Mademoiselle de Scudéry, sa vie et sa correspondance, avec un choix de ses poésies
Part 26
Tout berger est trompeur, inconstant et volage; Malheur à celle qui s'engage. Mille exemples fameux en convainquent l'esprit; Mais malgré cette règle et si juste et si belle, Si tôt que le cœur s'attendrit, On croit que l'amour est fidèle.
Votre illustre amie, Mme de P..., a beau nous dire des merveilles dans ses quatre vers qui sont inimitables; on les admirera, on les voudra croire, et le cœur ira son chemin;
La seule tourterelle en amour est fidèle, Mais quand notre cœur est charmé, L'objet dont il est enflammé Nous paraît constant tout comme elle.
Ainsi, Mademoiselle, il vaut mieux que je n'aie jamais eu d'amants, que de n'avoir eu pour préservatif que la vue de leur inconstance.
L'amour a soin de nous persuader Qu'on brûlera pour nous d'une flamme éternelle, Et que nous allons posséder Un sort que n'eut jamais aucune autre mortelle.
Et je ne sais s'il n'est point à propos que l'on s'abuse ainsi quelquefois. On se tiendroit trop sur ses gardes, on vivroit dans une retraite et dans une solitude de cœur qui fait de la peine à imaginer; et, quant à la vérité, toute belle qu'elle est, elle peut être d'un moindre prix que certaines erreurs douces et charmantes qui flattent agréablement. Par exemple, Mademoiselle, je souhaite avec tant de passion d'être aimée de vous, que je crois qu'il en est quelque chose; ne me désabusez jamais, je vous en supplie, laissez-moi une imagination qui m'enchante et qui fait tout le bonheur de votre très-humble, etc., etc.
MADEMOISELLE DE SCUDÉRY A MADEMOISELLE DESCARTES.
Sans date.
Vous dites fort modestement Que vous n'avez point eu d'amant; Ce discours n'est pas vraisemblable: Mais du moins, fille incomparable, Pour être sincère à mon tour, Ne haïssez-vous point l'amour? Et je trouve assez incroyable D'aimer la passion qui peut tout enflammer Sans que pas un amant ait osé vous aimer. Où l'auriez-vous si bien connue, Si vous ne l'aviez jamais vue? Pour parler comme vous de l'amoureux ennui, Il faut du moins, Iris, l'avoir appris d'autrui, Il faut, dis-je en un mot, si l'on le veut connoître, Le sentir ou l'avoir fait naître; Mais on voit assez rarement, Quand on aime l'amour, qu'on haïsse l'amant.
Je vous excepte pourtant de cette règle, Mademoiselle, car comme vous avez eu infiniment d'esprit dès votre plus tendre jeunesse, je suppose qu'il a été une garde fidèle de votre cœur, et que ne trouvant rien digne de lui, il a conservé sa liberté. Les vers dont votre lettre est semée, sont fort galants et fort jolis, et je vois bien que vous seriez plutôt de l'avis des quatre vers d'un ami que j'ai eu, que de celui des quatre de Mme de P.... Il les mettoit dans la bouche d'une dame. Les voici:
Mais quand sur notre esprit un amant qu'on estime A pris quelque crédit, On commence à douter si l'amour est un crime Aussi grand qu'on le dit.
Je prends la liberté, Mademoiselle, de vous envoyer un madrigal qui a eu le bonheur de ne pas déplaire au Roi, et je souhaite qu'il soit aussi heureux auprès de vous, car je connois tout le prix de votre voix. Je voudrois bien que vous connussiez de même celui de mon amitié: car en un mot, Mademoiselle, je ne suis aimable que parce que je sais aimer mes amies d'une manière tendre et désintéressée, qui me distingue de beaucoup d'autres; je me vante hardiment de cette bonne qualité. Car étant aussi éloignées l'une de l'autre, vous n'en sauriez rien, si je ne vous le faisois connoître; et je ne vous parle ainsi que pour vous engager à m'employer à quelque chose qui puisse vous donner lieu de croire que je suis avec beaucoup de tendresse
Votre, etc., etc.
RÉPONSE DE MADEMOISELLE DESCARTES A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY.
Sans date.
Vous l'avez bien jugé, Mademoiselle, j'étois née avec une belle disposition à l'amour.
