Mademoiselle de Maupin

Chapter 4

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Nous avons dit, avant de commencer cette revue de messieurs les critiques, que la matière pourrait fournir quinze ou seize mille volumes in-folio, mais que nous nous contenterions de quelques lignes; je commence à craindre que ces quelques lignes ne soient des lignes de deux ou trois mille toises de longueur chacune et ne ressemblent à ces grosses brochures épaisses à ne les pouvoir pas trouer d'un trou de canon, et qui portent perfidement pour titre: Un mot sur la révolution, un mot sur ceci ou cela. L'histoire des faits et gestes, des amours multiples de la diva Madeleine de Maupin courrait grand risque d'être éconduite, et on concevra que ce n'est pas trop d'un volume tout entier pour chanter dignement les aventures de cette belle Bradamante. -- C'est pourquoi, quelque envie que nous ayons de continuer le blason des illustres Aristarques de l'époque, nous nous contenterons du crayon commencé que nous venons d'en tirer, en y ajoutant quelques réflexions sur la bonhomie de nos débonnaires confrères en Apollon, qui, aussi stupides que le Cassandre des pantomimes, restent là à recevoir les coups de batte d'Arlequin et les coups de pied au cul de Paillasse, sans bouger non plus que des idoles.

Ils ressemblent à un maître d'armes qui, dans un assaut, croiserait ses bras derrière son dos, et recevrait dans sa poitrine découverte toutes les bottes de son adversaire, sans essayer une seule parade.

C'est comme un plaidoyer où le procureur du roi aurait seul la parole, ou comme un débat où la réplique ne serait pas permise.

Le critique avance ceci et cela. Il tranche du grand et taille en plein drap. Absurde, détestable, monstrueux: cela ne ressemble à rien, cela ressemble à tout. On donne un drame, le critique le va voir; il se trouve qu'il ne répond en rien au drame qu'il avait forgé dans sa tête sur le titre; alors, dans son feuilleton, il substitue son drame à lui au drame de l'auteur. Il fait de grandes tartines d'érudition; il se débarrasse de toute la science qu'il a été se faire la veille dans quelque bibliothèque et traite de Turc à More des gens chez qui il devrait aller à l'école, et dont le moindre en remontrerait à de plus forts que lui.

Les auteurs endurent cela avec une magnanimité, une longanimité qui me paraît vraiment inconcevable. Quels sont donc, au bout du compte, ces critiques au ton si tranchant, à la parole si brève que l'on croirait les vrais fils des dieux? ce sont tout bonnement des hommes avec qui nous avons été au collège, et à qui évidemment leurs études ont moins profité qu'à nous, puisqu'ils n'ont produit aucun ouvrage et ne peuvent faire autre chose que conchier et gâter ceux des autres comme de véritables stryges stymphalides.

Ne serait-ce pas quelque chose à faire que la critique des critiques? car ces grands dégoûtés, qui font tant les superbes et les difficiles, sont loin d'avoir l'infaillibilité de notre saint père. Il y aurait de quoi remplir un journal quotidien et du plus grand format. Leurs bévues historiques ou autres, leurs citations controuvées, leurs fautes de français, leurs plagiats, leur radotage, leurs plaisanteries rebattues et de mauvais goût, leur pauvreté d'idées, leur manque d'intelligence et de tact, leur ignorance des choses les plus simples qui leur fait volontiers prendre le Pirée pour un homme et M. Delaroche pour un peintre fourniraient amplement aux auteurs de quoi prendre leur revanche, sans autre travail que de souligner les passages au crayon et de les reproduire textuellement; car on ne reçoit pas avec le brevet de critique le brevet de grand écrivain, et il ne suffit pas de reprocher aux autres des fautes de langage ou de goût pour n'en point faire soi-même; nos critiques le prouvent tous les jours. -- Que si Chateaubriand, Lamartine et d'autres gens comme cela faisaient de la critique, je comprendrais qu'on se mît à genoux et qu'on adorât; mais que MM. Z. K. Y. V. Q. X., ou telle autre lettre de l'alphabet entre A et W, fassent les petits Quintiliens et vous gourmandent au nom de la morale et de la belle littérature, c'est ce qui me révolte toujours et me fait entrer en des fureurs nonpareilles. Je voudrais qu'on fît une ordonnance de police qui défendît à certains noms de se heurter à certains autres. Il est vrai qu'un chien peut regarder un évêque, et que Saint-Pierre de Rome, tout géant qu'il soit, ne peut empêcher que ces Transtévérins ne le salissent par en bas d'une étrange sorte; mais je n'en crois pas moins qu'il serait fou d'écrire au long de certaines réputations monumentales:

DEFENSE DE DEPOSER DES ORDURES ICI.

Charles X avait seul bien compris la question. En ordonnant la suppression des journaux, il rendait un grand service aux arts et à la civilisation. Les journaux sont des espèces de courtiers ou de maquignons qui s'interposent entre les artistes et le public, entre le roi et le peuple. On sait les belles choses qui en sont résultées. Ces aboiements perpétuels assourdissent l'inspiration, et jettent une telle méfiance dans les coeurs et dans les esprits que l'on n'ose se fier ni à un poète, ni à un gouvernement; ce qui fait que la royauté et la poésie, ces deux plus grandes choses du monde, deviennent impossibles, au grand malheur des peuples, qui sacrifient leur bien-être au pauvre plaisir de lire, tous les matins, quelques mauvaises feuilles de mauvais papier, barbouillées de mauvaise encre et de mauvais style. Il n'y avait point de critique d'art sous Jules II, et je ne connais pas de feuilleton sur Daniel de Volterre, Sébastien del Piombo, Michel- Ange, Raphaël, ni sur Ghiberti delle Porte, ni sur Benvenuto Cellini; et cependant je pense que, pour des gens qui n'avaient point de journaux, qui ne connaissaient ni le mot _art _ni le mot _artistique, _ils avaient assez de talent comme cela, et ne s'acquittaient point trop mal de leur métier. La lecture des journaux empêche qu'il n'y ait de vrais savants et de vrais artistes; c'est comme un excès quotidien qui vous fait arriver énervé et sans force sur la couche des Muses, ces filles dures et difficiles qui veulent des amants vigoureux et tout neufs. Le journal tue le livre, comme le livre a tué l'architecture, comme l'artillerie a tué le courage et la force musculaire. On ne se doute pas des plaisirs que nous enlèvent les journaux. Ils nous ôtent la virginité de tout; ils font qu'on n'a rien en propre, et qu'on ne peut posséder un livre à soi seul; ils vous ôtent la surprise du théâtre, et vous apprennent d'avance tous les dénouements; ils vous privent du plaisir de papoter, de cancaner, de commérer et de médire, de faire une nouvelle ou d'en colporter une vraie pendant huit jours dans tous les salons du monde. Ils nous entonnent, malgré nous, des jugements tout faits, et nous préviennent contre des choses que nous aimerions; ils font que les marchands de briquets phosphoriques, pour peu qu'ils aient de la mémoire, déraisonnent aussi impertinemment littérature que des académiciens de province; ils font que, toute la journée, nous entendons, à la place d'idées naïves ou d'âneries individuelles, des lambeaux de journal mal digérés qui ressemblent à des omelettes crues d'un côté et brûlées de l'autre, et qu'on nous rassasie impitoyablement de nouvelles meules de trois ou quatre heures, et que les enfants à la mamelle savent déjà; ils nous émoussent le goût, et nous rendent pareils à ces buveurs d'eau-de- vie poivrée, à ces avaleurs de limes et de râpes qui ne trouvent plus aucune saveur aux vins les plus généreux et n'en peuvent saisir le bouquet fleuri et parfumé. Si Louis-Philippe, une bonne fois pour toutes, supprimait tous les journaux littéraires et politiques je lui en saurais un gré infini, et je lui rimerais sur-le-champ un beau dithyrambe échevelé en vers libres et à rimes croisées; signé: votre très humble et très fidèle sujet etc. Que l'on ne s'imagine pas que l'on ne s'occuperait plus de littérature; au temps où il n'y avait pas de journaux, un quatrain occupait tout Paris huit jours et une première représentation six mois.

