Mademoiselle de Maupin

Chapter 6

Chapter 64,036 wordsPublic domain

J'étais comme un autre Jason allant à la conquête de la toison d'or. -- Mais, hélas! Jason a été plus heureux que moi: outre la conquête de la toison, il a fait en même temps la conquête d'une belle princesse, et moi, je n'ai ni princesse ni toison.

Je m'en allais donc par les rues, avisant toutes les femmes, et courant à elles et les regardant au plus près quand elles me semblaient valoir la peine d'être examinées. -- Les unes prenaient leur grand air vertueux et passaient sans lever l'oeil. -- Les autres s'étonnaient d'abord, et puis souriaient quand elles avaient les dents belles. -- Quelques-unes se retournaient au bout de quelque temps pour me voir lorsqu'elles croyaient que je ne les regardais plus, et rougissaient comme des cerises en se trouvant nez à nez avec moi. -- Le temps était beau; il y avait foule à la promenade. -- Et cependant, je dois l'avouer, malgré tout le respect que je porte à cette intéressante moitié du genre humain, ce qu'on est convenu d'appeler le beau sexe est diablement laid: sur cent femmes il y en avait à peine une de passable. Celle-ci avait de la moustache; celle-là avait le nez bleu; d'autres avaient des taches rouges en place de sourcils; une n'était pas mal faite, mais elle avait le visage couperosé. La tête d'une seconde était charmante, mais elle pouvait se gratter l'oreille avec l'épaule; la troisième eût fait honte à Praxitèle pour la rondeur et le moelleux de certains contours, mais elle patinait sur des pieds pareils à des étriers turcs. Une autre faisait montre des plus magnifiques épaules qu'on pût voir; en revanche, ses mains ressemblaient, pour la forme et la dimension, à ces énormes gants écarlates qui servent d'enseigne aux mercières. -- En général, que de fatigue sur ces figures! comme elles sont flétries, étiolées, usées ignoblement par de petites passions et de petits vices! Quelle expression d'envie, de curiosité méchante, d'avidité, de coquetterie effrontée! et qu'une femme qui n'est pas belle est plus laide qu'un homme qui n'est pas beau!

Je n'ai rien vu de bien, -- excepté quelques grisettes; -- mais il y a là plus de toile à chiffonner que de soie, et ce n'est pas mon affaire. -- En vérité, je crois que l'homme, et par l'homme j'entends aussi la femme, est le plus vilain animal qui soit sur la terre. Ce quadrupède qui marche sur ses pieds de derrière me paraît singulièrement présomptueux de se donner de son plein droit le premier rang dans la création. Un lion, un tigre sont plus beaux que les hommes, et dans leur espèce beaucoup d'individus atteignent à toute la beauté qui leur est propre. Cela est extrêmement rare chez l'homme. -- Que d'avortons pour un Antinoüs! que de Gothons pour une Philis.

J'ai bien peur, mon cher ami, de ne pouvoir jamais embrasser mon idéal, et cependant il n'a rien d'extravagant et de hors nature. - - Ce n'est pas l'idéal d'un écolier de troisième. Je ne demande ni des globes d'ivoire, ni des colonnes d'albâtre, ni des réseaux d'azur; je n'ai employé dans sa composition ni lis, ni neige, ni rose, ni jais, ni ébène, ni corail, ni ambroisie, ni perles, ni diamants; j'ai laissé les étoiles du ciel en repos, et je n'ai pas décroché le soleil hors de saison. C'est un idéal presque bourgeois, tant il est simple, et il me semble qu'avec un sac ou deux de piastres je le trouverais tout fait et tout réalisé dans le premier bazar venu de Constantinople ou de Smyrne; il me coûterait probablement moins qu'un cheval ou qu'un chien de race: et dire que je n'arriverai pas à cela, car je sens que je n'y arriverai pas! il y a de quoi en enrager, et j'entre contre le sort dans les plus belles colères du monde.

Toi, -- tu n'es pas aussi fou que moi, tu es heureux, toi; -- tu t'es laissé aller tout bonnement à ta vie sans te tourmenter à la faire, et tu as pris les choses comme elles se présentaient. Tu n'as pas cherché le bonheur, et il est venu te chercher; tu es aimé, et tu aimes. -- Je ne t'envie pas; -- ne va pas croire cela au moins: mais je me trouve moins joyeux en pensant à ta félicité que je ne devrais l'être, et je me dis, en soupirant, que je voudrais bien jouir d'une félicité pareille.

