Mademoiselle de Maupin

Chapter 26

Chapter 263,988 wordsPublic domain

Cette passion aurait pu rendre un jeune homme si heureux! tant d'infortunés, beaux, charmants, bien doués, pleins de coeur et d'esprit, ont vainement supplié à genoux d'insensibles et mornes idoles! tant d'âmes tendres et bonnes se sont jetées de désespoir dans les bras des courtisanes, ou se sont éteintes silencieusement comme des lampes dans des tombeaux, et qui auraient été sauvées de la débauche et de la mort par un sincère amour!

Quelle bizarrerie dans la destinée humaine! et que le hasard est un grand railleur!

Ce que tant d'autres avaient désiré ardemment me venait, à moi qui n'en voulais pas et ne pouvais pas en vouloir. Il prend fantaisie à une jeune fille capricieuse de courir le pays en habits d'homme pour savoir un peu à quoi s'en tenir sur le compte de ses amants futurs; elle couche dans une auberge avec un digne frère qui l'amène par le bout du doigt devant sa soeur, qui n'a rien de plus pressé que d'en devenir amoureuse comme une chatte, comme une colombe, comme tout ce qu'il y a d'amoureux et de langoureux au monde. -- Il est bien évident que, si j'eusse été un jeune homme et que cela eût pu me servir à quelque chose, il en eût été tout autrement, et que la dame m'eût prise en horreur. -- La fortune aime assez à donner des pantoufles à ceux qui ont des jambes de bols, et des gants à ceux qui n'ont pas de mains; -- l'héritage qui aurait pu vous faire vivre à votre aise vous vient ordinairement le jour de votre mort.

J'allais quelquefois, non pas aussi souvent qu'elle aurait voulu, voir Rosette dans sa ruelle; quoique habituellement elle ne reçût que debout, cependant, en ma faveur, on passait par là-dessus. -- On eût passé par-dessus bien d'autres choses, si j'eusse voulu; -- mais, comme on dit, la plus belle fille ne peut donner que ce qu'elle a, et ce que j'avais n'eût pas été d'une grande utilité à Rosette.

Elle me tendait sa petite main à baiser; -- j'avoue que je ne la baisais pas sans quelque plaisir, car elle est fort douce, très blanche, exquisément parfumée, et moelleusement attendrie par une naissante moiteur; je la sentais frissonner et se contracter sous mes lèvres, dont je prolongeais malicieusement la pression. -- Alors Rosette, tout émue et d'un air suppliant, tournait vers moi ses longs yeux chargés de volupté et inondés d'une lueur humide et transparente, puis elle laissait retomber sur son oreiller sa jolie tête, qu'elle avait un peu soulevée pour me mieux recevoir. -- Je voyais sous le drap onder sa gorge inquiète et tout son corps s'agiter brusquement. -- Certes, quelqu'un qui eût été en état d'oser eût pu oser beaucoup, et à coup sûr l'on eût été reconnaissant de ses témérités, et on lui eût su gré d'avoir sauté quelques chapitres du roman.

Je restais là une heure ou deux avec elle, ne quittant pas sa main que j'avais reposée sur la couverture; nous faisions des causeries interminables et charmantes; car, bien que Rosette fût très préoccupée de son amour, elle se croyait trop sûre du succès pour ne pas garder presque toute sa liberté et son enjouement d'esprit. -- De temps à autre seulement, sa passion jetait sur sa gaieté un voile transparent de douce mélancolie, qui la rendait encore plus piquante.

En effet, il eût été inouï qu'un jeune débutant, comme j'en avais les apparences, ne se trouvât pas fort heureux d'une telle bonne fortune et n'en profitât pas de son mieux. Rosette, effectivement, n'était point faite de façon à rencontrer de grandes cruautés, -- et, n'en sachant pas davantage à mon endroit, elle comptait sur ses charmes et sur ma jeunesse à défaut de mon amour.

Cependant, comme cette situation commençait à se prolonger un peu au-delà des bornes naturelles, elle en prit de l'inquiétude, et c'était à peine si un redoublement de phrases flatteuses et de belles protestations lui pouvait redonner sa première sécurité. Deux choses l'étonnaient en moi, et elle remarquait dans ma conduite des contradictions qu'elle ne pouvait concilier: -- c'était ma chaleur de paroles et ma froideur d'action.