Il est vrai que l'on perdrait à cela les annonces et les éloges à trente sous la ligne, et la notoriété serait moins prompte et moins foudroyante. Mais j'ai imaginé un moyen très ingénieux de remplacer les annonces Si d'ici à la mise en vente de ce glorieux roman, mon gracieux monarque a supprimé les journaux, je m'en servirai très assurément, et je m'en promets monts et merveilles. Le grand jour arrivé, vingt-quatre crieurs à cheval, aux livrées de l'éditeur, avec son adresse sur le dos et sur la poitrine, portant en main une bannière où serait brodé des deux côtés le titre du roman, précédés chacun d'un tambourineur et d'un timbalier, parcourront la ville, et, s'arrêtant aux places et aux carrefours, crieront à haute et intelligible voix:

C'est aujourd'hui et non hier ou demain que l'on met en vente l'admirable, l'inimitable, le divin et plus que divin roman du très célèbre Théophile Gautier, _Mademoiselle de Maupin, _que l'Europe et même les autres parties du monde et la Polynésie attendent si impatiemment depuis un an et plus. Il s'en vend cinq cents à la minute, et les éditions se succèdent de demi-heure en demi-heure; on est déjà à la dix-neuvième. Un piquet de gardes municipaux est à la porte du magasin, contient la foule et prévient tous les désordres. -- Certes, cela vaudrait bien une annonce de trois lignes dans les _Débats _et le _Courrier français, _entre les ceintures élastiques, les cols en crinoline, les biberons en tétine incorruptible, la pâte de Regnault et les recettes contre le mal de dents.

Mai 1834.

Chapitre 1

Tu te plains, mon cher ami, de la rareté de mes lettres. -- Que veux-tu que je t'écrive, sinon que je me porte bien et que j'ai toujours la même affection pour toi? -- Ce sont choses que tu sais parfaitement, et qui sont si naturelles à l'âge que j'ai et avec les belles qualités qu'on te voit, qu'il y a presque du ridicule à faire parcourir cent lieues à une misérable feuille de papier pour ne rien dire de plus. -- J'ai beau chercher, je n'ai rien qui vaille la peine d'être rapporté; -- ma vie est la plus unie du monde, et rien n'en vient couper la monotonie. Aujourd'hui amène demain comme hier avait amené aujourd'hui; et, sans avoir la fatuité d'être prophète, je puis prédire hardiment le matin ce qui m'arrivera le soir.

Voici la disposition de ma journée: -- je me lève, cela va sans dire, et c'est le commencement de toute journée; je déjeune, je fais des armes, je sors, je rentre, je dîne, fais quelques visites ou m'occupe de quelque lecture: puis je me couche précisément comme j'avais fait la veille; je m'endors, et mon imagination, n'étant pas excitée par des objets nouveaux, ne me fournit que des songes usés et rebattus, aussi monotones que ma vie réelle: cela n'est pas fort récréatif, comme tu vois. Cependant je m'accommode mieux de cette existence que je n'aurais fait il y a six mois. -- Je m'ennuie, il est vrai, mais d'une manière tranquille et résignée, qui ne manque pas d'une certaine douceur que je comparerais assez volontiers à ces jours d'automne pâles et tièdes auxquels on trouve un charme secret après les ardeurs excessives de l'été.

