Chapter 22
Aussi, par une espèce de réaction instinctive, je me suis toujours désespérément cramponné à la matière, à la silhouette extérieure des choses, et j'ai donné dans l'art une très grande place à la plastique. -- Je comprends parfaitement une statue, je ne comprends pas un homme; où la vie commence, je m'arrête et recule effrayé comme si j'avais vu la tête de Méduse. Le phénomène de la vie me cause un étonnement dont je ne puis revenir. -- Je ferai sans doute un excellent mort, car je suis un assez pauvre vivant, et le sens de mon existence m'échappe complètement. Le son de ma voix me surprend à un point inimaginable, et je serais tenté quelquefois de la prendre pour la voix d'un autre. Lorsque je veux étendre mon bras et que mon bras m'obéit, cela me paraît tout à fait prodigieux, et je tombe dans la plus profonde stupéfaction.
En revanche, Silvio, je comprends parfaitement l'inintelligible; les données les plus extravagantes me semblent fort naturelles, et j'y entre avec une facilité singulière. Je trouve aisément la suite du cauchemar le plus capricieux et le plus échevelé. -- C'est la raison pourquoi le genre de pièces dont je te parlais tout à l'heure me plaît par-dessus tous les autres.
Nous avons avec Théodore et Rosette de grandes discussions à ce sujet: Rosette goûte peu mon système, elle est pour la vérité _vraie; _Théodore donne au poète plus de latitude, et admet une vérité de convention et d'optique. -- Moi, je soutiens qu'il faut laisser le champ tout à fait libre à l'auteur et que la fantaisie doit régner en souveraine.
Beaucoup de personnes de la compagnie se fondaient principalement sur ce que ces pièces étaient en général hors des conditions théâtrales et ne pouvaient pas se jouer; je leur ai répondu que cela était vrai dans un sens et faux dans l'autre, à peu près comme tout ce que l'on dit, et que les idées que l'on avait sur les possibilités et les impossibilités de la scène me paraissaient manquer de justesse et tenir à des préjugés plutôt qu'à des raisons, et je dis, entre autres choses, que la pièce _Comme il vous plaira _était assurément très exécutable, surtout pour des gens du monde qui n'auraient pas l'habitude d'autres rôles.
Cela fit venir l'idée de la jouer. La saison s'avance, et l'on a épuisé tous les genres d'amusements; l'on est las de la chasse, des parties à cheval et sur l'eau; les chances du boston, toutes variées qu'elles soient, n'ont pas assez de piquant pour occuper la soirée, et la proposition fut reçue avec un enthousiasme universel.
Un jeune homme qui savait peindre s'offrit pour faire les décorations; il y travaille maintenant avec beaucoup d'ardeur, et dans quelques jours elles seront achevées. -- Le théâtre est dressé dans l'orangerie, qui est la plus grande salle du château, et je pense que tout ira bien. C'est moi qui fais Orlando; Rosette devait jouer Rosalinde, cela était de toute justice: comme ma maîtresse et comme maîtresse de la maison, le rôle lui revenait de droit; mais elle n'a pas voulu se travestir en homme par un caprice assez singulier pour elle, dont assurément la pruderie n'est pas le défaut. Si je n'avais pas été sûr du contraire, j'aurais cru qu'elle avait les jambes mal faites. Actuellement aucune des dames de la société n'a voulu se montrer moins scrupuleuse que Rosette, et cela a failli faire manquer la pièce; mais Théodore qui avait pris le rôle de James le mélancolique, s'est offert pour la remplacer, attendu que Rosalinde est presque toujours en cavalier, excepté au premier acte, où elle est en femme, et qu'avec du fard, un corset et une robe il pourra faire suffisamment illusion, n'ayant point encore de barbe et étant fort mince de taille.
Nous sommes en train d'apprendre nos rôles, et c'est quelque chose de curieux que de nous voir. -- Dans tous les recoins solitaires du parc, vous êtes sûr de trouver quelqu'un avec un papier à la main, marmottant des phrases tout bas, levant les yeux au ciel, les baissant tout à coup, et refaisant sept à huit fois le même geste. Si l'on ne savait pas que nous devons jouer la comédie, assurément l'on nous prendrait pour une maisonnée de fous ou de poètes (ce qui est presque un pléonasme).
