Mademoiselle de Maupin

Chapter 3

Chapter 33,819 wordsPublic domain

Moi, n'en déplaise à ces messieurs, je suis de ceux pour qui le superflu est le nécessaire, -- et j'aime mieux les choses et les gens en raison inverse des services qu'ils me rendent. Je préfère à certain vase qui me sert un vase chinois, semé de dragons et de mandarins, qui ne me sert pas du tout, et celui de mes talents que j'estime le plus est de ne pas deviner les logogriphes et les charades. Je renoncerais très joyeusement à mes droits de Français et de citoyen pour voir un tableau authentique de Raphaël, ou une belle femme nue: -- la princesse Borghèse, par exemple, quand elle a posé pour Canova, ou la Julia Grisi quand elle entre au bain. Je consentirais très volontiers, pour ma part, au retour de cet anthropophage de Charles X, s'il me rapportait, de son château de Bohême, un panier de Tokay ou de Johannisberg, et je trouverais les lois électorales assez larges, si quelques rues l'étaient plus, et d'autres choses moins. Quoique je ne sois pas un dilettante, j'aime mieux le bruit des crincrins et des tambours de basque que celui de la sonnette de M. le président. Je vendrais ma culotte pour avoir une bague, et mon pain pour avoir des confitures. -- L'occupation la plus séante à un homme policé me paraît de ne rien faire, ou de fumer analytiquement sa pipe ou son cigare. J'estime aussi beaucoup ceux qui jouent aux quilles, et aussi ceux qui font bien les vers. Vous voyez que les principes utilitaires sont bien loin d'être les miens, et que je ne serai jamais rédacteur dans un journal vertueux, à moins que je ne me convertisse, ce qui serait assez drolatique.

Au lieu de faire un prix Montyon pour la récompense de la vertu, j'aimerais mieux donner, comme Sardanapale, ce grand philosophe que l'on a si mal compris, une forte prime à celui qui inventerait un nouveau plaisir; car la jouissance me paraît le but de la vie, et la seule chose utile au monde. Dieu l'a voulu ainsi, lui qui a fait les femmes, les parfums!a lumière, les belles fleurs, les bons vins, les chevaux fringants, les levrettes et les chats angoras; lui qui n'a pas dit à ses anges: Ayez de la vertu, mais: Ayez de l'amour, et qui nous a donné une bouche plus sensible que le reste de la peau pour embrasser les femmes, des yeux levés en haut pour voir la lumière, un odorat subtil pour respirer l'âme des fleurs, des cuisses nerveuses pour serrer les flancs des étalons, et voler aussi vite que la pensée sans chemin de fer ni chaudière à vapeur, des mains délicates pour les passer sur la tête longue des levrettes, sur le dos velouté des chats, et sur l'épaule polie des créatures peu vertueuses, et qui, enfin, n'a accordé qu'à nous seuls ce triple et glorieux privilège de boire sans avoir soif, de battre le briquet, et de faire l'amour en toutes saisons, ce qui nous distingue de la brute beaucoup plus que l'usage de lire des journaux et de fabriquer des chartes.

Mon Dieu! que c'est une sotte chose que cette prétendue perfectibilité du genre humain dont on nous rebat les oreilles! On dirait en vérité que l'homme est une machine susceptible d'améliorations, et qu'un rouage mieux engrené, un contrepoids plus convenablement placé peuvent faire fonctionner d'une manière plus commode et plus facile. Quand on sera parvenu à donner un estomac double à l'homme, de façon à ce qu'il puisse ruminer comme un boeuf, des yeux de l'autre côté de la tête, afin qu'il puisse voir, comme Janus, ceux qui lui tirent la langue par-derrière, et contempler son _indignité _dans une position moins gênante que celle de la Vénus Callipyge d'Athènes, à lui planter des ailes sur les omoplates afin qu'il ne soit pas obligé de payer six sous pour aller en omnibus; quand on lui aura créé un nouvel organe, à la bonne heure: le mot _perfectibilité _commencera à signifier quelque chose. Depuis tous ces beaux perfectionnements, qu'a-t-on fait qu'on ne fît aussi bien et mieux avant le déluge?

