Mademoiselle de Maupin

Chapter 8

Chapter 83,877 wordsPublic domain

Cela tient peut-être à ce que je vis beaucoup avec moi-même, et que les plus petits détails dans une vie aussi monotone que la mienne prennent une trop grande importance. Je m'écoute trop vivre et penser: j'entends le battement de mes artères, les pulsations de mon coeur; je dégage, à force d'attention, mes idées les plus insaisissables de la vapeur trouble où elles flottaient et je leur donne un corps. -- Si j'agissais davantage, je n'apercevrais pas toutes ces petites choses, et je n'aurais pas le temps de regarder mon âme au microscope, comme je le fais toute la journée. Le bruit de l'action ferait envoler cet essaim de pensées oisives qui voltigent dans ma tête et m'étourdissent du bourdonnement de leurs ailes: au lieu de poursuivre des fantômes, je me colletterais avec des réalités; je ne demanderais aux femmes que ce qu'elles peuvent donner: -- du plaisir, -- et je ne chercherais pas à embrasser je ne sais quelle fantastique idéalité parée de nuageuses perfections. -- Cette tension acharnée de l'oeil de mon âme vers un objet invisible m'a faussé la vue. Je ne sais pas voir ce qui est, à force d'avoir regardé ce qui n'est pas, et mon oeil si subtil pour l'idéal est tout à fait myope dans la réalité; -- ainsi, j'ai connu des femmes que tout le monde assure être ravissantes, et qui ne me paraissent rien moins que cela. -- J'ai beaucoup admiré des peintures généralement jugées mauvaises, et des vers bizarres ou inintelligibles m'ont fait plus de plaisir que les plus galantes productions. -- Je ne serais pas étonné qu'après avoir tant adressé de soupirs à la lune et regardé les étoiles entre les deux yeux, après avoir tant fait d'élégies et d'apostrophes sentimentales, je ne devienne amoureux de quelque fille de joie bien ignoble ou de quelque femme laide et vieille; - - ce serait une belle chute. -- La réalité se vengera peut-être ainsi du peu de soin que j'ai mis à lui faire la cour: -- cela ne serait-il pas bien fait, si j'allais m'éprendre d'une belle passion romanesque pour quelque maritorne ou quelque abominable gaupe? Me vois-tu jouant de la guitare sous la fenêtre d'une cuisine et supplanté par un marmiton portant le roquet d'une vieille douairière crachant sa dernière dent? -- Peut-être aussi que, ne trouvant rien en ce monde qui soit digne de mon amour, je finirai par m'y adorer moi-même, comme feu Narcisse d'égoïste mémoire. -- Pour me garantir d'un aussi grand malheur, je me regarde dans tous les miroirs et dans tous les ruisseaux que je rencontre. Au vrai, à force de rêveries et d'aberrations, j'ai une peur énorme de tomber dans le monstrueux et le hors nature. Cela est sérieux, et il y faut prendre garde. -- Adieu, mon ami; -- je vais de ce pas chez la dame rose, de peur de me laisser aller à mes contemplations habituelles. -- Je ne pense pas que nous nous occupions beaucoup de l'entéléchie, et je crois que, si nous faisons quelque chose, ce ne sera pas à coup sûr du spiritualisme, bien que la créature soit fort spirituelle: je roule soigneusement et serre dans un tiroir le patron de ma maîtresse idéale pour ne pas l'essayer sur celle-ci. Je veux jouir tranquillement des beautés et des mérites qu'elle a. Je veux la laisser habillée d'une robe à sa taille, sans tâcher de lui adapter le vêtement que j'ai taillé d'avance et à tout événement pour la dame de mes pensées. -- Ce sont de fort sages résolutions, je ne sais pas si je les tiendrai -- Encore une fois, adieu.