Cette existence-là, quoique je l'aie acceptée en apparence, n'est guère faite pour moi cependant, ou du moins elle ressemble fort peu à celle que je me rêve et à laquelle je me crois propre. -- Peut-être me trompé-je, et ne suis-je fait effectivement que pour ce genre de vie; mais j'ai peine à le croire, car, si c'était ma vraie destinée, je m'y serais plus aisément emboîté, et je n'aurais pas été meurtri par ses angles à tant d'endroits et si douloureusement.

Tu sais comme les aventures étranges ont un attrait tout-puissant sur moi, comme j'adore tout ce qui est singulier, excessif et périlleux, et avec quelle avidité je dévore les romans et les histoires de voyages; il n'y a peut-être pas sur la terre de fantaisie plus folle et plus vagabonde que la mienne: eh bien, je ne sais par quelle fatalité cela s'arrange, je n'ai jamais eu une aventure, je n'ai jamais fait un voyage. Pour moi, le tour du monde est le tour de la ville où je suis; je touche mon horizon de tous les côtés; je me coudoie avec le réel. Ma vie est celle du coquillage sur le banc de sable, du lierre autour de l'arbre, du grillon dans la cheminée. -- En vérité, je suis étonné que mes pieds n'aient pas encore pris racine.

On peint l'Amour avec un bandeau sur les yeux; c'est le Destin qu'on devrait peindre ainsi.

J'ai pour valet une espèce de manant assez lourd et assez stupide, qui a autant couru que le vent de bise, qui a été au diable, je ne sais où, qui a vu de ses yeux tout ce dont je me forme de si belles idées et s'en soucie comme d'un verre d'eau; il s'est trouvé dans les situations les plus bizarres; il a eu les plus étonnantes aventures qu'on puisse avoir. Je le fais parler quelquefois, et j'enrage en pensant que toutes ces belles choses sont arrivées à un butor qui n'est capable ni de sentiment ni de réflexion, et qui n'est bon qu'à faire ce qu'il fait, c'est-à-dire à battre des habits et à décrotter des bottes.

Il est évident que la vie de ce maraud devait être la mienne. -- Pour lui, il me trouve fort heureux et entre en de grands étonnements de me voir triste comme je suis.

Tout cela n'est pas fort intéressant, mon pauvre ami, et ne vaut guère la peine d'être écrit, n'est-ce pas? Mais, puisque tu veux absolument que je t'écrive, il faut bien que je te raconte ce que je pense et ce que je sens, et que je te fasse l'histoire de mes idées, à défaut d'événements et d'actions. -- Il n'y aura peut- être pas grand ordre ni grande nouveauté dans ce que j'aurai à te dire; mais il ne faudra t'en prendre qu'à toi. Tu l'auras voulu.

Tu es mon ami d'enfance, j'ai été élevé avec toi; notre vie a été commune bien longtemps, et nous sommes accoutumés à échanger nos plus intimes pensées. Je puis donc te conter, sans rougir, toutes les niaiseries qui traversent ma cervelle inoccupée; je n'ajouterai pas un mot, je ne retrancherai pas un mot, je n'ai pas d'amour-propre avec toi. Aussi je serai exactement vrai, -- même dans les choses petites et honteuses; ce n'est pas devant toi, à coup sûr, que je me draperai.

Sous ce linceul d'ennui nonchalant et affaissé dont je t'ai parlé tout à l'heure remue parfois une pensée plutôt engourdie que morte, et je n'ai pas toujours le calme doux et triste que donne la mélancolie. -- J'ai des rechutes et je retombe dans mes anciennes agitations. Rien n'est fatigant au monde comme ces tourbillons sans motif et ces élans sans but. -- Ces jours-là, quoique je n'aie rien à faire non plus que les autres, je me lève de très grand matin, avant le soleil, tant il me semble que je suis pressé et que je n'aurai jamais le temps qu'il faut; je m'habille en toute hâte, comme si le feu était à la maison, mettant mes vêtements au hasard et me lamentant pour une minute perdue. -- Quelqu'un qui me verrait croirait que je vais à un rendez-vous d'amour ou chercher de l'argent. -- Point du tout. -- Je ne sais pas seulement où j'irai; mais il faut que j'aille, et je croirais mon salut compromis si je restais. -- Il me semble que l'on m'appelle du dehors, que mon destin passe à cet instant-là dans la rue, et que la question de ma vie va se décider.

