Mademoiselle de Scudéry, sa vie et sa correspondance, avec un choix de ses poésies
Part 18
Après cela, elle me demanda comment vous vous divertissiez à Carisatis, et je lui fis grand plaisir quand je lui dis qu'elle faisoit une grande partie de votre divertissement, et que vous vous amusiez la moitié du jour à la regarder. Elle se radoucit fort alors et me dit que vous sachant en son voisinage par le rapport de la petite rivière d'Orge, comme c'est fort la mode de vous visiter et de faire amitié avec vous, elle avoit été tentée plusieurs fois de s'élever jusque sur votre montagne, mais à la vérité qu'il y avoit un peu haut pour elle, et qu'elle n'avoit pu faire autre chose que de vous envoyer quelques brouillards qui peut-être vous avoient été importuns. Cela pourroit bien être, lui dis-je; mais, croyez-moi, on vous quitte de ce compliment. Il vaut mieux que l'on vous voie de plus loin, et la divine Sapho s'abaissera plutôt jusqu'à descendre sur vos rives. Je sais même qu'elle l'auroit déjà fait, mais sa chère Agélaste n'aime pas à remonter par cette côte si roide, et trouve aussi bien que vous que c'est un peu haut pour elle.
Avec ces discours et plusieurs autres dont je vous rendrai compte à notre première vue, nous arrivâmes à la porte Saint-Bernard, où nous devions nous séparer. La Seine me demanda alors si je m'étois ennuyé avec elle, et comme je l'eus assurée que non: Quand vous retournerez, me dit-elle, trouver la bonne compagnie que vous avez laissée, ne viendrez-vous pas le long de mon rivage? Pour retourner, lui dis-je avec ma sincérité accoutumée, c'est une autre affaire; car, pour ne vous en point mentir, votre chemin est le plus long, et j'ai un peu plus d'impatience quand je vais à Carisatis que quand j'en reviens. La pauvre rivière comprit bien alors que si je l'avois suivie, c'étoit moins pour être avec elle que pour m'éloigner lentement de vous. Elle me quitta donc de dépit sans dire un seul mot davantage, et s'alla cacher toute honteuse sous le pont prochain. Pour moi, je me résolus de laisser passer l'eau sous le pont, et de venir vous écrire mon aventure. Si je ne l'ai pas écrite avec assez d'esprit, c'est que je garde tout ce que j'en ai pour écrire une lettre à Cicéron[346]. Ce Cicéron est un homme fâcheux, qui n'entend point raillerie; pour peu que vous vous relâchiez avec lui, il se plaint que vous le négligez, que vous écriviez bien mieux autrefois au commencement de votre connoissance, quand vous aspiriez à être de ses amis; et comme c'est un consul romain et le père de l'éloquence, il faut tâcher, s'il se peut, de le contenter. Laissez-le-moi traiter avec la cérémonie qu'il demande, et souvenez-vous qu'on fait festin aux étrangers, et qu'on ne donne à ses intimes amis que son ordinaire. Les belles paroles seront pour lui, et les sentiments tendres, respectueux et constants, pour vous et pour toute votre aimable compagnie.
[346] Ce Cicéron n'est autre que M. de Doneville. Pellisson l'appelle ainsi, soit parce que dans leur correspondance, dont on voit quelques échantillons dans les manuscrits de Conrart, il est souvent question entre eux de Cicéron, que Doneville lisait beaucoup, soit parce que Pellisson comparait en badinant le magistrat de Toulouse au consul romain. (V. C.)
RÉPONSE DE SAPHO A HERMINIUS (PELLISSON).
De Carisatis, le 10 octobre 1656.
Quand je vous fis la guerre de la négligence de vos billets, je ne pensois pas que vous en dussiez être sitôt corrigé. Cependant, il le faut avouer, ce que vous m'avez envoyé est si galant et si bien écrit, qu'on ne sait où prendre de l'esprit pour vous répondre. Ce n'est pas, comme vous savez, qu'il n'y en ait honnêtement dans la tête de Cléodamas, mais il ne m'en veut ni donner ni prêter. Pour l'aimable Mérigène[347], il n'y a pas encore assez longtemps que je le connois pour oser lui en emprunter; et pour Agélaste, elle dit qu'elle a affaire de tout ce qu'elle en a pour vous écrire, de sorte que je me trouve en un fort grand embarras. Si je savois qui vous a appris à parler à la Seine qui vous a si bien entretenu, je pourrois me servir du même maître, pour apprendre à vous écrire; car enfin on ne croiroit pas, à l'entendre, qu'elle vînt de Bourgogne, tant elle parle galamment et juste. Je voudrois bien savoir si toutes les autres rivières ont autant d'esprit que celle-là. Ce qui m'étonne, c'est que quand vous l'avez entretenue, elle n'avoit pas encore été à Paris. Elle n'a pourtant rien d'une provinciale, et je suis bien plus normande qu'elle n'est bourguignonne. Une autre fois, quand vous partirez de Carisatis, on ne vous plaindra plus tant, puisque vous vous en allez en si bonne compagnie.