Mais qui pourroit aimer, s'il ne plaît au Destin?
a fort bien dit un poëte de notre pays. Il faut que je vous dise tout mon secret; j'y suis obligée par reconnoissance, et je vous ai plus d'obligation que vous ne pensez.
Si mon cœur et sensible et tendre De l'amour a su se défendre, Je vous dois ce rare bonheur, Seule vous en avez l'honneur; Fille du monde sans pareille, Fille du siècle la merveille. Les héros que vous avez faits, Héros en amour si parfaits, M'ont fourni du mépris pour les amours vulgaires, Et dégoûté mon cœur des amours ordinaires.
C'est la vérité pure, vous m'avez donné une si belle idée de l'amour dans tout ce que vous avez écrit, que je n'en ai rien voulu rabattre. J'ai cru qu'il falloit aimer ainsi, ou n'aimer pas du tout.
Vos beaux livres m'ont fait connoître Un amour généreux, pur et sans intérêt, Et qui l'a vu tel qu'il doit être Ne peut le souffrir comme il est.
Cela soit dit, Mademoiselle, à la honte de la philosophie morale, je le sais par expérience,
D'une innocente ardeur la parfaite peinture, Et l'exemple fameux d'une illustre aventure Corrigent mieux les jeunes cœurs Et les penchants de la nature, Que la science austère et dure Qui s'applique à régler les mœurs.
On aime tant à parler de soi-même que j'ai commencé par là, quoique je ne dusse vous parler que de votre merveilleux madrigal, qui est un des plus beaux que j'aie jamais vus.
MADEMOISELLE DE SCUDÉRY A MADEMOISELLE DESCARTES.
Sans date.
Quand je fis de l'amour une image parfaite, Des vulgaires amours j'espérai la défaite; Mais malgré cet espoir nous voyons mille cœurs Se laisser conquérir par d'indignes vainqueurs, Qui, méprisant bientôt ce qu'ils ont pris sans gloire, Courent incessamment de victoire en victoire, Et se lassant enfin d'être trop tôt aimés, Se moquent des Chloris dont ils furent charmés. Mais puisque votre cœur, fille charmante et sage, Est par mon assistance échappé du naufrage, Et que des mers d'amour ne craignant plus les flots Il est libre et jouit d'un glorieux repos, Je ne me repens pas d'avoir fait la peinture De cette passion et si noble et si pure, Qui sait unir les cœurs sans blesser la raison; Car l'amour héroïque est un contre-poison. Si l'on devoit un prix dans la superbe Rome A quiconque pourroit en sauver un seul homme; Que ne devez-vous pas à cet heureux tableau Où ma main a tracé ce qu'Amour a de beau, Par l'opposition des amours passagères, Des amours d'intérêt, des amours mensongères, Des sentiments grossiers et de leurs faux appas! Vous avez su franchir un si dangereux pas. Je vous demande donc pour prix de mon ouvrage Ce cœur, ce même cœur échappé du naufrage; Ne le refusez pas à ma tendre amitié, Qui vaut mieux que l'amour de plus de la moitié.
RÉPONSE DE MADEMOISELLE DESCARTES A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY.
Sans date.
Mon cœur est à votre service, Mademoiselle, et vous lui faites trop d'honneur de le souhaiter.
On ne peut refuser un cœur Que l'illustre Sapho demande,
et si quelque Tirsis me l'avoit demandé aussi galamment que vous faites, j'étois perdue. Mais, Mademoiselle, on m'avoit bien dit qu'on ne peut aimer sans inquiétude: l'amitié que j'ai pour vous me rend déjà malheureuse.
La moindre aventure amoureuse Trouble notre repos, blesse notre devoir; Mais la tendre amitié n'est guère plus heureuse, Quand on ne doit jamais se voir.
Il semble que vous ne m'ayez sauvée des écueils de l'amour, que pour me faire périr dans ceux de l'amitié.
Par vous des mers d'amour j'évitai les orages, Mers fameuses par cent naufrages; Mais mon sort n'en est pas meilleur; Par vous, Sapho, mon malheur est extrême; Vous me faites aimer, et j'aurai la douleur De ne voir jamais ce que j'aime.