Est-on parvenu à boire plus qu'on ne buvait au temps de l'ignorance et de la barbarie (vieux style)? Alexandre, l'équivoque ami du bel Ephestion, ne buvait pas trop mal quoiqu'il n'y eût pas de son temps de _Journal des Connaissances utiles, _et je ne sais pas quel utilitaire serait capable de tarir, sans devenir oïnopique et plus enflé que Lepeintre jeune ou qu'un hippopotame, la grande coupe qu'il appelait la tasse d'Hercule. Le maréchal de Bassompierre, qui vida sa grande batte à entonnoir à la santé des treize cantons, me paraît singulièrement estimable dans son genre et très difficile à perfectionner.

Quel économiste nous élargira l'estomac de manière à contenir autant de beefsteaks que feu Milon le Crotoniate qui mangeait un boeuf? La carte du Café Anglais, de Véfour, ou de telle autre célébrité culinaire que vous voudrez, me paraît bien maigre et bien oecuménique, comparée à la carte du dîner de Trimalcion. -- À quelle table sert-on maintenant une truie et ses douze marcassins dans un seul plat? Qui a mangé des murènes et des lamproies engraissées avec de l'homme? Croyez-vous en vérité que Brillat- Savarin ait perfectionné Apicius? -- Est-ce chez Chevet que le gros tripier de Vitellius trouverait à remplir son fameux bouclier de Minerve de cervelles de faisans et de paons, de langues de phénicoptères et de foies de scarrus? -- Vos huîtres du Rocher de Cancale sent vraiment quelque chose de bien recherché à côté des huîtres de Lucrin, à qui l'on avait fait une mer tout exprès. -- Les petites maisons dans les faubourgs des marquis de la Régence sont de misérables vide-bouteilles, si on les compare aux villas des patriciens romains, à Baïes, à Caprée et à Tibur. Les magnificences cyclopéennes de ces grands voluptueux lui bâtissaient des monuments éternels pour des plaisirs d'un jour ne devraient-elles pas nous faire tomber à plat ventre devant le génie antique, et rayer à tout jamais de nos dictionnaires le mot _perfectibilité?_

A-t-on inventé un seul péché capital de plus? Il n'y en a malheureusement que sept comme devant, le nombre de chutes du juste pour un jour, ce qui est bien médiocre. -- Je ne pense même pas qu'après un siège de progrès, au train dont nous y allons, aucun amoureux soit capable de renouveler le treizième travail d'Hercule. -- Peut-on être agréable une seule fois de plus à sa divinité qu'au temps de Salomon? Beaucoup de savants très illustres et de dames très respectables soutiennent l'opinion tout à fait contraire, et prétendent que l'amabilité va décroissant. Eh bien! alors, que nous parlez-vous de progrès? -- Je sais bien que vous me direz que l'on a une chambre haute et une chambre basse, qu'on espère que bientôt tout le monde sera électeur, et le nombre des représentants doublé ou triplé. Est-ce que vous trouvez qu'il ne se commet pas assez de fautes de français comme cela à la tribune nationale, et qu'ils ne sont pas assez pour la méchante besogne qu'ils ont à brasser? Je ne comprends guère l'utilité qu'il y a de parquer deux ou trois cents provinciaux dans une baraque de bois, avec un plafond peint par M. Fragonard, pour leur faire tripoter et gâcher je ne sais combien de petites lois absurdes ou atroces. -- Qu'importe que ce soit un sabre, un goupillon ou un parapluie qui vous gouverne! -- C'est toujours un bâton, et je m'étonne que des hommes de progrès en soient à disputer sur le choix du gourdin qui leur doit chatouiller l'épaule, tandis qu'il serait beaucoup plus progressif et moins dispendieux de le casser et d'en jeter les morceaux à tous les diables.

