Mademoiselle de Scudéry, sa vie et sa correspondance, avec un choix de ses poésies

Part 10

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Outre les ouvrages cités par nous, elle en a publié quelques autres de moindre importance[222]. Il est question dans les _Lettres de Mme de Sévigné_, t. II, p. 258, d'un commentaire qu'elle avait composé sur certains sonnets de Pétrarque, et Bosquillon parle à la fin de son Éloge «de courtes prières pour tous les dimanches de l'année et d'autres sur les 150 pseaumes, qu'elle avoit faites depuis longtemps pour son seul usage et pour celui d'un de ses plus illustres amis.»

[222] _Promenade de Versailles_ ou _Histoire de Célanire_. Paris, Barbin, 1669, in-8º.--Les _Bains des Thermopyles_. Paris, veuve Ribou, 1732, in-8º. C'est un épisode tiré du t. IX du _Grand Cyrus_.--_Histoire de Mathilde d'Aguilar._ La Haye, 1736, in-8º.--_Anecdotes de la cour d'Alphonse XIe du nom, Roi de Castille._ Paris, 1756, 2 vol. in-12.

Mlle de Scudéry, a dit M. Cousin, était pieuse sans être dévote, et la justesse de cette appréciation ressort de plusieurs circonstances énoncées par nous dans le cours de cette Notice. Ses _Conversations sur divers sujets_ (1680) renferment un chapitre _Contre ceux qui parlent peu sérieusement de la religion_. Elle y dépeint ces hommes qu'on appelait alors des _libertins_, mais elle se refuse à admettre qu'il puisse y avoir des femmes sans religion. Il est question ailleurs d'une certaine Belinde à qui la dévotion ôta quelques amis, et elle ajoute: «Car, quoique Belinde ait une piété fort solide, elle ne convenoit plus à un de ces dévots de cabale qui, pour l'ordinaire, songent plus à concerter l'extérieur de leurs actions qu'à régler le fond de leur propre cœur[223].»

[223] _Conversations morales_, 1686, t. II, p. 989.

Nous avons déjà vu par la lettre à l'abbé Nicaise, citée plus haut, que les sentiments religieux de Mlle de Scudéry s'accentuèrent davantage vers la fin de sa vie. L'auteur de son Éloge nous la représente en proie, pendant plusieurs années, à de vives douleurs causées par un rhumatisme aux genoux et souffertes avec une résignation toute chrétienne, portant dans un corps usé un esprit toujours serein. Nous reproduisons d'après lui le touchant récit de sa mort, en l'abrégeant un peu, mais en lui laissant toute sa naïveté.

«Le 2 juin (1701) au matin, dit-il, elle se fit encore lever et habiller, malgré un gros rhume mêlé de fièvre. Étant debout, elle se sentit défaillir et dit: il faut mourir. Elle demanda le crucifix et le baisa. On le posa devant elle, et elle demeura les yeux attachés dessus. Son confesseur, qui demeuroit dans le voisinage et qui la voyoit souvent, ne s'étant pas trouvé, on avertit le père de Furcy, capucin. On lui redonna le crucifix. Comme il étoit un peu lourd, on voulut le lui ôter; mais elle le reprit de sa main mourante en disant: Donnez, donnez-moi mon Jésus. Elle l'appuya sur sa poitrine et, pendant qu'on lui donnoit la dernière absolution, elle expira doucement dans le baiser du Seigneur[224].»

[224] _Eloge de Mlle de Scudéry_, par M. Bosquillon, dans le _Journal des Savants_, du lundi 11 juillet 1701.

Ainsi mourut Mlle de Scudéry, à l'âge de quatre-vingt-quatorze ans. Deux églises se disputèrent l'honneur de lui donner la sépulture, celle de l'hôpital des Enfants-Rouges où elle avait dit souvent qu'elle souhaitait d'être enterrée, et celle de Saint-Nicolas-des-Champs, qui était sa paroisse depuis plus de cinquante ans. Le cardinal de Noailles, archevêque de Paris, jugea en faveur de sa paroisse, où son corps fut inhumé le 3 juin au soir[225].