Je descends, l'air effaré et surpris, les habits en désordre, les cheveux mal peignés; les gens se retournent et rient à ma rencontre, et pensent que c'est un jeune débauché qui a passé la nuit à la taverne ou ailleurs. Je suis ivre en effet, quoique je n'aie pas bu, et j'ai d'un ivrogne jusqu'à la démarche incertaine, tantôt lente, tantôt rapide. Je vais de rue en rue comme un chien qui a perdu son maître, cherchant à tout hasard, très inquiet, très en éveil, me retournant au moindre bruit, me glissant dans chaque groupe sans prendre souci des rebuffades des gens que je heurte, et regardant partout avec une netteté de vision que je n'ai pas dans d'autres moments. -- Puis il m'est démontré tout d'un coup que je me trompe, que ce n'est pas là assurément, qu'il faut aller plus loin, à l'autre bout de la ville, que sais-je? Et je prends ma course comme si diable m'emportait. -- Je ne touche le sol que du bout des pieds, et ne pèse pas une once. -- Je dois en vérité avoir l'air singulier avec ma mine affairée et furieuse, mes bras gesticulants et les cris inarticulés que je pousse. -- Quand j'y songe de sang-froid, je me ris au nez à moi-même de tout mon coeur, ce qui ne m'empêche pas, je te prie de le croire, de recommencer à la prochaine occasion.

Si l'on me demandait pourquoi je cours amas, je serais certainement fort embarrassé de répondre. Je n'ai pas de hâte d'arriver, puisque je ne vais nulle part. Je ne crains pas d'être en retard, puisque je n'ai pas d'heure. -- Personne ne m'attend, - - et je n'ai aucune raison de me presser ici.

Est-ce une occasion d'aimer, une aventure, une femme, une idée ou une fortune, quelque chose qui manque à ma vie et que je cherche sans m'en rendre compte, et poussé par un instinct confus? est-ce mon existence qui se veut compléter? est-ce l'envie de sortir de chez moi et de moi-même, l'ennui de ma situation et le désir d'une autre? C'est quelque chose de cela, et peut-être tout cela ensemble. -- Toujours est-il que c'est un état fort déplaisant, une irritation fébrile à laquelle succède ordinairement la plus plate atonie.

Souvent j'ai cette idée que, si j'étais parti une heure plus tôt, ou si j'avais doublé le pas, je serais arrivé à temps; que, pendant que je passais par cette rue, ce que je cherche passait par l'autre, et qu'il a suffi d'un embarras de voitures pour me faire manquer ce que je poursuis à tout hasard depuis si longtemps. -- Tu ne peux t'imaginer les grandes tristesses et les profonds désespoirs où je tombe quand je vois que tout cela n'aboutit à rien, et que ma jeunesse se passe et qu'aucune perspective ne s'ouvre devant moi; alors toutes mes passions inoccupées grondent sourdement dans mon coeur, et se dévorent entre elles faute d'autre aliment, comme les bêtes d'une ménagerie auxquelles le gardien a oublié de donner leur nourriture. Malgré les désappointements étouffés et souterrains de tous les jours, il y a quelque chose en moi qui résiste et ne veut pas mourir. Je n'ai pas d'espérance, car, pour espérer, il faut un désir, une certaine propension à souhaiter que les choses tournent d'une manière plutôt que d'une autre. Je ne désire rien, car je désire tout. Je n'espère pas, ou plutôt je n'espère plus; -- cela est trop niais, -- et il m'est profondément égal qu'une chose soit ou ne soit pas. -- J'attends, -- quoi? Je ne sais, mais j'attends.

