particulières qu'il témoigne pour Mlle Robineau. On plaisantait un peu de tout cela dans la rue Saint-Thomas du Louvre, car une lettre du 28 mars 1645 renferme une allusion à la guerre que Mlle de Rambouillet et Mlle Paulet avaient faite là-dessus à Chapelain, et Mlle de Scudéry ajoutait: «Vous savez mieux que vous ne dites qu'un galant n'est pas pour moi.» Du reste le héros de toutes ces picoteries, comme on disait alors, écrivait le 12 avril suivant à l'amie de Marseille une lettre conciliante et affectueuse qui remettait toute chose en sa place. Il lui adressait en même temps des éloges sur le style de ses lettres: «Je les ai fait voir non seulement à Mlle Robineau qui y étoit si agréablement grondée, et qui ne pouvoit mais du sujet que vous avez pris de m'y quereller si obligeamment, mais encore à tout l'hôtel de Clermont, à tout l'hôtel de Rambouillet, à Mme de Sablé et à Mlle de Chalais, à M. Conrart, à Mlle de Longueville, et à Mme de Longueville elle-même, qui tous leur ont fait justice en leur donnant des éloges qu'on ne donne qu'aux pièces achevées.»
On voit que si Madeleine pensait à ses amis de Paris, ceux-ci, de leur côté, ne l'oubliaient pas. Vers cette époque (1647), ils lui en donnaient une preuve en cherchant à la tirer de la position un peu précaire et dépendante où elle était auprès de son frère, pour la faire attacher à l'éducation de «trois importantes personnes», évidemment les trois plus jeunes nièces du cardinal Mazarin que celui-ci songeait alors à faire venir en France, ou tout au moins d'Olympe Mancini, l'une d'elles, que la duchesse d'Aiguillon destinait au fils du maréchal de la Porte, son neveu à la mode de Bretagne, devenu plus tard duc de Mazarin par son mariage avec Hortense. On avait aussi pensé, pour ces délicates fonctions, à Mlle de Chalais, amie et commensale de Mme de Sablé, et il y eut entre elle et Madeleine une lutte de générosité dont deux lettres de Mlle de Chalais nous ont conservé le souvenir. Ni l'une ni l'autre n'eut la place. Elle fut donnée, comme le prévoyait cette dernière[43], à une grande dame dont le nom répondait mieux aux vues ambitieuses du cardinal pour ses nièces, à la marquise de Senecey qui avait été gouvernante du jeune roi Louis XIV.
[43] «Dans mon opinion, la conduite de ces trois importantes personnes est destinée à quelqu'une qui n'aura pas sans doute le mérite que vous avez, mais qui aura plus de faveur, plus de bonheur et quelque nom de Madame qui sera plus propre à l'éclat qu'à bien réussir dans l'éducation de ces personnes-là.» Mlle de Chalais à Mlle de Scudéry, lettre du 28 juin 1647.
Le 21 août 1647, Madeleine de Scudéry écrivait de Marseille à Mlle Marie Dumoulin: «Je suis dans tout l'embarras que peut causer un voyage de 200 lieues que j'espère commencer dans une heure.» Soit que le départ ait été retardé, soit plutôt que le frère et la sœur,--car ils partaient ensemble--aient fait plusieurs stations en route, nous ne retrouvons leur trace que deux mois après, aux environs de Valence où le fait de leur passage semble résulter d'une nouvelle singulièrement racontée, et rectifiée plus singulièrement encore dans la _Gazette_ de l'année 1647. On y lisait d'abord p. 978, sous la rubrique d'Avignon, 16 octobre:
«On a ici appris la mort du sieur de Scudéry, arrivée à une lieue et demie au dessus de Valence, au passage de la rivière de l'Isère, par l'ouverture du bateau qui se fendit, en venant de Paris avec une sienne sœur, pour se rendre à son gouvernement de Notre-Dame-de-la-Garde de Marseille, dont le Roi défunt l'avoit honoré depuis quelques années à la recommandation du feu cardinal duc de Richelieu, qui avoit en singulière estime son bel esprit et sa grande capacité dans la poésie.»
J'imagine que l'émotion fut grande dans la rue Saint-Thomas du Louvre et au quartier du Marais, à la lecture de cette feuille si mal informée. Heureusement que les nombreux amis de notre couple littéraire purent se rassurer en lisant quelques jours après, à la date du 23 octobre, p. 1014, cette rectification naïve du malencontreux correspondant:
«Le bruit du retour du sieur de Scudéry en son gouvernement, et la perte d'un bateau qui s'est ouvert au dessus de Valence, au passage de la rivière de l'Isère, dans lequel étoient quelques personnes de condition, avoient donné lieu à la nouvelle qu'il y étoit péri avec sa compagnie; mais il ne se trouve rien de vrai en ce que je vous en ai écrit, _que les louanges qu'on lui a données_.»