Le seul de vous qui ait le sens commun, c'est un fou, un grand génie, un imbécile, un divin poète bien au-dessus de Lamartine, de Hugo et de Byron; c'est Charles Fourier le phalanstérien qui est à lui seul tout cela: lui seul a eu de la logique, et a l'audace de pousser ses conséquences jusqu'au bout. -- Il affirme, sans hésiter, que les hommes ne tarderaient pas à avoir une queue de quinze pieds de long avec un oeil au bout; ce qui, assurément, est un progrès, et permet de faire mille belles choses qu'on ne pouvait faire auparavant, telles que d'assommer les éléphants sans coup férir, de se balancer aux arbres sans escarpolettes, aussi commodément que le macaque le mieux conditionné, de se passer de parapluie ou d'ombrelle, en déployant la queue par-dessus sa tête en guise de panache, comme font les écureuils qui se privent de riflards très agréablement, et autres prérogatives qu'il serait trop long d'énumérer. Plusieurs phalanstériens prétendent même qu'ils en ont déjà une petite qui ne demande qu'à devenir plus grande, pour peu que Dieu leur prête vie.

Charles Fourier a inventé autant d'espèces d'animaux que Georges Cuvier, le grand naturaliste. Il a inventé des chevaux qui seront trois fois gros comme des éléphants, des chiens grands comme des tigres, des poissons capables de rassasier plus de monde que les trois poissons de Jésus-Christ que les incrédules voltairiens pensent être des poissons d'avril, et moi une magnifique parabole. Il a bâti des villes auprès de qui Rome, Babylone et Tyr ne sont que des taupinières; il a entassé des Babels l'une sur l'autre, et fait monter dans les rifles des spirales plus infinies que celles de toutes les gravures de John Martinn; il a imaginé je ne sais combien d'ordres d'architecture et de nouveaux assaisonnements; il a fait un projet de théâtre qui paraîtrait grandiose même à des Romains de l'empire, et dressé un menu de dîner que Lucius ou Nomentanus eussent peut-être trouvé suffisant pour un dîner d'amis; il promet de créer des plaisirs nouveaux, et de développer les organes et les sens; il doit rendre les femmes plus belles et plus voluptueuses, les hommes plus robustes et plus vigoureux; il vous garantit des enfants, et se propose de réduire le nombre des habitants du monde de façon que chacun y soit à son aise; ce qui est plus raisonnable que de pousser les prolétaires à en faire d'autres, sauf à les canonner ensuite dans les rues quand ils pullulent trop, et à leur envoyer des boulets au lieu de pain.

Le progrès est possible de cette façon seulement. -- Tout le reste est une dérision amère, une pantalonnade sans esprit, qui n'est pas même bonne à duper des gobe-mouches idiots.

Le phalanstère est vraiment un progrès sur l'abbaye de Thélème, et relègue définitivement le paradis terrestre au nombre des choses tout à fait surannées et perruques. Les Mille et une Nuits et les Contes de madame d'Aulnay peuvent seuls lutter avantageusement avec le phalanstère. Quelle fécondité! quelle invention! Il y a là de quoi défrayer de merveilleux trois mille charretées de poèmes romantiques ou classiques; et nos versificateurs, académiciens ou non, sont de bien piètres trouveurs, si on les compare à M. Charles Fourier, l'inventeur des attractions passionnées. -- Cette idée de se servir de mouvements que l'on a jusqu'ici cherché à réprimer est très assurément une haute et puissante idée.

Ah! vous dites que nous sommes en progrès! -- Si, demain, un volcan ouvrait sa gueule à Montmartre, et faisait à Paris un linceul de cendre et un tombeau de lave, comme fit autrefois le Vésuve à Stabia, à Pompéi et à Herculanum, et que, dans quelque mille ans, les antiquaires de ce temps-là fissent des fouilles et exhumassent le cadavre de la ville morte, dites quel monument serait resté debout pour témoigner de la splendeur de la grande enterrée, Notre-Dame la gothique? -- On aurait vraiment une belle idée de nos arts en déblayant les Tuileries retouchées par M. Fontaine! Les statues du pont Louis XV feraient un bel effet, transportées dans les musées d'alors! Et, n'étaient les tableaux des anciennes écoles et les statues de l'antiquité ou de la Renaissance entassés dans la galerie du Louvre, ce long boyau informe; n'était le plafond d'Ingres, qui empêcherait de croire que Paris ne fût qu'un campement de Barbares, un village de Welches ou de Topinamboux, ce qu'on retirerait des fouilles serait quelque chose de bien curieux. -- Des briquets de gardes nationaux et des casques de sapeurs pompiers, des écus frappés d'un coin informe, voilà ce qu'on trouverait au lieu de ces belles armes, si curieusement ciselées, que le moyen âge laisse au fond de ses tours et de ses tombeaux en ruine, de ces médailles qui remplissent les vases étrusques et pavent les fondements de toutes les constructions romaines. Quant à nos misérables meubles de bois plaqué, à tous ces pauvres coffres si nus, si laids, si mesquins que l'on appelle commodes ou secrétaires, tous ces ustensiles informes et fragiles, j'espère que le temps en aurait assez pitié pour en détruire jusqu'au moindre vestige.