[347] Mérigène ne représente donc pas un des habitués du Samedi. (V. C.)
J'ai pourtant à vous dire que la Seine, malgré vos avis, n'a pas laissé de nous envoyer ce matin un grand brouillard, mais il s'en est allé si vite qu'il ne nous a guère incommodés; c'est pourquoi ne lui en faites pas de reproches, au contraire, remerciez-la bien civilement, de la bonté qu'elle a de passer tous les jours devant mes fenêtres, elle, dis-je, qui seroit souhaitée en tant de beaux lieux, si on pensoit qu'elle y voulût aller. Priez-la aussi, je vous en conjure, s'il arrive qu'elle entende encore parler de moi dans les coches et dans les corbillarts, comme si j'étois un bel esprit,
De faire entendre en son murmure, Que bel esprit est une injure, Et que j'aimerois mieux être carpe ou merlan, Que d'être bel esprit seulement pour un an.
Tout de bon, c'est le plus fâcheux métier du monde; et si la Seine savoit combien c'est une chose importune, elle ne s'amuseroit pas tant à gazouiller, de peur de devenir elle-même un bel esprit.
RÉPLIQUE D'HERMINIUS A SAPHO.
De Paris, le 13 octobre 1656.
Bel esprit, ou carpe, ou merlan, Ou bien Raphaël de village[348], Vous êtes cause que j'enrage. Je ne saurois qu'avec ahan Répondre à votre bel ouvrage, Et remplir de vers cette page, Quand vous me donneriez un an Et davantage, etc.
[348] Cela répond à la fin d'un madrigal que Mlle de Scudéry avait adressé à Pellisson sous le nom de Mlle Boquet, avec un mauvais portrait de celle-ci:
Ce travail n'est pourtant pas laid Pour un Raphaël de village.
(V. C.)
Tout de bon, encore qu'il n'y ait rien de plus galant que votre lettre et que vos vers, en l'humeur où je suis, il me semble qu'il n'y auroit rien de moins obligeant qu'une réponse fort galante, quand je pourrois vous la faire. Les dames que je vis hier vouloient que je ne vous en fisse point du tout, pour vous punir de ce que vous vous oubliez à Athis, ou plutôt de ce que vous oubliez tout le monde. Je n'ai pas cru que mon devoir me permît d'en user ainsi, mais je ne crois pas aussi qu'il m'ordonne de me réjouir avec vous de ce que vous dînerez dimanche à Savigny, et que vous n'êtes pas encore bien résolue de revenir le lendemain. Tout ce que je puis, c'est de souffrir mon mal en patience, et de vous écrire, comme un bon homme sans esprit et sans façon, ce que j'aurai à vous mander, en faisant autant de ratures que de lignes. Ne pensez pas que ces ratures soient affectées, elles sont les plus naturelles du monde, et vous verrez bien par là que je ne suis pas trop en état de vous divertir.
J'écrivis hier soir à M. Conrart, et je prétendois ce matin faire des merveilles pour vous et pour Agélaste: mais en bonne foi il m'a été impossible. J'ai voulu fouiller dans mon magasin de fadaises, la serrure étoit tellement mêlée que je n'ai jamais su l'ouvrir. Si vous voulez des billets galants, je vous en envoie deux que M. Isarn m'écrit de Bordeaux; mais il est auprès d'une nouvelle maîtresse qu'il aime fort, comme vous verrez: ce remède est excellent pour avoir de l'esprit. Le malheur est qu'il est quelquefois pire que le mal même, et je ne crois pas que vous voulussiez me conseiller d'y avoir recours, vous qui avez banni l'amour de tout votre royaume de Tendre. Pardonnez-moi si je vous écris si bizarrement. Je suis le plus sot du monde, mais je ne vous en aime pas moins.
