Mademoiselle de Maupin

Chapter 30

Chapter 303,946 wordsPublic domain

À travers toute cette dissipation apparente, dans cette vie gaspillée et jetée par les fenêtres, je ne laissais pas de suivre mon idée primitive, c'est-à-dire cette consciencieuse étude de l'homme et la solution du grand problème d'un amoureux parfait, problème un peu plus difficile à résoudre que celui de la pierre philosophale.

Il en est de certaines idées comme de l'horizon qui existe bien certainement, puisqu'on le voit en face de soi de quelque côté que l'on se tourne, mais qui fuit obstinément devant vous et qui, soit que vous alliez au pas, soit que vous couriez au galop, se tient toujours à la même distance; car il ne peut se manifester qu'avec une condition d'éloignement déterminée; il se détruit à mesure que l'on avance, pour se former plus loin avec son azur fuyard et insaisissable, et c'est en vain que l'on essaye de l'arrêter par le bord de son manteau flottant.

Plus j'avançais dans la connaissance de l'animal, plus je voyais à quel point la réalisation de mon désir était impossible, et combien ce que je demandais pour aimer heureusement était hors des conditions de sa nature. -- Je me convainquis que l'homme qui serait le plus sincèrement amoureux de moi trouverait le moyen, avec la meilleure volonté du monde, de me rendre la plus misérable des femmes, et pourtant j'avais déjà abandonné beaucoup de mes exigences de jeune fille. -- J'étais descendue des sublimes nuages, non pas tout à fait dans la rue et dans le ruisseau, mais sur une colline de moyenne hauteur, accessible, quoiqu'un peu escarpée.

La montée, il est vrai, était assez rude; mais j'avais l'orgueil de croire que je valais bien la peine que l'on fît cet effort, et que je serais un dédommagement suffisant de la peine qu'on aurait prise. -- Je n'aurais jamais pu me résoudre à faire un pas au- devant: j'attendais, patiemment perchée sur mon sommet.

Voici quel était mon plan: -- sous mes habits virils j'aurais fait connaissance avec quelque jeune homme dont l'extérieur m'aurait plu; j'aurais vécu familièrement avec lui; par des questions adroites et des fausses confidences qui en auraient provoqué de vraies, je serais parvenue bientôt à une connaissance complète de ses sentiments et de ses pensées; et, si je l'avais trouvé tel que je le souhaitais, j'aurais prétexté quelque voyage, je me serais tenue éloignée de lui trois ou quatre mois pour lui donner un peu le temps d'oublier mes traits; puis je serais revenue avec mon costume de femme, j'aurais arrangé dans un faubourg retiré une voluptueuse petite maison, enfouie dans les arbres et les fleurs; puis j'aurais disposé les choses de manière à ce qu'il me rencontrât et me fît la cour; et, s'il avait montré un amour vrai et fidèle, je me serais donnée à lui sans restriction et sans précaution: -- le titre de sa maîtresse m'eût paru honorable, et je ne lui en aurais pas demandé d'autre.

Mais assurément ce plan-là ne sera pas mis à exécution, car c'est le propre des plans que l'on a de n'être point exécutés, et c'est là que paraissent principalement la fragilité de la volonté et le pur néant de l'homme. Le proverbe -- ce que femme veut, Dieu le veut -- n'est pas plus vrai que tout autre proverbe, ce qui veut dire qu'il ne l'est guère.

Tant que je ne les avais vus que de loin et à travers mon désir, les hommes m'avaient paru beaux, et l'optique m'avait fait illusion. -- Maintenant je les trouve du dernier effroyable, et je ne comprends pas comment une femme peut admettre cela dans son lit. Quant à moi, le coeur me lèverait, et je ne pourrais m'y résoudre.

