Chapter 21
Les amantes infortunées ne sont pas moins ridicules. -- C'est quelque chose de divertissant que de les voir s'avancer, vêtues de noir ou de blanc, avec des cheveux qui pleurent sur leurs épaules, des manches qui pleurent sur leurs mains, et le corps prêt à saillir de leur corset comme un noyau qu'on presse entre les doigts; ayant l'air de traîner le plancher à la semelle de leurs souliers de satin, et, dans les grands mouvements de passion, repoussant leur queue en arrière avec un petit coup de talon. -- Le dialogue, exclusivement composé de oh! et de ah! qu'elles gloussent en faisant la roue, est vraiment une agréable pâture et de facile digestion. -- Leurs princes sont aussi fort charmants; ils sont seulement un peu ténébreux et mélancoliques, ce qui ne les empêche pas d'être les meilleurs compagnons qui soient au monde et ailleurs.
Quant à la comédie qui doit corriger les moeurs, et qui s'acquitte heureusement assez mal de son devoir, je trouve que les sermons des pères et les rabâcheries des oncles sont aussi assommants sur le théâtre que dans la réalité. -- Je ne suis pas d'avis que l'on double le nombre des sots en les représentant; il y en a déjà bien assez comme cela, Dieu merci, et la race n'est pas près de finir. -- Où est la nécessité que l'on fasse le portrait de quelqu'un qui a un groin de porc ou un mufle de boeuf, et qu'on recueille les billevesées d'un manant que l'on jetterait par la fenêtre s'il venait chez vous? L'image d'un cuistre est aussi peu intéressante que ce cuistre lui-même, et pour être vu au miroir, ce n'en est pas moins un cuistre. -- Un acteur qui parviendrait à imiter parfaitement les poses et les manières des savetiers ne m'amuserait pas beaucoup plus qu'un savetier réel.
Mais il est un théâtre que j'aime, c'est le théâtre fantastique, extravagant, impossible, où l'honnête public sifflerait impitoyablement dès la première scène, faute d'y comprendre un mot.
C'est un singulier théâtre que celui-là. -- Des vers luisants y tiennent lieu de quinquets; un scarabée battant la mesure avec ses antennes est placé au pupitre. Le grillon y fait sa partie; le rossignol est première flûte; de petits sylphes, sortis de la fleur des pois, tiennent des basses d'écorce de citron entre leurs jolies jambes plus blanches que l'ivoire, et font aller à grand renfort de bras des archets faits avec un cil de Titania sur des cordes de fil d'araignée; la petite perruque à trois marteaux dont est coiffé le scarabée chef d'orchestre frissonne de plaisir, et répand autour d'elle une poussière lumineuse, tant l'harmonie est douce et l'ouverture bien exécuter!
Un rideau d'ailes de papillon, plus mince que la pellicule intérieure d'un oeuf, se lève lentement après les trois coups de rigueur. La salle est pleine d'âmes de poètes assises dans des stalles de nacre de perle, et qui regardent le spectacle à travers des gouttes de rosée montées sur le pistil d'or des lis. -- Ce sont leurs lorgnettes.
Les décorations ne ressemblent à aucune décoration connue; le pays qu'elles représentent est plus ignoré que l'Amérique avant sa découverte. -- La palette du peintre le plus riche n'a pas la moitié des tons dont elles sont diaprées: tout y est peint de couleurs bizarres et singulières: la cendre verte, la cendre bleue, l'outremer, les laques jaunes et rouges y sont prodigués.
Le ciel, d'un bleu verdissant, est zébré de larges bandes blondes et fauves; de petits arbres fluets et grêles balancent sur le second plan leur feuillage clairsemé, couleur de rose sèche; les lointains, au lieu de se noyer dans leur vapeur azurée, sont du plus beau vert pomme, et il s'en échappe çà et là des spirales de fumée dorée. -- Un rayon égaré se suspend au fronton d'un temple ruiné ou à la flèche d'une tour. -- Des villes pleines de clochetons, de pyramides, de dômes, d'arcades et de rampes sont assises sur les collines et se réfléchissent dans des lacs de cristal; de grands arbres aux larges feuilles, profondément découpées par les ciseaux des fées, enlacent inextricablement leurs troncs et leurs branches pour faire les coulisses. Les nuages du ciel s'amassent sur leurs têtes comme des flocons de neige, et l'on voit scintiller dans leurs interstices les yeux des nains et des gnomes, leurs racines tortueuses se plongent dans le sol comme le doigt d'une main de géant. Le pivert les frappe en mesure avec son bec de corne, et des lézards d'émeraude se chauffent au soleil sur la mousse de leurs pieds.