Chapitre 3

Je suis l'amant en pied de la dame en rose; c'est presque un état, une charge, et cela donne de la consistance dans le monde. Je n'ai plus l'air d'un écolier qui cherche une bonne fortune parmi les aïeules et qui n'ose débiter un madrigal à une femme, à moins qu'elle ne soit centenaire: je m'aperçois, depuis mon installation, que l'on me considère beaucoup plus, que toutes les femmes me parlent avec une coquetterie jalouse et font de grands frais pour moi. -- Les hommes, au contraire, y mettent plus de froideur, et, dans le peu de mots que nous échangeons, il y a quelque chose d'hostile et de contraint; ils sentent qu'ils ont en moi un rival déjà redoutable et qui peut le devenir davantage. -- Il m'est revenu que beaucoup d'entre eux avaient amèrement critiqué ma façon de me mettre, et avaient dit que je m'habillais d'une manière trop efféminée: que mes cheveux étaient bouclés et lustrés avec plus de soin qu'il ne convenait; que cela, joint à ma figure imberbe, me donnait un air damoiseau on ne peut plus ridicule; que j'affectais pour mes vêtements des étoffes riches et brillantes qui sentaient leur théâtre, et que je ressemblais plus à un comédien qu'à un homme: -- toutes les banalités qu'on dit pour se donner le droit d'être sale et de porter des habits pauvres et mal coupés. Mais tout cela ne fait que blanchir, et toutes les dames trouvent que mes cheveux sont les plus beaux du monde, que mes recherches sont du meilleur goût, et semblent fort disposées à me dédommager des frais que je fais pour elles, car elles ne sont point assez sottes pour croire que toute cette élégance n'ait pour but que mon embellissement particulier.

La dame du logis a d'abord paru un peu piquée de mon choix, qu'elle croyait devoir nécessairement tomber sur elle, et pendant quelques jours elle en a gardé une certaine aigreur (envers sa rivale seulement; car, moi, elle m'a toujours parlé de même), qui se manifestait par quelques petits: -- Ma chère, -- dits avec cette manière sèche et découpée que les femmes ont seules, et par quelques avis désobligeants sur sa toilette donnés à aussi haute voix que possible, comme: -- Vous êtes coiffée beaucoup trop haut et pas du tout à l'air de votre visage; ou: -- Votre corsage poche sous les bras; qui vous a donc fait cette robe? Ou: -- Vous avez les yeux bien battus; je vous trouve toute changée; et mille autres menues observations à quoi l'autre ne manquait pas de riposter avec toute la méchanceté désirable quand l'occasion s'en présentait; et, si l'occasion tardait trop, elle s'en faisait elle-même une pour son usage, et rendait, et au-delà, ce qu'on lui avait donné. Mais bientôt, un autre objet ayant détourné l'attention de l'infante dédaignée, cette petite guerre de mots cessa et tout rentra dans l'ordre habituel.

Je t'ai dit sommairement que j'étais l'amant en pied de la dame rose; cela ne suffit pas pour un homme aussi ponctuel que tu l'es. Tu me demanderas sans doute comment elle s'appelle: quant à son nom, je ne te le dirai pas; mais si tu veux, pour la facilité du récit, et en mémoire de la couleur de la robe avec laquelle je l'ai vue pour la première fois, -- nous l'appellerons Rosette; c'est un joli nom: ma petite chienne s'appelait comme cela.

Tu voudras savoir de point en point, car tu aimes la précision dans ces sortes de choses, l'histoire de nos amours avec cette belle Bradamante, et par quelles gradations successives j'ai passé du général au particulier, et de l'état de simple spectateur à celui d'acteur; comment, de public que j'étais, je suis devenu amant. Je contenterai ton envie avec le plus grand plaisir. Il n'y a rien de sinistre dans notre roman; il est couleur de rose, et l'on n'y verse d'autres larmes que celles du plaisir; on n'y rencontre ni longueurs ni redites, et tout y marche vers la fin avec cette hâte et cette rapidité si recommandées par Horace; -- c'est un véritable roman français. -- Toutefois ne va pas t'imaginer que j'ai emporté la place au premier assaut. -- La princesse, quoique fort humaine pour ses sujets, n'est pas aussi prodigue de ses faveurs qu'on pourrait le croire d'abord; elle en connaît trop le prix pour ne pas vous les faire acheter; elle sait trop bien aussi ce qu'un juste retard donne de vivacité au désir, et le ragoût qu'une demi-résistance ajoute au plaisir, pour se livrer à vous tout d'abord, si vif que soit le goût que vous lui ayez inspiré.