Comme leurs traits sont grossiers, ignobles, sans finesse, sans élégance! quelles lignes heurtées et disgracieuses! quelle peau dure, noire et sillonnée! -- Les uns sont hâlés comme des pendus de six mois, hâves, osseux, poilus, avec des cordes à violon sur les mains, de grands pieds à pont-levis, une sale moustache toujours pleine de victuaille et retroussée en croc sur les oreilles, les cheveux rudes comme des crins de balai, un menton terminé en hure de sanglier, des lèvres gercées et cuites par les liqueurs fortes, des yeux entourés de quatre ou cinq orbes noirs, un cou plein de veines tordues, de gros muscles et de cartilages saillants. -- Les autres sont matelassés de viande rouge, et poussent devant eux un ventre cerclé à grand-peine par leur ceinturon; ils ouvrent en clignotant leur petit oeil vert de mer enflammé de luxure, et ressemblent plutôt à des hippopotames en culotte qu'à des créatures humaines. Cela sent toujours le vin, ou l'eau-de-vie, ou le tabac, ou son odeur naturelle, qui est bien la pire de toutes. -- Quant à ceux dont la forme est un peu moins dégoûtante, ils ressemblent à des femmes mal réussies. -- Voilà tout.

Je n'avais pas remarqué tout cela. J'étais dans la vie comme dans un nuage, et mes pieds touchaient à peine la terre. -- L'odeur des roses et des lilas du printemps me portait à la tête comme un parfum trop fort. Je ne rêvais que héros accomplis, amants fidèles et respectueux, flammes dignes de l'autel, dévouements et sacrifices merveilleux, et j'aurais cru trouver tout cela dans le premier gredin qui m'aurait dit bonjour. -- Cependant ce premier et grossier enivrement ne dura guère; d'étranges soupçons me prirent, et je n'eus pas de repos que je ne les eusse éclaircis.

Dans les premiers temps, l'horreur que j'avais pour les hommes était poussée au dernier degré d'exagération, et je les regardais comme d'épouvantables monstruosités. Leurs façons de penser, leurs allures, et leur langage négligemment cynique, leurs brutalités et leur dédain des femmes me choquaient et me révoltaient au dernier point, tant l'idée que je m'en étais faite répondait peu à la réalité. -- Ce ne sont pas des monstres, si l'on veut, mais bien pis que cela, ma foi! ce sont d'excellents garçons de très joviale humeur, qui boivent et mangent bien, qui vous rendront toutes sortes de services, spirituels et braves, bons peintres et bons musiciens, qui sont propres à mille choses, excepté cependant à une seule pour laquelle ils ont été créés, qui est de servir de mâle à l'animal appelé femme, avec qui ils n'ont pas le plus léger rapport, ni physique ni moral.

J'avais peine d'abord à déguiser le mépris qu'ils m'inspiraient, mais peu à peu je m'accoutumai à leur manière de vivre. Je ne me sentais pas plus piquée des railleries qu'ils décochaient sur les femmes que si j'eusse moi-même été de leur sexe. -- J'en faisais au contraire de fort bonnes et dont le succès flattait étrangement mon orgueil; assurément aucun de mes camarades n'allait aussi loin que moi en fait de sarcasmes et de plaisanteries sur cet objet. La parfaite connaissance du terrain me donnait un grand avantage, et, outre le tour piquant qu'elles pouvaient avoir, mes épigrammes brillaient par un mérite d'exactitude qui manquait souvent aux leurs. -- Car, bien que tout le mal que l'on dit des femmes soit toujours fondé par quelque point, il est néanmoins difficile aux hommes de garder le sang-froid nécessaire pour les bien railler, et il y a souvent bien de l'amour dans leurs invectives.

J'ai remarqué que ce sont les plus tendres et ceux qui avaient le plus le sentiment de la femme qui les traitaient plus mal que tous les autres et qui revenaient à ce sujet avec un acharnement tout particulier, comme s'ils leur eussent gardé une mortelle rancune de n'être point telles qu'ils les souhaitaient, en faisant mentir la bonne opinion qu'ils en avaient conçue d'abord.

Ce que je demandais avant tout, ce n'était pas la beauté physique, c'était la beauté de l'âme, c'était de l'amour; mais l'amour comme je le sens n'est peut-être pas dans les possibilités humaines. -- Et pourtant il me semble que j'aimerais ainsi et que je donnerais plus que je n'exige.

Quelle magnifique folie! quelle prodigalité sublime!