M. DE BOUILLON A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[349].
[349] De Bouillon, mort en 1662, est surtout connu par l'_Histoire de Joconde_ qu'il versifia d'après l'Arioste en même temps que La Fontaine, et qui donna lieu à une _Dissertation_ de Boileau. Ses _Œuvres_ ont été imprimées: Paris, de Sercy, 1663, in-12. Mais il existe de lui une Correspondance manuscrite sur laquelle M. Faye a donné une _Notice_ dans les _Mémoires des Antiquaires de l'Ouest_, année 1843, p. 119. Cette Correspondance comprend 125 lettres adressées à Scarron, Chapelain, Desbarreaux et à Mlle de Scudéry que l'auteur connut en 1657. Nous lui empruntons les deux fragments qui suivent.
21 mai 1657.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . «Jusques ici je m'étois renfermé dans mon métier de faire des chansons[350], et, parmi nos beautés champêtres, j'étois renommé pour n'y être pas tout à fait malhabile. Mais il a fallu que mon ambition m'ait porté non-seulement à faire le portrait d'Amaryllis (Mme de Valençay)[351], mais encore à me donner l'honneur de vous écrire. Vous me trouverez sans doute, Mademoiselle, bien téméraire d'avoir fait l'un et l'autre; mais je crois surtout que, pour entreprendre de vous faire une lettre, il falloit ne voir le péril que de cinquante lieues. Si j'avois été plus près, j'aurois été moins hardi, j'aurois imité ces faux braves qui ne sont jamais vaillants que hors l'occasion.». . . . . . . .
[350] Dans une de ses lettres inédites, il s'intitule le _Grand chansonnier de France_. «M. de Boisrobert, dit-il, qui avoit cette charge avant moi, m'en a fait bon marché. Dieu veuille qu'elle me vaille une abbaye comme à lui, car il me semble qu'une abbaye me siéroit aussi bien qu'à un autre.»
[351] _Œuvres de Bouillon_, p. 116.
MADEMOISELLE DE SCUDÉRY A M. DE BOUILLON.
«Lorsque je reçus les beaux vers que vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer, je songeois plus à la mort qu'à me divertir.... J'eusse été bien aise de me trouver en état d'oser vous rendre grâce comme vous le méritez; mais mon mal m'ayant laissé une certaine langueur d'esprit qui ne se dissipera de sitôt, j'ai cru qu'il valoit mieux vous remercier moins bien que vous remercier trop tard.»
MADEMOISELLE DE SCUDÉRY A M. DE RAINCY[352].
[352] Mss Conrart, in-fo, t. IX, p. 901.
M. de Raincy était fils du financier Bordier qui, ayant bâti le château du Raincy, obtint pour son fils cadet le titre de ce beau domaine. Celui-ci vivait dans la société des jeunes seigneurs et de quelques femmes aimables, telles que Mlle de Scudéry, Mmes de Sévigné, de La Fayette, Scarron, etc. Il composait des vers de société, et est surtout connu par un madrigal dont Ménage feignit d'avoir trouvé l'original dans le Tasse, petite mystification qui trompa alors beaucoup de monde, mais dont se défièrent Mme de Sévigné et surtout Mlle de Scudéry.
D'Athis, le 28 septembre 1657.
Que vous connoissez bien cette douce folie, Qui ne peut se passer de la mélancolie, Vous qui ne pensez pas que les Ris et les Jeux, Soient les plus grands plaisirs de l'Empire amoureux. Les vulgaires amants ne demandent qu'à rire, Et ne connoissent pas cet aimable martyre Qui mêle les chagrins avecque les désirs, Qui confond les tourments avecque les plaisirs, Qui de mille douleurs et de mille supplices, Fait naître, en un moment, mille et mille délices. Ils cherchent vainement ce qu'ils ne trouvent pas, Car l'amour enjoué n'a que de faux appas.