Peut-être mon bonheur a-t-il passé à côté de moi, et je ne l'aurai pas vu, aveugle que j'étais; peut-être la voix a-t-elle parlé, et le bruit de mes tempêtes m'aura empêché de l'entendre.

Peut-être ai-je été aimé obscurément par un humble coeur que j'aurai méconnu ou brisé; peut-être ai-je été moi-même l'idéal d'un autre, le pôle d'une âme en souffrance, -- le rêve d'une nuit et la pensée d'un jour. -- Si j'avais regardé à mes pieds, peut- être y aurais-je vu quelque belle Madeleine avec son urne de parfums et sa chevelure éplorée. J'allais levant les bras au ciel, désireux de cueillir les étoiles qui me fuyaient, et dédaignant de ramasser la petite pâquerette qui m'ouvrait son coeur d'or dans la rosée et le gazon. J'ai commis une grande faute: j'ai demandé à l'amour autre chose que l'amour et ce qu'il ne pouvait pas donner. J'ai oublié que l'amour était nu, je n'ai pas compris le sens de ce magnifique symbole. -- Je lui ai demandé des robes de brocart, des plumes, des diamants, un esprit sublime, la science, la poésie, la beauté, la jeunesse, la puissance suprême, -- tout ce qui n'est pas lui; -- l'amour ne peut offrir que lui-même, et qui en veut tirer autre chose n'est pas digne d'être aimé.

Je me suis sans doute trop hâté: mon heure n'est pas venue; Dieu qui m'a prêté la vie ne me la reprendra pas sans que j'aie vécu. À quoi bon donner au poète une lyre sans cordes, à l'homme une vie sans amour? Dieu ne peut pas commettre une pareille inconséquence; et sans doute, au moment voulu, il mettra sur mon chemin celle que je dois aimer et dont je dois être aimé. -- Mais pourquoi l'amour m'est-il venu avant la maîtresse! pourquoi ai-je soif sans avoir de fontaine où m'étancher? ou pourquoi ne sais-je pas voler, comme ces oiseaux du désert, à l'endroit où est l'eau? Le monde est pour moi un Sahara sans puits et sans dattiers. Je n'ai pas dans ma vie un seul coin d'ombre où m'abriter du soleil: je souffre toutes les ardeurs de la passion sans en avoir les extases et les délices ineffables; j'en connais les tourments, et n'en ai pas les plaisirs. Je suis jaloux de ce qui n'existe pas; je m'inquiète pour l'ombre d'une ombre; je pousse des soupirs qui n'ont point de but; j'ai des insomnies que ne vient pas embellir un fantôme adoré; je verse des larmes qui coulent jusqu'à terre sans être essuyées; je donne au vent des baisers qui ne me sont point rendus; j'use mes yeux à vouloir saisir dans le lointain une forme incertaine et trompeuse; j'attends ce qui ne doit point venir, et je compte les heures avec anxiété, comme si j'avais un rendez- vous.

Qui que tu sois, ange ou démon, vierge ou courtisane, bergère ou princesse, que tu viennes du nord ou du midi, toi que je ne connais pas et que j'aime! oh! ne te fais pas attendre plus longtemps, ou la flamme brûlera l'autel, et tu ne trouveras plus à la place de mon coeur qu'un morceau de cendre froide. Descends de la sphère où tu es; quitte le ciel de cristal, esprit consolateur, et viens jeter sur mon âme l'ombre de tes grandes ailes. Toi, femme que j'aimerai, viens, que je ferme sur toi mes bras ouverts depuis si longtemps. Portes d'or du palais qu'elle habite, roulez- vous sur vos gonds; humble loquet de sa cabane, lève-toi; rameaux des bois, ronces des chemins, décroisez-vous; enchantements de la tourelle, charmes des magiciens, soyez rompus; ouvrez-vous, rangs de la foule, et la laissez passer.