C'est aussi à l'époque de ce retour que doit se placer l'anecdote plus ou moins arrangée par Fléchier, et exploitée depuis par les dramaturges[44], à laquelle nous avons déjà fait allusion. «Nous parlâmes, dit-il dans ses _Mémoires sur les grands jours_[45],.... des Romans de Sapho et d'une aventure plaisante qui lui arriva à Lyon, lorsqu'elle revenoit à Paris avec M. de Scudéry, son frère. On leur avoit donné une chambre dans l'hôtellerie, qui n'étoit séparée que d'une petite cloison d'une autre chambre où l'on avoit logé un bon gentilhomme d'Auvergne, si bien qu'on pouvoit les entendre discourir. Ces deux illustres personnes n'avoient pas grand équipage, mais ils traînoient partout avec eux une suite de héros qui les suivoient dans leur imagination.... Dès qu'ils furent arrivés à Lyon et qu'ils eurent pris une chambre dans l'hôtellerie, ils reprirent leurs discours sérieux, et tinrent conseil s'ils devoient faire mourir un des héros de leur histoire; et, quoiqu'il n'y eût qu'un frère et une sœur à opiner, les avis furent partagés. Le frère, qui a l'humeur un peu plus guerrière, concluoit d'abord à la mort; et la sœur, comme d'une complexion plus tendre, prenoit le parti de la pitié et vouloit bien lui sauver la vie. Ils s'échauffèrent un peu sur ce différend, et Sapho étant revenue à l'autre avis, la difficulté ne fut plus qu'à choisir le genre de mort. L'un crioit qu'il falloit le faire mourir très-cruellement, l'autre lui demandoit par grâce de ne le faire mourir que par le poison. Ils parloient si sérieusement et si haut, que le gentilhomme d'Auvergne, logé dans la chambre voisine, crut qu'on délibéroit sur la vie du Roi.....; il s'en va faire sa plainte à l'hôte, qui ne prenant point ce fait pour une intrigue de roman, fit appeler les officiers de la justice pour informer sur la conjuration de ces deux inconnus. Ces Messieurs... se saisirent de leurs personnes et les interrogèrent sur le champ: s'ils n'avoient point eu dans l'esprit quelque grand dessein depuis leur arrivée? M. de Scudéry répondit que oui; s'ils n'avoient point menacé la vie du prince de mort cruelle ou de poison? Il l'avoua; s'ils n'avoient pas concerté ensemble le temps et le lieu? Il tomba d'accord; s'ils n'alloient point à Paris pour exécuter et pour mettre fin à leur dessein? Il ne le nia point. Là dessus, on leur demanda leur nom, et ayant ouï que c'étoient M. et Mlle de Scudéry, ils connurent bien qu'ils parloient plutôt de Cyrus et d'Ibrahim que de Louis, et qu'ils n'avoient d'autre dessein que de faire mourir en idée des princes morts depuis longtemps. Ainsi leur innocence fut reconnue, etc.[46]»
[44] L'_Auberge_ ou les _Brigands sans le savoir_, comédie-vaudeville de MM. Scribe et Delestre Poirson. Paris, 1812.
[45] Paris et Clermont, 1844, in-8º, p. 63.
[46] Les biographies anglaises racontent une anecdote semblable des deux auteurs dramatiques Beaumont et Fletcher.
Nous avons raconté avec quelque développement les trois années que Scudéry et sa sœur passèrent en Provence, d'abord parce que des recherches faites sur les lieux mêmes nous ont permis d'éclaircir certains points mal connus jusqu'ici, ensuite parce que ce séjour ne fut pas sans influence, au point de vue social et littéraire, sur la suite de leur vie et de leurs ouvrages. Nous n'insisterons pas ici sur les vers, trop souvent médiocres, que l'aspect des lieux inspira à Scudéry, et nous ne citerons que pour en signaler le ridicule, un échantillon de sa prose daté pompeusement _du Fort de Notre-Dame-de-la-Garde_, auquel Tallemant a fait allusion[47]. «Ceux qui gouvernent cette monarchie y est-il dit dans l'_Epître au lecteur_, savent tenir les ennemis de la France si loin de notre royaume, que les Gouverneurs des places frontières ont loisir de faire des livres.... J'ai cru, lecteur, que puisque la Fortune n'a pas voulu que j'eusse aucune part aux affaires, il m'étoit du moins permis de faire voir que, si elle m'y eût appelé, je m'en serois peut-être acquitté sans honte, et que celui qui a fait parler Louis Quatrième et tant d'autres Rois auroit été capable de servir Louis Quatorze.... si, au lieu de le reléguer aux dernières extrémités de cet État, il avoit plu à cette Fortune de le retenir à la Cour et de lui donner quelqu'emploi.»
