Chapter 25
Après avoir traversé le rond-point, couvert d'une herbe fine soigneusement foulée au rouleau, il fallait encore passer sous une curieuse architecture de feuillage ornée de pots-à-feu, de pyramides et de colonnes d'ordre rustique, le tout pratiqué à grand renfort de ciseaux et de serpes dans un énorme massif de buis. -- Par différentes échappées on apercevait, à droite et à gauche, tantôt un château de rocaille à demi ruiné, tantôt l'escalier rongé de mousse d'une cascade tarie, ou bien un vase ou une statue de nymphe et de berger le nez et les doigts cassés, avec quelques pigeons perchés sur les épaules et sur la tête.
Un grand parterre, dessiné à la française, s'étendait devant le château; tous les compartiments étaient tracés avec du buis et du houx dans la plus rigoureuse symétrie; cela avait bien autant l'air d'un tapis que d'un jardin: de grandes fleurs en parure de bal, le port majestueux et la mine sereine, comme des duchesses qui s'apprêtent à danser le menuet, vous faisaient au passage une légère inclination de tête. D'autres, moins polies apparemment, se tenaient raides et immobiles, pareilles à des douairières qui font tapisserie. Des arbustes de toutes les formes possibles, si l'on en excepte toutefois leur forme naturelle, ronds, carrés, pointus, triangulaires, avec des caisses vertes et grises, semblaient marcher professionnellement au long de la grande allée, et vous conduire par la main jusqu'aux premières marches du perron.
Quelques tourelles, à demi engagées dans des constructions plus récentes, dépassaient la ligne de l'édifice de toute la hauteur de leur éteignoir d'ardoises, et leurs girouettes de tôle taillées en queue d'aronde témoignaient d'une assez honorable antiquité. Les fenêtres du pavillon du milieu donnaient toutes sur un balcon commun orné d'une balustrade de fer extrêmement travaillée et d'une grande richesse, et les autres étaient entourées de cadres de pierre avec des chiffres et des noeuds sculptés.
Quatre à cinq grands chiens accoururent en aboyant à pleine gueule et en faisant des cabrioles prodigieuses. Ils gambadaient autour des chevaux et leur sautaient au nez: ils firent surtout fête au cheval de mon camarade, à qui probablement ils allaient souvent rendre visite dans l'écurie, ou qu'ils accompagnaient à la promenade.
À tout ce tapage, arriva enfin une espèce de valet, l'air moitié laboureur, moitié palefrenier, qui prit nos bêtes par la bride et les emmena. -- Je n'avais pas encore vu âme qui vive, si ce n'est une petite paysanne effarée et sauvage comme un daim, qui s'était sauvée à notre aspect et tapie dans un sillon, derrière du chanvre, quoique nous l'eussions appelée à plusieurs reprises, et que nous eussions fait notre possible pour la rassurer.
Personne ne paraissait aux fenêtres; on eût dit que le château était inhabité, ou du moins ne l'était que par des esprits; car le moindre bruit ne transpirait pas au-dehors.
Nous commencions à monter les premières marches du perron, en faisant sonner nos éperons, car nous avions les jambes un peu alourdies, lorsque nous entendîmes à l'intérieur comme un bruit de portes ouvertes et fermées, comme si quelqu'un se hâtait à notre rencontre.
En effet, une jeune femme parut sur le haut de la rampe, franchit en un bond l'espace qui la séparait de mon compagnon, et se jeta à son cou. Celui-ci l'embrassa très affectueusement, et, lui mettant le bras autour de la taille, il l'enleva presque et la porta ainsi jusqu'au palier.
-- Savez-vous que vous êtes bien aimable et bien galant pour un frère, mon cher Alcibiade? -- N'est-ce pas, monsieur, qu'il n'est pas tout à fait inutile que je vous avertisse que c'est mon frère, car en vérité il n'en a pas trop les façons? dit la jeune belle en se retournant de mon côté.
À quoi je répondis qu'on s'y pouvait méprendre, et que c'était en quelque sorte un malheur que d'être son frère et de se trouver ainsi exclu de la catégorie de ses adorateurs; que pour moi, si je l'étais, je deviendrais à la fois le plus malheureux et le plus heureux cavalier de la terre. -- Ce qui la fit doucement sourire.