Si tu viens trop tard, ô mon idéal! je n'aurai plus la force de t'aimer: -- mon âme est comme un colombier tout plein de colombes. À toute heure du jour, il s'en envole quelque désir. Les colombes reviennent au colombier, mais les désirs ne reviennent point au coeur. -- L'azur du ciel blanchit sous leurs innombrables essaims; ils s'en vont, à travers l'espace, de monde en monde, de ciel en ciel, chercher quelque amour pour s'y poser et y passer la nuit: presse le pas, ô mon rêve! ou tu ne trouveras plus dans le nid vide que les coquilles des oiseaux envolés.

Mon ami, mon compagnon d'enfance, tu es le seul à qui je puisse conter de pareilles choses. Écris-moi que tu me plains, et que tu ne me trouves pas hypocondriaque; console-moi, je n'en ai jamais eu plus besoin: que ceux qui ont une passion qu'ils peuvent satisfaire sont dignes d'envie! L'ivrogne ne rencontre de cruauté dans aucune bouteille; il tombe du cabaret au ruisseau, et se trouve plus heureux sur son tas d'ordures qu'un roi sur son trône. Le sensuel va chez les courtisanes chercher de faciles amours, ou des raffinements impudiques: une joue fardée, une jupe courte, une gorge débraillée, un propos libertin, il est heureux; son oeil blanchit, sa lèvre se trempe; il atteint au dernier degré de son bonheur, il a l'extase de sa grossière volupté. Le joueur n'a besoin que d'un tapis vert et d'un jeu de cartes gras et usé pour se procurer les angoisses poignantes, les spasmes nerveux et les diaboliques jouissances de son horrible passion. Ces gens-là peuvent s'assouvir ou se distraire; -- moi, cela m'est impossible; Cette idée s'est tellement emparée de moi que je n'aime presque plus les arts, et que la poésie n'a plus pour moi aucun charme; ce qui me ravissait autrefois ne me fait pas la moindre impression.

Je commence à le croire, -- je suis dans mon tort, je demande à la nature et à la société plus qu'elles ne peuvent donner Ce que je cherche n'existe point, et je ne dois pas me plaindre de ne pas le trouver. Cependant, si la femme que nous rêvons n'est pas dans les conditions de la nature humaine, qui fait donc que nous n'aimons que celle-là et point les autres, puisque nous sommes des hommes, et que notre instinct devrait nous y porter d'une invincible manière? Qui nous a donné l'idée de cette femme imaginaire? de quelle argile avons-nous pétri cette statue invisible? où avons- nous pris les plumes que nous avons attachées au dos de cette chimère? quel oiseau mystique a déposé dans un coin obscur de notre âme l'oeuf inaperçu dont notre rêve est éclos? quelle est donc cette beauté abstraite que nous sentons, et que nous ne pouvons définir? pourquoi, devant une femme souvent charmante, disons-nous quelquefois qu'elle est belle, -- tandis que nous la trouvons fort laide? Où est donc le modèle, le type, le patron intérieur qui nous sert de point de comparaison? car la beauté n'est pas une idée absolue, et ne peut s'apprécier que par le contraste. -- Est-ce au ciel que nous l'avons vue, -- dans une étoile, -- au bal, à l'ombre d'une mère, frais bouton d'une rose effeuillée? -- est-ce en Italie ou en Espagne? est-ce ici ou là- bas, hier ou il y a longtemps? était-ce la courtisane adorée, la cantatrice en vogue, la fille du prince? une tête fière et noble ployant sous un lourd diadème de perles et de rubis? un visage jeune et enfantin se penchant entre les capucines et les volubilis de la fenêtre? -- À quelle école appartenait le tableau où cette beauté ressortait blanche et rayonnante au milieu des noires ombres? Est-ce Raphaël qui a caressé le contour qui vous plaît? est-ce Cléomène qui a poli le marbre que vous adorez? -- êtes-vous amoureux d'une madone ou d'une Diane? -- votre idéal est-il un ange, une sylphide ou une femme? Hélas! c'est un peu de tout cela, et ce n'est pas cela.

