Mademoiselle de Maupin

Chapter 5

Chapter 54,108 wordsPublic domain

Cependant, malgré toutes les choses qui m'ont rebuté, quelques-uns de mes désirs se sont réalisés et, par le peu de joie que leur accomplissement m'a causé, j'en suis venu à craindre l'accomplissement des autres. Tu te souviens de l'ardeur enfantine avec laquelle je désirais avoir un cheval à moi; ma mère m'en a donné un tout dernièrement; il est noir d'ébène, une petite étoile blanche au front, à tous crins, le poil luisant, la jambe fine, précisément comme je le voulais. Quand on me l'a amené, cela m'a fait un tel saisissement que je suis resté un grand quart d'heure tout pâle, sans me pouvoir remettre; puis j'ai monté dessus, et, sans dire un seul mot, je suis parti au grand galop, et j'ai couru plus d'une heure devant moi à travers champs dans un ravissement difficile à concevoir: j'en ai fait tous les jours autant pendant plus d'une semaine, et je ne sais pas, en vérité, comment je ne l'ai pas fait crever ou rendu tout au moins poussif. -- Peu à peu toute cette grande ardeur s'est apaisée. J'ai mis mon cheval au trot, puis au pas, puis j'en suis venu à le monter si nonchalamment que souvent il s'arrête et que je ne m'en aperçois pas le plaisir s'est tourné en habitude beaucoup plus promptement que je ne l'aurais cru. -- Quant à Ferragus, c'est ainsi que je l'ai nommé, c'est bien la plus charmante bête que l'on puisse voir. Il a des barbes aux pieds comme du duvet d'aigle; il est vif comme une chèvre et doux comme un agneau. Tu auras le plus grand plaisir à galoper dessus quand tu viendras ici; et quoique ma fureur d'équitation soit bien tombée, je l'aime toujours beaucoup, car il a un très estimable caractère de cheval, et je le préfère sincèrement à beaucoup de personnes. Si tu entendais comme il hennit joyeusement quand je vais le voir à son écurie, et avec quels yeux intelligents il me regarde! J'avoue que je suis touché de ces témoignages d'affection, que je lui prends le cou et que je l'embrasse aussi tendrement, ma foi, que si c'était une belle fille.

J'avais aussi un autre désir, plus vif, plus ardent, plus perpétuellement éveillé, plus chèrement caressé, et auquel j'avais bâti dans mon âme un ravissant château de cartes, un palais de chimères, détruit bien souvent et relevé avec une constance désespérée -- c'était d'avoir une maîtresse, -- une maîtresse tout à fait à moi, -- comme le cheval. -- Je ne sais pas si la réalisation de ce rêve m'aurait aussi promptement trouvé froid que la réalisation de l'autre; -- j'en doute. Mais peut-être ai-je tort, et en serai-je aussi vite lassé. -- Par une disposition spéciale, je désire si frénétiquement ce que je désire, sans toutefois rien faire pour me le procurer, que si par hasard, ou autrement, j'arrive à l'objet de mon voeu, j'ai une courbature morale si forte et suis tellement harassé, qu'il me prend des défaillances et que je n'ai plus assez de vigueur pour en jouir: aussi des choses qui me viennent sans que je les aie souhaitées me font-elles ordinairement plus de plaisir que celles que j'ai le plus ardemment convoitées.

J'ai vingt-deux ans; je ne suis pas vierge. -- Hélas! on ne l'est plus à cet âge-là, maintenant, ni de corps, -- ni de coeur, -- ce qui est bien pis. -- Outre celles qui font plaisir aux gens pour la somme et qui ne doivent pas plus compter qu'un rêve lascif, j'ai bien eu par-ci par-là, dans quelque coin obscur, quelques femmes honnêtes ou à peu près, ni belles ni laides, ni jeunes ni vieilles, comme il s'en offre aux jeunes gens qui n'ont point d'affaire réglée, et dont le coeur est dans le désoeuvrement. -- Avec un peu de bonne volonté et une assez forte dose d'illusions romanesques, on appelle cela une maîtresse, si l'on veut. -- Quant à moi, ce m'est une chose impossible, et l'en aurais mille de cette espèce que je n'en croirais pas moins mon désir aussi inaccompli que jamais.