Je pense que nous saurons bientôt assez pour faire une répétition. -- Je m'attends à quelque chose de très singulier. Peut-être ai-je tort. -- J'ai eu peur un instant qu'au lieu de jouer d'inspiration nos acteurs ne s'attachassent à reproduire les poses et les inflexions de voix de quelque comédien en vogue; mais ils n'ont heureusement pas suivi le théâtre avec assez d'exactitude pour tomber dans cet inconvénient, et il est à croire qu'ils auront, à travers la gaucherie de gens qui n'ont jamais monté sur les planches, de précieux éclairs de naturel et de ces charmantes naïvetés que le talent le plus consommé ne saurait reproduire.
Notre jeune peintre a vraiment fait des merveilles: -- il est impossible de donner une tournure plus étrange aux vieux troncs d'arbres et aux lierres qui les enlacent; il a pris modèle sur ceux du parc en les accentuant et les exagérant, ainsi que cela doit être pour une décoration. Tout est touché avec une fierté et un caprice admirables; les pierres, les rochers, les nuages sont d'une forme mystérieusement grimaçante; des reflets miroitants jouent sur les eaux tremblantes et plus émues que le vif-argent, et la froideur ordinaire des feuillages est merveilleusement relevée par des teintes de safran qu'y jette le pinceau de l'automne; la forêt varie depuis le vert de l'émeraude jusqu'à la pourpre de la cornaline; les tons les plus chauds et les plus frais se heurtent harmonieusement, et le ciel lui-même passe du bleu le plus tendre aux couleurs les plus ardentes.
Il a dessiné tous les costumes sur mes indications; ils sont du plus beau caractère. On a d'abord crié qu'ils ne pourraient pas se traduire en soie et en velours, ni en aucune étoffe connue, et j'ai presque vu le moment où le costume troubadour allait être généralement adopté. Les dames disaient que ces couleurs tranchantes éteindraient leurs yeux. À quoi nous avons répondu que leurs yeux étaient des astres très parfaitement inextinguibles, et que c'étaient, au contraire, leurs yeux qui éteindraient les couleurs, et même les quinquets, le lustre et le soleil, s'il y avait lieu. -- Elles n'eurent rien à répondre à cela; mais c'étaient d'autres objections qui repoussaient en foule et se hérissaient, pareilles à l'hydre de Lerne; on n'avait pas plutôt coupé la tête à l'une que l'autre se dressait plus entêtée et plus stupide.
-- Comment voulez-vous que cela tienne? Tout va sur le papier, mais c'est autre chose sur le dos; je n'entrerai jamais là-dedans! -- Mon jupon est trop court au moins de quatre doigts; je n'oserai jamais me présenter ainsi! -- Cette fraise est trop haute; j'ai l'air d'être bossue et de n'avoir pas de cou.
-- Cette coiffure me vieillit intolérablement.
-- Avec de l'empois, des épingles et de la bonne volonté, tout tient. -- Vous voulez rire! une taille comme la vôtre, plus frêle qu'une taille de guêpe, et qui passerait dans la bague de mon petit doigt! je gage vingt-cinq louis contre un baiser qu'il faudra rétrécir ce corsage. -- Votre jupe est bien loin d'être trop courte, et, si vous pouviez voir quelle adorable jambe vous avez, vous seriez assurément de mon avis. -- Au contraire votre cou se détache et se dessine admirablement bien dans son auréole de dentelles. -- Cette coiffure ne vous vieillit point du tout, et, quand même vous paraîtriez quelques années de plus, vous êtes d'une si excessive Jeunesse que cela doit être on ne peut plus indifférent; en vérité, vous nous donneriez d'étranges soupçons, si nous ne savions pas où sont les morceaux de votre dernière poupée... _et coetera._
Tu ne te figures pas la prodigieuse quantité de madrigaux que nous avons été obligés de dépenser pour contraindre nos dames à mettre des costumes charmants, et qui leur allaient le mieux du monde.