Pour te conter la chose tout au long, il faut remonter un peu plus haut. Je t'ai fait un récit assez circonstancié de notre première entrevue. J'en ai eu encore une ou deux autres dans la même maison ou même trois, puis elle m'a invité à aller chez elle; je ne me suis pas fait prier, comme tu peux le croire; j'y suis allé avec discrétion d'abord, puis un peu plus souvent, puis encore plus souvent, puis enfin toutes les fois que l'envie m'en prenait, et je dois avouer qu'elle m'en prenait au moins trois ou quatre fois par jour.

-- La dame, après quelques heures d'absence, me recevait toujours comme si je fusse revenu des Indes orientales; ce à quoi j'étais on ne peut plus sensible, et ce qui m'obligeait à montrer ma reconnaissance d'une manière marquée par les choses les plus galantes et les plus tendres du monde, auxquelles elle répondait de son mieux.

Rosette, puisque nous sommes convenus de l'appeler ainsi, est une femme d'un grand esprit et qui comprend l'homme de la manière la plus aimable; quoiqu'elle ait retardé quelques temps la conclusion du chapitre, je n'ai pas pris une seule fois de l'humeur contre elle: ce qui est vraiment merveilleux; car tu sais les belles fureurs où j'entre lorsque je n'ai pas sur-le-champ ce que je désire, et qu'une femme dépasse le temps que je lui ai assigné dans ma tête pour se rendre. -- Je ne sais pas comment elle a fait; dès la première entrevue elle m'a fait comprendre que je l'aurais, et j'en étais plus sûr que si j'en eusse tenu la promesse écrite et signée de sa main. On dira peut-être que la hardiesse et la facilité de ses manières laissaient le champ libre à la témérité des espérances. Je ne pense pas que ce soit là le véritable motif: j'ai vu quelques femmes dont la prodigieuse liberté excluait, en quelque sorte, jusqu'à l'ombre d'un doute, qui ne m'ont pas produit cet effet, et auprès desquelles j'avais des timidités et des inquiétudes pour le moins déplacées.

Ce qui fait qu'en général je suis bien moins aimable avec les femmes que je veux avoir qu'avec celles qui me sont indifférentes, c'est l'attente passionnée de l'occasion et l'incertitude où je suis de la réussite de mon projet: cela me donne du sombre et me jette dans une rêverie qui m'ôte beaucoup de mes moyens et de ma présence d'esprit. Quand je vois s'échapper une à une les heures que j'avais destinées à un autre emploi, la colère me gagne malgré moi, et je ne puis m'empêcher de dire des choses fort sèches et fort aigres, qui vont quelquefois jusqu'à la brutalité et qui reculent mes affaires à cent lieues. Avec Rosette, je n'ai rien senti de tout cela; jamais, même au moment où elle me résistait le plus, je n'ai eu cette idée qu'elle voulût échapper à mon amour. Je lui ai laissé déployer tranquillement toutes ses petites coquetteries, et j'ai pris en patience les délais assez longs qu'il lui a plu d'apporter à mon ardeur: sa rigueur avait quelque chose de souriant qui vous en consolait autant que possible, et dans ses cruautés les plus hyrcaniennes on entrevoyait un fond d'humanité qui ne vous permettait guère d'avoir une peur bien sérieuse. -- Les honnêtes femmes, même lorsqu'elles le sont moins, ont une façon rechignée et dédaigneuse qui m'est parfaitement insupportable. Elles vous ont l'air toujours prêtes à sonner et à vous faire jeter à la porte par leurs laquais; -- et il me semble, en vérité, qu'un homme qui prend la peine de faire la cour à une femme (ce qui n'est pas déjà aussi agréable qu'on veut le croire) ne mérite pas d'être regardé de cette manière-là. La chère Rosette n'a pas de ces regards-là, elle; -- et je t'assure qu'elle y trouve son profit; -- c'est la seule femme avec qui j'aie été moi, et j'ai la fatuité de dire que je n'ai jamais été aussi bien. -- Mon esprit s'est déployé librement; et, par l'adresse et le feu de ses répliques, elle m'en a fait trouver plus que je ne m'en croyais et plus que je n'en ai peut-être réellement. -- Il est vrai que j'ai été assez peu lyrique, -- cela n'est guère possible avec elle; -- ce n'est pas cependant qu'elle n'ait son côté poétique, malgré ce que de C*** en a dit; mais elle est si pleine de vie et de force et de mouvement, elle a l'air d'être si bien dans le milieu où elle est qu'on n'a pas envie d'en sortir pour monter dans les nuages. Elle remplit la vie réelle si agréablement et en fait une chose si amusante pour elle et pour les autres que la rêverie n'a rien à vous offrir de mieux.

