Chapter 31
Je me retirai dans un coin, et je cherchai dans ma tête les moyens d'empêcher que les choses n'allassent plus loin, car c'eût été un véritable meurtre qu'une aussi délicieuse créature échut à un drôle aussi fieffé.
La mère de la petite était une espèce de femme galante qui donnait à jouer et tenait un bureau d'esprit. On lisait chez elle de mauvais vers et l'on y perdait de bons écus; ce qui était une compensation. -- Elle aimait peu sa fille, qui était pour elle une manière d'extrait de baptême vivant qui la gênait dans la falsification de sa chronologie. -- D'ailleurs, elle se faisait grandelette, et ses charmes naissants donnaient lieu à des comparaisons qui n'étaient pas à l'avantage du prototype déjà rendu un peu fruste par le frottement des années et des hommes. L'enfant était donc assez négligée et laissée sans défense aux entreprises des gredins familiers de la maison. -- Si sa mère se fût occupée d'elle, ce n'eût été probablement que pour tirer bon parti de sa jeunesse et se faire une ferme de sa beauté et de son innocence. -- D'une façon ou de l'autre, le sort qui l'attendait n'était pas douteux. -- Cela me faisait de la peine, car c'était une charmante petite créature qui méritait assurément mieux, une perle de la plus belle eau perdue dans ce bourbier infect; cette idée me toucha au point que je résolus de la tirer à tout prix de cette affreuse maison.
La première chose à faire, c'était d'empêcher le chevalier de poursuivre sa pointe. -- Ce que je trouvai de mieux et de plus simple, ce fut de lui chercher querelle et de le faire battre avec moi, et j'eus toutes les peines du monde, car il est poltron au possible et craint les coups plus que qui que ce soit au monde.
Enfin je lui en dis tant et de si piquantes qu'il fallut bien qu'il se décidât à venir sur le pré, quoique fort à contre-coeur. -- Je le menaçai même de le faire rosser de coups de bâton par mon laquais, s'il ne faisait meilleure contenance. -- Il savait pourtant assez bien tirer l'épée, mais la peur le troublait tellement qu'à peine les fers croisés je trouvai le moyen de lui administrer un joli petit coup de pointe qui le mit pour quinze jours au lit. -- Cela me suffisait; je n'avais pas envie de le tuer, et j'aimais autant le laisser vivre pour qu'il fût pendu plus tard; soin touchant dont il aurait dû me savoir plus de gré! -- Mon drôle étendu entre deux draps et dûment ficelé de bandelettes, il n'y avait plus qu'à décider la petite à quitter la maison, ce qui n'était pas excessivement difficile.
Je lui fis un conte sur la disparition de son amoureux, dont elle s'inquiétait extraordinairement. Je lui dis qu'il s'en était allé avec une comédienne de la troupe qui était alors à C***: ce qui l'indigna, comme tu peux croire. -- Mais je la consolai en lui disant toute sorte de mal du chevalier, qui était laid, ivrogne et déjà vieux, et je finis par lui demander si elle n'aimerait pas mieux que je fusse son galant. -- Elle répondit qu'elle le voulait bien, parce que j'étais plus beau, et que mes habits étaient neufs. -- Cette naïveté, dite avec un sérieux énorme, me fit rire jusqu'aux larmes. -- Je montai la tête de la petite, et fis si bien que je la décidai à quitter la maison. -- Quelques bouquets, à peu près autant de baisers, et un collier de perles que je lui donnai la charmèrent à un point difficile à décrire, et elle prenait devant ses petites amies un air important on ne peut plus risible.
Je fis faire un costume de page très élégant et très riche à peu près à sa taille, car je ne pouvais l'emmener dans ses habits de fille, à moins de me remettre moi-même en femme, ce que je ne voulais pas faire.
J'achetai un petit cheval doux et facile à monter, et pourtant assez bon coureur pour suivre mon barbe quand il me plaisait d'aller vite. Puis je dis à la belle de tâcher de descendre à la brume sur la porte, et que je l'y prendrais: ce qu'elle exécuta très ponctuellement. -- Je la trouvai qui se tenait en faction derrière le battant entrebâillé. -- Je passai fort près de la maison; elle sortit, je lui tendis la main, elle appuya son pied sur la pointe du mien, et sauta fort lestement en croupe, car elle était d'une agilité merveilleuse. Je piquai mon cheval, et, par sept ou huit ruelles détournées et désertes, je trouvai moyen de revenir chez moi sans que personne nous vît.