[225] Voici la mention, inexacte quant à l'âge, que M. Jal a relevée sur les registres de Saint-Nicolas. Ce fut le jeudi 2 juin 1701 que décéda, en sa maison, rue de Beauce, «damoiselle Magdeleine de Scudéry, fille, âgée de _soixante-et-quatorze_ ans, ou environ.» Elle fut inhumée le lendemain 3 juin, à Saint-Nicolas-des-Champs, sa paroisse.

E. J. B. RATHERY.

APPENDICE[226].

[226] Voyez la _Notice_ page 17.

(_Extrait des archives des Bouches-du-Rhône, cour des Comptes._--_Reg. jurisprudentia_, _fo_ 289.)

PROVISIONS DE LA CHARGE DE CAPPITAINE ET GOUVERNEUR DE LA TOUR NOTRE-DAME-DE-LA-GARDE POUR GEORGE DE SCUDÉRY, SIEUR D'AMBERVILLE, GENTILHOMME ORDINAIRE DE LA CHAMBRE DU ROY.

Louis, par la grace de Dieu roy de France et de Navarre, comte de Provence, Forcalquier et terres adjacentes, à tous ceux qui ces présentes lettres verront, salut. La charge de cappitaine et gouverneur de la Tour de Notre-Dame-de-la-Garde, size sur la coste de nostre pays de Provence, estant à présent vaccante par la mort du sieur de Boys, dernier possesseur d'icelle, et estant nécessère pour nostre service de la remplir d'une personne qui ayt les bonnes qualitéz requises pour s'en acquitter dignement, Nous avons creu ne pouvoir fère un meilleur choix que de la personne de nostre cher et bien amé le sieur de Scudéry, sur la confiance que nous prenons en ses sens, suffisance, valeurs, expérience au faict des armes et en son affection et fidélité à nostre service, dont il a rendu preuve en diverses occasions. A ces causes et autres bonnes considérations à ce nous mouvans, nous avons ledict sieur de Scudéry constitué, ordonné et establi, constituons, ordonnons et establissons, par ces présentes signées de nostre main, cappitaine et gouverneur de la ditte Tour de Nostre-Dame-de-la-Garde, vaccante, comme dit est, par la mort dudict sieur de Boys, et ladicte charge luy avons donnée et octroyée, donnons et octroyons pour en jouir aux honneurs, authoritéz, prérogatives, gaiges, droicts, profficts, revenus et esmolumens qui y appartiennent, et telz et semblables dont a jouy ou deub jouyr ledict sieur de Boys, le tout tant qu'il nous plairra, soubz l'authorité de nostre trèz-cher et trèz-amé cousin le comte d'Aletz, gouverneur et nostre lieutenant général en nostre province de Provence et, en son absence, soubz celle du sieur comte de Carcèz, nostre lieutenant général en ladicte province, et leurs successeurs ausdictes charges. Si donnons en mandement à nostre trèz-cher et féal le sieur Seguier, chevalier, chancelier de France, que, dudict sieur de Scudéry pris et receu le serment en tel cas requis et accoustumé, il le mette et institue ou fasse mettre et instituer de par Nous en possession de ladicte charge et d'icelle, ensemble des honneurs, authoritéz, prérogatives, gaiges, droicts, profficts, revenus et esmolumens dessusdicts, le face, souffre et laisse jouyr et user plainement et paisiblement et à luy obéir et entendre de tous ceux et ainsy qu'il appartiendra ez choses touchant et concernant ladicte charge. Mandons en outre à noz améz et féaux conseillers les trésoriers généraux de France en nostre dit pays de Provence que par celuy de noz receveurs et comptables qu'il appartiendra, qui a accoustumé de payer lesdicts gaiges et droictz, ilz le fassent doresnavant payer et dellivrer par chascun an audict Scudéry, en la forme et manière accoustumée, à commencer du jour et datte des présentes, rapportant lesquelles ou coppie d'icelles deuement collationnées pour une fois seulement, avec quittance sure et suffisante. Nous voulons tout ce que payé et dellivré luy aura esté à l'occasion susdicte estre passé et alloué en la despence des comptes de celuy de nos dicts receveurs et comptables qui les aura payéz par noz améz et féaulx les gens de noz comptes, ausquelz nous mandons ainsy le fère sans difficulté; car tel est nostre plaisir. En tesmoing de quoy, nous avons faict mettre nostre scel à ces dictes présentes. Donné à Monfrin, le vingt-neufvième jour du moys de juin, l'an de grace MVIe XLII et de nostre règne le trente-troisième. Signé Louis, et, sur le reply, par le Roy, comte de Provence, Sublet. Scellées sur double queue du grand [scel] de cire jaune.

