Mademoiselle de Scudéry, sa vie et sa correspondance, avec un choix de ses poésies
Part 1
Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.
MADEMOISELLE DE SCUDÉRY SA VIE, SA CORRESPONDANCE, &a
PARIS--TYPOGRAPHIE LAHURE
Rue de Fleurus, 9
MADEMOISELLE DE SCUDÉRY SA VIE ET SA CORRESPONDANCE AVEC UN CHOIX DE SES POÉSIES PAR MM. RATHERY ET BOUTRON
PARIS LÉON TECHENER, LIBRAIRE-ÉDITEUR RUE DE L'ARBRE-SEC, 52
M DCCC LXXIII
AVANT-PROPOS.
_Un écrivain que nous aurons à citer souvent, parce qu'en traçant l'_HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE, _il a pris pour guide celle à qui le présent volume est consacré, M. Cousin, a exprimé plus d'une fois le regret «qu'à la fin du dix-septième siècle, ou dans le premier tiers du dix-huitième, on n'ait pas eu l'idée de recueillir les petits vers si agréablement tournés que Mlle de Scudéry laissait échapper en toute occasion de sa veine facile, et qui charment à la fois l'esprit et l'oreille. On aurait pu y joindre, ajoutait-il, un choix de lettres sérieuses ou badines sorties de la même plume. Nous sommes assuré qu'on eût composé ainsi un volume agréable.»_
_Ce qu'on n'a pas fait alors, peut-être y a-t-il bien de la témérité à l'entreprendre aujourd'hui,_ _où l'attention du public semble si éloignée de ces curiosités du passé. Et pourtant, est-ce bien le moment pour nous de dédaigner les pages brillantes de notre histoire, et l'étude de cette sociabilité française qui reste une de nos gloires les plus incontestées? Or Mlle de Scudéry a traversé tout le dix-septième siècle; ses écrits, son exemple, son entourage, ont contribué à cet avénement de la société polie qui en marqua la première moitié, qui prépara les splendeurs de la seconde, et que les nations voisines s'efforcèrent à l'envi d'imiter de leur mieux. Sans doute elle mêla quelque mauvais goût à cette action salutaire; elle raffina sur les sentiments, elle raffina sur le style. Il faut que ses lecteurs en prennent leur parti. Après tout, mieux vaut le langage des ruelles que celui des clubs: n'abuse pas qui veut de la politesse et de l'esprit. Quant aux lectrices, nous comptons sur leurs sympathies pour la bonne, l'aimable, l'ingénieuse Mlle de Scudéry, et, si elles étaient tentées de se montrer sévères pour la précieuse, nous leur rappellerions ce qu'un poëte disait_
A UNE DAME EN LUI ENVOYANT LES ŒUVRES DE VOITURE
Voici votre Voiture et son galant Permesse, Quoique guindé parfois, il est noble toujours; On voit tant de mauvais naturel de nos jours, Que ce brillant monté m'a plu, je le confesse.
On voit (c'est un beau tort) que le commun le blesse, Et qu'il veut une langue à part pour ses amours, Qu'il croit les honorer par d'étranges discours; C'est là de ces défauts où le cœur s'intéresse.
C'était le vrai pour lui que ce faux tant blâmé; Je sens que volontiers, femme, je l'eusse aimé; Il a d'ailleurs des vers pleins d'un tendre génie;
Tel celui-ci, charmant, qui jaillit de son cœur: «Il faut finir mes jours en l'amour d'Uranie.» Saurez-vous, comme moi, comprendre sa douceur[1]?
[1] Ulric Guttinguer, les _Lilas de Courcelles_, 1842, p. 41.
Mlle de Scudéry, on le verra, fut une des premières à prendre parti pour le Sonnet d'Uranie, et l'on a surnommé Guttinguer «le dernier des Uranins.»