Je lui fis quitter ses habits pour mettre son travestissement, et je lui servis moi-même de femme de chambre; elle fit d'abord quelques façons, et voulait s'habiller toute seule; mais je lui fis comprendre que cela perdrait beaucoup de temps, et que, d'ailleurs, étant ma maîtresse, il n'y avait pas le moindre inconvénient, et que cela se pratiquait ainsi entre amants. -- Il n'en fallait pas tant pour la convaincre, et elle se prêta à la circonstance de la meilleure grâce du monde.
Son corps était une petite merveille de délicatesse -- Ses bras, un peu maigres comme ceux de toute jeune fille, étaient d'une suavité de linéaments inexprimable, et sa gorge naissante faisait de si charmantes promesses qu'aucune gorge plus formée n'eût pu soutenir la comparaison. -- Elle avait encore toutes les grâces de l'enfant et déjà tout le charme de la femme; elle était dans cette nuance adorable de transition de la petite fille à la jeune fille: nuance fugitive, insaisissable, époque délicieuse où la beauté est pleine d'espérance, et où chaque jour, au lieu d'enlever quelque chose à vos amours, y ajoute de nouvelles perfections.
Son costume lui allait on ne peut mieux. Il lui donnait un petit air mutin très curieux et très récréatif, et qui la fit rire aux éclats quand je lui présentai le miroir pour qu'elle jugeât de l'effet de sa toilette. Je lui fis ensuite manger quelques biscuits trempés dans du vin d'Espagne, afin de lui donner du courage et de lui faire mieux supporter la fatigue de la route.
Les chevaux nous attendaient tout sellés dans la cour; -- elle monta assez délibérément sur le sien, j'enfourchai l'autre, et nous partîmes. -- La nuit était complètement tombée, et de rares lumières, qui s'éteignaient d'instant en instant, faisaient voir que l'honnête ville de C*** était occupée vertueusement comme doit le faire toute ville de province au coup de neuf heures.
Nous ne pouvions pas aller très vite, car Ninon n'était pas meilleure écuyère qu'il ne le fallait, et, quand son cheval prenait le trot, elle se cramponnait de toutes ses forces après la crinière. -- Cependant, le lendemain matin, nous étions assez loin pour que l'on ne pût nous rattraper, à moins de faire une diligence extrême; mais l'on ne nous poursuivit pas, ou du moins, si on le fit, ce fut dans une direction opposée à celle que nous avions suivie.
Je m'attachai singulièrement à la petite belle. -- Je ne t'avais plus avec moi, ma chère Graciosa, et j'éprouvais un besoin immense d'aimer quelqu'un ou quelque chose, d'avoir avec moi soit un chien, soit un enfant à caresser familièrement. -- Ninon était cela pour moi; -- elle couchait dans mon lit, et passait pour dormir ses petits bras autour de mon corps; -- elle se croyait très sérieusement ma maîtresse, et ne doutait pas que je ne fusse un homme; sa grande jeunesse et son extrême innocence l'entretenaient dans cette erreur que j'avais gardé de dissiper. - - Les baisers que je lui donnais complétaient parfaitement son illusion, car son idée n'allait pas encore au-delà, et ses désirs ne parlaient pas assez haut pour lui faire soupçonner autre chose. Au reste, elle ne se trompait qu'à demi.