Extraict des registres de la Cour des Comptes, Aydes et Finances. Sur la requeste présentée par Georges de Scudéry, sieur d'Amberville, gentilhomme ordinère de la Chambre du Roy, tendant à vériffication et entérinement de lettres patentes par lesquelles Sa Majesté l'a pourveu de la charge de cappitaine et gouverneur de la Tour de Nostre-Dame-de-la-Garde, size sur la coste de Provence, vaccante par la mort du sieur de Boys, dernier possesseur, pour en jouyr aux honneurs, authoritéz, prérogatives, gaiges, droicts, profficts, revenus et esmolumens y appartennans, telz et semblables qu'en jouyssoit ledict de Bouys, soubz l'authorité du sieur comte d'Aletz, gouverneur et lieutenant général en ladicte province et, en son absence, soubz celle du sieur comte de Carcès, lieutenant général audict pays; veu lesdictes lettres patentes données à Monfrin le vingt-neufviesme jour du moys de juin MVIC XLII, signées Louis et, sur le reply, par le Roy comte de Provence, Sublet, scellées sur double queue du grand scel en cire jaune; la requeste dont est question appoinctée le dix-neufviesme jour du moys de juin MVIC XLII, pour estre monstrée au procureur général du Roy; la responce de son substitut n'empêchant ladicte vériffication et enregistration, la requeste ce jourd'huy rechargée et rapportée par Me F. Margaillet, conseiller du Roy en ladicte cour, et tout considéré; dict a esté que la Chambre, ayant esgard à ladicte requeste, a vériffié et entériné, entérine et vériffie lesdittes lettres patentes, pour jouyr par l'impétrant dudict estat et charge de cappitaine du fort Nostre-Dame-de-la-Garde, aux honneurs, authoritéz, prérogatives, prééminences, franchises, libertéz, gaiges, droicts, fruicts, profficts, revenus et esmolumens y appartenans, tels et semblables et tout ainsy qu'en jouyssoit son devancier, à compter lesdicts gaiges déz le jour et datte desdictes provisions, et au surplus suyvant la forme et teneur d'icelles, à la charge que par le commissère qui sera depputté pour mettre et installer ledict de Scudéry en possession dudict estat et charge, il fera fère description de l'estat et qualité dudict fort, ensemble inventère de l'artillerie, munitions et armes, équipage de guerres, meubles qui seront en icelles, et de tout il se chargera formement, aprèz deue conférance des inventaires cy devant faicts sur l'installation dudict de Bouys et autres ses devanciers, sauf au procureur général du Roy, en cas de défectuosité ou manquement, se pourvoir contre iceux ainsy qu'il appartiendra. Et seront lesdictes lettres registrées ez registres des archifz de Sa Majesté. Faict en la Chambre des Comptes, Cour des Aydes et Finances du Roy en Provence, séant à Aix, le XXIIe jour de juin MVIC XLIII, collationné, signé Mour.

CORRESPONDANCE CHOISIE.

MADEMOISELLE DE SCUDÉRY A M. CHAPELAIN[227]

[227] Mss de Conrart, in-4º, t. V, p. 275.

M. Cousin qui a reproduit cette lettre et la suivante, n'a pas entrepris d'en expliquer les allusions. Nous avons dû aller plus loin que lui. Leur comparaison avec les lettres de Balzac à Chapelain des 15 mars, 15 et 29 avril 1639, et avec la lettre inédite de Voiture au même, datée du 1er mars de la même année (Mss Sainte-Beuve), nous a fourni l'explication suivante: La comédie de l'Arioste _I Suppositi_ avait été à l'hôtel de Rambouillet l'objet d'une polémique assez animée. Critiquée par Voiture et par Mlle de Rambouillet, elle avait eu pour défenseurs Chapelain, Mlle Paulet, Georges et Madeleine de Scudéry. Enfin Voiture s'avoua vaincu et envoya à Chapelain une paire de gants, enjeu du défi.