_Nous devons dire quelques mots sur la manière dont nous avons compris nos devoirs d'éditeurs, et sur le plan que nous avons suivi._
_Il y a des auteurs dont le public veut tout connaître; il en est d'autres qu'il lui suffit d'envisager par leurs côtés les plus caractéristiques. Esquisser leur physionomie en la replaçant dans le milieu qui l'éclaire, choisir parmi leurs productions ce qui peut le mieux donner l'idée de leur manière,--l'expression n'est pas déplacée quand il s'agit de Mlle de Scudéry,--en un mot être fidèle sans_ _se croire obligé d'être complet, voilà le but que les éditeurs se sont proposé d'atteindre._
_Nous avons été particulièrement sobres dans le choix des Poésies, dont le principal mérite consiste dans une grâce facile ou dans des allusions aux événements du temps._
_Mais nous avons dû faire une place plus large à la Correspondance, en y comprenant non-seulement les lettres écrites par Mlle de Scudéry elle-même, mais encore celles qui lui furent adressées par ses contemporains. Les premières, malgré des taches provenant de la négligence, et, le plus souvent, de l'affectation, ont une véritable valeur littéraire et historique. Les secondes donnent peut-être une plus haute idée encore de celle à qui elles s'adressent, par les témoignages de tendre amitié et de haute estime qu'elles renferment de la part de correspondants tels que Mme de Sévigné, la reine Christine, le grand Corneille, Bossuet, Leibnitz. Tout en consacrant aux unes et aux autres deux séries distinctes, nous avons rapproché celles qui se répondent, et ne sauraient être séparées sans inconvénient._
_Bon nombre des lettres que nous publions ici font partie des Manuscrits Conrart à la Bibliothèque_ _de l'Arsenal, ou des papiers de l'abbé Boisot à la Bibliothèque de Besançon. Beaucoup étaient éparses dans des Mémoires, Correspondances ou recueils du temps. Enfin, grâce à l'obligeance de certains amateurs, les éditeurs ont pu, aux pièces tirées de leurs propres portefeuilles, en joindre d'autres pour la plupart inédites. Celles mêmes qui étaient déjà connues par les publications de MM. de Monmerqué, Cousin, etc., ont été par nous, à l'occasion, complétées, rectifiées, remises à leur vraie place. Nous devons déclarer, à ce propos, que nous avons attaché aux dates une importance exceptionnelle, et que, grâce à des recherches dont les lecteurs ne soupçonneront guères l'étendue et l'opiniâtreté, nous avons tenu à dater,--fût-ce approximativement, et en distinguant toujours par des crochets nos conjectures des indications fournies par les originaux eux-mêmes,--presque toutes les lettres renfermées dans notre volume._
_Nous n'avons pu retrouver toutes celles dont l'existence nous est attestée par divers témoignages. Sans parler de la grande lettre à Mlle d'Arpajon sur sa retraite aux Carmélites, de l'épître de quinze pages à Bossuet au sujet de la mort de Pellisson, il y a des séries entières de lettres de Mlle de Scudéry ou à elle adressées, qui ont à peu près entièrement disparu. Nous savons, par Chapelain que Conrart lui écrivait en Provence «presque toutes les semaines.» Ce même Chapelain ne possédait pas moins de soixante-dix-huit lettres de Scudéry ou de sa sœur, comme en fait foi le_ CATALOGUE _ou plutôt l'_INVENTAIRE MANUSCRIT _de sa bibliothèque. Elle dit elle-même quelque part: «J'ai brûlé plus de cinq cents lettres de Pellisson du temps de la Bastille.» Enfin elle resta en correspondance jusqu'à la fin de sa vie avec d'anciens amis de Provence: Forbin-Janson, Mascaron, Bonnecorse. Combien peu de ces précieux documents sont parvenus jusqu'à nous! Cet inventaire de nos pertes, qu'il nous aurait été facile de grossir, nous avons tenu du moins à le présenter ici, dans l'espoir que le hasard ou ces indications mêmes en pourront faire retrouver une partie._
_Nous avons eu pour le texte de notre auteur un respect suffisant, mais non superstitieux. Sans l'altérer jamais, nous l'avons abrégé quelquefois; nous ne sommes pas parvenus à en faire disparaître des répétitions inévitables dans les mentions d'un même fait raconté à des personnes différentes, ni des variations faciles à expliquer dans le style_ _d'un auteur qui a vu la langue se transformer pendant une longue carrière touchant d'un bout à Balzac et de l'autre à La Bruyère. Quant à l'orthographe, que Mlle de Scudéry a également vue se modifier, qu'elle a contribué à modifier elle-même, nous n'avons pas hésité à lui donner, comme l'a fait M. Cousin, les formes modernes, sauf certaines particularités ou locutions, dont l'absence aurait produit l'effet d'une espèce d'anachronisme._
_Nous ne pouvions songer à faire figurer dans ce volume, même par extraits, ni les Romans, dont M. Cousin a donné, surtout pour ce qui regarde le_ GRAND CYRUS, _d'assez longs épisodes, ni même--et nous le regrettons davantage--les_ CONVERSATIONS MORALES _qui constituent un ensemble de préceptes renfermés dans un cadre analogue et difficiles à séparer. Nous avons du moins cherché, dans la_ NOTICE _et dans les notes, à donner une idée de ces compositions, et à en tirer les éclaircissements et les exemples qui pouvaient servir à l'intelligence de la vie et des écrits de l'auteur_.