Une belle fois cette fantaisie nous a pris de faire un monument grandiose et magnifique. Nous avons d'abord été obligés d'en emprunter le plan aux vieux Romains; et, avant même d'être achevé, notre Panthéon a fléchi sur ses jambes comme un enfant rachitique, et a titubé comme un invalide ivre-mort, si bien qu'il nous a fallu lui mettre des béquilles de pierre, sans quoi il serait chu piteusement tout de son long, devant tout le monde, et aurait apprêté aux nations à rire pour plus de cent ans. -- Nous avons voulu planter un obélisque sur une de nos places; il nous fallut l'aller filouter à Luxor, et nous avons été deux ans à l'amener chez nous. La vieille Égypte bordait ses routes d'obélisques, comme nous les nôtres de peupliers; elle en portait des bottes sous ses bras, comme un maraîcher porte ses bottes d'asperges, et taillait un monolithe dans les flancs de ses montagnes de granit plus facilement que nous un cure-dents ou un cure-oreilles. Il y a quelques siècles, on avait Raphaël, on avait Michel-Ange; maintenant l'on a M. Paul Delaroche, le tout parce que l'on est en progrès. -- Vous vantez votre Opéra; dix Opéras comme les vôtres danseraient la sarabande dans un cirque romain. M. Martin lui-même avec son tigre apprivoisé et son pauvre lion goutteux et endormi comme un abonné de la _Gazette, _est quelque chose de bien misérable à côté d'un gladiateur de l'antiquité. Vos représentations à bénéfice qui durent jusqu'à deux heures du matin, qu'est-ce que cela quand on pense à ces jeux qui duraient cent jours, à ces représentations où de véritables vaisseaux se battaient véritablement dans une véritable mer; où des milliers d'hommes se taillaient consciencieusement en pièces; -- pâlis, Ô héroïque Franconi! -- où, la mer retirée, le désert arrivait avec ses tigres et ses lions rugissants, terribles comparses qui ne servaient qu'une fois, où le premier rôle était rempli par quelque robuste athlète Dace ou Pannonien que l'on eût été bien souvent embarrassé de faire revenir à la fin de la pièce, dont l'amoureuse était quelque belle et friande lionne de Numidie à jeun depuis trois jours? -- L'éléphant funambule ne vous parait-il pas supérieur à mademoiselle George? Croyez-vous que mademoiselle Taglioni danse mieux qu'Arbuscula, et Perrot mieux que Bathylle? Je suis persuadé que Roscins eût rendu des points à Bocage, tout excellent qu'il soit. -- Galéria Coppiola remplit un rôle d'ingénue à cent ans passés. Il est juste de dire que la plus vieille de nos jeunes premières n'a guère plus de soixante ans, et que mademoiselle Mars n'est pas même en progrès de ce côté-là: ils avaient trois ou quatre mille dieux auxquels ils croyaient, et nous n'en avons qu'un auquel nous ne croyons guère; c'est progresser d'une étrange sorte. -- Jupiter n'est-il pas plus fort que Don Juan, et un bien autre séducteur? En vérité, je ne sais ce que nous avons inventé ou seulement perfectionné.