Tout en causant ainsi, nous entrâmes dans une salle basse dont les murs étaient décorés d'une tapisserie de haute lisse de Flandre. - - De grands arbres à feuilles aiguës y soutenaient des essaims d'oiseaux fantastiques; les couleurs altérées par le temps produisaient de bizarres transpositions de nuances; le ciel était vert, les arbres bleu de roi avec des lumières jaunes et dans les draperies des personnages l'ombre était souvent d'une couleur opposée au fond de l'étoffe; -- les chairs ressemblaient à du bois, et les nymphes qui se promenaient sous les ombrages déteints de la forêt avaient l'air de momies démaillotées; leur bouche seule, dont la pourpre avait conservé sa teinte primitive, souriait avec une apparence de vie. Sur le devant, se hérissaient de hautes plantes d'un vert singulier avec de larges fleurs panachées dont les pistils ressemblaient à des aigrettes de paon. Des hérons à la mine sérieuse et pensive, la tête enfoncée dans les épaules, leur long bec reposant sur leur jabot rebondi, se tenaient philosophiquement debout sur une de leurs maigres pattes, dans une eau dormante et noire, rayée de fils d'argent ternis; par les échappées du feuillage, on voyait dans le lointain de petits châteaux avec des tourelles pareilles à des poivrières et des balcons chargés de belles dames en grands atours qui regardaient passer des cortèges ou des chasses.
Des rocailles capricieusement dentelées, d'où tombaient des torrents de laine blanche, se confondaient au bord de l'horizon avec des nuages pommelés.
Une des choses qui me frappèrent le plus, ce fut une chasseresse qui tirait un oiseau. -- Ses doigts ouverts venaient de lâcher la corde, et la flèche était partie, mais, comme cet endroit de la tapisserie se trouvait à une encoignure, la flèche était de l'autre côté de la muraille et avait décrit un grand crochet; pour l'oiseau, il s'envolait sur ses ailes immobiles et semblait vouloir gagner une branche voisine.
Cette flèche empennée et armée d'une pointe d'or, toujours en l'air et n'arrivant jamais au but, faisait l'effet le plus singulier, était comme un triste et douloureux symbole de la destinée humaine, et plus je la regardais, plus j'y découvrais de sens mystérieux et sinistres. -- La chasseresse était là, debout, le pied tendu en avant, le jarret plié, son oeil aux paupières de soie tout grand ouvert et ne pouvant plus voir sa flèche déviée de son chemin: et semblait chercher avec anxiété le phénicoptère aux plumes bigarrées qu'elle voulait abattre et qu'elle s'attendait à voir tomber devant elle percé de part en part. -- Je ne sais si c'est une erreur de mon imagination, mais je trouvais à cette figure une expression aussi morne et aussi désespérée que celle d'un poète qui meurt sans avoir écrit l'ouvrage sur lequel il comptait pour fonder sa réputation, et que le râle impitoyable saisit au moment où il essaye de le dicter.
Je te parle longuement de cette tapisserie, plus longuement à coup sûr que cela n'en vaut la peine; -- mais c'est une chose qui m'a toujours étrangement préoccupée, que ce monde fantastique créé par les ouvriers de haute lisse.
J'aime passionnément cette végétation imaginaire, ces fleurs et ces plantes qui n'existent pas dans la réalité, ces forêts d'arbres inconnus où errent des licornes, des caprimules et des cerfs couleur de neige, avec un crucifix d'or entre leurs rameaux, habituellement poursuivis par des chasseurs à barbe rouge et en habits de Sarrasins.
Lorsque j'étais petite, je n'entrais guère dans une chambre tapissée sans éprouver une espèce de frisson, et j'osais à peine m'y remuer.