Tu le sais mieux que personne, ma chère Graciosa, mon amitié a tous les caractères d'une passion; elle est subite, ardente, vive exclusive, elle a de l'amour jusqu'à la jalousie, et j'avais pour Rosette une amitié presque pareille à celle que j'ai pour toi. -- On pouvait se tromper à moins. -- Rosette s'y trompa d'autant plus complètement que l'habit que je portais ne lui permettait guère d'avoir une autre idée.

Comme je n'ai encore aimé aucun homme, l'excès de ma tendresse s'est en quelque sorte épanché dans mes amitiés avec les jeunes filles et les jeunes femmes; j'y ai mis le même emportement et la même exaltation que je mets à tout ce que je fais, car il m'est impossible d'être modérée en quelque chose, et surtout dans ce qui regarde le coeur. Il n'y a à mes yeux que deux classes de gens, les gens que j'adore et ceux que j'exècre; les autres sont pour moi comme s'ils n'étaient pas, et je pousserais mon cheval sur eux comme sur le grand chemin: ils ne diffèrent pas dans mon esprit des pavés et des bornes.

Je suis naturellement expansive, et j'ai des manières très caressantes. -- Quelquefois, oubliant la portée qu'avaient de telles démonstrations, tout en me promenant avec Rosette, je lui passais le bras autour du corps, comme je le faisais lorsque nous nous promenions ensemble dans l'allée solitaire au bout du jardin de mon oncle; ou bien, penchée au dos de son fauteuil pendant qu'elle brodait, je roulais sur mes doigts les petits poils follets qui blondissaient sur sa nuque ronde et potelée, ou je polissais du revers de la main ses beaux cheveux tendus par le peigne, et je leur redonnais du lustre, -- ou bien c'était quelque autre de ces mignardises que tu sais m'être habituelles avec mes chères amies.

Elle se donnait bien de garde d'attribuer ces caresses à une simple amitié. L'amitié, comme on la conçoit ordinairement, ne va pas jusque-là; mais voyant que je n'allais pas plus loin, elle s'étonnait intérieurement et ne savait trop que penser; elle s'arrêta à ceci: que c'était une trop grande timidité de ma part, provenant de mon extrême jeunesse et du manque d'habitude dans les commerces amoureux, et qu'il me fallait encourager par toutes sortes d'avances et de bontés.

En conséquence, elle avait soin de me ménager une foule d'occasions de tête-à-tête dans des endroits propres à m'enhardir par leur solitude et leur éloignement de tout bruit et de tout importun; elle me fit faire plusieurs promenades dans les grands bois, pour essayer si la rêverie voluptueuse et les désirs amoureux qu'inspire aux âmes tendres l'ombre touffue et propice des forêts ne pourraient pas se détourner à son profit.

Un jour, après m'avoir fait errer longtemps à travers un parc très pittoresque qui s'étendait au loin derrière le château, et dont je ne connaissais que les parties qui avoisinaient les bâtiments, elle m'amena, par un petit sentier capricieusement contourné et bordé de sureaux et de noisetiers, jusqu'à une cabane rustique, une espèce de charbonnière, bâtie en rondins posés transversalement, avec un toit de roseaux, et une porte grossièrement faite de cinq ou six pièces de bois à peine rabotées, dont les interstices étaient étoupes de mousses et de plantes sauvages; tout à côté, entre les racines verdies de grands frênes à l'écorce d'argent, tachetés çà et là de plaques noires, jaillissait une forte source, qui, à quelques pas plus loin, tombait par deux gradins de marbre dans un bassin tout rempli de cresson plus vert que l'émeraude. -- Aux endroits où il n'y avait pas de cresson, on apercevait un sable fin et blanc comme la neige; cette eau était d'une transparence de cristal et d'une froideur de glace; sortant de terre tout à coup, et n'étant jamais effleurée par le plus faible rayon de soleil, sous ces ombrages impénétrables, elle n'avait pas le temps de s'attiédir ni de se troubler. -- Malgré leur crudité, j'aime ces eaux de source, et, voyant celle-là si limpide, je ne pus résister au désir d'en boire; je me penchai et j'en puisai à plusieurs reprises dans le creux de la main, n'ayant pas d'autre vase à ma disposition.