Se livrer tout entier sans rien garder de soi, renoncer à sa possession et à son libre arbitre, remettre sa volonté entre les bras d'un autre, ne plus voir par ses yeux, ne plus entendre avec ses oreilles, n'être qu'un en deux corps, fondre et mêler ses âmes de façon à ne plus savoir si vous êtes vous ou l'autre, absorber et rayonner continuellement, être tantôt la lune et tantôt le soleil, voir tout le monde et toute la création dans un seul être, déplacer le centre de vie, être prêt, à toute heure, aux plus grands sacrifices et à l'abnégation la plus absolue; souffrir à la poitrine de la personne aimée, comme si c'était la vôtre; ô prodige! se doubler en se donnant: -- voilà l'amour tel que je le conçois.

Fidélité de lierre, enlacements de jeune vigne, roucoulements de tourterelle, cela va sans dire, et ce sont les premières et les plus simples conditions.

Si j'étais restée chez moi, sous les habits de mon sexe, à tourner mélancoliquement mon rouet ou à faire de la tapisserie derrière un carreau, dans l'embrasure d'une fenêtre, ce que j'ai cherché à travers le monde serait peut-être venu me trouver tout seul. L'amour est comme la fortune, il n'aime pas que l'on coure après lui. Il visite de préférence ceux qui dorment au bord des puits. et souvent les baisers _les _reines et des dieux descendent sur des yeux fermés.

C'est une chose qui vous leurre et vous trompe que de penser que toutes les aventures et tous les bonheurs n'existent qu'aux endroits où vous n'êtes pas, et c'est un mauvais calcul que de faire seller son cheval et de prendre la poste pour aller à la quête de son idéal. Beaucoup de gens font cette faute, bien d'autres encore la feront. -- L'horizon est toujours du plus charmant azur, quoique, lorsque l'on y est arrivé, les collines qui le composent ne soient ordinairement que des glaises décharnées et fendues, ou des ocres lavées par la pluie.

Je me figurais que le monde était plein de jeunes gens adorables, et que sur les chemins on rencontrait des populations d'Esplandian, d'Amadis et de Lancelot du Lac au Fourchas de leur Dulcinée, et je fus fort étonnée que le monde s'occupât très peu de cette sublime recherche et se contentât de coucher avec la première catin venue. Je suis très punie de ma curiosité et de ma défiance. Je me suis blasée de la plus horrible manière possible, sans avoir joui. Chez moi, la connaissance a devancé l'usage; il n'est rien de plus que ces expériences hâtives, qui ne sont point le fruit de l'action. -- L'ignorance la plus complète vaudrait cent mille fois mieux, elle vous ferait au moins commettre beaucoup de sottises qui serviraient à vous instruire et à rectifier vos idées; car, sous ce dégoût dont je parlais tout à l'heure il y a toujours un élément vivace et rebelle qui produit les plus étranges désordres: l'esprit est convaincu, le corps ne l'est pas, et ne veut point souscrire à ce dédain superbe. Le corps jeune et robuste s'agite et rue sous l'esprit comme un étalon vigoureux monté par un vieillard débile et que cependant il ne peut désarçonner, car le caveçon lui maintient la tête et le mors lui déchire la bouche.

Depuis que je vis avec les hommes, j'ai vu tant de femmes indignement trahies, tant de liaisons secrètes imprudemment divulguées, les plus pures amours traînées avec insouciance dans la boue, des jeunes gens courant chez d'affreuses courtisanes en sortant des bras des plus charmantes maîtresses, les intrigues les mieux établies rompues subitement et sans motif plausible qu'il ne m'est plus possible de me décider à prendre un amant. -- Ce serait se jeter en plein jour les yeux ouverts dans un abîme sans fond. - - Cependant le voeu secret de mon coeur est toujours d'en avoir un. La voix de la nature étouffe la voix de la raison. -- Je sens bien que je ne serai jamais heureuse si je n'aime pas et si je ne suis pas aimée: -- mais le malheur est que l'on ne peut avoir qu'un homme pour amant, et les hommes, s'ils ne sont pas des diables tout à fait, sont bien loin d'être des anges. Ils auraient beau se coller des plumes à l'omoplate et se mettre sur la tête une gloire de papier doré, je les connais trop pour m'y laisser tromper. -- Tous les beaux discours qu'ils me pourraient débiter n'y feraient rien. Je sais d'avance ce qu'ils vont dire, et j'achèverais toute seule. Je les ai vus étudier leurs rôles et les repasser avant d'entrer en scène; je connais leurs principales tirades à effet et les endroits sur lesquels ils comptent. -- Ni la pâleur de la figure ni l'altération des traits ne me convaincraient. Je sais que cela ne prouve rien. -- Une nuit d'orgie, quelques bouteilles de vin et deux ou trois filles suffisent pour se grimer très convenablement. J'ai vu pratiquer cette belle rubrique à un jeune marquis, très rose et très frais de sa nature, qui s'en est trouvé on ne peut mieux, et qui n'a dû qu'à cette touchante pâleur, si bien gagnée, de voir couronner sa flamme. -- Je sais aussi comment les plus langoureux Céladons se consolent des rigueurs de leurs Astrées, et trouvent le moyen de patienter, en attendant l'heure du berger. -- J'ai vu les souillons qui servaient de doublures aux pudibondes Arianes.