[Mars ou avril 1639.]

Monsieur,

Si l'on ne m'avoit assurée que les cris d'allégresse ne déplaisent jamais aux victorieux, quelque modestes qu'ils soient, je ne mêlerois pas ma voix à celles de tant d'illustres personnes qui prennent intérêt en votre gloire, sachant bien qu'elle est trop peu considérable et trop foible pour être entendue dans le même temps que cette adorable Lionne[228], que vous avez placée au ciel avec tant de justice, témoigne par ses rugissemens la joie qu'elle a de votre triomphe. Mais après m'être laissé persuader que dans les réjouissances publiques chacun a droit de dire ses sentimens, j'ose vous assurer, que quand M. de Balzac m'auroit donné l'immortalité en me louant injustement dans une lettre[229], je ne serois pas si satisfaite, que de voir que par son jugement il vous établit le juge des autres. Et certes, à dire vrai, c'est un rang que vous méritez si bien, qu'on ne doit pas peu de louanges à votre modestie de vous être soumis à pouvoir être condamné; mais vous avez voulu rendre cette déférence aux rares qualités de votre arbitre, et de votre ennemi qui, certainement, ne s'est trouvé d'opinion contraire à la vôtre, que pour avoir la gloire de vous combattre. Il faut avoir l'âme si haute et si hardie, pour s'opposer à vos sentimens, que bien qu'il soit surmonté en cette guerre, elle ne laisse pas de lui être avantageuse. Enfin, Monsieur, comme elle n'est funeste pour personne, et qu'au contraire, elle est glorieuse et pour le juge et pour les deux partis, on peut dire que jamais victoire ne fut plus heureuse que la vôtre; que jamais vaincu ne porta ce nom avec tant d'honneur; et que jamais vainqueur ne fut couronné d'une main plus illustre. C'est tout ce que vous dira pour cette fois,

Votre, etc.,

Si ce n'est pas trop de hardiesse que de vous demander la Comédie qui a fait votre guerre, j'oserois vous supplier de me la prêter; afin qu'en admirant ses beautés, mon frère et moi, admirions encore votre jugement.

Votre,

[228] Mlle Paulet, sur laquelle nous reviendrons plus loin, avait dû ce surnom à son courage, à sa fierté, et à la nuance dorée de ses cheveux. Chapelain avait composé sur elle en 1633 une pièce de vers qu'on appelait le _Récit de la lionne_.

[229] Balzac, qui s'était aussi déclaré pour l'Arioste dans la discussion dont nous avons parlé, se prévaut, dans sa lettre du 15 avril, de l'adhésion de Scudéry, et il ajoute: «Mais que cette sœur qui écrit si élégamment et de si bon sens, est digne de lui, et qu'elle est à mon gré une personne excellente! Prêtez-moi, monsieur, une douzaine de vos paroles, pour lui faire le compliment que je lui dois, et dites-lui que si j'étois le légitime distributeur de cette immortalité dont vous parlez, elle seroit assurée d'en avoir sa part.»

AU MÊME[230].

[230] Mss de Conrart, in-4º, t. V, p. 277.

[Mars ou avril 1639.]

Monsieur,

Après avoir lu la Comédie[231] que vous m'avez fait l'honneur de me prêter, je ne suis pas assez inconsidérée pour publier hardiment ce que j'en pense. La médiocrité de mon esprit et mon ignorance sont des raisons assez fortes pour m'en empêcher. Je vous dirai, pourtant, que si quelque chose vous pouvoit faire douter de la justice de votre cause, vous auriez lieu de le faire, dans la seule pensée que Mlle de Rambouillet, qui, certainement, est la plus excellente personne de mon sexe, désapprouve une chose que je trouve belle, qu'elle condamne un intrigue qui me semble admirablement joli, et merveilleusement conduit[232]; et qu'enfin, elle blâme un ouvrage où je n'aperçois point de tache, et où le peu de lumière que j'ai me fait découvrir de grandes beautés. Cette opposition de toutes choses, qui se voit entre l'opinion de cette admirable personne et la mienne, doit, si je ne me trompe, vous être suspecte, et vous porter encore une fois à examiner si la raison est absolument contre elle; ou si, en cette rencontre, elle veut faire paroître son esprit au préjudice de son jugement, si elle protège le foible, ou si elle soutient ses sentimens propres; car, pour ne vous déguiser pas les miens, je ne puis concevoir que vous soyez de parti contraire; et lorsque je vous assure que je serai toujours du vôtre, je ne puis m'imaginer que je ne sois pas toujours du sien.