[47] _Discours politiques des rois._ Paris, 1647, in-4º.
Cet ouvrage est le dernier de ceux que Scudéry ait datés du lieu de son gouvernement, quoiqu'il ait continué à prendre le titre de Gouverneur de Notre-Dame-de-la-Garde jusqu'en 1663 dans les derniers volumes du roman d'_Almahide_.
Dès 1656[48], Chapelle et Bachaumont traçaient la fameuse description qui est restée dans toutes les mémoires:
«C'est Notre-Dame-de-la-Garde, Gouvernement commode et beau, A qui suffit pour toute garde Un Suisse avec sa hallebarde, Peint sur la porte du château.
«Ce fort est sur le sommet d'un rocher presque inaccessible.... Nous grimpâmes plus d'une heure avant que d'arriver à l'extrémité de cette montagne, où l'on est bien surpris de ne trouver qu'une méchante masure tremblante, prête à tomber au premier vent. Nous frappâmes à la porte, mais doucement, de peur de la jeter par terre, et, après avoir heurté longtemps, sans entendre même un chien aboyer sur la tour,
Des gens qui travailloient là proche Nous dirent: Messieurs, là dedans On n'entre plus depuis longtemps. Le gouverneur de cette roche, Retournant en Cour par le coche, A depuis environ quinze ans[49], Emporté la clef dans sa poche.
[48] C'est la véritable date du voyage, qui se termina à Lyon vers le milieu du mois de novembre de cette année. Cf. Taillandier, _Commencements de Molière_, dans la _Revue des Deux-Mondes_, t. XIX, p. 280, et Péricaud, _Lyon sous Louis XIV_, p. 90.
[49] Cela ne ferait que neuf ans (de 1647 à 1656); mais on aura changé le chiffre lors de l'impression du _Voyage_ dans le _Recueil de quelques pièces nouvelles et galantes_. Cologne, P. Marteau, 1663, in-16. D'ailleurs nos deux auteurs n'y regardaient pas de si près.
«La naïveté de ces bonnes gens nous fit bien rire, surtout quand ils nous firent remarquer un écriteau, que nous lûmes avec assez de peine, car le temps l'avoit presque effacé:
Portion de Gouvernement A louer tout présentement.
«Plus bas, en petit caractère:
Il faut s'adresser à Paris Ou chez Conrart, le secrétaire, Ou chez Courbé, l'homme d'affaire De tous messieurs les beaux esprits.»
Évidemment tout cela est un peu chargé, et un historien de Notre-Dame-de-la-Garde est allé jusqu'à douter que nos deux Épicuriens voyageurs se soient donné la peine de grimper jusqu'en haut de la montagne. Mais leur description n'en aura pas moins le dernier mot, comme tout ce qui est marqué au coin du goût et de la bonne plaisanterie.
Mieux que les vers et la prose du frère, les lettres de la sœur, dont nous avons cité d'assez nombreux extraits, et qu'on retrouvera plus complètes dans la Correspondance, nous paraissent, malgré l'abus de l'esprit, avoir retenu une empreinte fidèle des lieux, des personnes et des mœurs. Nous avons pu contrôler sur le vif quelques-unes de ses peintures, et, malgré la différence des temps, nous en avons reconnu la fidélité. Ce petit coin de la vie provinciale sous Louis XIV, encore si peu connue, reçoit des lettres de Mlle de Scudéry une vive lumière, et elles resteront comme une page à la fois littéraire et historique.
Celle-ci, comme nous l'avons vu, demeura en correspondance avec Marseille jusqu'aux dernières années de sa vie[50]. Aussi plus d'un souvenir de son séjour dans cette ville cosmopolite et semi-orientale; aventuriers des deux sexes, types plus ou moins francisés de Turcs et d'Africains, corsaires généreux, héroïques Bassas, etc., tout cela se retrouvera dans ses ouvrages et mêlera un peu de réalité à la fantaisie dans les compositions romanesques qui illustreront le nom de son frère et le sien au milieu du monde littéraire parisien où nous allons les suivre.
[50] «On m'écrit de Marseille...,» disait-elle encore à l'abbé Boisot, dans une lettre du 19 juillet 1694. Bonnecorse, dont son frère avait fait imprimer la _Montre_, et dont elle eut occasion d'obliger le fils, lui servait dans cette ville de correspondant et d'intermédiaire auprès de ses anciens amis. Voir sa lettre du 20 mars 1681.
II
LE _CYRUS_, LA _CLÉLIE_, ETC.--LES SAMEDIS.--PELLISSON.--RÉACTION LITTÉRAIRE.
1647-1659.