En vérité, après cela, l'homme ne me tente pas beaucoup; car il n'a pas la beauté comme la femme, la beauté, ce vêtement splendide qui dissimule si bien les imperfections de l'âme, cette divine draperie jetée par Dieu sur la nudité du monde, et qui fait qu'on est en quelque sorte excusable d'aimer la plus vile courtisane du ruisseau, si elle possède ce don magnifique et royal.

À défaut des vertus de l'âme, je voudrais au moins la perfection exquise de la forme, le satiné des chairs, la rondeur des contours, la suavité de lignes, la finesse de peau, tout ce qui fait le charme des femmes. -- Puisque je ne puis avoir l'amour, je voudrais la volupté, remplacer tant bien que mal le frère par la soeur. -- Mais tous les hommes que j'ai vus me semblent affreusement laids. Mon cheval est cent fois plus beau, et j'aurais moins de répugnance à l'embrasser que certains merveilleux qui se croient fort charmants. -- Certes, ce ne serait pas pour moi un brillant thème à broder des variations de plaisir qu'un petit-maître comme j'en connais. -- Un homme d'épée ne me conviendrait non plus guère; les militaires ont quelque chose de mécanique dans la démarche et de bestial dans la face qui fait que je les considère à peine comme des créatures humaines; les hommes de robe ne me ravissent pas davantage, ils sont sales, huileux, hérissés, râpés, l'oeil glauque et la bouche sans lèvres: ils sentent exorbitamment le rance et le moisi, et je n'aurais nullement envie de poser ma figure contre leur mufle de loup- cervier ou de blaireau. Quant aux poètes, ils ne considèrent dans le monde que la fin des mots, et ne remontent pas plus loin que la pénultième, et il est vrai de dire qu'ils sont difficiles à utiliser convenablement; ils sont plus ennuyeux que les autres, mais ils sont aussi laids et n'ont pas la moindre distinction ni la moindre élégance dans leur tournure et leurs habits, ce qui est vraiment singulier: -- des gens qui s'occupent toute la journée de forme et de beauté ne s'aperçoivent pas que leurs bottes sont mal faites et leur chapeau ridicule! Ils ont l'air d'apothicaires de province ou de répétiteurs de chiens savants sans ouvrage, et vous dégoûteraient de poésie et de vers pour plusieurs éternités.

Pour les peintres, ils sont aussi d'une assez énorme stupidité; ils ne voient rien hors des sept couleurs. -- L'un deux, avec qui j'avais passé quelques jours à R*** et à qui l'on demandait ce qu'il pensait de moi, fit cette ingénieuse réponse: -- «Il est d'un ton assez chaud, et dans les ombres il faudrait employer, au lieu de blanc, du jaune de Naples pur avec un peu de terre de Cassel et de brun rouge.» -- C'était son opinion, et, de plus, il avait le nez de travers et les yeux comme le nez; ce qui ne rendait pas son affaire meilleure. -- Qui prendrai-je? un militaire à jabot bombé, un robin aux épaules convexes, un poète ou un peintre à la mine effarée, un petit freluquet efflanqué et sans consistance? Quelle cage choisirai-je dans cette ménagerie? Je l'ignore complètement, et je ne me sens pas plus de penchant d'un côté que de l'autre, car ils sont aussi parfaitement égaux que possible en bêtise et en laideur.