Vous voyez bien, Monsieur, que je suis de l'avis de vos admirables vers; tout de bon, j'en ai l'esprit tout à fait touché; Théodamas les admire aussi bien que moi; Agélaste en a le cœur tout ému, et votre ange brun les a trouvés les plus beaux du monde. Je ne sais même s'il ne s'est point repenti de son enjouement, et s'il n'a point souhaité que sa belle humeur ne lui eût pas fait perdre sa conquête. Quoi qu'il en soit, votre madrigal a été trouvé fort galant, et les vers de la fin de votre billet, merveilleux; de sorte qu'il faut avoir perdu la raison pour oser rimer en vous répondant. Mais, comme vous le savez, la rime est quelquefois une maladie qu'on ne guérit pas comme on veut; je n'y suis pourtant pas sujette, dont je suis bien aise. Cependant, je vous avouerai que malgré que j'en aie, il faut qu'un petit madrigal sorte de ma tête, car je sens qu'il y fourmille, comme les madrigaux fourmilloient dans celle de M. Pellisson le jour qu'il en fit tant avec Sarasin. Voyez donc ce que je dis de votre ange brun, sous le nom de Climène:
Climène est aimable, elle est belle, On ne peut lui rien désirer, Si ce n'est qu'un amant fidèle, Soupirant longtemps auprès d'elle, Lui puisse apprendre à soupirer.
Tout de bon, Monsieur, ne vous repentez-vous point de m'avoir écrit? Vous auriez pourtant grand tort: car la reconnoissance que j'en ai vaut mieux que la réponse que je vous fais. Mais, après vous avoir parlé d'un ange brun, qui n'est assurément pas du dernier ordre, il faut que je vous parle d'un ange blond, qui dînera céans aujourd'hui, car les anges dont nous parlons ne sont pas si spiritualisés qu'ils puissent conserver leur beauté sans manger. L'ange brun y viendra passer l'après-dînée; je vous laisse à penser combien vous serez désiré, et si les galants qui s'y trouveront ne seroient pas bien aise que ce fût encore la mode de dire: _Comme l'on voit le fer entre deux calamites_[353]. Mais comme nous ne sommes plus aux siècles des comparaisons, et que celle-là est trop usée, il faudra que les galants s'en passent. Ces galants, Monsieur, seront l'ingénieux Térame[354], et le sage Mérigène; je n'y mets pas Théodamas, parce qu'il est le juge de la galanterie. Sérieusement, Monsieur, vous ne sauriez croire combien je vous suis obligée de m'avoir écrit. Pour vous en récompenser, recevez mille douceurs non-seulement des anges blonds et des anges bruns, mais de Théodamas, de Mérigène, d'Agélaste et de moi, qui suis assurément pour vous tout ce que vous pouvez désirer que je sois.
[353] Deux aimants.
[354] Térame, dans le VIe volume de _Clélie_, est un galant de profession, raisonnant sur l'amour à perte de vue.
Il n'y a que l'ange brun, Théodamas, Agélaste et moi qui ayons vu votre billet, quoiqu'il mérite d'être vu de tous ceux qui ont de l'esprit; mais j'ai fait vœu d'être toujours exacte. De grâce, assurez M. de Montrésor de la vénération que j'ai pour sa vertu.
SAPHO AU MAGE DE SIDON.
De Paris, le 21 octobre 1658[355].
[355] Mss Conrart, in-fo, t. IX, p. 863.
Votre cœur n'a point de tendresse, Si vous étiez jaloux vous seriez envieux; Quand on aime bien sa maîtresse, On ne veut point qu'on lui parle des yeux.
Il vous est aisé de juger, Monsieur le Mage, que Mlle Sapho a vu votre apostille en vers, dans une de vos lettres à Théodamas, et qu'elle a fort bien connu que votre jalousie n'est qu'un jeu de votre esprit; car si elle étoit effective, vous n'eussiez pas parlé comme cela. Allez, allez, vendez vos coquilles à d'autres qu'à ceux qui viennent du Mont-Saint-Michel. On se connoît ici aussi bien en jalousie qu'en lieu du monde, et l'on n'en prendra jamais de fausse pour de véritable. Parlez donc mieux une autre fois, si vous voulez être cru. Et pour vous apprendre à parler comme il faut pour persuader ceux à qui l'on parle, je vous assure, Monsieur, qu'il m'ennuie fort d'être si longtemps sans avoir de vos nouvelles; que nous avons parlé très-souvent de vous, Théodamas et moi; que nous vous avons souhaité cent fois dans l'allée des Soupirs, et que si vous ne m'aimez pas toujours ardemment, vous êtes plus coupable que vous ne pouvez vous l'imaginer. Au reste, j'ai prié M. Conrart de faire dire à M. Cavalier que j'ai la 4e partie de _Clélie_ à vous envoyer, et je vous dis à vous-même que je suis au désespoir de n'être point votre sœur, pour aller du moins passer tous les hivers avec vous, non pas pour m'aller chauffer à vos tisons, mais à votre soleil. Cependant, comme il n'y a pas apparence que cela puisse être, il se faut contenter de vous dire de loin que je suis absolument à vous.