Après les journalistes progressifs, et comme pour leur servir d'antithèse, il y a les journalistes blasés, qui ont habituellement vingt ou vingt-deux ans, qui ne sont jamais sortis de leur quartier et n'ont encore couché qu'avec leur femme de ménage. Ceux-là, tout les ennuie, tout les excède, tout les assomme; ils sont rassasiés, blasés, usés, inaccessibles. Ils connaissent d'avance ce que vous allez leur dire; ils ont vu, senti, éprouvé, entendu tout ce qu'il est possible de voir, de sentir, d'éprouver et d'entendre; le coeur humain n'a pas de recoin si inconnu qu'ils n'y aient porté la lanterne. Ils vous disent avec un aplomb merveilleux: Le coeur humain n'est pas comme cela; les femmes ne sont pas faites ainsi; ce caractère est faux; -- ou bien: -- Eh quoi! toujours des amours ou des haines! toujours des hommes et des femmes! Ne peut-on nous parler d'autre chose? Mais l'homme est usé jusqu'à la corde, et la femme encore plus, depuis que M. de Balzac s'en mêle.

Qui nous délivrera des hommes et des femmes?

-- Vous croyez, monsieur, que votre fable est neuve? elle est neuve à la façon du Pont-Neuf: rien au monde n'est plus commun; j'ai lu cela je ne sais où, quand j'étais en nourrice ou ailleurs; on m'en rebat les oreilles depuis dix ans. -- Au reste, apprenez, monsieur, qu'il n'y a rien que je ne sache, que tout est usé pour moi, et que votre idée, fût-elle vierge comme la vierge Marie, je n'affirmerais pas moins l'avoir vue se prostituer sur les bornes aux moindres grimauds et aux plus minces cuistres.

Ces journalistes ont été cause de Jocko, du Monstre Vert, des Lions de Mysore et de mille autres belles inventions.

Ceux-là se plaignent continuellement d'être obligés de lire des livres et de voir des pièces de théâtre. À propos d'un méchant vaudeville, ils vous parlent des amandiers en fleurs, de tilleuls qui embaument, de la brise du printemps, de l'odeur du jeune feuillage; ils se font amants de la nature à la façon du jeune Werther, et cependant n'ont jamais mis le pied hors de Paris, et ne distingueraient pas un chou d'avec une betterave. -- Si c'est l'hiver, ils vous diront les agréments du foyer domestique, et le feu qui pétille et les chenets, et les pantoufles, et la rêverie, et le demi-sommeil; ils ne manqueront pas de citer le fameux vers de Tibulle:

_Quam juvat immites ventos audire cubantem_

moyennant quoi ils se donneront une petite tournure à la fois désillusionnée et naïve la plus charmante du monde. Ils se poseront en hommes sur qui l'oeuvre des hommes ne peut plus rien, que les émotions dramatiques laissent aussi froids et aussi secs que le canif dont ils taillent leur plume, et qui crient cependant, comme J.-J. Rousseau: Voilà la pervenche! Ceux-là professent une antipathie féroce pour les colonels du Gymnase, les oncles d'Amérique, les cousins, les cousines, les vieux grognards sensibles, les veuves romanesques, et tâchent de nous guérir du vaudeville en prouvant chaque jour, par leurs feuilletons, que tous les Français ne sont pas nés malins -- En vérité, nous ne trouvons pas grand mal à cela; bien au contraire, et nous nous plaisons à reconnaître que l'extinction du vaudeville ou de l'opéra-comique en France (genre national) serait un des plus grands bienfaits du ciel. -- Mais je voudrais bien savoir quelle espèce de littérature ces messieurs laisseraient s'établir à la place de celle-là. Il est vrai que ce ne pourrait être pis.

D'autres prêchent contre le faux goût et traduisent Sénèque le tragique. Dernièrement, et pour clore la marche, il s'est formé un nouveau bataillon de critiques d'une espèce non encore vue.

Leur formule d'appréciation est la plus commode, la plus extensible, la plus malléable, la plus péremptoire, la plus superlative et la plus triomphante qu'un critique ait jamais pu imaginer. Zoïle n'y eût certainement pas perdu.