Et, réellement, il y avait entre elle et moi la même différence qu'il y a entre moi et les hommes. -- Elle était si diaphane, si svelte, si légère, d'une nature si délicate et si choisie qu'elle est une femme même pour moi qui suis femme, et qui ai l'air d'un Hercule à côté d'elle. Je suis grande et brune, elle est petite et blonde; ses traits sont tellement doux qu'ils font paraître les miens presque durs et austères, et sa voix est un gazouillement si mélodieux que ma voix semble dure près de la sienne. Un homme qui l'aurait la briserait en morceaux, et j'ai toujours peur que le vent ne l'emporte quelque beau matin. -- Je la voudrais enfermer dans une boîte de coton et la porter suspendue à mon cou. -- Tu ne te figures pas, ma bonne amie, combien elle a de grâce et d'esprit, de chatteries délicieuses, de mignardises enfantines, de petites façons et de gentilles manières. C'est bien la plus adorable créature qui soit, et il eût été vraiment dommage qu'elle fût restée avec son indigne mère. Je mettais une joie maligne à dérober ainsi ce trésor à la rapacité des hommes. J'étais le griffon qui empêchait d'en approcher, et, si je n'en jouissais pas moi-même, au moins personne n'en jouissait: idée toujours consolante, quoi qu'en puissent dire tous les sots détracteurs de l'égoïsme.
Je me proposais de la conserver aussi longtemps que possible dans l'ignorance où elle était, et de la garder auprès de moi jusqu'à ce qu'elle ne voulût plus y rester ou que j'eusse trouvé à lui assurer un sort.
Sous son costume de petit garçon, je l'emmenais dans tous mes voyages, à droite et à gauche; ce genre de vie lui plaisait singulièrement, et l'agrément qu'elle y prenait l'aidait à en supporter les fatigues. -- Partout on me complimentait sur l'exquise beauté de mon page, et je ne doute pas qu'il n'ait fait naître à beaucoup de monde l'idée précisément inverse de ce qui était. Plusieurs même cherchèrent à s'en éclaircir; mais je ne laissais la petite parler à personne, et les curieux furent tout à fait désappointés.
Tous les jours je découvrais dans cette aimable enfant quelque nouvelle qualité qui me la faisait chérir davantage et m'applaudir de la résolution que j'avais prise. -- Assurément les hommes n'étaient pas dignes de la posséder, et il eût été déplorable que tant de charmes du corps et de l'âme eussent été livrés à leurs appétits brutaux et à leur cynique dépravation.
Une femme seule pouvait l'aimer assez délicatement et assez tendrement. -- Un côté de mon caractère, qui n'eût pu se développer dans une autre liaison et qui se mit tout à fait au jour dans celle-ci, c'est le besoin et l'envie de protéger, ce qui est habituellement l'affaire des hommes. Il m'eût extrêmement déplu, si j'eusse pris un amant, qu'il se donnât des airs de me détendre, par la raison que c'est un soin que j'aime à prendre avec les gens qui me plaisent, et que mon orgueil se trouve beaucoup mieux du premier rôle que du second, quoique le second soit plus agréable. -- Aussi je me sentais contente de rendre à ma chère petite tous les soins que j'eusse dû aimer à recevoir, comme de l'aider dans les chemins difficiles, de lui tenir la bride et l'étrier, de la servir à table, de la déshabiller et de la mettre au lit, de la défendre si quelqu'un l'insultait, enfin de faire pour elle tout ce que l'amant le plus passionné et le plus attentif fait pour une maîtresse adorée.
Je perdais insensiblement l'idée de mon sexe, et je me souvenais à peine, de loin en loin, que j'étais femme; dans les commencements, il m'échappait souvent de dire, sans y songer, quelque chose comme cela qui n'était pas congruent avec l'habit que je portais. Maintenant cela ne m'arrive plus, et même, lorsque je t'écris, à toi qui es dans la confidence de mon secret, je garde quelquefois dans les adjectifs une virilité inutile. S'il me reprend jamais fantaisie d'aller chercher mes jupes dans le tiroir où je les ai laissées, ce dont je doute fort, à moins que je ne devienne amoureuse de quelque jeune beau, j'aurai de la peine à perdre cette habitude, et, au lieu d'une femme déguisée en homme, j'aurai l'air d'un homme déguisé en femme. En vérité, ni l'un ni l'autre de ces deux sexes n'est le mien; je n'ai ni la soumission imbécile, ni la timidité, ni les petitesses de la femme; je n'ai pas les vices des hommes, leur dégoûtante crapule et leurs penchants brutaux: -- je suis d'un troisième sexe à part qui n'a pas encore de nom: au-dessus ou au-dessous, plus défectueux ou supérieur: j'ai le corps et l'âme d'une femme, l'esprit et la force d'un homme, et j'ai trop ou pas assez de l'un et de l'autre pour me pouvoir accoupler avec l'un d'eux.