MADEMOISELLE DE SCUDÉRY A MADAME LA COMTESSE DE MAURE[356].
[356] Mss Conrart, in-fo, t. XI, p. 79.
Anne Doni d'Attichy, comtesse de Maure, née en 1600, mariée en 1637, morte en avril 1662. Mlle de Scudéry l'a peinte dans le _Grand Cyrus_ sous le nom de la princesse d'Arménie, et Mlle de Montpensier sous celui de la princesse de Misnie dans la _Princesse de Paphlagonie_, qui est le livre dont il est question dans cette lettre. M. A. de Barthélemy a publié la _Comtesse de Maure, sa vie et sa correspondance_. Paris, Gay, 1863, in-12.
Juillet 1660.
J'ai lu, avec beaucoup de plaisir, Madame, le livre que je vous renvoye; il y a de l'esprit partout, et je ne sais quel air de qualité, qui marque la main d'où il vient. Il y a même une ingénieuse raillerie en beaucoup d'endroits, qui ne s'apprend point dans les livres; et si mon nom n'étoit point placé aussi avantageusement qu'il est dans cet agréable ouvrage, je n'aurois eu que de l'admiration, et du plaisir, en le lisant. Mais, malgré moi, il a fallu avoir de la confusion de savoir que je ne mérite pas les louanges que l'on me donne, et que tout ce que j'ai écrit en ma vie ne mérite, non plus que moi, la gloire d'être louée par une si grande, et si illustre princesse. Voilà tout ce que vous peut dire une personne qui vous écrit avec beaucoup de précipitation, et qui est à vous, avec tout le respect qu'elle vous doit.
RÉPONSE DE MADEMOISELLE DE SCUDÉRY A UN AUTEUR QUI LUI AVAIT ENVOYÉ UNE PIÈCE INTITULÉE «LE LOUIS d'Or[357].»
(1660.)
[357] La Suze et Pellisson, _Recueil de pièces galantes_, 1741, in-12, t. I, p. 266.
Isarn (voy. la _Notice_, p. 68) avait adressé à Mlle de Scudéry une pièce mêlée de vers et de prose, intitulée le _Louis d'Or_, qui a été insérée dans un grand nombre de recueils, outre celui que nous venons de citer, et qui a donné lieu à beaucoup d'imitations.
Voici l'indication de l'édition originale: _La Pistole parlante, ou la Métamorphose du Louis d'Or, dédiée à Mlle de Scudéry_. Paris, Ch. de Sercy et Cl. Barbin, 1660, in-12 de 48 p.
Vous savez bien, Monsieur, que je suis accoutumée d'entendre parler des Lapins, des Fauvettes et des Abricots. Mais après tout, je n'ai pas laissé d'être surprise de la conversation que vous avez eue avec votre Louis d'or, et je le trouve si bien instruit des choses du monde, que j'en suis étonnée.
Quand il seroit du temps des premiers jacobus, Des nobles à la Rose, et des vieux carolus, Il ne sauroit pas plus de choses. Ovide a moins que lui fait de Métamorphoses. Il fait aux plus galants d'agréables leçons, Il raille, il fait des vers de toutes les façons; Mais ce qu'il fait de plus étrange, C'est qu'entre mes mains il se range, Car ses frères ne m'aiment pas, Ils n'ont aussi pour moi que de foibles appas, Et par le mépris je m'en venge. Mais pour ce Louis d'or que je reçois de vous, De qui la gloire est immortelle Qui ne craint plus ni touche, ni coupelle, Il fait seul un trésor dont mon cœur est jaloux.