Toutes ces figures debout contre la muraille, et auxquelles l'ondulation de l'étoffe et le jeu de la lumière prêtent une espèce de vie fantastique, me semblaient autant d'espions occupés à surveiller mes actions pour en rendre compte en temps et lieu, et je n'eusse pas mangé une pomme ou un gâteau volé en leur présence. Que de choses ces graves personnages auraient à dire, s'ils pouvaient ouvrir leurs lèvres de fil rouge, et si les sons pouvaient pénétrer dans la conque de leur oreille brodée. De combien de meurtres, de trahisons, d'adultères infâmes et de monstruosités de toutes sortes ne sont-ils pas les silencieux et impassibles témoins!...
Mais laissons la tapisserie et revenons à notre histoire.
-- Alcibiade, je vais faire avertir ma tante de votre arrivée.
-- Oh! cela n'est pas fort pressé, ma soeur; asseyons-nous d'abord et causons un peu. Je vous présente un cavalier qui a nom Théodore de Sérannes et qui passera quelque temps ici. Je n'ai pas besoin de vous recommander de lui faire bon accueil; -- il se recommande assez lui-même. (Je dis ce qu'il a dit; ne va pas intempestivement m'accuser de fatuité.)
La belle fit un petit mouvement de tête, comme pour donner son assentiment, et l'on parla d'autre chose.
Tout en faisant la conversation, je la regardais en détail et je l'examinais plus attentivement que je n'avais pu le faire jusqu'alors.
Elle pouvait avoir vingt-trois ou vingt-quatre ans, et son deuil lui allait on ne peut mieux; à vrai dire, elle n'avait pas l'air fort lugubre ni fort désolée, et je doute qu'elle eût mangé dans sa soupe les cendres de son Mausole en manière de rhubarbe. -- Je ne sais si elle avait pleuré abondamment son époux défunt; si elle l'avait fait, en tout cas, il n'y paraissait guère, et le joli mouchoir de batiste qu'elle tenait à sa main était aussi parfaitement sec que possible.
Ses yeux n'étaient pas rouges, mais au contraire les plus clairs et les plus brillants du monde, et l'on eût en vain cherché sur ses joues le sillon par où avaient passé les larmes; il n'y avait en vérité que deux petites fossettes creusées par l'habitude de sourire, et, pour une veuve, il est juste de dire qu'on lui voyait très fréquemment les dents: ce qui n'était certainement pas un spectacle désagréable, car elle les avait petites et bien rangées. Je l'estimai tout d'abord de ne s'être pas crue obligée, parce qu'il lui était mort quelque mari, de se pocher les yeux et de se rendre le nez violet: je lui sus bon gré aussi de ne prendre aucune petite mine dolente et de parler naturellement avec sa voix sonore et argentine, sans traîner les mots et entrecouper ses phrases de vertueux soupirs.
Cela me parut de fort bon goût; je la jugeai tout d'abord une femme d'esprit, ce qu'elle est en effet.
Elle était bien faite, le pied et la main très convenables; son costume noir était arrangé avec toute la coquetterie possible et si gaiement que le lugubre de la couleur disparaissait complètement, et qu'elle eût pu aller au bal ainsi habillée, sans que personne le trouvât étrange. Si jamais je me marie et que je devienne veuve, je lui demanderai un patron de sa robe, car elle lui va comme un ange.
Après quelques propos, nous montâmes chez la vieille tante.
Nous la trouvâmes assise dans un grand fauteuil à dos renversé, avec un petit tabouret sous son pied, et à côté d'elle un vieux chien tout chassieux et tout renfrogné, qui leva son museau noir à notre arrivée, et nous accueillit par un grognement très peu amical.
Je n'ai jamais envisagé une vieille femme qu'avec horreur. Ma mère est morte toute jeune; sans doute, si je l'avais vue lentement vieillir et que j'eusse vu ses traits se déformer dans une progression imperceptible, je m'y fusse paisiblement habituée. -- Dans mon enfance, je n'ai été entourée que de figures jeunes et riantes, en sorte que j'ai gardé une antipathie insurmontable pour les vieilles gens. Aussi je frissonnai quand la belle veuve toucha de ses lèvres pures et vermeilles le front jaune de la douairière. -- C'est une chose que je ne saurais prendre sur moi. Je sais que lorsque j'aurai soixante ans, je serai ainsi; -- c'est égal, je n'y puis rien faire, et je prie Dieu qu'il me fasse mourir jeune comme ma mère.