Nous avons eu aussi beaucoup de peine à leur faire poser congrûment leurs _assassines. _Quel diable de goût ont les femmes! et de quel titanique entêtement est possédée une petite-maîtresse vaporeuse qui croit que le jaune paille glacé lui va mieux que le jonquille ou le rose vif. Je suis sûr que, si j'avais appliqué aux affaires publiques la moitié des ruses et des intrigues que j'ai employées pour faire mettre une plume rouge à gauche et non à droite, je serais ministre d'État ou empereur pour le moins.
Quel pandémonium! quelle cohue énorme et inextricable doit être un théâtre véritable!
Depuis que l'on a parlé de jouer la comédie, tout est ici dans le désordre le plus complet. Tous les tiroirs sont ouverts, toutes les armoires vidées; c'est un vrai pillage. Les tables, les fauteuils, les consoles, tout est encombré, on ne sait où poser le pied: il traîne par la maison des quantités prodigieuses de robes, de mantelets, de voiles, de jupes, de capes, de toques, de chapeaux; et, quand on pense que cela doit tenir sur le corps de sept ou huit personnes, on se rappelle involontairement ces bateleurs de la foire qui ont huit à dix habits les uns sur les autres: et l'on ne peut se figurer que, de tout cet amas, Il ne sortira qu'un costume pour chacun.
Les domestiques ne font qu'aller et venir; -- il y en a toujours deux ou trois sur le chemin du château à la ville, et, si cela continue, tous les chevaux deviendront poussifs.
Un directeur de théâtre n'a pas le temps d'être mélancolique, et je ne l'ai guère été depuis quelque temps. Je suis tellement assourdi et assommé que je commence à ne plus rien comprendre à la pièce. Comme c'est moi qui remplis le rôle de l'imprésario outre mon rôle d'Orlando, ma besogne est double. Quand il se présente quelque difficulté, c'est à moi qu'on a recours, et mes décisions n'étant pas toujours écoutées comme des oracles, cela dégénère en des discussions interminables.
Si ce qu'on appelle vivre est d'être toujours sur ses jambes, de répondre à vingt personnes, de monter et de descendre des escaliers, de ne pas penser une minute dans une journée, je n'ai jamais tant vécu que cette semaine; je ne prends pourtant pas autant de part à ce mouvement que l'on pourrait le croire. -- L'agitation est très peu profonde, et à quelques brasses on retrouverait l'eau morte et sans courant; la vie ne me pénètre pas si facilement que cela; et c'est même alors que le vis le moins, quoique j'aie l'air d'agir et de me mêler à ce qui se fait; l'action m'hébète et me fatigue à un point dont on ne peut se faire une idée; -- quand je n'agis pas, je pense ou au moins je rêve, et c'est une façon d'existence; -- je ne l'ai plus dès que je sors de mon repos d'idole de porcelaine.
Jusqu'à présent, je n'ai rien fait, et j'ignore si je ferai jamais rien. Je ne sais pas arrêter mon cerveau, ce qui est toute la différence de l'homme de talent à l'homme de génie; c'est un bouillonnement sans fin, le flot pousse le flot; je ne puis maîtriser cette espèce de jet intérieur qui monte de mon coeur à ma tête, et qui noie toutes mes pensées faute d'issues. -- Je ne puis rien produire, non par stérilité, mais par surabondance; mes idées poussent si drues et si serrées qu'elles s'étouffent et ne peuvent mûrir. -- Jamais l'exécution, si rapide et si fougueuse qu'elle soit, n'atteindra à une pareille vélocité: -- quand j'écris une phrase, la pensée qu'elle rend est déjà aussi loin de moi que si un siècle se fût écoulé au lieu d'une seconde, et souvent il m'arrive d'y mêler, malgré moi, quelque chose de la pensée qui l'a remplacée dans ma tête.
Voilà pourquoi je ne saurais vivre, -- ni comme poète ni comme amant. -- Je ne puis rendre que les idées que je n'ai plus; -- je n'ai les femmes que lorsque je les ai oubliées et que j'en aime d'autres; -- homme, comment pourrais-je produire ma volonté au jour, puisque, si fort que je me hâte, je n'ai plus le sentiment de ce que je fais, et que je n'agis que d'après une faible réminiscence?