Je suis, Monsieur, votre très humble et très affectionnée servante.

[231] _I Suppositi._ Cette comédie de la jeunesse de l'Arioste n'est guère qu'une imitation de Plaute et de Térence. Mais le prologue renferme un certain nombre d'équivoques dont on s'explique que la pudeur de Mlle de Rambouillet et de quelques-uns de ses amis des deux sexes ait pu prendre ombrage.

[232] _Intrigue_ était alors du masculin ou des deux genres, comme _équivoque_, _rencontre_, _affaire_, _énigme_, etc.

CHAPELAIN A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY[233].

[233] Cette lettre, évidemment relative à la controverse sur les _Suppositi_ de l'Arioste, trouve sa place naturelle à la suite des deux précédentes. Nous l'empruntons à l'_Isographie_, avec une lacune que nous n'avons pu remplir.

[Mars ou avril 1639.]

Mademoiselle,

Je n'étois pas bien de mon parti, même devant que d'avoir reconnu que vous le teniez, et le respect que je dois à la Princesse[234] que j'ai pour adversaire m'ôtoit la hardiesse de condamner des sentimens dont les contraires jusqu'ici m'avoient semblé les seuls équitables. Mais à présent que je vois les miens appuyés de votre autorité et protégés par la valeur du généreux Astolfe[235] qui a daigné descendre du ciel pour servir de champion à ma justice, je me détermine et veux bien désormais être du nombre de mes partisans, pour soutenir ma propre cause, à laquelle je me suis affectionné depuis seulement qu'elle est devenue la vôtre. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

[234] Mlle de Rambouillet, qu'on appelait souvent la _Princesse Julie_ dans sa société.

[235] Georges de Scudéry. Voyez la lettre déjà citée de Balzac, du 15 avril 1639. «C'est un dangereux homme que cet Astolphe,... et j'aimerois mieux me réconcilier avec l'Arioste que de me battre contre son chevalier. Pour moi, je mets son amitié au nombre de mes meilleures fortunes, et suis tout glorieux du nouveau témoignage qu'il m'en a rendu. Mais que cette sœur, etc.» Suit le passage cité p. 144, note 229.

Ce seroit ici le lieu de vous rendre très-humbles grâces de la part que vous avez voulu prendre en mes intérêts, si tous les devoirs et toutes les reconnoissances n'étoient pas comprises dans la qualité véritable que je prends,

Mademoiselle, de Votre très humble et très obéissant serviteur, CHAPELAIN.

MADEMOISELLE DE SCUDÉRY A MADEMOISELLE ROBINEAU[236].

[236] Mss de Conrart, in-4º, t. XI, p. 189.

Mlle Robineau, «fille déjà âgée en 1657,» suivant Tallemant. «Elle a beaucoup d'esprit, dit le _Grand Dictionnaire des Précieuses_, et est des bonnes amies de la docte Sophie (Mlle de Scudéry) qui lui fait une confidence générale de tous ses ouvrages.» C'est la Doralise du _Grand Cyrus_. Elle habitait le quartier du Marais.

Rouen, le 5 septembre 1644.

Mademoiselle,

Je m'étonne assez que vous, qui n'aimez guère les nouvelles et qui ne voyez jamais les relations de Renaudot[237], ayez souhaité que je vous en fisse une de mon voyage, qui sans doute n'a rien de si remarquable ni de si beau que le siége de Gravelines ni que l'action de M. d'Enghien. Néanmoins, puisque vous le désirez, il faut vous obéir et contenter votre curiosité par un fidèle récit de tout ce qui m'est arrivé.

[237] Théophraste Renaudot, fondateur de la _Gazette de France_ dont il avait obtenu le privilége à la date de 1631, par la protection du cardinal de Richelieu.