Chapitre 12 _Rosette témoigna, pour apaiser sa soif..._

Rosette témoigna, pour apaiser sa soif, le désir de boire aussi de cette eau, et me pria de lui en apporter quelques gouttes, n'osant pas, disait-elle, se pencher autant qu'il le fallait pour y atteindre. -- Je plongeai mes deux mains aussi exactement jointes que possible dans la claire fontaine, ensuite je les haussai comme une coupe jusqu'aux lèvres de Rosette, et je les tins ainsi jusqu'à ce qu'elle eût tari l'eau qu'elles renfermaient, ce qui ne fut pas long, car il y en avait fort peu, et ce peu dégouttait à travers mes doigts, si serrés que je les tinsse; cela faisait un fort joli groupe, et il eût été à désirer qu'un sculpteur se fût trouvé là pour en tirer le crayon.

Quand elle eut presque achevé, ayant ma main près de ses lèvres, elle ne put s'empêcher de la baiser, de manière cependant à ce que je pusse croire que c'était une aspiration pour épuiser la dernière perle d'eau amassée dans ma paume; mais je ne m'y trompai pas, et la charmante rougeur qui lui couvrit subitement le visage la dénonçait assez.

Elle reprit mon bras, et nous nous dirigeâmes du côté de la cabane. La belle marchait aussi près de moi que possible, et se penchait en me parlant de façon à ce que sa gorge portât entièrement sur ma manche; position extrêmement savante, et capable de troubler tout autre que moi; j'en sentais parfaitement le contour ferme et pur et la douce chaleur; de plus, j'y pouvais remarquer une ondulation précipitée qui, fût-elle affectée ou vraie, n'en était pas moins flatteuse et engageante.

Nous arrivâmes ainsi à la porte de la cabane, que j'ouvris d'un coup de pied; je ne m'attendais assurément pas au spectacle qui s'offrit à mes yeux. -- Je croyais que la hutte était tapissée de joncs avec une natte par terre et quelques escabeaux pour se reposer: -- point du tout.

C'était un boudoir meublé avec toute l'élégance imaginable. -- Les dessus de portes et de glaces représentaient les scènes les plus galantes des _Métamorphoses _d'Ovide: Salmacis et Hermaphrodite, Vénus et Adonis, Apollon et Daphné, et autres amours mythologiques en camaïeu lilas clair; -- les trumeaux étaient faits de roses pompons, sculptés fort mignonnement, et de petites marguerites dont, par un raffinement de luxe, les coeurs seulement étaient dorés et les feuilles argentées. Une ganse d'argent bordait tous les meubles et relevait une tenture du bleu le plus doux qui se puisse trouver, et merveilleusement propre à faire ressortir la blancheur et l'éclat de la peau; mille charmantes curiosités chargeaient la cheminée, les consoles et les étagères, et il y avait un luxe de duchesses, de chaises longues et de sofas, qui montrait suffisamment que ce réduit n'était pas destiné à des occupations bien austères, et qu'assurément l'on ne s'y macérait pas.

Une belle pendule rocaille, posée sur un piédouche richement incrusté, faisait face à un grand miroir de Venise et s'y répétait avec des brillants et des reflets singuliers. Du reste, elle était arrêtée, comme si c'eût été une chose superflue que de marquer les heures dans un lieu destiné à les oublier.

Je dis à Rosette que ce raffinement de luxe me plaisait, que je trouvais qu'il était de fort bon goût de cacher la plus grande recherche sous une apparence de simplicité, et que j'approuvais fort qu'une femme eût des jupons brodés et des chemises garnies de matines avec un pardessus de simple toile; c'était une attention délicate pour l'amant qu'elle avait ou qu'elle pouvait avoir, dont on ne saurait être assez reconnaissant, et qu'à coup sûr il valait mieux mettre un diamant dans une noix qu'une noix dans une boîte d'or.