Chose miraculeuse! voilà près de deux mois que je la connais, et depuis ce temps je ne me suis ennuyé que lorsque je n'étais pas avec elle. Tu conviendras que cela n'est pas d'une femme médiocre de produire un pareil effet, car habituellement les femmes produisent sur moi l'effet précisément inverse, et me plaisent beaucoup plus de loin que de près.

Rosette a le meilleur caractère du monde, avec les hommes s'entend, car avec les femmes elle est méchante comme un diable; elle est gaie, vive, alerte, prête à tout, très originale dans sa manière de parler, et a toujours à vous dire quelques charmantes drôleries auxquelles on ne s'attend pas: -- c'est un délicieux compagnon, un joli camarade avec lequel on couche, plutôt qu'une maîtresse; et, si j'avais quelques années de plus et quelques idées romanesques de moins, cela me serait parfaitement égal, et même je m'estimerais le plus fortuné mortel qui soit. Mais... mais... -- voilà une particule qui n'annonce rien de bon, et ce diable de petit mot restrictif est malheureusement celui de toutes les langues humaines qui est le plus employé; -- mais je suis un imbécile, un idiot, un véritable oison, qui ne sais me contenter de rien et qui vais toujours chercher midi à quatorze heures; et, au lieu d'être tout à fait heureux, je ne le suis qu'à moitié; -- à moitié, c'est déjà beaucoup pour ce monde-ci, et cependant je trouve que ce n'est pas assez.

Aux yeux de tout le monde, j'ai une maîtresse que plusieurs désirent et m'envient, et que personne ne dédaignerait. Mon désir est donc rempli en apparence, et je n'ai plus le droit de chercher des querelles au sort. Cependant il ne me semble pas avoir une maîtresse; je le comprends par raisonnement, mais je ne le sens pas; et, si quelqu'un me demandait inopinément si j'en ai une, je crois que je répondrais que non. -- Pourtant la possession d'une femme qui a de la beauté, de la jeunesse et de l'esprit constitue ce que, dans tous les temps et dans tous les pays, on a appelé et appelle avoir une maîtresse, et je ne pense pas qu'il y ait une autre manière. Cela n'empêche pas que je n'aie les plus étranges doutes à cet égard, et cela est poussé au point que, si plusieurs personnes s'entendaient pour me soutenir que je ne suis pas l'amant favorisé de Rosette, malgré l'évidence palpable de la chose, je finirais par les croire.