Cette transparence de ton, cette fraîcheur charmante et pleine d'éclat, ces chairs où courent tant de sang et tant de vie, ces belles chevelures blondes se déroulant comme des manteaux d'or, ces rires étincelants, ces fossettes amoureuses, ces formes ondoyantes comme des flammes, cette force, cette souplesse, ces luisants de satin, ces lignes si bien nourries, ces bras potelés, ces dos charnus et polis, toute cette belle santé appartient à Rubens. -- Raphaël lui seul a pu remplir de cette couleur d'ambre pâle un aussi chaste linéament. Quel autre que lui a courbé ces longs sourcils si fins et si noirs, et effilé les franges de ces paupières si modestement baissées? -- Croyez-vous qu'Allegri ne soit pour rien dans votre idéal? C'est à lui que la dame de vos pensées a volé cette blancheur mate et chaude qui vous ravit. Elle s'est arrêtée bien longtemps devant ses toiles pour surprendre le secret de cet angélique sourire toujours épanoui; elle a modelé l'ovale de son visage sur l'ovale d'une nymphe ou d'une sainte. Cette ligne de la hanche qui serpente si voluptueusement est de l'Antiope endormie. -- Ces mains grasses et fines peuvent être réclamées par Danaé ou Madeleine. La poudreuse antiquité elle-même a fourni bien des matériaux pour la composition de votre jeune chimère; ces reins souples et forts que vous enlacez de vos bras avec tant de passion ont été sculptés par Praxitèle. Cette divinité a laissé tout exprès passer le petit bout de son pied charmant hors des cendres d'Herculanum pour que votre idole ne fût pas boiteuse. La nature a aussi contribué pour sa part. Vous avez vu au prisme du désir, çà et là, un bel oeil sous une jalousie, un front d'ivoire appuyé contre une vitre, une bouche souriant derrière un éventail. -- Vous avez deviné un bras d'après la main, un genou d'après une cheville. Ce que vous voyiez était parfait: - - vous supposiez le reste comme ce que vous voyiez, et vous l'acheviez avec les morceaux d'autres beautés enlevés ailleurs. -- La beauté idéale, réalisée par les peintres, ne vous a pas même suffi, et vous êtes allé demander aux poètes des contours encore plus arrondis, des formes plus éthérées, des grâces plus divines, des recherches plus exquises; vous les aviez priés de donner le souffle et la parole à votre fantôme, tout leur amour, toute leur rêverie, toute leur joie et leur tristesse, leur mélancolie et leur morbidesse, tous leurs souvenirs et toutes leurs espérances, leur science et leur passion, leur esprit et leur coeur; vous leur avez pris tout cela, et vous avez ajouté, pour mettre le comble à l'impossible, votre passion à vous, votre esprit à vous, votre rêve et votre pensée. L'étoile a prêté son rayon, la fleur son parfum, la palette sa couleur, le poète son harmonie, le marbre sa forme, vous votre désir. -- Le moyen qu'une femme réelle, mangeant et buvant, se levant le matin et se couchant le soir, si adorable et si pétrie de grâces qu'elle soit d'ailleurs, puisse soutenir la comparaison avec une pareille créature! on ne peut raisonnablement l'espérer, et cependant on l'espère, on cherche. -- Quel singulier aveuglement! cela est sublime ou absurde. Que je plains et que j'admire ceux qui poursuivent à travers toute la réalité de leur rêve, et qui meurent contents, pourvu qu'ils aient baisé une fois leur chimère à la bouche! Mais quel sort affreux que celui des Colombs qui n'ont pas trouvé leur monde, et des amants qui n'ont pas trouvé leur maîtresse!

Ah! si j'étais poète, c'est à ceux dont l'existence est manquée; dont les flèches n'ont pas été au but, qui sont morts avec le mot qu'ils avaient à dire et sans presser la main qui leur était destinée; c'est à tout ce qui a avorté et à tout ce qui a passé sans être aperçu, au feu étouffé, au génie sans issue, à la perle inconnue au fond des mers, à tout ce qui a aimé sans être aimé, à tout ce qui a souffert et que l'on n'a pas plaint que je consacrerais mes chants; -- ce serait une noble tâche.

Que Platon avait raison de vouloir vous bannir de sa république, et quel mal vous nous avez fait, ô poètes! Que votre ambroisie nous a rendu notre absinthe encore plus amère; et comme nous avons trouvé notre vie encore plus aride et plus dévastée après avoir plongé nos yeux dans les perspectives que vous nous ouvrez sur l'infini! que vos rêves ont amené une lutte terrible contre nos réalités! et comme, durant le combat, notre coeur a été piétiné et foulé par ces rudes athlètes!