Je n'ai donc pas encore eu de maîtresse, et tout mon désir est d'en avoir une. -- C'est une idée qui me tracasse singulièrement; ce n'est pas effervescence de tempérament, bouillon du sang, premier épanouissement de puberté. Ce n'est pas la femme que je veux, c'est une femme, une maîtresse; je la veux, je l'aurai, et d'ici à peu; si je ne réussissais pas, je t'avoue que je ne me relèverais pas de là, et que j'en garderais devant moi-même une timidité intérieure, un découragement sourd qui influerait gravement sur le reste de ma vie. -- Je me croirais manqué sous de certains rapports, inharmonique ou dépareillé, -- contrefait d'esprit ou de coeur; car enfin ce que je demande est juste, et la nature le doit à tout homme. Tant que je ne serai pas parvenu à mon but, je ne me regarderai moi-même que comme un enfant, et je n'aurai pas en moi la confiance que j'y dois avoir. -- Une maîtresse pour moi, c'est la robe virile pour un jeune Romain.

Je vois tant d'hommes, ignobles sous tous les rapports, avoir de belles femmes dont ils sont à peine dignes d'être les laquais que la rougeur m'en monte au front pour elles -- et pour moi. -- Cela me fait prendre une pitoyable opinion des femmes de les voir s'enticher de tels goujats qui les méprisent et les trompent, plutôt que de se donner à quelque jeune homme loyal et sincère qui s'estimerait fort heureux, et les adorerait à genoux; à moi, par exemple. Il est vrai que ces espèces encombrent les salons, font la roue devant tous les soleils et sont toujours couchées au dos de quelque fauteuil, tandis que moi je reste à la maison, le front appuyé contre la vitre, à regarder fumer la rivière et monter le brouillard, tout en élevant silencieusement dans mon coeur le sanctuaire parfumé, le temple merveilleux où je dois loger l'idole future de mon âme. -- Chaste et poétique occupation, dont les femmes vous savent aussi peu gré que possible.

Les femmes ont fort peu de goût pour les contemplateurs et prisent singulièrement ceux qui mettent leurs idées en action. Après tout, elles n'ont pas tort. Obligées par leur éducation et leur position sociale à se taire et à attendre, elles préfèrent naturellement ceux qui viennent à elles et parlent, ils les tirent d'une situation fausse et ennuyeuse: je sens tout cela; mais jamais de ma vie je ne pourrai prendre sur moi, comme j'en vois beaucoup qui le font, de me lever de ma place, de traverser un salon, et d'aller dire inopinément à une femme: -- Votre robe vous va comme un ange, ou: -- Vous avez ce soir les yeux d'un lumineux particulier.

Tout cela n'empêche pas qu'il ne me faille absolument une maîtresse. Je ne sais pas qui ce sera, mais je ne vois personne dans les femmes que je connais qui puisse convenablement remplir cette importante dignité. Je ne leur trouve que très peu des qualités qu'il me faut. Celles qui auraient assez de jeunesse n'ont pas assez de beauté ou d'agréments dans l'esprit; celles qui sont belles et jeunes sont d'une vertu ignoble et rebutante, ou manquent de la liberté nécessaire; et puis il y a toujours par là quelque mari, quelque frère, quelque mère ou quelque tante, je ne sais quoi, qui a de gros yeux et de grandes oreilles, et qu'il faut amadouer ou jeter par la fenêtre. -- Toute rose a son puceron, toute femme a des tas de parents dont il faut l'écheniller soigneusement, si l'on veut cueillir un jour le fruit de sa beauté. Il n'y a pas jusqu'aux arrières-petits-cousins de la province, et qu'on n'a jamais vus, qui ne veuillent maintenir dans toute sa blancheur la pureté immaculée de la chère cousine. Cela est nauséabond, et je n'aurai jamais la patience qu'il faut pour arracher toutes les mauvaises herbes et élaguer toutes les ronces qui obstruent fatalement les avenues d'une jolie femme.