Après cela, il me resterait encore quelque chose à faire, ce serait de prendre quelqu'un que j'aimasse, fût-ce un portefaix ou un maquignon; mais je n'aime même pas un portefaix. Ô malheureuse héroïne que je suis! tourterelle dépariée et condamnée à pousser éternellement des roucoulements élégiaques!

Oh! que de fois j'ai souhaité être véritablement un homme comme je le paraissais! Que de femmes avec qui je me serais entendue, et dont le coeur aurait compris mon coeur! -- comme ces délicatesses d'amour, ces nobles élans de pure passion auxquels j'aurais pu répondre m'eussent rendue parfaitement heureuse! Quelle suavité, quelles délices! comme toutes les sensitives de mon âme se seraient librement épanouies sans être obligées de se contracter et de se refermer à toute minute sous des attouchements grossiers! Quelle charmante floraison d'invisibles fleurs qui ne s'ouvriront jamais, et dont le mystérieux parfum eût doucement embaumé l'âme fraternelle! Il me semble que c'eût été une vie enchanteresse, une extase infinie aux ailes toujours ouvertes; des promenades, les mains enlacées sans se quitter jamais sous des allées de sable d'or, à travers des bosquets de roses éternellement souriantes, dans des parcs pleins de viviers où glissent des cygnes, avec des vases d'albâtre se détachant sur le feuillage.

Si j'avais été un jeune homme, comme j'eusse aimé Rosette! quelle adoration c'eût été! Nos âmes étaient vraiment faites l'une pour l'autre, deux perles destinées à se fondre ensemble et n'en plus faire qu'une seule! Comme j'eusse parfaitement réalisé les idées qu'elle s'était faites de l'amour! Son caractère me convenait on ne peut plus, et son genre de beauté me plaisait. Il est dommage que notre amour fût totalement condamné à un platonisme indispensable!

Il m'est arrivé dernièrement une aventure.

J'allais dans une maison où se trouvait une charmante petite fille de quinze ans tout au plus: je n'ai jamais vu de plus adorable miniature. -- Elle était blonde, mais d'un blond si délicat et si transparent que les blondes ordinaires eussent paru auprès d'elle excessivement brunes et noires comme des taupes; on eût dit qu'elle avait des cheveux d'or poudrés d'argent; ses sourcils étaient d'une teinte si douce et si fondue qu'ils se dessinaient à peine visiblement; ses yeux, d'un bleu pâle, avaient le regard le plus velouté et les paupières les plus soyeuses qu'il soit possible d'imaginer; sa bouche, petite à n'y pas fourrer le bout du doigt, ajoutait encore au caractère enfantin et mignard de sa beauté, et les molles rondeurs et les fossettes de ses joues avaient un charme d'ingénuité inexprimable. -- Toute sa chère petite personne me ravissait au-delà de toute expression; j'aimais ses petites mains blanches et frêles qui se laissaient traverser par le jour, son pied d'oiseau qui se posait à peine par terre, sa taille qu'un souffle eût brisée, et ses épaules de nacre, encore peu formées, que son écharpe mise de travers, trahissait heureusement -- Son babil, où la naïveté donnait un nouveau piquant à l'esprit qu'elle a naturellement, me retenait des heures entières, et je me plaisais singulièrement à la faire causer; elle disait mille délicieuses drôleries, tantôt avec une finesse d'intention extraordinaire, tantôt sans avoir l'air d'en comprendre la portée le moins du monde, ce qui en faisait quelque chose de mille fois plus attrayant. Je lui donnais des bonbons et des pastilles que je réservais exprès pour elle dans une boîte d'écaille blonde, ce qui lui plaisait beaucoup, car elle était friande comme une vraie chatte qu'elle est. -- Aussitôt que j'arrivais, elle courait à moi et tâtait mes poches pour voir si la bienheureuse bonbonnière s'y trouvait, je la faisais courir d'une main à l'autre, et cela faisait une petite bataille où elle finissait nécessairement par avoir le dessus et me dévaliser complètement.