_Parmi les personnes qui ont pris à notre publication l'intérêt le plus actif, soit par des communications libérales, soit par des indications utiles, nous devons mentionner spécialement MM. le comte_ _de Clapiers, Camoin et Blancard, à Marseille, Octave Teissier, à Toulon; M. Toussaint, avocat au Havre; M. Tamizey de Larroque; MM. Ravenel et Baudement, de la Bibliothèque nationale; Miller et Ad. Regnier de l'Institut; Chambry et Gauthier-la-Chapelle récemment enlevés à leurs goûts studieux, et plusieurs autres amateurs tels que MM. Dubrunfaut, J. Boilly, Moulin, Étienne Charavay, etc._
NOTICE SUR MADEMOISELLE DE SCUDÉRY.
I
FAMILLE.--PREMIÈRES ANNÉES.--SÉJOUR EN PROVENCE.
1607-1647.
En donnant ici, d'après le vœu d'un éminent écrivain, un choix de la correspondance et des poésies de Mlle de Scudéry, nous avons cru nécessaire de le faire précéder d'une notice sur sa vie, qui embrasse la presque totalité du dix-septième siècle, et dont M. Cousin n'a retracé que le milieu, correspondant à la date de la publication du _Grand Cyrus_. Il a concentré sur ce point unique tout l'intérêt de son tableau, laissant dans l'ombre ou n'éclairant que par reflet les autres parties. Au milieu des plus grands succès littéraires de l'auteur, il n'a vu, il n'a voulu voir que le _Cyrus_, et, dans ce qu'il a dit de la personne même de l'écrivain, il a presque complétement passé sous silence ses dernières années, si bien remplies par les préceptes et les exemples de toutes les vertus d'un sexe dont, sauf la beauté physique, elle posséda tous les agréments, sans en avoir connu les faiblesses.
Mais, en racontant la vie de Mlle de Scudéry, il ne suffisait pas de retracer les événements d'une existence bien moins accidentée que celle de ses héros; il fallait la replacer au milieu du mouvement littéraire et social qui en constitue le principal intérêt. Ainsi donc, sa famille, ses amis, sa vie commune avec son frère, les sociétés polies qu'elle traversa ou qu'elle groupa autour d'elle, son individualité comme femme et comme écrivain, la vogue et le déclin des genres de littérature dont elle fut la personnification la plus complète, tels seront les principaux éléments de l'étude qui va suivre.
Scudéry, Escudéry, Escudier, Escuyer, _Scutifer_ en latin, vieille famille d'Apt en Provence, y figure sous ces différents noms, au moins depuis le quatorzième siècle. Elle se disait d'origine italienne; on sait que c'était une manie assez commune chez les familles provençales. Pithon-Curt nous apprend qu'un Jean Scudéry épousa, par contrat passé à Lisle en 1360, Marguerite Isnard, dotée par son père Hugues de 1000 florins d'or, somme considérable pour le temps. Ce Jean Scudéry paraît être le même que mentionne Papon, dans son _Histoire de Provence_, parmi les partisans de Raymond IV, et dont les biens furent confisqués en 1367 par la reine Jeanne. Le premier de ces auteurs parle aussi d'un Sébastien Scudéry d'Apt qui se maria avec Lucrèce de Guast, suivant contrat du 7 avril 1480. A la même famille appartenaient Jacques Escudier, notaire à Apt en 1535, Jean Escudier, 3e consul d'Avignon en 1599 et en 1618, enfin Elzéar Escuyer ou Scudéry[2], qui porta les armes avec distinction et fut lieutenant de Simiane de la Coste, gouverneur de cette ville sous Charles IX. Vers la fin du seizième siècle, son fils Georges, après s'être fait une certaine réputation militaire dans son pays, quitta Apt, et, sous le nom, désormais adopté, de Scudéry[3], suivit la fortune du seigneur de Brancas-Villars, d'abord à Lyon, dont ce seigneur fut gouverneur pour la Ligue, puis à Rouen, qu'il défendit contre Henri IV et où Scudéry commandait le fort Sainte-Catherine[4], et enfin, lorsque son protecteur fut devenu amiral de Villars et gouverneur du Havre, dans cette dernière ville où Georges de Scudéry aurait été lieutenant ou plutôt capitaine des ports[5].