Le champignon regarde la comédie son chapeau sur la tête, comme un insolent qu'il est, la violette mignonne se dresse sur la pointe de ses petits pieds entre deux brins d'herbe, et ouvre toutes grandes ses prunelles bleues, afin de voir passer le héros.
Le bouvreuil et la linotte se penchent au bout des rameaux pour souffler les rôles aux acteurs.
À travers les grandes herbes, les hauts chardons pourprés et les bardanes aux feuilles de velours, serpentent, comme des couleuvres d'argent, des ruisseaux faits avec les larmes des cerfs aux abois: de loin en loin, on voit briller sur le gazon les anémones pareilles à des gouttes de sang, et se rengorger les marguerites la tête chargée d'une couronne de perles, comme de véritables duchesses.
Les personnages ne sont d'aucun temps ni d'aucun pays; ils vont et viennent sans que l'on sache pourquoi ni comment; ils ne mangent ni ne boivent, ils ne demeurent nulle part et n'ont aucun métier; ils ne possèdent ni terres, ni rentes, ni maisons; quelquefois seulement ils portent sous le bras une petite caisse pleine de diamants gros comme des oeufs de pigeon; en marchant, ils ne font pas tomber une seule goutte de pluie de la pointe des fleurs et ne soulèvent pas un seul grain de la poussière des chemins.
Leurs habits sont les plus extravagants et les plus fantasques du monde. Des chapeaux pointus comme des clochers avec des bords aussi larges qu'un parasol chinois et des plumes démesurées arrachées à la queue de l'oiseau de paradis et du phénix; des capes rayées de couleurs éclatantes, des pourpoints de velours et de brocart, laissant voir leur doublure de satin ou de toile d'argent par leurs crevés galonnés d'or; des hauts-de-chausses bouffants et gonflés comme des ballons; des bas écarlates à coins brodés, des souliers à talons hauts et à larges rosettes; de petites épées fluettes, la pointe en l'air, la poignée en bas, toutes pleines de ganses et de rubans; -- voilà pour les hommes. Les femmes ne sont pas moins curieusement accoutrées.
-- Les dessins de Della Bella et de Romain de Hooge peuvent servir à se représenter le caractère de leur ajustement: ce sont des robes étoffées, ondoyantes, avec de grands plis qui chatoient comme des gorges de tourterelles et reflètent toutes les teintes changeantes de l'iris, de grandes manches d'où sortent d'autres manches des fraises de dentelles déchiquetées à jour, qui montent plus haut que la tête à laquelle elles servent de cadre, des corsets chargés de noeuds et de broderies, des aiguillettes, des joyaux bizarres, des aigrettes de plumes de héron, des colliers de grosses perles, des éventails de queue de paon avec des miroirs au milieu, de petites mules et des patins, des guirlandes de fleurs artificielles, des paillettes, des gazes lamées, du fard, des mouches, et tout ce qui peut ajouter du ragoût et du piquant à une toilette de théâtre.
C'est un goût qui n'est précisément ni anglais, ni allemand, ni français, ni turc, ni espagnol, ni tartare, quoiqu'il tienne un peu de tout cela, et qu'il ait pris à chaque pays ce qu'il avait de plus gracieux et de plus caractéristique. -- Des acteurs ainsi habillés peuvent dire tout ce qu'ils veulent sans choquer la vraisemblance. La fantaisie peut courir de tous côtés, le style dérouler à son aise ses anneaux diaprés, comme une couleuvre qui se chauffe au soleil; les concetti les plus exotiques épanouir sans crainte leurs calices singuliers et répandre autour d'eux leur parfum d'ambre et de musc. -- Rien ne s'y oppose, ni les lieux, ni les noms, ni le costume.
Comme ce qu'ils débitent est amusant et charmant! Ce ne sont pas eux, les beaux acteurs, qui iraient, comme ces hurleurs de drame, se tordre la bouche et se sortir les yeux de la tête pour dépêcher la tirade à effet; -- au moins ils n'ont pas l'air d'ouvriers à la tâche, de boeufs attelés à l'action et pressés d'en finir; ils ne sont pas plâtrés de craie et de rouge d'un demi-pouce d'épaisseur; ils ne portent pas des poignards de fer-blanc, et ils ne tiennent pas en réserve sous leur casaque une vessie de porc remplie de sang de poulet; ils ne traînent pas le même lambeau taché d'huile pendant des actes entiers.