Ne va pas imaginer, d'après ce que je te dis, que je ne l'aime pas, ou qu'elle me déplaise en quelque chose: je l'aime au contraire beaucoup et je la trouve ce que tout le monde la trouvera: une jolie et piquante créature. Simplement je ne me sens pas l'avoir, voilà tout. Et pourtant aucune femme ne m'a donné autant de plaisir, et si jamais j'ai compris la volupté, c'est dans ses bras. -- Un seul de ses baisers, la plus chaste de ses caresses me fait frissonner jusqu'à la plante des pieds et fait refluer tout mon sang au coeur. Arrangez tout cela. La chose est pourtant comme je te la conte. Mais le coeur de l'homme est plein de ces absurdités-là; et, s'il fallait concilier toutes les contradictions qu'il renferme, on aurait fort à faire.

D'où cela peut-il venir? En vérité, je ne sais.

Je la vois toute la journée, et même toute la nuit, si je veux. Je lui fais toutes les caresses qu'il me plaît de lui faire; je l'ai nue ou habillée, à la ville ou à la campagne. Elle est d'une complaisance inépuisable, et entre parfaitement dans tous mes caprices, si bizarres qu'ils soient: un soir, il m'a pris cette fantaisie de la posséder au milieu du salon, le lustre et les bougies allumées, le feu dans la cheminée, les fauteuils rangés en cercle comme pour une grande soirée de réception, elle en toilette de bal avec son bouquet et son éventail, tous ses diamants aux doigts et au cou, des plumes sur la tête, le costume le plus splendide possible, et moi habillé en ours; elle y a consenti. -- Quand tout fut prêt, les domestiques furent très surpris de recevoir l'ordre de fermer les portes et de ne laisser monter personne; ils n'avaient pas l'air de comprendre le moins du monde, et s'en allèrent avec une mine hébétée qui nous fit bien rire. À coup sûr, ils pensèrent que leur maîtresse était décidément folle; mais ce qu'ils pensaient ou ne pensaient pas ne nous importait guère.

Cette soirée est la plus bouffonne de ma vie. Te figures-tu l'air que je devais avoir avec mon chapeau à plumes sous la patte, des bagues à toutes les griffes, une petite épée à garde d'argent et un ruban bleu de ciel à la poignée? Je me suis approché de la belle; et, après lui avoir fait la plus gracieuse révérence, je m'assis à côté d'elle et je l'assiégeai dans toutes les formes. Les madrigaux musqués, les galanteries exagérées que je lui adressais, tout le jargon de la circonstance prenait un relief singulier en passant par mon mufle d'ours; car j'avais une superbe tête en carton peint que je fus bientôt obligé de jeter sous la table tellement ma déité était adorable ce soir-là et tant j'avais envie de lui baiser la main et mieux que la main. La peau suivit la tête à peu de distance; car, n'ayant pas l'habitude d'être ours j'y étouffais très bien et plus qu'il n'était nécessaire. Alors la toilette de bal eut beau jeu, comme tu peux le croire; les plumes tombaient comme une neige autour de ma beauté, les épaules sortirent bientôt des manches, les seins du corset, les pieds des souliers, et les jambes des bas: les colliers défilés roulèrent sur le plancher, et je crois que jamais robe plus fraîche n'a été plus impitoyablement fripée et chiffonnée; la robe était de gaze d'argent, et la doublure de satin blanc. Rosette a déployé dans cette occasion un héroïsme tout à fait au-dessus de son sexe, et qui m'a donné d'elle la plus haute opinion. -- Elle a assisté au sac de sa toilette comme un témoin désintéressé, et n'a pas montré un seul instant le moindre regret pour sa robe et ses dentelles; elle était au contraire de la gaieté la plus folle, et aidait elle-même à déchirer et à rompre ce qui ne se dénouait pas ou ne se dégrafait pas assez vite à mon gré et au sien. -- Ne trouves-tu pas cela d'un beau à consigner dans l'histoire à côté des plus éclatantes actions des héros de l'antiquité? C'est la plus grande preuve d'amour qu'une femme puisse donner à son amant que de ne pas lui dire: Prenez garde de me chiffonner ou de me faire des taches, surtout si sa robe est neuve. -- Une robe neuve est un plus grand motif de sécurité pour un mari qu'on ne le croit communément. -- Il faut que Rosette m'adore, ou qu'elle ait une philosophie supérieure à celle d'Épictète.