Nous nous sommes assis comme Adam au pied des murs du paradis terrestre, sur les marches de l'escalier qui mène au monde que vous avez créé, voyant étinceler à travers les fentes de la porte une lumière plus vive que le soleil, entendant confusément quelques notes éparses d'une harmonie séraphique. Toutes les fois qu'un élu entre ou sort au milieu d'un flot de splendeur, nous tendons le cou pour tâcher de voir quelque chose par le battant ouvert. C'est une architecture féerique qui n'a son égale que dans les contes arabes. Des entassements de colonnes, des arcades superposées, des piliers tordus en spirale, des feuillages merveilleusement découpés, des trèfles évidés, du porphyre, du jaspe, du lapis-lazuli, que sais-je, moi! des transparences et des reflets éblouissants, des profusions de pierreries étranges, des sardoines, du chrysobéryl, des aigues-marines, des opales irisées, de l'azerodrach, des jets de cristal, des flambeaux à faire pâlir les étoiles, une vapeur splendide pleine de bruit et de vertige, - - luxe tout assyrien!

Le battant retombe; vous ne voyez plus rien, -- et vos yeux se baissent, pleins de larmes corrosives, sur cette pauvre terre décharnée et pâle, sur ces masures en ruine, sur ce peuple en haillons, sur votre âme, rocher aride où rien ne germe, sur toutes les misères et toutes les infortunes de la réalité Ah! du moins, si nous pouvions voler jusque-là, si les degrés de cet escalier de feu ne nous brûlaient pas les pieds; mais, hélas! l'échelle de Jacob ne peut être montée que par les anges!

Quel sort que celui du pauvre à la porte du riche! quelle ironie sanglante qu'un palais en face d'une cabane, que l'idéal en face du réel, que la poésie en face de la prose! quelle haine enracinée doit tordre les noeuds au fond du coeur des misérables! quels grincements de dents doivent retentir la nuit sur leur grabat, tandis que le vent apporte jusqu'à leur oreille les soupirs des téorbes et des violes d'amour! Poètes, peintres, sculpteurs, musiciens, pourquoi nous avez-vous menti? Poètes, pourquoi nous avez-vous raconté vos rêves? Peintres, pourquoi avez-vous fixé sur la toile ce fantôme insaisissable qui montait et descendait de votre coeur à votre tête avec les bouillons de votre sang, et nous avez-vous dit: Ceci est une femme? Sculpteurs, pourquoi avez-vous tiré le marbre des profondeurs de Carrare pour lui faire exprimer éternellement, et aux yeux de tous, votre plus secret et plus fugitif désir? Musiciens, pourquoi avez-vous écouté, pendant la nuit, le chant des étoiles et des fleurs, et l'avez-vous noté? Pourquoi avez-vous fait de si belles chansons que la voix la plus douce qui nous dit: -- Je t'aime! -- nous parait rauque comme le grincement d'une scie ou le croassement d'un corbeau? -- Soyez maudits, imposteurs!... et puisse le feu du ciel brûler et détruire tous les tableaux, tous les poèmes, toutes les statues et toutes les partitions... Ouf! voilà une tirade d'une longueur interminable, et qui sort un peu du style épistolaire. -- Quelle tartine!

Je me suis joliment laissé aller au lyrisme, mon très cher ami, et voilà déjà bien du temps que je pindarise assez ridiculement. Tout ceci est fort loin de notre sujet, qui est, si je m'en souviens bien, l'histoire glorieuse et triomphante du chevalier d'Albert au pourchas de Daraïde, la plus belle princesse du monde, comme disent les vieux romans.

Mais en vérité, l'histoire est si pauvre que je suis forcé d'avoir recours aux digressions et aux réflexions.

J'espère qu'il n'en sera pas toujours ainsi, et qu'avant peu le roman de ma vie sera plus entortillé et plus compliqué qu'un imbroglio espagnol.