Prendre une pensée dans un filon de son cerveau, l'en sortir brute d'abord comme un bloc de marbre qu'on extrait de la carrière, la poser devant soi, et du matin au soir, un ciseau d'une main, un marteau de l'autre, cogner, tailler, gratter, et emporter à la nuit une pincée de poudre pour jeter sur son écriture; voilà ce que je ne pourrai jamais faire.
Je dégage bien en idée la svelte figure du bloc grossier, et j'en ai la vision très nette; mais il y a tant d'angles à abattre, tant d'éclats à faire sauter, tant de coups de râpe et de marteau à donner pour approcher de la forme et saisir la juste sinuosité du contour que les ampoules me viennent aux mains, et que je laisse tomber le ciseau par terre.
Si je persiste, la fatigue prend un degré d'intensité tel que ma vue intime s'obscurcit totalement, et que je ne saisis plus à travers le nuage du marbre la blanche divinité cachée dans son épaisseur. Alors je la poursuis au hasard et comme à tâtons; je mords trop dans un endroit, je ne vais pas assez avant dans l'autre; j'enlève ce qui devait être la jambe ou le bras, et je laisse une masse compacte où devait se trouver un vide; au lieu d'une déesse, je fais un magot, quelquefois moins qu'un magot, et le magnifique bloc tiré à si grands frais et avec tant de labeur des entrailles de la terre, martelé, tailladé, fouillé en tous les sens, a plutôt l'air d'avoir été rongé et percé à jour par les polypes pour en faire une ruche que façonné par un statuaire d'après un plan donné.
Comment fais-tu, Michel-Ange, pour couper le marbre par tranches, ainsi qu'un enfant qui sculpte un marron? de quel acier étaient faits tes ciseaux invaincus? et quels robustes flancs vous ont portés, vous tous, artistes féconds et travailleurs, à qui nulle matière ne résiste, et qui faites couler votre rêve tout entier dans la couleur et dans le bronze?
C'est une vanité innocente et permise, en quelque sorte, après ce que je viens de dire de cruel sur mon compte, et ce n'est pas toi qui m'en blâmeras, ô Silvio! -- mais quoique l'univers ne doive jamais en rien savoir, et que mon nom soit d'avance voué à l'oubli, je suis un poète et un peintre! -- J'ai eu d'aussi belles idées que nul poète du monde; j'ai créé des types aussi purs, aussi divins que ce que l'on admire le plus dans les maîtres. -- Je les vois là, devant moi, aussi nets, aussi distincts que s'ils étaient peints réellement, et, si je pouvais ouvrir un trou dans ma tête et y mettre un verre pour qu'on y regardât, ce serait la plus merveilleuse galerie de tableaux que l'on eût jamais vue. Aucun roi de la terre ne peut se vanter d'en posséder une pareille. -- Il y a des Rubens aussi flamboyants, aussi allumés que les plus purs qui soient à Anvers; mes Raphaëls sont de la plus belle conservation, et ses madones n'ont pas de plus gracieux sourires; Buonarotti ne tord pas un muscle d'une façon plus fière et plus terrible; le soleil de Venise brille sur cette toile comme si elle était signée _Paulus Cagliari; _les ténèbres de Rembrandt lui-même s'entassent au fond de ce cadre où tremble dans le lointain une pâle étoile de lumière; les tableaux qui sont dans la manière qui m'est propre ne seraient assurément dédaignés de qui que ce soit.
Je sais bien que j'ai l'air étrange à dire cela, et que je paraîtrai entêté de l'ivresse grossière du plus sot orgueil; -- mais cela est ainsi, et rien n'ébranlera ma conviction là-dessus. Personne sans doute ne la partagera; qu'y faire? Chacun naît marqué d'un sceau noir ou blanc. Apparemment le mien est noir.
J'ai même quelquefois peine à voiler suffisamment ma pensée à cet endroit; il m'est arrivé souvent de parler trop familièrement de ces hauts génies dont on doit adorer la trace et contempler la statue de loin et à genoux. Une fois, je me suis oublié jusqu'à dire: Nous autres. -- Heureusement c'était devant une personne qui n'y prit pas garde, sans quoi j'eusse infailliblement passé pour le plus énorme fat qui fut jamais.