[2] Un historien de la ville d'Apt, Boze, lui donne le premier de ces deux noms; un autre, dont l'histoire est restée inédite, Remerville, l'appelle Scudéry, et, en mentionnant Jacques Escudier, notaire en 1535, dit positivement que la famille était connue sous ce dernier nom depuis plusieurs siècles, lorsqu'elle s'avisa de le changer en celui de Scudéry. Il est donc probable que cette forme n'a été qu'une traduction après coup du _Scutifer_ des actes latins.
[3] Cependant son acte de mariage, en 1599, porte encore: Georges de Scudéry ou Lescuyer.
[4] _Les Fastes des rois de la Maison d'Orléans et de celle de Bourbon_ (par le P. Du Londel). Paris, 1697, p. 110.
[5] Conrart nous paraît avoir un peu embelli la situation, lorsqu'il parle «d'emplois considérables» qu'aurait eus ce personnage, «entr'autres la charge de lieutenant du Hâvre-de-Grâce, place importante de la province, sous l'amiral de Villars qui en était gouverneur.» Nous avons trouvé à la Bibliothèque nationale une quittance du 20 avril 1605 signée: Georges de Scudéry, capitaine des ports.
Quoi qu'il en soit de ces antécédents des Scudéry, qu'ils ne nous auraient pas pardonné d'omettre, eux qui se piquaient tant d'armes et de noblesse, notre Provençal transplanté en Normandie se maria en 1599 à Madeleine de Goustimesnil, d'une bonne famille de cette province, et en eut Georges et Madeleine, nés tous deux au Havre, le premier en 1601, et la seconde en 1607[6]. Il est difficile de séparer la biographie du frère d'avec celle de la sœur, puisqu'ils vécurent ensemble jusqu'au mariage du premier, malgré la différence de leurs caractères, «la sœur, dit M. Cousin, étant aussi modeste qu'il était vain, et d'une humeur aussi douce et facile qu'il l'avait fanfaronne et querelleuse.» Tallemant des Réaux, moins indulgent, trace ainsi le même parallèle: «Sa sœur a plus d'esprit que lui et est tout autrement raisonnable, mais elle n'est guère moins vaine. Elle dit toujours: Depuis le renversement de notre maison; vous diriez qu'elle parle du renversement de l'Empire grec.» Si l'on en croit Conrart, «le duc de Villars ayant succédé à l'amiral son frère dans le gouvernement de Normandie, sa femme prit en telle haine ce lieutenant, après l'avoir trop aimé, qu'elle ruina toutes ses affaires.» Ici Conrart nous paraît être l'écho complaisant des fanfaronnades de Scudéry. Toujours est-il que le père en mourant, comme il le dit: «ne laissa pas ses affaires en bon état[7].» La mère, femme de mérite, donna ses soins à la première éducation de sa fille, mais elle ne tarda pas à suivre son mari[8], et la jeune Madeleine[9] fut recueillie par un de ses oncles qui avait l'esprit très-droit et très-cultivé, et qui avait vécu à la cour de trois de nos rois[10].
[6] Tous les biographes de Mlle de Scudéry la font naître en 1607. Les bulletins de Clément, à la Bibliothèque nationale, ajoutent la date du 15 novembre. D'un autre côté, le registre des baptêmes de la paroisse de Notre-Dame, au Havre, constatent que Georges fut baptisé le 22 août 1601, et Madeleine le 1er décembre 1608. Nous devons ces deux dernières indications, ainsi que celle qui concerne l'acte de mariage du père, à l'obligeance de M. G. Toussaint, avocat au Havre.