Je n'aime pas beaucoup les mamans, et j'aime encore moins les petites filles. Je dois avouer aussi que les femmes mariées n'ont qu'un très médiocre attrait pour moi. -- Il y a là-dedans une confusion et un mélange qui me révoltent; je ne puis souffrir cette idée de partage. La femme qui a un mari et un amant est une prostituée pour l'un des deux et souvent pour tous deux, et puis je ne saurais consentir à céder la place à un autre. Ma fierté naturelle ne saurait se plier à un tel abaissement. Jamais je ne m'en irai parce qu'un autre homme arrive. Dût la femme être compromise et perdue, dussions-nous nous battre à coups de couteau, chacun un pied sur son corps, -- je resterai. -- Les escaliers dérobés, les armoires, les cabinets et toutes les machines de l'adultère seraient de pauvre ressource avec moi.

Je suis peu épris de ce qu'on appelle candeur virginale, innocence du bel âge, pureté de coeur, et autres charmantes choses qui sont du plus bel effet en vers; j'appelle tout bonnement cela niaiserie, ignorance, imbécillité ou hypocrisie. -- Cette candeur virginale, qui consiste à s'asseoir tout au bord du fauteuil, les bras serrés contre le corps, l'oeil sur la pointe du corset, et à ne parler que sur un permis des grands-parents, cette innocence qui a le monopole des cheveux sans frisure et des robes blanches, cette pureté de coeur qui porte des corsages colletés, parce qu'elle n'a pas encore de gorge ni d'épaules, ne me paraissent pas, en vérité, un fort merveilleux ragoût.

Je me soucie assez peu de faire épeler l'alphabet d'amour à de petites niaises. -- Je ne suis ni assez vieux ni assez corrompu pour prendre grand plaisir à cela: j'y réussirais mal d'ailleurs, car je n'ai jamais rien su montrer à personne, même ce que je savais le mieux. Je préfère les femmes qui lisent couramment, on est plus tôt arrivé à la fin du chapitre; et en toutes choses, et surtout en amour, ce qu'il faut considérer, c'est la fin. Je ressemble assez, de ce côté-là, à ces gens qui prennent le roman par la queue, et en lisent tout d'abord le dénouement, sauf à rétrograder ensuite jusqu'à la première page.

Cette manière de lire et d'aimer a son charme. On savoure mieux les détails quand on est tranquille sur la fin, et le renversement amène l'imprévu.

Voilà donc les petites filles et les femmes mariées exclues de la catégorie. -- Ce sera donc parmi les veuves que nous choisirons notre divinité. -- Hélas! j'ai bien peur, quoiqu'il ne reste plus que cela, que nous n'y trouvions pas encore ce que nous voulons.

Si je venais à aimer un de ces pâles narcisses tout baignés d'une tiède rosée de pleurs, et se penchant avec une grâce mélancolique sur le tombeau de marbre neuf de quelque mari heureusement et fraîchement décédé, je serais certainement, et au bout de peu de temps, aussi malheureux que l'époux défunt en son vivant. Les veuves, si jeunes et si charmantes qu'elles soient, ont un terrible inconvénient que n'ont pas les autres femmes: pour peu que l'on ne soit pas au mieux avec elles et qu'il passe un nuage dans le ciel d'amour, elles vous disent tout de suite avec un petit air superlatif et méprisant: -- Ah! comme vous êtes aujourd'hui! C'est absolument comme monsieur: -- quand nous nous querellions, il n'avait pas autre chose à me dire; c'est singulier, vous avez le même son de voix et le même regard; quand vous prenez de l'humeur, vous ne sauriez vous imaginer combien vous ressemblez à mon mari; -- c'est à faire peur. -- Cela est agréable de s'entendre dire de ces choses-là en face et à bout portant! Il y en a même qui poussent l'impudence jusqu'à louer le défunt comme une épitaphe et à exalter son coeur et sa jambe aux dépens de votre jambe et de votre coeur. -- Au moins, avec les femmes qui n'ont qu'un ou plusieurs amants, on a cet ineffable avantage de ne s'entendre jamais parler de son prédécesseur, ce qui n'est pas une considération d'un médiocre intérêt. Les femmes ont un trop grand amour du convenable et du légitime pour ne pas se taire soigneusement en pareille occurrence, et toutes ces choses sont mises le plus tôt possible au rang des olim. -- Il est bien entendu qu'on est toujours le premier amant d'une femme.