Je ne sais, Mademoiselle, si l'amour cause de plus cruelles peines, mais je sais bien que mon cœur n'en a jamais ressenti de plus sensibles, et que je ne trouve rien de si chagrinant que de vous admirer de si loin.
Pour moi votre commerce est honorable et doux, Je reçois chaque jour de vous Des vers que tout le monde admire; Mais malgré cet honneur dont je me sens combler, Je ne puis m'empêcher de dire: Heureuse à qui vous voulez bien écrire, Plus heureuse cent fois qui vous entend parler.
Quand je vois que ce qui ne vous coûte qu'un quart d'heure à faire fera mes délices toute ma vie, je dis avec cette fameuse Sapho que la Grèce a tant chantée:
Quand au rare mérite on est sensible et tendre, Et que par la faveur des cieux, On peut souvent vous voir et souvent vous entendre, C'est un plaisir plus grand que le plaisir des dieux.
MADEMOISELLE DE SCUDÉRY A M. HUET[505].
[505] Copie de Léchaudé d'Anisy.
Sans date.
Il y a une chanson dont la reprise dit: _Sans le secret l'amour n'a rien de doux_; mais à ce que je vois, Monsieur, vous voulez aussi que l'amitié soit mystérieuse, puisque vous ne voulez que pas une de mes amies, ni pas un de mes amis, voient vos billets. Si j'étois un peu plus jeune, cela me seroit fort suspect, mais en l'état où sont les choses, je prends tout en bonne part, et je veux bien avoir pour vous toute la complaisance que vous voudrez. Ce n'est pas que souvent il me fût fort doux de me parer de vos billets et de les montrer à deux ou trois personnes seulement, mais si vous aimez le secret, il faut l'aimer comme vous. Cependant quelle apparence de refuser à Octavie et à Ménalque[506] le plaisir de voir ce que vous m'écrivez; songez-y encore une fois avant que de m'engager à faire le vœu du secret, et, en attendant, soyez bien persuadé que je vous estime infiniment, et qu'il ne tiendra pas à moi que nous ne formions une de ces amitiés qui durent autant que la vie.
[506] Quel est ce Ménalque? Serait-ce Brancas, le fameux distrait de Labruyère?
AU MÊME[507].
[507] Cabinet de M. Toussaint du Havre.
Sans date.
Votre billet, Monseigneur, est digne de votre cœur, et si je l'ose dire, de mon amitié pour vous que le temps ne peut affoiblir. Le nom que vous n'avez pu lire est l'abbé d'Arche, homme de beaucoup de mérite et qui, comme je vous l'ai dit, est fort aimé de Mgr l'évêque d'Agen et de M. de Bétoulaud; et je vous suis très-obligée de lui vouloir bien donner votre suffrage. Pour la harangue de M. le recteur de l'Université, je viens d'apprendre qu'elle ne se prononcera pas mardi et que vous serez invité dans les formes, et par conséquent vous saurez l'heure précisément. Je vous remercie aussi de me promettre l'ouvrage du R. P. de la Rue, car mes mauvaises oreilles m'empêchant d'avoir le plaisir de l'aller entendre, je serai fort aise d'avoir celui de lire un discours de si bonne main. Conservez-moi, Monseigneur, votre précieuse amitié, et soyez persuadé que c'est pour le reste de ma vie que je suis, avec toute l'amitié que vous méritez, votre très-humble et très-obéissante servante.
AU MÊME[508].
[508] Copie de Léchaudé d'Anisy.
Ce 21 de mai....
L'impatience de lire le bel ouvrage du R. P. de la Rue m'empêcha, Monseigneur, de vous remercier dès hier: ajoutez aussi que je crus qu'il seroit mieux de joindre mes louanges à mes remercîments; mais après l'avoir lu avec toute l'admiration qu'il mérite, je trouve toutes mes expressions tellement foibles pour louer le R. P. de la Rue, que je n'ose presque vous dire ce que j'en pense: car, de la manière dont il s'exprime, toutes ses expressions sont nobles, naturelles et persuasives. Il montre aux yeux ce qu'il veut représenter; il ôte aux plus grandes louanges ce qui les pourroit faire soupçonner de flatterie, et leur donne un air de vérité qui persuade ceux qui les entendent ou qui les lisent. Enfin, Monseigneur, il a su si sagement éviter tous les écueils de son sujet, qu'on ne l'en peut assez louer, et je ne puis assez vous remercier du plaisir que j'ai eu à l'admirer. Conservez-moi, Monseigneur, votre précieuse amitié, et me croyez toujours, avec autant de sincérité que de respect,
Votre très-humble, etc., etc.