Ô Graciosa! je ne pourrai jamais aimer complètement personne ni homme ni femme; quelque chose d'inassouvi gronde toujours en moi, et l'amant ou l'amie ne répond qu'à une seule face de mon caractère. Si j'avais un amant, ce qu'il y a de féminin en moi dominerait sans doute pour quelque temps ce qu'il y a de viril, mais cela durerait peu? et je sens que je ne serais contentée qu'à demi; si l'ai une amie, l'idée de la volupté corporelle m'empêche de goûter entièrement la pure volupté de l'âme; en sorte que je ne sais où m'arrêter, et que je flotte perpétuellement de l'un à l'autre.
Ma chimère serait d'avoir tour à tour les deux sexes pour satisfaire à cette double nature: -- homme aujourd'hui, femme demain, je réserverais pour mes amants mes tendresses langoureuses, mes façons soumises et dévouées, mes plus molles caresses, mes petits soupirs mélancoliquement filés, tout ce qui tient dans mon caractère du chat et de la femme; puis, avec mes maîtresses, je serais entreprenant, hardi, passionné, avec les manières triomphantes, le chapeau sur l'oreille, une tournure de capitan et d'aventurier. Ma nature se produirait ainsi tout entière au jour, et je serais parfaitement heureuse, car le vrai bonheur est de se pouvoir développer librement en tous sens et d'être tout ce qu'on peut être.
Mais ce sont là des choses impossibles, et il n'y faut pas songer.
J'avais enlevé la petite dans l'idée de donner le change à mes penchants et de détourner sur quelqu'un toute cette vague tendresse qui flotte dans mon âme et l'inonde; je l'avais prise comme une espèce d'échappement à mes facultés aimantes; mais je reconnus bientôt, malgré toute l'affection que je lui portais, quel vide immense, quel abîme sans fond elle laissait dans mon coeur, combien ses plus tendres caresses me satisfaisaient peu!... -- Je résolus d'essayer d'un amant, mais il se passa longtemps sans que je rencontrasse quelqu'un qui ne me déplût pas. J'ai oublié de te dire que Rosette, ayant découvert où j'étais allée, m'avait écrit la lettre la plus suppliante pour que je l'allasse voir; je ne pus le lui refuser, et j'allai la rejoindre à la campagne où elle était. -- J'y suis retournée plusieurs fois depuis et même tout dernièrement. -- Rosette, désespérée de ne pas m'avoir eue pour amant, s'était jetée dans le tourbillon du monde et dans la dissipation, comme toutes les âmes tendres qui ne sont pas religieuses et qui ont été froissées dans leur premier amour; -- elle avait eu beaucoup d'aventures en peu de temps, et la liste de ses conquêtes était déjà fort nombreuse, car tout le monde n'avait pas pour lui résister les mêmes raisons que moi.
Elle avait avec elle un jeune homme nommé d'Albert, qui était pour lors son galant en pied. -- Je parus lui faire une impression toute particulière, et il se prit tout d'abord pour moi d'une amitié fort vive. -- Quoiqu'il la traitât avec beaucoup d'égards, et qu'il eût avec elle des manières assez tendres, au fond il n'aimait pas Rosette, -- non par satiété ni par dégoût, mais plutôt parce qu'elle ne répondait pas à certaines idées, vraies ou fausses, qu'il s'était faites de l'amour et de la beauté. Un nuage idéal s'interposait entre elle et lui, et l'empêchait d'être heureux comme il aurait dû l'être sans cela. -- Évidemment son rêve n'était pas accompli, et il soupirait après autre chose. -- Mais il ne cherchait pas et restait fidèle à des liens qui lui pesaient; car il a dans l'âme un peu plus de délicatesse et d'honneur que n'en ont la plupart des hommes, et son coeur est bien loin d'être aussi corrompu que son esprit. -- Ne sachant pas que Rosette n'avait jamais été amoureuse que de moi, et l'était encore, à travers toutes ses intrigues et ses folies, il craignait de l'affliger en lui laissant voir qu'il ne l'aimait pas: cette considération le retenait, et il se sacrifiait le plus généreusement du monde.