Rosette, pour me prouver qu'elle était de mon avis, releva un peu sa robe, et me fit voir le bord d'un jupon très richement brodé de grandes fleurs et de feuillages; il n'aurait tenu qu'à moi d'être admise au secret de plus grandes magnificences intérieures; mais je ne demandai pas à voir si la splendeur de la chemise répondait à celle de la jupe: il est probable que le luxe n'en était pas moindre. -- Rosette laissa retomber le pli de sa robe, fâchée de n'avoir pas montré davantage. -- Cependant cette exhibition lui avait servi à faire voir le commencement d'un mollet parfaitement tourné et donnant les meilleures idées ascensionnelles. -- Cette jambe, qu'elle tendait en avant pour mieux étaler sa jupe, était vraiment d'une finesse et d'une grâce miraculeuses dans son bas de soie gris de perle bien juste et bien tiré, et la petite mule à talon ornée d'une touffe de rubans qui la terminait ressemblait à la pantoufle de verre chaussée par Cendrillon. Je lui en fis de très sincères compliments, et je lui dis que je ne connaissais guère de plus jolie jambe et de plus petit pied, et que je ne pensais pas qu'il fût possible de les avoir mieux faits. -- À quoi elle répondit avec une franchise et une ingénuité toute charmante et toute spirituelle:

-- C'est vrai.

Puis elle fut à un panneau pratique dans le mur, elle en tira un ou deux flacons de liqueurs et quelques assiettes de confitures et de gâteaux, posa le tout sur un petit guéridon, et se vint asseoir près de moi dans une dormeuse assez étroite, de sorte que je fus obligée, pour n'être point trop gênée, de lui passer le bras derrière la taille. Comme elle avait les deux mains libres, et que je n'avais précisément que la gauche dont je me pusse servir, elle me versait elle-même à boire, et mettait des fruits et des sucreries sur mon assiette; bientôt même, voyant que je m'y prenais assez maladroitement, elle me dit: -- Allons, laissez cela; je m'en vais vous donner la becquée, petit enfant, puisque vous ne savez pas manger tout seul. Et elle me portait elle-même les morceaux à la bouche, et me forçait à les avaler plus vite que je ne le voulais, en les poussant avec ses jolis doigts, absolument comme on fait aux oiseaux que l'on empâte, ce qui la faisait beaucoup rire. -- Je ne pus guère me dispenser de rendre à ses doigts le baiser qu'elle avait donné tout à l'heure à la paume de mes mains, et comme pour m'en empêcher, mais au fond pour me fournir l'occasion de mieux appuyer mon baiser, elle me frappa la bouche à deux ou trois reprises avec le revers de sa main.

Elle avait bu deux ou trois doigts de crème des Barbades avec un verre de vin des Canaries, et moi à peu près autant. Ce n'était pas beaucoup assurément; mais il y en avait assez pour égayer deux femmes habituées à ne boire que de l'eau à peine trempée -- Rosette se laissait aller en arrière et se renversait sur mon bras très amoureusement. -- Elle avait jeté son mantelet, et l'on voyait le commencement de sa gorge tendue et mise en arrêt par cette position cambrée; -- le ton en était d'une délicatesse et d'une transparence ravissantes; la forme, d'une finesse et en même temps d'une solidité merveilleuses. Je la contemplai quelque temps avec une émotion et un plaisir indéfinissables, et cette réflexion me vint que les hommes étaient plus favorisés que nous dans leurs amours, que nous leur donnions à posséder les plus charmants trésors, et qu'ils n'avaient rien de pareil à nous offrir. -- Quel plaisir ce doit être de parcourir de ses lèvres cette peau si fine et si polie, et ces contours si bien arrondis, qui semblent aller au-devant du baiser et le provoquer! ces chairs satinées, ces lignes ondoyantes et qui s'enveloppent les unes dans les autres, cette chevelure soyeuse et si douce à toucher; quels motifs inépuisables de délicates voluptés que nous n'avons pas avec les hommes! -- Nos caresses, à nous, ne peuvent guère être que passives, et cependant il y a plus de plaisir à donner qu'à recevoir.