Cependant cette vieille avait conservé de son ancienne beauté quelques linéaments simples et majestueux qui l'empêchaient de tomber dans cette laideur de pomme cuite qui est le partage des femmes qui n'ont été que jolies ou simplement fraîches; ses yeux, quoique terminés à leurs angles par une patte de plis et recouverts d'une paupière large et molle, avaient encore quelques étincelles de leur feu primitif, et l'on voyait qu'ils avaient dû, sous le règne de l'autre roi, lancer des éclairs de passion à éblouir. Son nez mince et maigre, un peu recourbé en bec d'oiseau de proie, donnait à son profil une sorte de grandeur sérieuse que tempérait le sourire indulgent de sa lèvre autrichienne peinte de carmin, selon la mode du siècle passé.
Son costume était antique sans être ridicule, et s'harmonisait parfaitement avec sa figure; elle avait pour coiffure une simple cornette blanche avec une petite dentelle; ses mains, longues et amaigries, qu'on devinait avoir été fort belles, flottaient dans des mitaines sans pouce et sans doigts, une robe feuille-morte, brochée de ramages d'une couleur plus foncée, une mante noire et un tablier de pou-de-soie gorge-de-pigeon complétaient son ajustement.
Les vieilles femmes devraient toujours s'habiller ainsi et respecter assez leur mort prochaine pour ne point se harnacher de plumes, de guirlandes de fleurs de rubans de couleurs tendres et de mille affiquets qui ne vont qu'à l'extrême jeunesse. Elles ont beau faire des avances à la vie, la vie n'en veut plus; -- elles en sont pour leurs frais, comme ces courtisanes surannées qui se plâtrent de rouge et de blanc, et que les muletiers ivres repoussent sur la borne avec des injures et des coups de pied.
La vieille dame nous reçut avec cette aisance et cette politesse exquise qui est le partage des gens qui ont suivi l'ancienne cour, et dont le secret semble se perdre de jour en jour, comme tant d'autres beaux secrets, et d'une voix qui, bien que cassée et chevrotante, avait encore une grande douceur.
Je parus lui plaire beaucoup, et elle me regarda très longtemps et très attentivement avec un air fort touché. -- Une larme se forma dans le coin de son oeil et descendit lentement dans une de ses grandes rides, où elle se perdit et se sécha. Elle me pria de l'excuser et me dit que je ressemblais fort à un fils qu'elle avait autrefois et qui avait été tué à l'armée.
Tout le temps que je demeurai au château, je fus, à cause de cette ressemblance, réelle ou imaginaire, traitée par la bonne dame avec une bienveillance extraordinaire et toute maternelle. J'y trouvais plus de charmes que je ne l'aurais cru d'abord, car le plus grand plaisir que les personnes qui sont d'âge me puissent faire, c'est de ne me parler jamais et de s'en aller quand j'arrive.
Je ne te conterai pas en détail et jour par jour ce que j'ai fait à R***. Si je me suis un peu étendue sur tout ce commencement, et si je t'ai esquissé avec quelque soin ces deux ou trois physionomies, soit de personnes, soit de lieux, c'est qu'il m'arriva là des choses très singulières et pourtant fort naturelles, et que j'aurais dû prévoir en prenant des habits d'homme.
Ma légèreté naturelle me fit faire une imprudence dont je me repens cruellement, car elle a porté dans une bonne et belle âme un trouble que je ne puis apaiser sans découvrir ce que je suis et me compromettre gravement.
Pour avoir parfaitement l'air d'un homme et me divertir un peu, je ne trouvai rien de mieux que de faire la cour à la soeur de mon ami. -- Cela me paraissait très drôle de me précipiter à quatre pattes lorsqu'elle laissait tomber son gant et de le lui rendre en faisant des révérences prosternées, de me pencher au dos de son fauteuil avec un petit air adorablement langoureux, et de lui couler dans le tuyau de l'oreille mille et un madrigaux on ne saurait plus charmants. Dès qu'elle voulait passer d'une chambre à une autre, je lui présentais gracieusement la main; si elle montait à cheval, je lui tenais l'étrier, et, à la promenade, je marchais toujours à côté d'elle; le soir, je lui faisais la lecture et je chantais avec elle; -- bref, je m'acquittais avec une scrupuleuse exactitude de tous les devoirs d'un cavalier servant.