Je ne m'arrêterai pas toutefois à vous dépeindre exactement la magnificence de mon équipage, quoiqu'il y ait sans doute quelque chose d'assez agréable à s'imaginer que les chevaux qui traînoient le char de triomphe qui me portoit étoient de couleurs aussi différentes que celles qu'on voit en l'arc-en-ciel: le premier étoit bai, le second étoit pie, le troisième alezan, et le quatrième gris pommelé; et tous les quatre ensemble étoient tels qu'il le faudroit à ces peintres qui aiment à faire paroître en leurs tableaux qu'ils sont savants en anatomie, n'y ayant pas un os, pas un nerf ni pas un muscle qui ne parût fort distinctement au corps de ces rares animaux. Leur humeur étoit fort docile, et leur pas étoit si lent et si réglé, qu'il n'y a point de cardinaux à Rome qui puissent aller plus gravement au consistoire que je n'ai été à Rouen. Aussi vous puis-je assurer que le cocher qui les conduisoit a eu tant de respect pour eux pendant le voyage que, de peur de les incommoder, il a quasi toujours été à pied. Ce n'est pas qu'il n'y ait lieu de croire qu'il en usoit aussi de cette sorte pour se divertir et pour nous désennuyer; car je puis vous dire sans mensonge qu'il aime fort la conversation, et que de toute la compagnie, lui et moi n'étions pas les plus désagréables.

Mais, pour vous apprendre de quelles personnes cette compagnie étoit composée, vous saurez qu'il y avoit avec nous un jeune partisan, déguisé en soldat pour cacher sa profession, dont le manteau d'écarlate à gros boutons d'or, les grosses bottes et les grands bas ne convenoient pas trop bien à l'air de son visage; car enfin, avec tout l'appareil d'un chevau-léger ou d'un filou, il ressembloit très fort à un solliciteur de procès. Auprès de celui-ci étoit un mauvais musicien qui, craignant de mourir de faim à Paris, s'en alloit demander l'aumône en son pays; et quoique plusieurs personnes eussent beaucoup contribué à son habillement, il ne lui en étoit pas plus propre. Le chapeau qu'il portoit ayant, à ce que je crois, été autrefois à M. de Saint-Brisson[238], lui tomboit sur le nez à cause de la petitesse de sa tête. Son collet ressembloit assez à un peignoir; son pourpoint étoit à grandes basques, et ses chausses approchoient fort de celles des Suisses. Enfin plus d'un siècle et plus d'une nation avoient eu part à cet habit extraordinaire. La troisième personne de cette compagnie étoit une bourgeoise de Rouen qui avoit perdu un procès à Paris, et qui se plaignoit également de l'injustice de ses juges et de la fange des rues. La quatrième étoit une épicière de la rue Saint-Antoine, qui, ayant plus de douze bagues à ses doigts, s'en alloit voir la mer et le pays, pour parler en ses termes. La cinquième, tante de celle-là, étoit une chandelière de la rue Michel-le-Comte, qui, poussée de sa curiosité, s'en alloit avec elle voir la citadelle du Havre; la sixième étoit un jeune écolier, revenant de Bourges prendre ses licences, et se préparant déjà à plaider sa première cause. La septième étoit un bourgeois poltron qui craignoit toute chose, qui croyoit que tout ce qu'il voyoit étoit des voleurs, et qui n'apercevoit pas plutôt de loin des troupeaux de moutons et des bergers, qu'il se préparoit déjà à leur tendre sa bourse, tant la frayeur décevoit son imagination. La huitième étoit un bel esprit de Basse-Normandie, qui disoit plus de pointes que M. l'abbé de Franquetot n'en disoit du temps qu'elles étoient à la mode, et qui, voulant railler toute la compagnie, en donnoit plus de sujet que tous les autres. La neuvième étoit mon frère, dont j'allois vous dépeindre, non pas la mine, la profession ni les habillemens, mais les chagrins et les impatiences que lui donnoit une si étrange voiture, s'il n'eût retranché une partie de mon histoire, en obtenant de ma bonté de ne vous en dire rien.

[238] Louis Séguier, baron de Saint-Brisson et prévôt de Paris. C'était un soupirant de Mlle Paulet, personnage ridicule dont il est souvent question dans les chansons du temps.