Voilà, Monsieur, tout ce qu'une malade vous peut répondre. Mais je vous assure que ce n'est pas tout ce qu'elle pense; et que si Sapho se portoit bien, elle vous loueroit de meilleure grâce, et vous remercieroit avec plus d'esprit. Que sais-je même si, passant des louanges de votre Louis d'or à un sujet plus relevé, elle ne se sentiroit point inspirée de vous parler
D'un Louis, dont la vie en merveilles féconde, Est l'ouvrage du ciel et le bonheur du monde; Dont le bras triomphant, et les charmes vainqueurs Domptent les nations, et captivent les cœurs: D'un JVLE, dont les soins redonnent à la France Les Jeux et les Plaisirs, la Paix et l'Abondance, Qui va faire couler dans nos heureux climats Ces larges fleuves d'or, la force des États; Et gémir de regret le Pactole et le Tage, Que la Fable a flattés d'un pareil avantage; D'un JVLE dont les soins ont nos désirs bornés: Dont les sages conseils, justement couronnés, Font voir à l'univers que la plus belle gloire Est de cesser de vaincre au fort de la victoire.
Mais je m'aperçois que ce sujet là est trop relevé pour moi, et qu'il vaut beaucoup mieux ne rien dire, que de n'en dire pas assez. Il n'en est pas de même de vous, Monsieur. Au contraire, je vous exhorte à faire quelque ouvrage plus grand à la gloire de ceux que vous avez loués en huit vers seulement; car il ne faut pas faire des portraits en petit d'un grand Héros, comme on en fait d'une maîtresse, puisqu'on ne doit avoir les uns que pour les cacher, et que les autres doivent être vus de tout le monde.
A M. PELLISSON, CHEZ M. LE SURINTENDANT, A NANTES[358].
[358] Les trois lettres suivantes sont tirées de la collection Baluze, armoire V, paquet IV, n. 3. L. I, 2 vol. in-fo. Altérée par la vive émotion que lui causait l'arrestation de Fouquet et de Pellisson, l'écriture de Mlle de Scudéry y est encore plus difficile à déchiffrer qu'à l'ordinaire. Elles ont été publiées d'abord par M. Marcou, puis plus correctement par M. Chéruel, dans ses _Mémoires sur Fouquet_. Nous les avons collationnées de nouveau sur les originaux, et nous ne sommes pas parvenus à en rétablir complétement les lacunes et les ratures.
Aux Pressoirs[359], vendredi six heures du matin. Septembre 1661.
[359] Voir la _Notice_, p. 71 et suiv.
Je pars dans un quart d'heure pour Paris. Je ne pus m'embarquer hier parce qu'il fit un temps effroyable, de sorte que je prends le carrosse de M. de Miremont; il me le donne de fort bonne grâce. Je laisse la petite Marianne et M. Pineau avec la sienne (_sic_), et je suis si mal de ma tête que j'en perds patience. Peut-être que quelques remèdes me soulageront. Je vous en écrirai demain plus au long, et je ne vous écris aujourd'hui que pour vous demander de vos nouvelles et pour vous prier de m'envoyer un billet pour M. Congnet, qui lui témoigne que vous affectionnez l'affaire de M. Pineau; car, comme vous ne lui écrivîtes pas en lui envoyant les lettres dont il s'agit, il ne s'est pas pressé de le faire. Je vous demande pardon, mais je ne puis refuser cela à ceux qui m'en prient.
Adieu, jusqu'à demain. Souvenez-vous de moi, plaignez-moi et m'aimez toujours. Je ne puis vous dire que cela aujourd'hui, mais j'en pense bien davantage.
AU MÊME.
Samedi au soir (septembre 1661).
J'arrivai hier fort tard ici après avoir laissé le pauvre M. Jacquinot[360] et madame sa femme en larmes. Sincèrement je leur suis bien obligée de l'amitié qu'ils m'ont témoignée en partant. Je prétendois vous écrire une longue lettre aujourd'hui, mais quoique je n'aie fait savoir mon arrivée à personne, j'ai été accablée de monde et le comte Tott[361] qui va arriver, sera cause que je ne vous dirai pas tout ce que je voudrois. Ma santé est toujours de même. Deslis vient d'être reprise de la fièvre pour la troisième fois. Mme de Caen[362] vous baise mille fois les mains; Mlle Boquet et Mme Duval en font autant. Je commence déjà, malgré les caresses de mes amies et de mes amis, de regretter les Pressoirs du temps que vous y veniez.
[360] Propriétaire de la maison des Pressoirs.
[361] Ambassadeur de Suède à Paris.
[362] Marie-Éléonore de Rohan, abbesse de la Sainte-Trinité de Caen, avant d'être abbesse de Malnoue.