-- N'est-ce pas, Silvio, que je suis un poète et un peintre?
C'est une erreur de croire que tous les gens qui ont passé pour avoir du génie étaient réellement de plus grands hommes que d'autres. On ne sait pas combien les élèves et les peintres obscurs que Raphaël employait dans ses ouvrages ont contribué à sa réputation; il a donné sa signature à l'esprit et aux talents de plusieurs, -- voilà tout.
Un grand peintre, un grand écrivain occupent et remplissent à eux seuls tout un siècle: ils n'ont rien de plus pressé que d'entamer à la fois tous les genres, afin que, s'il leur survient quelques rivaux, ils puissent les accuser tout d'abord de plagiat et les arrêter dès leur premier pas dans la carrière; c'est une tactique connue et qui, pour ne pas être nouvelle, n'en réussit pas moins tous les jours.
Il se peut qu'un homme déjà célèbre ait précisément le même genre de talent que vous auriez eu; sous peine de passer pour son imitateur, vous êtes obligé de détourner votre inspiration naturelle et de la faire couler ailleurs. Vous étiez né pour souffler à pleine bouche dans le clairon héroïque, ou pour évoquer les pâles fantômes des temps qui ne sont plus; il faut que vous promeniez vos doigts sur la flûte à sept trous, ou que vous fassiez des noeuds sur un sofa dans le fond de quelque boudoir, le tout parce que monsieur votre père ne s'est pas donné la peine de vous jeter en moule huit ou dix ans plus tôt, et que le monde ne conçoit pas que deux hommes cultivent le même champ.
C'est ainsi que beaucoup de nobles intelligences sont forcées de prendre sciemment une route qui n'est pas la leur, et de côtoyer continuellement leur propre domaine dont elles sont bannies, heureuses encore de jeter un coup d'oeil à la dérobée par-dessus la haie, et de voir de l'autre côté s'épanouir au soleil les belles fleurs diaprées qu'elles possèdent en graines et ne peuvent semer faute de terrain.
Pour ce qui est de moi, à part le plus ou moins d'opportunité des circonstances, le plus ou moins d'air et de soleil, une porte qui est restée fermée et qui aurait dû être ouverte, une rencontre manquée, quelqu'un que j'aurais dû connaître et que je n'ai pas connu, je ne sais pas si je serais jamais parvenu à quelque chose.
Je n'ai pas le degré de stupidité nécessaire pour devenir ce que l'on appelle absolument un _génie, _ni l'entêtement énorme que l'on divinise ensuite sous le beau nom de volonté, quand le grand homme est arrivé au sommet rayonnant de la montagne, et qui est indispensable pour y atteindre; -- je sais trop bien comme toutes choses sont creuses et ne contiennent que pourriture, pour m'attacher pendant bien longtemps à aucune et la poursuivre à travers tout ardemment et uniquement.
Chapitre 11 _Les hommes de génie sont très bornés..._
Les hommes de génie sont très bornés, et c'est pour cela qu'ils sont hommes de génie. Le manque d'intelligence les empêche d'apercevoir les obstacles qui les séparent de l'objet auquel ils veulent arriver; ils vont, et, en deux ou trois enjambées, ils dévorent les espaces intermédiaires. -- Comme leur esprit reste obstinément fermé à certains courants, et qu'ils ne perçoivent que les choses qui sont les plus immédiates à leurs projets, ils font une bien moindre dépense de pensée et d'action: rien ne les distrait, rien ne les détourne, ils agissent plutôt par instinct qu'autrement, et plusieurs, tirés de leur sphère spéciale, sont d'une nullité que l'on a peine à comprendre.
Assurément, c'est un don rare et charmant que de bien faire les vers; peu de gens se plaisent plus que moi aux choses de la poésie; -- mais cependant je ne veux pas borner et circonscrire ma vie dans les douze pieds d'un alexandrin; il y a mille choses qui m'inquiètent autant qu'un hémistiche: -- ce n'est pas l'état de la société et les réformes qu'il faudrait faire; je me soucie assez peu que les paysans sachent lire ou non, et que les hommes mangent du pain ou broutent de l'herbe; mais il me passe par la tête, en une heure, plus de cent mille visions qui n'ont pas le moindre rapport avec la césure ou la rime, et c'est ce qui fait que j'exécute si peu, tout en ayant plus d'idées que certains poètes que l'on pourrait brûler avec leurs propres oeuvres.