Je ne pense pas qu'il y ait quelque chose de sérieux à répondre à une aversion aussi bien fondée. Ce n'est pas que je trouve les veuves tout à fait sans agrément, quand elles sont jeunes et jolies et n'ont point encore quitté le deuil. Ce sont de petits airs languissants, de petites façons de laisser tomber les bras, de ployer le cou et de se rengorger comme une tourterelle dépareillée; un tas de charmantes minauderies doucement voilées sous la transparence du crêpe, une coquetterie de désespoir si bien entendue, des soupirs si adroitement ménagés, des larmes qui tombent si à propos et donnent aux yeux tant de brillant! -- Certes, après le vin, si ce n'est avant, la liqueur que j'aime le mieux à boire est une belle larme bien limpide et bien claire qui tremble au bout d'un cil brun ou blonde. -- Le moyen qu'on résiste à cela! -- On n'y résiste pas; -- et puis le noir va si bien aux femmes! -- La peau blanche, poésie à part, tourne à l'ivoire, à la neige, au lait, à l'albâtre, à tout ce qu'il y a de candide au monde à l'usage des faiseurs de madrigaux: la peau bise n'a plus qu'une pointe de brun pleine de vivacité et de feu. -- Un deuil est une bonne fortune pour une femme, et la raison pourquoi je ne me marierai jamais, c'est de peur que ma femme ne se défasse de moi pour porter mon deuil. -- Il y a cependant des femmes qui ne savent point tirer parti de leur douleur et pleurent de façon à se rendre le nez rouge et à se décomposer la figure comme les mascarons qu'on voit aux fontaines: c'est un grand écueil. Il faut beaucoup de charmes et d'art pour pleurer agréablement; faute de cela, l'on court risque de n'être pas consolée de longtemps. -- Si grand néanmoins que soit le plaisir de rendre quelque Artémise infidèle à l'ombre de son Mausole, je ne veux pas décidément choisir, parmi cet essaim gémissant, celle à qui je demanderai son coeur en échange du mien.

Je t'entends dire d'ici: -- Qui prendras-tu donc? -- Tu ne veux ni des jeunes personnes, ni des femmes mariées, ni des veuves. -- Tu n'aimes pas les mamans; je ne présume pas que tu aimes mieux les grand-mères. -- Que diable aimes-tu donc? C'est le mot de la charade, et si je le savais, je ne me tourmenterais pas tant. Jusqu'ici, je n'ai aimé aucune femme, mais j'ai aimé et j'aime _l'amour. _Quoique je n'aie pas eu de maîtresses et que les femmes que j'ai eues ne m'aient inspiré que du désir, j'ai éprouvé et je connais l'amour même: je n'aimais pas celle-ci ou celle-là, l'une plutôt que l'autre, mais quelqu'une que je n'ai jamais vue et qui doit exister quelque part, et que je trouverai, s'il plaît à Dieu. Je sais bien comme elle est, et, quand je la rencontrerai, je la reconnaîtrai.

Je me suis figuré bien souvent l'endroit qu'elle habite, le costume qu'elle porte, les yeux et les cheveux qu'elle a. -- J'entends sa voix; je reconnaîtrais son pas entre mille autres, et si, par hasard, quelqu'un prononçait son nom, je me retournerais; il est impossible qu'elle n'ait pas un des cinq ou six noms que je lui ai assignés dans ma tête.

-- Elle a vingt-six ans, pas plus, ni moins non plus. -- Elle n'est plus ignorante, et n'est pas encore blasée. C'est un âge charmant pour faire l'amour comme il faut, sans puérilité et sans libertinage. -- Elle est d'une taille moyenne. Je n'aime pas une géante ni une naine. Je veux pouvoir porter tout seul ma déité du sofa au lit; mais il me déplairait de l'y chercher. Il faut que, se haussant un peu sur la pointe du pied, sa bouche soit à la hauteur de mon baiser. C'est la bonne taille. Quant à son embonpoint, elle est plutôt grasse que maigre. Je suis un peu Turc sur ce point, et il ne me plairait guère de rencontrer une arête où je cherche un contour; il faut que la peau d'une femme soit bien remplie, sa chair dure et ferme comme la pulpe d'une pêche un peu verte: c'est exactement ainsi qu'est faite la maîtresse que j'aurai. Elle est blonde avec des yeux noirs, blanche comme une blonde, colorée comme une brune, quelque chose de rouge et de scintillant dans le sourire. La lèvre inférieure un peu large, la prunelle nageant dans un flot d'humide radical, la gorge ronde et petite, et en arrêt, les poignets minces, les mains longues et potelées, la démarche onduleuse comme une couleuvre debout sur sa queue, les hanches étoffées et mouvantes, l'épaule large, le derrière du cou couvert de duvet: -- un caractère de beauté fin et ferme à la fois, élégant et vivace, poétique et réel; un motif de Giorgione exécuté par Rubens.