C'est une attente frémissante, pleine d'impatience coupée de soubresauts et de mouvements nerveux comme doit l'être celle d'un amant qui attend sa maîtresse. -- Rien ne vient; -- j'entre en furie ou me mets à pleurer. -- J'attends que le ciel s'ouvre et qu'il en descende un ange qui me fasse une révélation qu'une révolution éclate et qu'on me donne un trône qu'une vierge de Raphaël se détache de sa toile, et me vienne embrasser, que des parents que je n'ai pas meurent et me laissent de quoi faire voguer ma fantaisie sur un fleuve d'or, qu'un hippogriffe me prenne et m'emporte dans des régions inconnues. -- Mais quoi que j'attende, ce n'est à coup sûr rien d'ordinaire et de médiocre.

Cela est poussé au point que, lorsque je rentre chez moi, je ne manque jamais à dire: -- Il n'est venu personne? Il n'y a pas de lettre pour moi? rien de nouveau? -- Je sais parfaitement qu'il n'y a rien qu'il ne peut rien y avoir. C'est égal; je suis toujours fort surpris et fort désappointé quand on me fait la réponse habituelle: -- Non, monsieur, -- absolument rien.

Quelquefois, -- cependant cela est rare, -- l'idée se précise davantage. -- Ce sera quelque belle femme que je ne connais pas et qui ne me connaît pas, avec qui je me serai rencontré au théâtre ou à l'église et qui n'aura pas pris garde à moi le moins du monde. -- Je parcours toute la maison, et jusqu'à ce que j'aie ouvert la porte de la dernière chambre, j'ose à peine le dire, tant cela est fou, j'espère qu'elle est venue et qu'elle est là. - - Ce n'est pas fatuité de ma part. -- Je suis si peu fat que plusieurs femmes se sont préoccupées fort doucement de moi, à ce que d'autres personnes m'ont dit que je croyais très indifférentes à mon égard, et n'avoir jamais rien pensé de particulier sur mon propos. -- Cela vient d'autre part.

Quand je ne suis pas hébété par l'ennui et le découragement, mon âme se réveille et reprend toute son ancienne vigueur.

J'espère, j'aime, je désire, et mes désirs sont tellement violents que je m'imagine qu'ils feront tout venir à eux comme un aimant doué d'une grande puissance attire à lui les parcelles de fer, encore qu'elles en soient fort éloignées. -- C'est pourquoi j'attends les choses que je souhaite, au lieu d'aller à elles, et je néglige assez souvent les facilités qui s'ouvrent le plus favorablement devant mes espérances. -- Un autre écrirait un billet le plus amoureux du monde à la divinité de son coeur, ou chercherait l'occasion de s'en rapprocher. -- Moi, je demande au messager la réponse à une lettre que je n'ai pas écrite, et passe mon temps à bâtir dans ma tête les situations les plus merveilleuses pour me faire voir à celle que j'aime sous le jour le plus inattendu et le plus favorable. -- On ferait un livre plus gros et plus ingénieux que les Stratagèmes de Polybe de tous les stratagèmes que j'imagine pour m'introduire auprès d'elle et lui découvrir ma passion. Il suffirait le plus souvent de dire à un de mes amis: -- Présentez-moi chez madame une telle, -- et d'un compliment mythologique convenablement ponctué de soupirs.

À entendre tout cela, on me croirait propre à mettre aux Petites- Maisons; je suis cependant assez raisonnable garçon, et je n'ai pas mis beaucoup de folles en action. Tout cela se passe dans les caves de mon âme, et toutes ces idées saugrenues sont ensevelies très soigneusement au fond de moi; du dehors on ne voit rien, et j'ai la réputation d'un jeune homme tranquille et froid, peu sensible aux femmes et indifférent aux choses de son âge; ce qui est aussi loin de la vérité que le sont habituellement les jugements du monde.