[7] Un document cité par M. Livet, _Précieux et Précieuses_, 2e édition, p. 209, nous le montre emprisonné pour dettes, à la date du 23 octobre 1610.
[8] D'après la même autorité, le père serait mort en 1613, et la mère six mois après.
[9] Tout cela est un peu arrangé dans le _Cyrus_: «Sapho n'avoit que six ans lorsque ses parents moururent. Il est vrai qu'ils la laissèrent sous la conduite d'une parente qui avoit toutes les qualités nécessaires pour bien conduire une jeune personne.» T. X, l. II.
[10] Conrart.--_Eloge de Mlle de Scudéry_, par Bosquillon.
Ici nous ne pouvons mieux faire que de suivre, en l'abrégeant, Conrart évidemment renseigné par Mlle de Scudéry elle-même sur les détails de sa première éducation. «Son oncle, dit-il, lui fit apprendre les exercices convenables à une fille de son âge et de sa condition, l'écriture, l'orthographe, la danse, à dessiner, à peindre, à travailler en toutes sortes d'ouvrages. De plus, comme elle avoit une humeur vive et naturellement portée à savoir tout ce qu'elle voyoit faire de curieux et tout ce qu'elle entendoit dire de louable, elle apprit d'elle-même les choses qui dépendent de l'agriculture, du jardinage, du ménage de la campagne, de la cuisine; les causes et les effets des maladies, la composition d'une infinité de remèdes, de parfums, d'eaux de senteur et de distillations utiles ou galantes, pour la nécessité ou pour le plaisir. Elle eut envie de savoir jouer du luth, et elle en prit quelques leçons avec assez de succès; mais, comme elle tenoit son temps mieux employé aux occupations de l'esprit, entendant souvent parler des langues italienne et espagnole, et de plusieurs livres écrits en l'une et en l'autre, qui étoient dans le cabinet de son oncle et dont il faisoit grande estime, elle désira de les savoir, et elle y réussit admirablement. Dès lors, se trouvant un peu plus avancée en âge, elle donna tout son loisir à la lecture et à la conversation, tant de ceux de la maison qui étoient très-honnêtes gens et très-bien faits, que des bonnes compagnies qui y abondoient tous les jours de tous côtés[11].»
[11] Conrart, _Mémoires_, p. 613.
On devinerait sans peine que les romans tinrent une grande place dans ses lectures, quand même on n'aurait pas sur ce point le témoignage de Tallemant et le sien propre. Elle en recevait un peu de toutes mains, si l'on en croit ce que raconte le premier, comme le tenant de la bouche même de Mlle de Scudéry: «qu'un D. Gabriel, feuillant, qui étoit son confesseur, lui ôta un livre de ce genre, où elle prenoit beaucoup de plaisir,» mais pour lui en donner d'autres qui ne valoient guère mieux, et qu'il finit par lui laisser le tout, en disant à la mère «que sa fille avoit l'esprit trop bien fait pour se laisser gâter à de semblables lectures.» Il ajoute que le conseiller huguenot Claude Sarrau lui en prêta d'autres ensuite[12].
[12] Tallemant des Réaux, _Historiettes_; _Scudéry et sa sœur_, t. VII, p. 49 et suiv., édition de MM. de Monmerqué et Paulin Paris. L'_Historiette_ de Mme de Villars, _ibid._, t. I, p. 218, nous fournit un nouvel exemple des renseignements que Mlle de Scudéry avait fournis à Tallemant sur les hommes et les choses de sa jeunesse.
Enfin il faut rapprocher ces renseignements de ce qu'elle nous apprend elle-même à ce sujet dans une lettre adressée à Huet lors de la publication du _Traité_ de ce dernier _sur l'origine des Romans_ (1670). «Vous avez précisément choisi les romans qui ont fait les délices de ma première jeunesse et qui m'ont donné l'idée des romans raisonnables qui peuvent s'accommoder avec la décence et l'honnêteté, je veux dire _Théagène et Chariclée_, _Théogène et Charide_, ainsi que l'_Astrée_; voilà proprement les vraies sources où mon esprit a puisé les connoissances qui ont fait ses délices. J'ai seulement cru qu'il falloit un peu plus de morale, afin de les éloigner de ces romans ennemis des bonnes mœurs qui ne peuvent que faire perdre le temps.» Ajoutons que Mlle de Scudéry à l'âge de quatre-vingt-douze ans, s'intéressait encore à «ces romans qui avoient fait les délices de sa première jeunesse,» car c'est sur sa demande que Huet lui écrivait la _Lettre_ du 15 décembre 1699 _touchant Honoré d'Urfé et Diane de Chasteaumorand_, insérée dans les _Dissertations_ de Tilladet, t. II, p. 100.