A M. DE SABATIER DE L'ACADÉMIE D'ARLES, QUI LUI AVAIT ADRESSÉ UNE ÉPITRE EN VERS[509].
[509] L'Épître de Sabatier est insérée au tome II, p. 216, de la _Nouvelle Pandore_, et la lettre de Mlle de Scudéry à la page 211.
Sans date.
Les louanges que vous me donnez, Monsieur, sont si agréables et si délicates, qu'il est difficile de les refuser; mais elles sont d'ailleurs si grandes et si noblement exprimées, qu'il faudroit avoir beaucoup d'audace pour s'en croire digne et les accepter; de sorte, Monsieur, que le parti le plus juste que je puisse prendre, c'est de louer la beauté de votre ouvrage sans m'en faire l'application. Un portrait flatté ne laisse pas d'être quelquefois admirablement peint, sans être fort ressemblant, et c'est même une des maximes des plus grands peintres d'embellir toujours leur objet. Je ne me regarde donc pas dans votre ouvrage, telle que je suis, mais telle que je devrois être pour le mériter.
Cependant, pour vous empêcher de vous repentir de l'honneur que vous m'avez fait, je vous apprends que mon cœur vaut mieux que mon esprit, que je suis une amie fidèle, sincère et désintéressée, et que si j'avois l'avantage d'être connue de vous par vous-même de ce côté-là, j'en pourrois être louée sans flatterie, et que je pourrois aussi recevoir vos louanges sans confusion. Mais en attendant, Monsieur, souffrez que j'ajoute un misérable impromptu à ce que je viens de vous dire; il n'est pas beau, il n'est que sincère, le voici:
Ne vous y trompez pas, votre aimable fontaine, C'est la véritable Hippocrène; Votre chant me surprend, il est charmant et doux, Et tous les cygnes de la Seine Ne peuvent mieux chanter que vous.
Voilà, Monsieur, les sentiments tout purs de
Votre très-humble et très-obéissante servante
MADELEINE DE SCUDÉRY.
A M. NUBLÉ[510].
[510] Cette lettre fait partie d'un volume publié par M. Matter, intitulé: _Lettres et pièces rares et inédites_, Paris, 1846.--Voyez la _Notice_, page 125.
Sans date.
C'est en vain, Monsieur, que vous me fuyez, car je suis résolue de vous avoir de l'obligation, et de pouvoir dire avec quelque vraisemblance, que vous êtes de mes amis. Je vous défie même hardiment de me refuser la grâce que je m'en vais vous demander. En effet, sachant quelle est votre vertu et votre équité, je ne pense pas que vous puissiez savoir qu'il y a une orpheline de douze ans qui a besoin de la protection de M. le président de Bailleul, sans avoir aussitôt envie de lui donner le placet que je vous envoie. Car, si vos amis vous connoissent bien, il n'est pas en votre pouvoir de vous empêcher de faire une action de vertu quand l'occasion s'en présente. Je vous promets pourtant de vous être fort obligée de votre sollicitation, quoique je sache bien que M. le président de Bailleul est un des juges du monde qui a le moins de besoin d'être sollicité, parce qu'il est un des plus équitables. Si vous aimiez les remercîments, je m'engagerois à vous faire remercier par MM. Ménage, Conrart, Chapelain, Pellisson et plusieurs autres de vos amis qui sont des miens.
Mais, comme je n'ai garde de vous soupçonner d'aimer une chose si peu solide, je me contente de vous assurer, qu'en m'obligeant vous obligerez la personne du monde la plus reconnoissante et qui, sans que vous le sachiez, admire le plus votre vertu.
MADELEINE DE SCUDÉRY.
A LA REINE CHRISTINE[511].
[511] Collection Lajariette.
Sans date.