Toujours est-il que je crois bien avoir payé à Rosette la valeur de sa robe et au-delà en une monnaie qui, pour n'avoir pas cours chez les marchands, n'en est pas moins estimée et prisée. -- Tant d'héroïsme méritait bien une pareille récompense. Au reste, en femme généreuse, elle m'a bien rendu ce que je lui ai donné. -- J'ai eu un plaisir fou, presque convulsif et comme je ne me croyais pas capable d'en éprouver. Ces baisers sonores mêlés de rires éclatants, ces caresses frémissantes et pleines d'impatience, toutes ces voluptés âcres et irritantes, ce plaisir goûté incomplètement à cause du costume et de la situation, mais plus vif cent fois que s'il eût été sans entraves, me donnèrent tellement sur les nerfs qu'il me prit des spasmes dont j'eus quelque peine à me remettre. -- Tu ne saurais t'imaginer l'air tendre et fier dont Rosette me regardait tout en cherchant à me faire revenir, et la manière pleine de joie et d'inquiétude dont elle s'empressait autour de moi: sa figure rayonnait encore du plaisir qu'elle ressentait de produire sur moi un effet semblable en même temps que ses yeux, tout trempés de douces larmes, témoignaient de la peur qu'elle avait de me voir malade et de l'intérêt qu'elle prenait à ma santé. -- Jamais elle ne m'a paru aussi belle qu'à ce moment-là. Il y avait quelque chose de si maternel et de si chaste dans son regard que j'oubliai totalement la scène plus qu'anacréontique qui venait de se passer, et me mis à genoux devant elle en lui demandant la permission de baiser sa main; ce qu'elle m'accorda avec une gravité et une dignité singulières.

Assurément, cette femme-là n'est pas aussi dépravée que de C*** le prétend, et qu'elle me l'a paru bien souvent à moi-même; sa corruption est dans son esprit et non pas dans son coeur.

Je t'ai cité cette scène entre vingt autres: il me semble qu'après cela on peut, sans fatuité excessive, se croire l'amant d'une femme. -- Eh bien! c'est ce que je ne fais pas. -- J'étais à peine de retour chez moi que cette pensée me reprit et se mit à me travailler comme d'habitude. -- Je me souvenais parfaitement de tout ce que j'avais fait et vu faire. -- Les moindres gestes, les moindres poses, tous les plus petits détails se dessinaient très nettement dans ma mémoire; je me rappelais tout, jusqu'aux plus légères inflexions de voix, jusqu'aux plus insaisissables nuances de la volupté: seulement il ne me paraissait; pas que ce fût à moi plutôt qu'à un autre que toutes ces choses fussent arrivées. Je n'étais pas sûr que ce ne fût une illusion, une fantasmagorie, un rêve, ou que je n'eusse lu cela quelque part, ou même que ce ne fût une histoire composée par moi, comme je m'en suis fait bien souvent. Je craignais d'être la dupe de ma crédulité et le jouet de quelque mystification; et, malgré le témoignage de ma lassitude et les preuves matérielles que j'avais couché dehors, j'aurais cru volontiers que je m'étais mis dans mes couvertures à mon heure ordinaire, et que j'avais dormi jusqu'au matin.

Je suis très malheureux de ne pouvoir acquérir la certitude morale d'une chose dont j'ai la certitude physique. -- C'est ordinairement l'inverse qui a lieu et c'est le fait qui prouve l'idée. Je voudrais me prouver le fait par l'idée; je ne le puis; quoique la chose soit assez singulière, elle est. Il dépend de moi, jusqu'à un certain point, d'avoir une maîtresse; mais je ne puis me forcer à croire que j'en aie une tout en l'ayant. Si je n'ai pas en moi la foi nécessaire, même pour une chose aussi évidente, il m'est aussi impossible de croire à un fait aussi simple qu'à un autre de croire à la Trinité. La foi ne s'acquiert pas, et c'est un pur don, une grâce spéciale du ciel.