Le caractère de mes traits lui plut extraordinairement, car il attache une importance extrême à la forme extérieure, tant et si bien qu'il devint amoureux de moi, malgré mes habits d'homme et la formidable rapière que je porte au côté. -- J'avoue que je lui sus bon gré de la finesse de son instinct, et que j'eus pour lui quelque estime de m'avoir distinguée sous ces trompeuses apparences. -- Dans le commencement, il se crut pourvu d'un goût beaucoup plus dépravé qu'il ne l'était en effet, et je riais intérieurement de le voir se tourmenter ainsi. -- Il avait quelquefois, en m'abordant, des mines effarouchées qui me divertissaient on ne peut plus, et le penchant bien naturel qui l'entraînait vers moi lui paraissait une impulsion diabolique à laquelle on n'eût trop su résister.
En ces occasions, il se rejetait sur Rosette avec furie, et s'efforçait de reprendre des habitudes d'amour plus orthodoxes; puis il revenait à moi comme de raison plus enflammé qu'auparavant. Puis cette lumineuse idée que je pouvais bien être une femme se glissa dans son esprit. Pour s'en convaincre, il se mit à m'observer et à m'étudier avec l'attention la plus minutieuse; il doit connaître particulièrement chacun de mes cheveux et savoir au juste combien j'ai de cils aux paupières; mes pieds, mes mains, mon cou, mes joues, le moindre duvet au coin de ma lèvre, il a tout examiné, tout comparé, tout analysé, et de cette investigation où l'artiste aidait l'amant il est ressorti, clair comme le jour (quand il est clair), que j'étais bien et dûment une femme, et de plus son idéal, le type de sa beauté, la réalité de son rêve;
-- merveilleuse découverte!
Il ne restait plus qu'à m'attendrir et à se faire octroyer le don d'amoureuse merci, -- pour constater tout à fait de mon sexe. -- Une comédie que nous jouâmes et dans laquelle je parus en femme le décida complètement. Je lui fis quelques oeillades équivoques, et je me servis de quelques passages de mon rôle, analogues à notre situation, pour l'enhardir et le pousser à se déclarer -- Car, si je ne l'aimais pas avec passion, il me plaisait assez pour ne point le laisser sécher d'amour sur pied; et comme depuis ma transformation il avait le premier soupçonné que j'étais femme, il était bien juste que je l'éclairasse sur ce point important, et j'étais résolue à ne pas lui laisser l'ombre du doute.
Il vint plusieurs fois dans ma chambre avec sa déclaration sur les lèvres, mais il n'osa pas la débiter; -- car, effectivement, il est difficile de parler d'amour à quelqu'un qui a les mêmes habits que vous et qui essaye des bottes à l'écuyère. Enfin, ne pouvant prendre cela sur lui, il m'écrivit une longue lettre, très pindarique, où il m'expliquait fort au long ce que je savais mieux que lui.
Je ne sais trop ce que je dois faire. -- Admettre sa requête ou la rejeter, -- ce serait immodérément vertueux; -- d'ailleurs, il aurait un trop grand chagrin de se voir refuser: si nous rendons malheureux les gens qui nous aiment, que ferons-nous donc à ceux qui nous haïssent? -- Peut-être serait-il plus strictement convenable de faire la cruelle quelque temps et d'attendre au moins un mois avant de dégrafer la peau de tigresse pour se mettre humainement en chemise. -- Mais, puisque je suis résolue à lui céder, autant vaut tout de suite que plus tard; -- je ne conçois pas trop ces belles résistances mathématiquement graduées qui abandonnent une main aujourd'hui, demain l'autre, puis le pied, puis la jambe et le genou jusqu'à la jarretière exclusivement, et ces vertus intraitables toujours prêtes à se pendre à la sonnette, si l'on dépasse d'une ligne le terrain qu'elles ont résolu de laisser prendre ce jour-là, -- cela me fait rire de voir ces Lucrèces méthodiques qui marchent à reculons avec les signes du plus virginal effroi, et jettent de temps en temps un regard furtif par-dessus leur épaule pour s'assurer si le sofa où elles doivent tomber est bien directement derrière elles. -- C'est un soin que je ne saurais prendre.