Un jour cependant elle se contenta de me saluer d'un air très grave et ne vint pas, comme à son ordinaire, voir si la fontaine de sucreries coulait toujours dans ma poche; elle restait fièrement sur sa chaise toute droite et les coudes en arrière.

-- Eh bien! Ninon, lui dis-je, est-ce que vous aimez le sel maintenant, ou avez-vous peur que les bonbons ne vous fassent tomber les dents? -- Et, en disant cela, je frappai contre la boîte, qui rendait, sous ma veste, le son le plus mielleux et le plus sucré du monde.

Elle avança à demi sa petite langue sur le bord de sa bouche, comme pour savourer la douceur idéale du bonbon absent, mais elle ne bougea pas.

Alors je tirai la boîte de ma poche, je l'ouvris et je me mis à avaler religieusement les pralines, qu'elle aimait par-dessus tout: l'instinct de la gourmandise fut un instant plus fort que sa résolution; elle avança la main pour en prendre et la retira aussitôt en disant: -- Je suis trop grande pour manger des bonbons! Et elle fit un soupir.

-- Je ne m'étais pas aperçu que vous fussiez beaucoup grandie depuis la semaine passée; vous êtes donc comme les champignons qui poussent en une nuit? Venez que je vous mesure.

-- Riez tant que vous voudrez, reprit-elle avec une charmante moue; je ne suis plus une petite fille; et je veux devenir très grande.

-- Voilà d'excellentes résolutions dans lesquelles il faut persévérer; -- et pourrait-on, ma chère demoiselle, savoir à propos de quoi ces triomphantes idées vous sont tombées dans la tête? Car, il y a huit jours, vous paraissiez vous trouver fort bien d'être petite, et vous croquiez les pralines sans vous soucier autrement de compromettre votre dignité.

La petite personne me regarda avec un air singulier, promena ses yeux autour d'elle, et, quand elle se fut bien assurée que l'on ne pouvait nous entendre, se pencha vers moi d'une façon mystérieuse, et me dit:

-- J'ai un amoureux.

-- Diable! je ne m'étonne plus si vous ne voulez plus de pastilles; vous avez cependant eu tort de n'en pas prendre, vous auriez joué à la dînette avec lui, ou vous les auriez troquées contre un volant.

L'enfant fit un dédaigneux mouvement d'épaules et eut l'air de me prendre en parfaite pitié. -- Comme elle gardait toujours son attitude de reine offensée, je continuai:

-- Quel est le nom de ce glorieux personnage? Arthur, je suppose, ou bien Henri. -- C'étaient deux petits garçons avec lesquels elle avait l'habitude de jouer, et qu'elle appelait ses maris.

-- Non, ni Arthur, ni Henri, dit-elle en fixant sur moi son oeil clair et transparent, -- un monsieur. -- Elle leva sa main au- dessus de sa tête pour me donner une idée de hauteur.

-- Aussi haut que cela? Mais ceci devient grave. -- Quel est donc cet amoureux si grand?

-- Monsieur Théodore, je veux bien vous le dire, mais il ne faudra en parler à personne, ni à maman, ni à Polly (sa gouvernante), ni à vos amis qui trouvent que je suis une enfant et qui se moqueraient de moi.

Je lui promis le plus inviolable secret, car j'étais fort curieuse de savoir quel était ce galant personnage, et la petite, voyant que je tournais la chose en plaisanterie, hésitait à me faire la confidence entière.

Rassurée par la parole d'honneur que je lui donnai de m'en taire soigneusement, elle quitta son fauteuil, vint se pencher au dos du mien, et me souffla très bas à l'oreille le nom du prince chéri.

Je restai confondue: c'était le chevalier de G***, -- un animal fangeux et indécrottable, avec un moral de maître d'école et un physique de tambour-major, l'homme le plus crapuleusement débauché qu'il fût possible de voir, -- un vrai satyre, moins les pieds de bouc et les oreilles pointues. Cela m'inspira des craintes sérieuses pour la chère Ninon, et je me promis d'y mettre bon ordre. Des personnes entrèrent, et la conversation en resta là.