Jusqu'ici, lorsqu'on avait voulu déprécier un ouvrage quelconque, ou le déconsidérer aux yeux de l'abonné patriarcal et naïf, on avait fait des citations fausses ou perfidement isolées; on avait tronqué des phrases et mutilé des vers, de façon que l'auteur lui- même se fût trouvé le plus ridicule du monde; on lui avait intenté des plagiats imaginaires; on rapprochait des passages de son livre avec des passages d'auteurs anciens ou modernes, qui n'y avaient pas le moindre rapport; on l'accusait, en style de cuisinière, et avec force solécismes, de ne pas savoir sa langue, et de dénaturer le français de Racine et de Voltaire; on assurait sérieusement que son ouvrage poussait à l'anthropophagie, et que les lecteurs devenaient immanquablement cannibales ou hydrophobes dans le courant de la semaine; mais tout cela était pauvre, retardataire, faux toupet et fossile au possible À force d'avoir traîné le long des feuilletons et des articles _Variétés, _l'accusation d'immoralité devenait insuffisante, et tellement hors de service qu'il n'y avait plus guère que _le Constitutionnel, _journal pudique et progressif, comme on sait, qui eût ce désespéré courage de l'employer encore.

L'on a donc inventé la critique d'avenir, la critique prospective. Concevez-vous, du premier coup, comme cela est charmant et provient d'une belle imagination? La recette est simple, et l'on peut vous la dire -- Le livre qui sera beau et qu'on louera est le livre qui n'a pas encore paru. Celui qui paraît est infailliblement détestable. Celui de demain sera superbe; mais c'est toujours aujourd'hui.

Il en est de cette critique comme de ce barbier qui avait pour enseigne ces mots écrits en gros caractères:

ICI L'ON RASERA GRATIS DEMAIN.

Tous les pauvres diables qui lisaient la pancarte se promettaient pour le lendemain cette douceur ineffable et souveraine d'être barbifiés une fois en leur vie sans bourse délier: et le poil en poussait d'aise d'un demi-pied au menton pendant la nuitée qui précédait ce bien heureux jour; mais, quand ils avaient la serviette au cou, le frater leur demandait s'ils avaient de l'argent, et qu'ils se préparassent à cracher au bassin, sinon qu'il les accommoderait en abatteurs de noix ou en cueilleurs de pommes du Perche; et il jurait son grand sacredieu qu'il leur trancherait la gorge avec son rasoir, à moins qu'ils ne le payassent, et les pauvres claquedents, tout marmiteux et piteux, d'alléguer la pancarte et la sacro-sainte inscription. -- Hé! hé! mes petits bedons! faisait le barbier, vous n'êtes pas grands clercs, et auriez bon besoin de retourner aux écoles! La pancarte dit: Demain. Je ne suis pas si niais et fantastique d'humeur que de raser gratis aujourd'hui; mes confrères diraient que je perds le métier. -- Revenez l'autre fois ou la semaine des trois jeudis, vous vous en trouverez on ne peut mieux. Que je devienne ladre vert ou mézeau, si je ne vous le fais gratis, foi d'honnête barbier.

Les auteurs qui lisent un article prospectif, où l'on daube un ouvrage actuel, se flattent que le livre qu'ils font sera le livre de l'avenir. Ils tâchent de s'accommoder, autant que faire se peut, aux idées du critique, et se font sociaux, progressifs, moralisants, palingénésiques, mythiques, panthéistes, buchézistes, croyant par là échapper au formidable anathème; mais il leur arrive ce qui arrivait aux pratiques du barbier: -- aujourd'hui n'est pas la veille de demain. Le demain tant promis ne luira jamais sur le monde; car cette formule est trop commode pour qu'on l'abandonne de sitôt. Tout en décriant ce livre dont on est jaloux, et qu'on voudrait anéantir, on se donne les gants de la plus généreuse impartialité. On a l'air de ne pas demander mieux que de trouver bien à louer, et cependant on ne le fait jamais. Cette recette est bien supérieure à celle que l'on pouvait appeler rétrospective et qui consiste à ne vanter que des ouvrages anciens, qu'on ne lit plus et qui ne gênent personne, aux dépens des livres modernes, dont on s'occupe et qui blessent plus directement les amours-propres.