Suivant une tradition locale difficile à concilier avec ces témoignages relatifs à la jeunesse et à l'éducation de Madeleine en Normandie, elle aurait, vers l'année 1620, accompagné son frère dans un pèlerinage en Provence au berceau de leur famille[13], et c'est lors de leur passage à Valence qu'aurait eu lieu l'aventure de l'auberge sur laquelle nous reviendrons. Ce qui paraît certain, c'est que Georges fit en effet le voyage d'Apt où il retrouva quelques parents, entre autres sa grand'mère paternelle qui vécut cent huit ans[14], et que, pendant ce séjour, il adressa à une demoiselle du pays, Catherine de Rouyère, ses hommages et ses premiers vers[15].
[13] La maison des Scudéry, sise rue des Pénitents-Bleus, à Apt, était d'apparence modeste et occupée en 1840 par un menuisier. Voy. le _Mercure aptésien_ du 24 mai 1840.
[14] Lettre de Mlle de Scudéry à Mme de Chandiot, du 20 avril 1695.
[15] _Histoire du Théâtre français_, par les frères Parfaict, t. IV, p. 430.
C'est aussi à cette époque, ou environ, qu'il faut rapporter ces fameuses campagnes dont Scudéry a tant parlé en prose et en vers:
Pour moi plus d'une fois le danger eut des charmes Et dans mille combats je fus tout hazarder; L'on me vit obéir, l'on me vit commander Et mon poil tout poudreux a blanchi sous les armes[16].
[16] _Le Dégoust du monde_, dans les _Poésies diverses_, dédiées au cardinal de Richelieu, Paris, 1649, in-4º, p. 96. Les auteurs du _Voyage de Chapelle et Bachaumont_ ont fait, non sans quelque intention ironique, allusion à ces vers, quand ils ont dit, en parlant du gouvernement de Notre-Dame-de-la-Garde, qu'on ne le donnait qu'à des gens
Qu'on eût vu longtemps commander, Et dont le poil poudreux a blanchi sous les armes.
Et dans la préface de son _Ligdamon_ qu'il fit, dit-il, en sortant du régiment des Gardes (1631): «Je suis né d'un père qui, suivant l'exemple des miens, a passé tout son âge dans les charges militaires, et qui m'avoit destiné, dès le point de ma naissance, à pareille forme de vivre. Je l'ai suivie par obéissance et par inclination. Toutefois, ne pensant être que soldat, je me suis encore trouvé poëte. Ce sont deux métiers qui n'ont jamais été soupçonnés de bailler de l'argent à usure, et qui voient souvent ceux qui les pratiquent réduits à la même nudité où se trouvent la Vertu, l'Amour et les Grâces, dont ils sont les enfants.... Tu couleras aisément par dessus les fautes que je n'ai point remarquées, si tu daignes apprendre qu'on m'a vu employer la plus grande partie du peu d'âge que j'ai, à voir la plus belle et la plus grande Cour de l'Europe, et que j'ai passé plus d'années parmi les armes que d'heures dans mon cabinet, et usé beaucoup plus de mèches en arquebuse qu'en chandelle: de sorte que je sais mieux ranger les soldats que les paroles, et mieux quarrer les bataillons que les périodes, etc.»
Il rappelait avec complaisance la part qu'il avait prise aux guerres de Piémont sous les ordres du duc de Longueville et du prince de Carignan, sa retraite du Pas-de-Suze, ses quatre voyages à Rome, etc.[17] Mais, comme le dit Moréri, ses voyages et ses campagnes examinés dans le détail se réduisent à peu de choses. Ils ne lui avaient pas, dans tous les cas, donné la fortune, puisque Segrais nous le représente mangeant son morceau de pain sous son manteau dans le jardin du Luxembourg.