Voici son costume: elle porte une robe de velours écarlate ou noir avec des crevés de satin blanc ou de toile d'argent, un corsage ouvert, une grande fraise à la Médicis, un chapeau de feutre capricieusement rompu comme celui d'Héléna Systerman, et de longues plumes blanches frisées et crespelées, une chaîne d'or ou une rivière de diamants au cou, et quantité de grosses bagues de différents émaux à tous les doigts des mains.

Je ne lui ferais pas grâce d'un anneau ou d'un bracelet. Il faut que la robe soit littéralement en velours ou en brocart; c'est tout au plus si je lui permettrais de descendre jusqu'au satin. J'aime mieux chiffonner une jupe de soie qu'une jupe de toile, et faire tomber d'une tête des perles ou des plumes que des fleurs naturelles ou un simple noeud: je sais que la doublure de la jupe de toile est souvent aussi appétissante au moins que la doublure de la jupe de soie; mais je préfère la jupe de soie. -- Aussi, dans mes rêveries, je me suis donné pour maîtresse bien des reines, bien des impératrices, bien des princesses, bien des sultanes, bien des courtisanes célèbres, mais jamais des bourgeoises ou des bergères; et dans mes désirs les plus vagabonds, je n'ai abusé de personne sur un tapis de gazon ou dans un lit de serge d'Aumale. Je trouve que la beauté est un diamant qui doit être monté et enchâssé dans l'or. Je ne conçois pas une belle femme qui n'ait pas voiture, chevaux, laquais et tout ce qu'on a avec cent mille francs de rente: il y a une harmonie entre la beauté et la richesse. L'une demande l'autre: un joli pied appelle un joli soulier? un joli soulier appelle des tapis et une voiture, et ce qui s'ensuit. Une belle femme avec de pauvres habits dans une vilaine maison est, selon moi, le spectacle le plus pénible qu'on puisse voir, et je ne saurais avoir d'amour pour elle. Il n'y a que les beaux et les riches qui puissent être amoureux sans être ridicules ou à plaindre. -- À ce compte, peu de gens auraient le droit d'être amoureux: moi-même, tout le premier, je serais exclu; cependant c'est là mon opinion.

Ce sera le soir que nous nous rencontrerons pour la première fois, -- par un beau coucher de soleil; -- le ciel aura de ces tons orangés jaune clair et vert pâle que l'on voit dans quelques tableaux des grands maîtres d'autrefois: il y aura une grande allée de châtaigniers en fleurs et d'ormes séculaires tout couverts de ramiers, -- de beaux arbres d'un vert frais et sombre, des ombrages pleins de mystères et de moiteur; çà et là quelques statues, quelques vases de marbre se détachant sur le fond de verdure avec leur blancheur de neige, une pièce d'eau où se joue le cygne familier, -- et tout au fond un château de briques et de pierres comme du temps de Henri IV, toit d'ardoises pointu, hautes cheminées, girouettes à tous les pignons, fenêtres étroites et longues. -- À une de ces fenêtres, mélancoliquement appuyée sur le balcon, la reine de mon âme dans l'équipage que je t'ai décrit tout à l'heure; -- derrière elle un petit nègre tenant son éventail et sa perruche. -- Tu vois qu'il n'y manque rien, et que tout cela est parfaitement absurde. -- La belle laisse tomber son gant; -- je le ramasse, le baise et le rapporte. La conversation s'engage; je montre tout l'esprit que je n'ai pas; je dis des choses charmantes; on m'en répond, je réplique, c'est un feu d'artifice, une pluie lumineuse de mots éblouissants. -- Bref, je suis adorable -- et adoré. -- Vient l'heure du souper, on me convie; -- j'accepte. -- Quel souper, mon cher ami, et quelle cuisinière que mon imagination! -- Le vin rit dans le cristal, le faisan doré et blond fume dans un plat armorié: le festin se prolonge bien avant dans la nuit, et tu penses bien que ce n'est pas chez moi que je la termine. -- Ne voilà-t-il pas quelque chose de bien imaginé? -- Rien au monde n'est plus simple, et, en vérité, il est bien étonnant que cela ne soit pas arrivé plutôt dix fois qu'une.