Madame,
Comme la santé est un bien si précieux qu'on ne sent presque plus la possession de tous les autres biens quand on a perdu celui-là, il m'est impossible d'apprendre que la santé de V. M. a été altérée, sans prendre la liberté de lui dire que personne ne peut avoir senti son mal plus vivement que moi; car, encore qu'en me l'apprenant on m'ait assuré que je n'avois rien à craindre pour sa vie, mon cœur en a été sensiblement touché, et j'attends l'ordinaire prochain avec la dernière impatience. J'ai même fait convenir M. de Pellisson, qui partage mes sentiments pour V. M., que les maux des personnes pour qui on a un attachement sincère, et s'il est permis de parler ainsi, une passion de respect, laissent une impression de douleur qui ne s'efface pas dès que le mal est passé, et qu'il faut que le temps ôte la crainte du retour du mal dont on a été alarmé, pour en être tout à fait en repos. Cependant lui et moi faisons des vœux pour l'affermissement de la santé de V. M. qui doit être précieuse pour tout le monde puisqu'elle en est un des plus grands ornements.
En mon particulier, Madame, si V. M. pouvoit savoir de quelle manière je suis sensible à tout ce qui la regarde, elle verroit bien que son mérite m'est toujours présent, et que le temps et l'éloignement ne peuvent m'empêcher d'être toute ma vie, avec la même admiration, le même zèle et le même respect, Madame, de V. M. la très-humble, très-passionnée et très-obéissante servante.
MADELEINE DE SCUDÉRY.
LETTRES ADRESSÉES A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY, OU QUI LA CONCERNENT.
BALZAC A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[512].
[512] Cabinet de M. Chambry.--Cette lettre est imprimée dans les _Lettres choisies_ de Balzac, édition de 1668, t. II, p. 211, et dans l'édition de ses _Œuvres_, 1665, in-fo, t. I, p. 647, mais on n'y trouve pas le _post-scriptum_ qui est dans la lettre originale.
25 juillet 1639.
Mademoiselle,
Si j'eusse pu obtenir un bon moment de ma mauvaise santé, je vous aurois dit, il y a longtemps, que je n'ai ni assez d'humilité pour rejeter les louanges que vous me donnez, ni assez de présomption pour y consentir. De les croire d'une foi historique, ce seroit avoir l'imagination un peu forte; et de s'offenser aussi d'une fable si obligeante, ce seroit être de mauvaise humeur. En ceci, le tempérament que je veux choisir ne vous sera pas désavantageux. Je considérerai vos excellentes paroles comme purement vôtres, et sans que je pense qu'elles m'appartiennent. De cette sorte, elles feront toujours leur effet, et je demeurerai toujours persuadé, mais ce sera, Mademoiselle, des grâces de votre esprit et de l'éloquence qui loue, non pas de celle qui est louée.
Pardonnez à mon humeur défiante, si je ne puis bien croire que vous soyez de l'avis de votre lettre ni que ma _Relation à Ménandre_ soit de la force que vous m'écrivez. Elle vous a touchée, néanmoins, pour ce que vous êtes sensible aux malheurs d'autrui, et que la bonté vous intéresse dans toutes les causes de l'innocence. Par là véritablement je puis mériter votre faveur, et monsieur votre frère me pourroit prendre aussi pour un des sujets qui ont besoin de son assistance. Il sait défendre à ce que je vois, avec autant de valeur qu'il sait attaquer, et ses boucliers ne sont pas moins impénétrables, que ses autres armes sont tranchantes. En effet, l'ouvrage qu'il vous a plû de m'envoyer de sa part[513] me semble avoir cette fatale solidité. Les plus grands ennemis des spectacles et des fêtes de l'esprit ne les sauroient violer à l'avenir sous une telle protection. Par son moyen, la volupté sera remise en sa bonne renommée, et de sa grâce nous nous réjouirons, sans scrupule, en dépit des tristes et des sévères. Je vous en dirois davantage si vous aviez dessein de m'examiner sur votre livre, et si vous vouliez que je vous rendisse compte de mes études, mais ce n'est pas ici le lieu de faire ni de commentaires, ni d'avant-propos. Et d'ailleurs, puisque les belles assemblées, n'étant pas ingrates, retentiront de tous côtés de la gloire de leur défenseur, il y a de l'apparence qu'une voix si foible, et qui vient de si loin que la mienne ne seroit pas remarquée dans le grand bruit que tant d'applaudissements doivent faire. Je me contente donc de vous dire sans aucun ornement de paroles, que je ne manque pas de reconnoissance, après une parfaite obligation, et que le présent que j'ai reçu ne pouvant être plus riche qu'il est, M. de Scudéry a trouvé le moyen de me le rendre plus agréable par l'envoi qu'il a désiré que vous m'en fissiez. Avec sa permission, je vous en remercie de tout mon cœur, et veux être, s'il vous plaît, toute ma vie,
Mademoiselle, Votre très-humble et très-obligé serviteur, BALZAC.