Voilà des remarques que je n'eusse assurément pas faites l'année passée, et j'aurais bien pu voir toutes les gorges et toutes les épaules du monde, sans m'inquiéter si elles étaient d'une bonne ou mauvaise forme; mais, depuis que j'ai quitté les habits de mon sexe et que je vis avec les jeunes gens, il s'est développé en moi un sentiment qui m'était inconnu: -- le sentiment de la beauté. Les femmes en sont habituellement privées, je ne sais trop pourquoi car elles sembleraient d'abord plus à même d'en juger que les hommes; -- mais, comme ce sont elles qui la possèdent, et que la connaissance de soi-même est la plus difficile de toutes, il n'est pas étonnant qu'elles n'y entendent rien. -- Ordinairement, si une femme trouve une autre femme jolie, on peut être sûr que cette dernière est fort laide, et que pas un homme n'y fera attention. -- En revanche, toutes les femmes dont les hommes vantent la beauté et la grâce sont trouvées unanimement abominables et minaudières par tout le troupeau enjuponné; ce sont des cris et des clameurs à n'en plus finir. Si j'étais ce que je parais être, je ne prendrais pas d'autre guide dans mes choix, et la désapprobation des femmes me serait un certificat de beauté suffisant.

Maintenant j'aime et je connais la beauté; les habits que je porte me séparent de mon sexe, et m'ôtent toute espèce de rivalité; je suis à même d'en juger mieux qu'un autre. -- Je ne suis plus une femme, mais je ne suis pas encore un homme, et le désir ne m'aveuglera pas jusqu'à prendre des mannequins pour des idoles; je vois froidement et sans prévention ni pour ni contre, et ma position est aussi parfaitement désintéressée que possible.

La longueur et la finesse des cils, la transparence des tempes, la limpidité du cristallin, les enroulements de l'oreille, le ton et la qualité des cheveux, l'aristocratie des pieds et des mains, l'emmanchement plus ou moins délié des jambes et des poignets, mille choses à quoi je ne prenais pas garde qui constituent la réelle beauté et prouvent la pureté de race me guident dans mes appréciations, et ne me permettent guère de me tromper. -- Je crois qu'on pourrait accepter les yeux fermés une femme dont j'aurais dit: -- En vérité, elle n'est pas mal.

Par une conséquence toute naturelle, je me connais beaucoup mieux en tableaux qu'auparavant, et, quoique je n'aie des maîtres qu'une teinture fort superficielle, il serait difficile de me faire passer un mauvais ouvrage pour bon; je trouve à cette étude un charme singulier et profond; car, comme toute chose au monde, la beauté morale ou physique veut être étudiée, et ne se laisse pas pénétrer tout d'abord. Mais revenons à Rosette; de ce sujet à elle, la transition n'est pas difficile, et ce sont deux idées qui s'appellent l'une l'autre.

Comme je l'ai dit, la belle était renversée sur mon bras, et sa tête portait contre mon épaule; l'émotion nuançait ses belles joues d'une tendre couleur rose, que rehaussait admirablement le noir foncé d'une petite mouche très coquettement posée; ses dents luisaient à travers son sourire comme des gouttes de pluie au fond d'un pavot, et ses cils, abaissés à demi, augmentaient encore l'éclat humide de ses grands yeux; -- un rayon de jour faisait jouer mille brillants métalliques sur sa chevelure soyeuse et moirée, dont quelques boucles s'étaient échappées et roulaient, en forme de repentirs, au long de son cou rond et potelé, dont elles faisaient valoir la chaude blancheur; quelques petits cheveux follets, plus mutins que les autres, se détachaient de la masse, et se contournaient en spirales capricieuses, dorées de reflets singuliers, et qui, traversées par la lumière, prenaient toutes les nuances du prisme: -- on eût dit de ces fils d'or qui entourent la tête des vierges dans les anciens tableaux. -- Nous gardions toutes les deux le silence, et je m'amusais à suivre, sous la transparence nacrée de ses tempes, ses petites veines bleu d'azur et la molle et insensible dégradation du duvet à l'extrémité de ses sourcils.