Je faisais toutes les mines que j'avais vu faire aux amoureux, ce qui m'amusait et me faisait rire comme une vraie folle que je suis, lorsque je me trouvais seule dans ma chambre et que je réfléchissais à toutes les impertinences que je venais de débiter du ton le plus sérieux du monde.
Alcibiade et la vieille marquise paraissaient voir cette intimité avec plaisir et nous laissaient fort souvent tête à tête. Je regrettais quelquefois de n'être pas véritablement un homme pour en mieux profiter; si je l'avais été, il n'aurait tenu qu'à moi, car notre charmante veuve semblait avoir parfaitement oublié le défunt, ou, si elle s'en souvenait, elle eût été volontiers infidèle à sa mémoire.
Ayant commencé sur ce ton, je ne pouvais guère honnêtement reculer, et il était fort difficile de faire une retraite avec armes et bagages; je ne pouvais cependant pas non plus dépasser une certaine limite et je ne savais guère être aimable qu'en paroles: -- j'espérais attraper ainsi la fin du mois que je devais passer à R*** et me retirer avec promesse de revenir, sauf à n'en rien faire. -- Je croyais qu'à mon départ la belle se consolerait, et en ne me voyant plus, m'aurait bientôt oubliée.
Mais, en me jouant, j'avais éveillé une passion sérieuse et les choses tournèrent autrement: -- ce qui vous retrace une vérité très connue depuis longtemps, à savoir qu'il ne faut jamais jouer ni avec le feu ni avec l'amour.
Avant de m'avoir vue, Rosette ne connaissait pas encore l'amour. Mariée fort jeune à un homme beaucoup plus vieux qu'elle, elle n'avait pu sentir pour lui qu'une espèce d'amitié filiale; -- sans doute, elle avait été courtisée, mais elle n'avait pas eu d'amant, tout extraordinaire que la chose puisse paraître: ou les galants qui lui avaient rendu des soins étaient de minces séducteurs, ou, ce qui est plus probable, son heure n'était pas encore sonnée. -- Les hobereaux et les gentillâtres de province, parlant toujours de fumées et de laisses, de ragots et d'andouillers, d'hallali et de cerfs dix cors, et entremêlant le tout de charades d'almanach et de madrigaux moisis de vétusté, n'étaient assurément guère faits pour lui convenir, et sa vertu n'avait pas eu beaucoup à se débattre pour ne leur point céder. -- D'ailleurs, la gaieté et l'enjouement naturel de son caractère la défendaient suffisamment contre l'amour, cette molle passion qui a tant de prise sur les rêveurs et les mélancoliques; l'idée que son vieux Tithon avait pu lui donner de la volupté devait être assez médiocre pour ne la point jeter en de grandes tentations d'en essayer encore, et elle jouissait doucement du plaisir d'être veuve de si bonne heure et d'avoir encore tant d'années à être jolie.
Mais, à mon arrivée, tout cela changea bien. -- Je crus d'abord que, si je me fusse tenue avec elle entre les bornes étroites d'une froide et exacte politesse, elle n'aurait pas fait autrement attention à moi; mais, en vérité, je fus obligée de reconnaître par la suite qu'il n'en eût été ni plus ni moins, et que cette supposition, quoique fort modeste, était purement gratuite.
Hélas! rien ne peut détourner l'ascendant fatal, et nul ne saurait éviter l'influence bienfaisante ou maligne de son étoile.
La destinée de Rosette était de n'aimer qu'une fois dans sa vie et d'un amour impossible; il faut qu'elle la remplisse, et elle la remplira.