J'adore la beauté et je la sens; je puis la dire aussi bien que peuvent la comprendre les plus amoureux statuaires, -- et je ne fais cependant pas de sculptures. La laideur et l'imperfection de l'ébauche me révoltent; je ne puis attendre que l'oeuvre vienne à bien à force de la polir et de la repolir; si je pouvais me résoudre à laisser certaines choses dans ce que je fais, soit en vers, soit en peinture, je finirais peut-être par faire un poème ou un tableau qui me rendrait célèbre, et ceux qui m'aiment (s'il y a quelqu'un au monde qui se donne cette peine) ne seraient pas forcés de me croire sur parole, et auraient une réponse victorieuse aux ricanements sardoniques des détracteurs de ce grand génie ignoré qui est moi.
J'en vois beaucoup qui prennent une palette, des pinceaux et couvrent leur toile, sans se soucier autrement de ce que le caprice fait naître au bout de leur brosse, et d'autres qui écrivent cent vers de suite sans faire une rature et sans lever une seule fois les yeux au plafond. -- Je les admire toujours eux- mêmes si quelquefois je n'admire pas leurs productions; j'envie de tout mon coeur cette charmante intrépidité et cet heureux aveuglement qui les empêchent de voir leurs défauts, même les plus palpables. Aussitôt que j'ai dessiné quelque chose de travers, je le vois sur-le-champ et je m'en préoccupe outre mesure; et, comme je suis beaucoup plus savant en théorie qu'en pratique, il arrive très souvent que je ne puis corriger une faute dont j'ai la conscience; alors je tourne la toile le nez contre le mur, et je n'y reviens jamais.
J'ai si présente l'idée de la perfection que le dégoût de mon oeuvre me prend tout d'abord et m'empêche de continuer.
Ah! lorsque je compare aux doux sourires de ma pensée la laide moue qu'elle fait sur la toile ou le papier, lorsque je vois passer une affreuse chauve-souris à la place du beau rêve qui ouvrait au sein de mes nuits ses longues ailes de lumière, un chardon pousser sur l'idée d'une rose, et que j'entends braire un âne où j'attendais les plus suaves mélodies du rossignol, je suis si horriblement désappointé, si en colère moi-même, si furieux de mon impuissance qu'il me prend des résolutions de ne plus écrire ni dire un seul mot de ma vie plutôt que de commettre ainsi des crimes de haute trahison contre mes pensées.
Je ne puis même pas parvenir à écrire une lettre comme je le voudrais: je dis souvent tout autre chose; certaines portions prennent un développement démesuré, d'autres se rapetissent à devenir imperceptibles, et très souvent l'idée que j'avais à rendre ne s'y trouve pas ou n'y est qu'en post-scriptum.
En commençant à t'écrire, je n'avais certainement pas l'intention de te dire la moitié de ce que j'ai dit. -- Je voulais simplement te faire savoir que nous allions jouer la comédie; mais un mot amène une phrase; les parenthèses sont grosses d'autres petites parenthèses qui, elles-mêmes, en ont d'autres dans le ventre toutes prêtes à accoucher. Il n'y a pas de raison pour que cela finisse et n'aille jusqu'à deux cents volumes in-folio, -- ce qui serait trop assurément.
Dès que je prends la plume, il se fait dans mon cerveau un bourdonnement et un bruissement d'ailes, comme si l'on y lâchait des multitudes de hannetons. Cela se cogne aux parois de mon crâne, et tourne, et descend, et monte avec un tapage horrible; ce sont mes pensées qui veulent s'envoler et qui cherchent une issue; -- toutes s'efforcent de sortir à la fois; plus d'une s'y casse les pattes et y déchire le crêpe de son aile: quelquefois la porte est tellement obstruée que pas une ne peut en franchir le seuil et arriver jusque sur le papier.