Après avoir erré de rue en rue, je me décidai à aller trouver un de mes amis qui devait me présenter dans une maison, où, à ce qu'il m'a dit, on voyait un monde de jolies femmes, -- une collection d'idéalités réelles, -- de quoi satisfaire une vingtaine de poètes. -- Il y en a pour tous les goûts: -- des beautés aristocratiques avec des regards d'aigle, des yeux vert de mer, des nez droits, des mentons orgueilleusement relevés, des mains royales et des démarches de déesse; des lis d'argent montés sur des tiges d'or; -- de simples violettes aux pâles couleurs, au doux parfum, oeil humide et baissé, cou frêle, chair diaphane; -- des beautés vives et piquantes; des beautés précieuses, des beautés de tous les genres; -- car c'est un vrai sérail que cette maison-là, moins les eunuques et le _kislar aga_. -- Mon ami me dit qu'il y a déjà fait cinq ou six passions, -- tout autant; -- cela me paraît extrêmement prodigieux, et j'ai bien peur de ne pas avoir un pareil succès; de C*** prétend que si, et que je réussirai bientôt plus que je ne le voudrai. Je n'ai, suivant lui, qu'un défaut dont je me corrigerai avec l'âge et en prenant du monde, c'est de faire trop de cas de la femme, et pas assez des femmes. -- Il pourrait bien y avoir quelque chose de vrai là- dedans. -- Il dit que je serai parfaitement aimable quand je me serai défait de ce petit travers. Dieu le veuille! Il faut que les femmes sentent que je les méprise; car un compliment, qu'elles trouveraient adorable et du dernier charmant dans la bouche d'un autre, les met en colère et leur déplaît dans la mienne, autant que l'épigramme la plus sanglante. Cela tient probablement à ce que de C*** me reproche.

Le coeur me battait un peu en montant l'escalier, et j'étais à peine remis de mon émotion que de C***, me poussant par le coude, me mit face à face avec une femme d'une trentaine d'années environ, -- assez belle, -- parée avec un luxe sourd et une prétention extrême de simplicité enfantine, -- ce qui ne l'empêchait pas d'être plaquée de rouge comme une roue de carrosse: -- c'était la dame du lieu.

De C***, prenant cette voix grêle et moqueuse si différente de sa voix habituelle, et dont il se sert dans le monde quand il veut faire le charmant, lui dit avec force démonstrations de respect ironique, où perçait visiblement le plus profond mépris, moitié bas, moitié haut:

-- C'est ce jeune homme dont je vous ai parlé l'autre jour, -- un homme d'un mérite très distingué; -- il est on ne peut mieux né, et je pense qu'il ne pourra que vous être agréable de le recevoir; c'est pourquoi j'ai pris la liberté de vous le présenter.

-- Assurément, monsieur, vous avez très bien fait, répliqua la dame en minaudant de la manière la plus outrée. Puis elle se retourna vers moi, et, après m'avoir détaillé du coin de l'oeil en connaisseuse habile, et d'une façon qui me fit rougir par-dessus les oreilles: -- Vous pouvez vous regarder comme invité une fois pour toutes, et venir aussi souvent que vous aurez une soirée à perdre.

Je m'inclinai assez gauchement et balbutiai quelques mots sans suite qui ne durent pas lui donner une haute idée de mes moyens; d'autres personnes entrèrent, ce qui me délivra des ennuis inséparables de la présentation. De C*** me tira dans un coin de fenêtre, et se mit à me sermonner d'importance.

-- Que diable! tu vas me compromettre; je t'ai annoncé comme un phénix d'esprit, un homme à imagination effrénée, un poète lyrique, tout ce qu'il y a de plus transcendant et de plus passionné, et tu restes là comme une souche, sans sonner mot! Quelle pauvre imaginative! Je te croyais la veine plus féconde; allons donc, lâche la bride à ta langue, babille à tort et à travers; tu n'as pas besoin de dire des choses sensées et judicieuses, au contraire, cela pourrait t'être nuisible; parle, voilà l'essentiel; parle beaucoup, parle longtemps; attire l'attention sur toi; jette-moi de côté toute crainte et toute modestie; mets-toi bien dans la tête que tous ceux qui sont ici sont des sots, ou à peu près, et n'oublie pas qu'un orateur qui veut réussir ne peut mépriser assez son auditoire. -- Que te semble de la maîtresse de la maison?

-- Elle me déplaît déjà considérablement; et, quoique je lui aie parlé à peine trois minutes, je m'ennuyais autant que si j'eusse été son mari.

-- Ah! voilà ce que tu en penses?

-- Mais oui.