Je n'aime pas d'Albert, du moins dans le sens que je donne à ce mot, mais j'ai certainement du goût et du penchant pour lui; -- son esprit me plaît et sa personne ne me rebute pas: il n'est pas beaucoup de gens dont je puisse en dire autant. Il n'a pas tout, mais il a quelque chose; -- ce qui me plaît en lui, c'est qu'il ne cherche pas à s'assouvir brutalement comme les autres hommes; il a une perpétuelle aspiration et un souffle toujours soutenu vers le beau, -- vers le beau matériel seulement, il est vrai, mais c'est encore un noble penchant, et qui suffit à le maintenir dans les pures régions. -- Sa conduite avec Rosette prouve de l'honnêteté de coeur, honnêteté plus rare que l'autre, s'il est possible.
Et puis, s'il faut que je te le dise, je suis possédée des plus violents désirs, -- je languis et je meurs de volupté; -- car l'habit que je porte, en m'engageant dans toute sorte d'aventures avec les femmes, me protège trop parfaitement contre les entreprises des hommes; une idée de plaisir qui ne se réalise jamais flotte vaguement dans ma tête, et ce rêve plat et sans couleur me fatigue et m'ennuie. -- Tant de femmes posées dans le plus chaste milieu mènent une vie de prostituées! et moi, par un contraste assez bouffon, je reste chaste et vierge comme la froide Diane elle-même, au sein de la dissipation la plus éparpillée et entourée des plus grands débauchés du siècle. -- Cette ignorance du corps que n'accompagne pas l'ignorance de l'esprit est la plus misérable chose qui soit. Pour que ma chair n'ait pas à faire la fière devant mon âme, je veux la souiller également, si toutefois c'est une souillure plus que de boire et de manger, -- ce dont je doute. -- En un mot, je veux savoir ce que c'est qu'un homme, et le plaisir qu'il donne. Puisque d'Albert m'a reconnue sous mon travestissement, il est bien juste qu'il soit récompensé de sa pénétration; il est le premier qui ait deviné que j'étais une femme, et je lui prouverai de mon mieux que ses soupçons étaient fondés. -- Il serait peu charitable de lui laisser croire qu'il n'a eu qu'un goût monstrueux.
C'est donc d'Albert qui résoudra mes doutes et me donnera ma première leçon d'amour: il ne s'agit plus maintenant que d'amener la chose d'une façon toute poétique. J'ai envie de ne pas répondre à sa lettre et de lui faire froide mine pendant quelques jours. Quand je le verrai bien triste et bien désespéré, invectivant les dieux, montrant le poing à la création, et regardant les puits pour voir s'ils ne sont pas trop profonds pour s'y jeter, -- je me retirerai comme Peau d'Âne au fond du corridor, et je mettrai ma robe couleur du temps, -- c'est-à-dire mon costume de Rosalinde; car ma garde-robe féminine est très restreinte. Puis j'irai chez lui, radieuse comme un paon qui fait la roue, montrant avec ostentation ce que je dissimule ordinairement avec le plus grand soin, et n'ayant qu'un petit tour de gorge en dentelles très bas et très dégagé, et je lui dirai du ton le plus pathétique que je pourrai prendre:
«Ô très élégiaque et très perspicace jeune homme! je suis bien véritablement une jeune et pudique beauté, qui vous adore par- dessus le marché, et qui ne demande qu'à vous faire plaisir et à elle aussi. -- Voyez si cela vous convient, et, s'il vous reste encore quelque scrupule, touchez ceci, allez en paix, et péchez le plus que vous pourrez.»
Ce beau discours achevé, je me laisserai tomber à demi pâmée dans ses bras, et, tout en poussant de mélancoliques soupirs, je ferai sauter adroitement l'agrafe de ma robe de façon à me trouver dans le costume de rigueur, c'est-à-dire à moitié nue. -- D'Albert fera le reste, et j'espère que, le lendemain matin, je saurai à quoi m'en tenir sur toutes ces belles choses qui me troublent la cervelle depuis si longtemps. -- En contentant ma curiosité, j'aurai de plus le plaisir d'avoir fait un heureux.