_P. S._ Je viens d'apprendre, par une lettre de M. Chapelain, que M. votre frère m'a fait encore un nouveau présent. Je l'attends avec impatience et vous supplie de lui dire, Mademoiselle, qu'il n'a point un plus passionné serviteur que moi, ni qui fasse plus d'estime de sa vertu. Plût à Dieu qu'il eût l'année prochaine quelque emploi digne de lui dans l'armée que commande M. le Prince! Il viendroit faire ici une station et me donneroit bien huit jours pour l'embrasser et pour l'entretenir à mon aise.
[513] L'_Apologie du Théâtre_, Paris, 1639, in-4º.
CHAPELAIN A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[514].
[514] _Correspondance de Chapelain._ Mss Sainte-Beuve.
Paris, 4 aoust 1639.
Mademoiselle,
Je fus incivil de vous envoyer la lettre de M. de Balzac que je vous devois porter moi-même. Mais vous jetterez cette faute sur les embarras qui m'en ont déjà fait commettre tant d'autres envers vous, et qui vous ont dû faire étonner plus d'une fois que j'use si mal de la permission que vous m'avez donnée de vous rendre mes devoirs et de vous faire de mauvaises visites. Si vous m'avez pardonné les premières, je veux croire que vous ne me tiendrez pas rigueur pour cette dernière, et que vous vous contenterez du mal que j'ai eu en ne vous voyant pas. J'ai lu la lettre et l'ai trouvée digne de vous et de celui qui l'a écrite, comme je me l'étois bien imaginé devant que vous me l'eussiez communiquée. Avec votre permission, je la garderai tout aujourd'hui pour la faire voir à une couple de mes amis qui seront bien aises de voir que M. de Balzac connoît votre mérite et lui rend une partie de ce qui lui est dû.
Pour ce qui regarde mon portrait, Mademoiselle, M. le marquis de Montausier s'est réjoui lorsqu'il vous a dit qu'il en avoit vu l'ébauche, et vous aurez à lui reprocher qu'en cette rencontre il n'a pas traité assez sérieusement avec vous. C'est une matière sur laquelle je délibère encore, et, à vous dire mon sentiment en liberté, je penche beaucoup plus à supplier M. votre frère de me dispenser de lui faire un présent si peu digne de son cabinet, et de garder cet honneur pour ceux qui le méritent davantage[515]. Je vous en parle sans cette modestie affectée qui ne diffère guères de la vanité, et vous jure que j'appréhende d'être mêlé parmi ces grands hommes qui parent et doivent parer un illustre réduit. Cela ne pourra être sans faire tort à leur gloire qui s'offensera d'une société si inégale, et M. votre frère doit craindre lui-même d'en être blâmé, comme s'étant volontairement trompé par ce choix qui leur est si peu avantageux. J'irai au premier jour chez lui essayer de lui persuader que je ne paroisse pas là où je n'ai pas de place légitime, ou recevoir de lui une nouvelle jussion qui me mette à couvert, et le charge de tout le mal qui en pourroit arriver. Cependant vous le solliciterez, s'il vous plaît, en ma faveur, et le disposerez à ne me pas faire injustice en me fesant plus de grâce que je ne veux. C'est cela que vous demande pour cette heure avec instance, Mademoiselle,
Votre très-obéissant serviteur, CHAPELAIN.
[515] George de Scudéry avait demandé à Chapelain son portrait pour sa collection des Illustres.
GODEAU A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[516].
[516] _Lettres de Godeau, évêque de Vence, sur divers sujets._ Paris, 1713, in-12, p. 200.
Grasse, 16 août 1641.
Mademoiselle,