J'ai été aimée, ô Graciosa! et c'est une douce chose, quoique je ne l'aie été que par une femme, et que, dans un amour ainsi détourné, il y eût quelque chose de pénible qui ne se doit pas trouver dans l'autre; -- oh! une bien douce chose! -- Quand on s'éveille la nuit et qu'on se relève sur son coude, se dire: -- Quelqu'un pense ou rêve à moi; on s'occupe de ma vie; un mouvement de mes yeux ou de ma bouche fait la joie ou la tristesse d'une autre créature; une parole que j'ai laissée tomber au hasard est recueillie avec soin, commentée et retournée des heures entières; je suis le pôle où se dirige un aimant inquiet; ma prunelle est un ciel, ma bouche est un paradis plus souhaité que le véritable; je mourrais, une pluie tiède de larmes réchaufferait ma cendre, mon tombeau serait plus fleuri qu'une corbeille de noce; si j'étais en danger, quelqu'un se jetterait entre la pointe de l'épée et ma poitrine; on se sacrifierait pour moi! -- c'est beau; et je ne sais pas ce que l'on peut souhaiter de plus au monde.
Cette pensée me faisait un plaisir que je me reprochais, car pour tout cela je n'avais rien à donner, et j'étais dans la position d'une personne pauvre qui accepte des présents d'un ami riche et généreux, sans espoir de pouvoir jamais lui en faire à son tour. Cela me charmait d'être adorée ainsi, et par instants je me laissais faire avec une singulière complaisance. À force d'entendre tout le monde m'appeler monsieur, et de me voir traiter comme si j'étais un homme, j'oubliais insensiblement que j'étais femme; -- mon déguisement me semblait mon habit naturel, et il ne me souvenait pas d'en avoir jamais porté d'autre; je ne songeais plus que je n'étais au bout du compte qu'une petite évaporée qui s'était fait une épée de son aiguille, et une paire de culottes en coupant une de ses jupes.
Beaucoup d'hommes sont plus femmes que moi. -- Je n'ai guère d'une femme que la gorge, quelques lignes plus rondes, et des mains plus délicates; la jupe est sur mes hanches et non dans mon esprit. Il arrive souvent que le sexe de l'âme ne soit point pareil à celui du corps, et c'est une contradiction qui ne peut manquer de produire beaucoup de désordre. -- Moi, par exemple, si je n'avais pas pris cette résolution, folle en apparence, mais très sage au fond, de renoncer aux habits d'un sexe qui n'est le mien que matériellement et par hasard, j'eusse été fort malheureuse: j'aime les chevaux, l'escrime, tous les exercices violents, je me plais à grimper et à courir çà et là comme un jeune garçon; il m'ennuie de me tenir assise les deux pieds joints, les coudes collés au flanc, de baisser modestement les yeux, de parler d'une petite voix flûtée et mielleuse, et de faire passer dix millions de fois un bout de laine dans les trous d'un canevas; -- je n'aime pas à obéir le moins du monde, et le mot que je dis le plus souvent est: -- Je veux. -- Sous mon front poli et mes cheveux de soie remuent de fortes et viriles pensées; toutes les précieuses niaiseries qui séduisent principalement les femmes ne m'ont jamais que médiocrement touchée, et, comme Achille déguisé en jeune fille, je laisserais volontiers le miroir pour une épée. -- La seule chose qui me plaise des femmes, c'est leur beauté; -- malgré les inconvénients qui en résultent, je ne renoncerais pas volontiers à ma forme, quoique mal assortie à l'esprit qu'elle enveloppe.
C'était quelque chose de neuf et de piquant qu'une pareille intrigue, et je m'en serais fort amusée, si elle n'avait pas été prise au sérieux par la pauvre Rosette. Elle se mit à m'aimer avec une naïveté et une conscience admirables, de toute la force de sa belle et bonne âme, -- de cet amour que les hommes ne comprennent pas et dont ils ne sauraient se faire même une lointaine idée, délicatement et ardemment, comme je souhaiterais d'être aimée, et comme j'aimerais, si je rencontrais la réalité de mon rêve. Quel beau trésor perdu, quelles perles blanches et transparentes comme jamais les plongeurs n'en trouveront dans l'écrin de la mer! quelles suaves haleines, quels doux soupirs dispersés dans les airs, et qui auraient pu être recueillis par des lèvres amoureuses et pures!