Quelquefois c'est dans une grande forêt. -- Voilà la chasse qui passe; le cor sonne, la meute aboie et traverse le chemin avec la rapidité de l'éclair; la belle en amazone monte un cheval turc, blanc comme le lait, fringant et vif au possible. Bien qu'elle soit excellente écuyère, il piaffe, il caracole, il se cabre, et elle a toutes les peines du monde à le contenir; il prend le mors aux dents et la mène droit à un précipice. Je tombe là du ciel tout exprès, je retiens le cheval, je prends dans mes bras la princesse évanouie, je la fais revenir à elle et la reconduis à son château. Quelle est la femme bien née qui refuserait son coeur à un homme qui a exposé sa vie pour elle? -- aucune; -- et la reconnaissance est un chemin de traverse qui mène bien vite à l'amour.

-- Tu conviendras au moins que, lorsque je donne dans le romanesque, ce n'est pas à demi, et que je suis aussi fou qu'il est possible de l'être. C'est toujours cela, car rien au monde n'est plus maussade qu'une folie raisonnable. Tu conviendras aussi que, lorsque j'écris des lettres, ce sont plutôt des volumes que de simples billets. En tout j'aime ce qui dépasse les bornes ordinaires. -- C'est pourquoi je t'aime. Ne te moque pas trop de toutes les niaiseries que je t'ai griffonnées: je quitte la plume pour les mettre en action; car j'en reviens toujours à mon refrain: -- je veux avoir une maîtresse. J'ignore si ce sera la dame du parc, la beauté du balcon, mais je te dis adieu pour me mettre en quête. Ma résolution est prise. Dût celle que je cherche se cacher au fond du royaume de Cathay ou de Samarcande, je la saurai bien dénicher. Je te ferai savoir le succès de mon entreprise ou sa non-réussite. J'espère que ce sera le succès: fais des voeux pour moi, mon cher ami. Quant à moi, je m'habille de mon plus bel habit, et sors de la maison bien décidé à n'y rentrer qu'avec une maîtresse selon mes idées. -- J'ai assez rêvé; à l'action maintenant.

Chapitre 2

Eh bien! mon ami, je suis rentré à la maison, je n'ai pas été au Cathay, à Cachemire ni à Samarcande; -- mais il est juste de dire que je n'ai pas plus de maîtresse que jamais. -- Je m'étais pourtant pris la main à moi-même, et juré mon grand jurement que j'irais au bout du monde: je n'ai pas été seulement au bout de la ville. Je ne sais comment je m'y prends, je n'ai jamais pu tenir parole à personne, pas même à moi: il faut que le diable s'en mêle. Si je dis: J'irai là demain, il est sûr que je resterai; si je me propose d'aller au cabaret, je vais à l'église; si je veux aller à l'église, les chemins s'embrouillent sous mes pieds comme des écheveaux de fil, et je me trouve dans un endroit tout différent. Je jeûne quand j'ai décidé de faire une orgie, et ainsi de suite. Aussi je crois que ce qui m'empêche d'avoir une maîtresse, c'est que j'ai résolu d'en avoir une.

Il faut que je te raconte mon expédition de point en point: cela vaut bien les honneurs de la narration. J'avais passé ce jour-là deux grandes heures au moins à ma toilette. J'avais fait peigner et friser mes cheveux, retrousser et cirer le peu que j'ai de moustaches, et, l'émotion du désir animant un peu la pâleur ordinaire de ma figure, je n'étais réellement pas trop mal. Enfin, après m'être attentivement regardé au miroir sous des jours différents pour voir si j'étais assez beau et si j'avais la mine assez galante, je suis sorti résolument de la maison le front haut, le menton relevé, le regard direct, une main sur la hanche, faisant sonner les talons de mes bottes comme un anspessade, coudoyant les bourgeois et ayant l'air parfaitement vainqueur et triomphal.