La belle semblait se recueillir en elle-même et se bercer dans des rêves de volupté infinie; ses bras pendaient au long de son corps aussi ondoyants et aussi moelleux que des écharpes dénouées; sa tête s'inclinait de plus en plus en arrière, comme si les muscles qui la soutenaient eussent été coupés ou trop faibles pour la soutenir. Elle avait ramené ses deux petits pieds sous son jupon, et était parvenue à se blottir entièrement dans l'angle de la causeuse que j'occupais, en sorte que, bien que ce meuble fût trop étroit, il y avait un grand espace vide de l'autre côté.

Son corps, facile et souple, se modelait sur le mien comme de la cire, et en prenait tout le contour extérieur aussi exactement que possible: -- l'eau ne se fût pas insinuée plus précisément dans toutes les sinuosités de la ligne. -- Ainsi appliquée à mon flanc, elle avait l'air de ce double trait que les peintres ajoutent à leur dessin du côté de l'ombre, afin de le rendre plus gras et plus nourri. -- Il n'y a qu'une femme amoureuse pour avoir de ces ondulations et de ces enlacements. -- Les lierres et les saules sont bien loin de là.

La douce chaleur de son corps me pénétrait à travers ses habits et les miens; mille ruisseaux magnétiques rayonnaient autour d'elle; sa vie tout entière semblait avoir passé en moi et l'avoir abandonnée complètement. De minute en minute, elle languissait et mourait et ployait de plus en plus: une légère sueur perlait sur son front lustré: ses yeux se trempaient, et deux ou trois fois elle fit le mouvement de lever ses mains comme pour les cacher; mais, à moitié chemin, ses bras lassés retombèrent sur ses genoux, et elle ne put y parvenir; -- une grosse larme déborda de sa paupière et roula sur sa joue brûlante, où elle fut bientôt séchée.

Ma situation devenait fort embarrassante et passablement ridicule; -- je sentais que je devais avoir l'air énormément stupide, et cela me contrariait au dernier point, quoiqu'il ne fût pas en mon pouvoir de prendre un autre air que celui-là. -- Les façons entreprenantes m'étaient interdites, et c'étaient les seules qui eussent été convenables. J'étais trop sûre de ne pas éprouver de résistance pour m'y risquer, et, en vérité, je ne savais pas de quel bois faire flèche. Dire des galanteries et débiter des madrigaux, cela eût été bon dans le commencement, mais rien n'eût paru plus fade au point où nous en étions arrivées; -- me lever et sortir eût été de la dernière grossièreté; et d'ailleurs, je ne réponds pas que Rosette n'eût pas fait la Putiphar et ne m'eût retenue par le coin de mon manteau. -- Je n'aurais eu aucun motif vertueux à lui donner de ma résistance; et puis, je l'avouerai à ma honte, cette scène, tout équivoque que le caractère en fût pour moi, ne manquait pas d'un certain charme qui me retenait plus qu'il n'eût fallu; cet ardent désir m'échauffait de sa flamme, et j'étais réellement fâchée de ne le pouvoir satisfaire: je souhaitai même d'être un homme, comme effectivement je le paraissais, afin de couronner cet amour, et je regrettai fort que Rosette se trompât. Ma respiration se précipitait, je sentais des rougeurs me monter à la figure, et je n'étais guère moins troublée que ma pauvre amoureuse. -- L'idée de la similitude de sexe s'effaçait peu à peu pour ne laisser subsister qu'une vague idée de plaisir; mes regards se voilaient, mes lèvres tremblaient, et, si Rosette eût été un cavalier au lieu d'être ce qu'elle était, elle aurait eu, à coup sûr, très bon marché de moi.

À la fin, n'y pouvant tenir, elle se leva brusquement en faisant une espèce de mouvement spasmodique, et se mit à marcher dans la chambre avec une grande activité; puis elle s'arrêta devant le miroir, et rajusta quelques mèches de ses cheveux, qui avaient perdu leur pli. Pendant cette promenade, je faisais une pauvre figure, et je ne savais guère quelle contenance tenir.

Elle s'arrêta devant moi et parut réfléchir.

Elle pensa qu'une timidité enragée me retenait seule, que j'étais plus écolier qu'elle ne l'avait cru d'abord. -- Hors d'elle-même et montée au plus haut degré d'exaspération amoureuse, elle voulut tenter un suprême effort et jouer le tout pour le tout, au risque de perdre la partie.