Il parlent sans se presser, sans crier, comme des gens de bonne compagnie qui n'attachent pas grande importance à ce qu'ils font: l'amoureux fait à l'amoureuse sa déclaration de l'air le plus détaché du monde; tout en causant, il frappe sa cuisse du bout de son gant blanc, ou rajuste ses canons. La dame secoue nonchalamment la rosée de son bouquet, et fait des pointes avec sa suivante; l'amoureux se soucie très peu d'attendrir sa cruelle: sa principale affaire est de laisser tomber de sa bouche des grappes de perles, des touffes de roses, et de semer en vrai prodigue les pierres précieuses poétiques; -- souvent même il s'efface tout à fait, et laisse l'auteur courtiser sa maîtresse pour lui. La jalousie n'est pas son défaut, et son humeur est des plus accommodantes. Les yeux levés vers les bandes d'air et les frises du théâtre, il attend complaisamment que le poète ait achevé de dire ce qui lui passait par la fantaisie pour reprendre son rôle et se remettre à genoux.
Tout se noue et se dénoue avec une insouciance admirable: les effets n'ont point de cause, et les causes n'ont point d'effet; le personnage le plus spirituel est celui qui dit le plus de sottises; le plus sot dit les choses les plus spirituelles; les jeunes filles tiennent des discours qui feraient rougir des courtisanes; les courtisanes débitent des maximes de morale. Les aventures les plus inouïes se succèdent coup sur coup sans qu'elles soient expliquées; le père noble arrive tout exprès de la Chine dans une jonque de bambou pour reconnaître une petite fille enlevée; les dieux et les fées ne font que monter et descendre dans leurs machines. L'action plonge dans la mer sous le dôme de topaze des flots, et se promène au fond de l'Océan, à travers les forêts de coraux et de madrépores, ou elle s'élève au ciel sur les ailes de l'alouette et du griffon. -- Le dialogue est très universel; le lion y contribue par un oh! oh! vigoureusement poussé; la muraille parle par ses crevasses, et, pourvu qu'il ait une pointe, un rébus ou un calembour à y jeter, chacun est libre d'interrompre la scène la plus intéressante: la tête d'âne de Bottom est aussi bien venue que la tête blonde d'Ariel; -- l'esprit de l'auteur s'y fait voir sous toutes les formes; et toutes ces contradictions sont comme autant de facettes qui en réfléchissent les différents aspects, en y ajoutant les couleurs du prisme.
Ce pêle-mêle et ce désordre apparents se trouvent, au bout du compte, rendre plus exactement la vie réelle sous ses allures fantasques que le drame de moeurs le plus minutieusement étudié. - - Tout homme renferme en soi l'humanité entière, et en écrivant ce qui lui vient à la tête il réussit mieux qu'en copiant à la loupe les objets placés en dehors de lui.
Ô la belle famille! -- jeunes amoureux romanesques, demoiselles vagabondes, serviables suivantes, bouffons caustiques, valets et paysans naïfs, rois débonnaires, dont le nom est ignoré de l'historien, et le royaume du géographe; _graciosos_ bariolés, clowns aux reparties aiguës et aux miraculeuses cabrioles; ô vous qui laissez parler le libère caprice par votre bouche souriante, je vous aime et je vous adore entre tous et sur tous: -- Perdita, Rosalinde, Célie, Pandarus, Parolles, Silvio, Léandre et les autres, tous ces types charmants, si faux et si vrais, qui, sur les ailes bigarrées de la folie, s'élèvent au-dessus de la grossière réalité, et dans qui le poète personnifie sa joie, sa mélancolie, son amour et son rêve le plus intime sous les apparences les plus frivoles et les plus dégagées.
Dans ce théâtre, écrit pour les fées, et qui doit être joué au clair de lune, il est une pièce qui me ravit principalement; -- c'est une pièce si errante, si vagabonde, dont l'intrigue est si vaporeuse et les caractères si singuliers que l'auteur lui-même, ne sachant quel titre lui donner, l'a appelée _Comme il vous plaira, _nom élastique, et qui répond à tout.
En lisant cette pièce étrange, on se sent transporté dans un monde inconnu, dont on a pourtant quelque vague réminiscence: on ne sait plus si l'on est mort ou vivant, si l'on rêve ou si l'on veille; de gracieuses figures vous sourient doucement, et vous jettent, en passant, un bonjour amical; vous vous sentez ému et troublé à leur vue, comme si, au détour d'un chemin, vous rencontriez tout à coup votre idéal, ou que le fantôme oublié de votre première maîtresse se dressât subitement devant vous. Des sources coulent en murmurant des plaintes à demi étouffées; le vent remue les vieux arbres de l'antique forêt sur la tête du vieux duc exilé, avec des soupirs compatissants; et, lorsque James le mélancolique laisse aller au fil de l'eau, avec les feuilles du saule, ses philosophiques doléances, il vous semble que c'est vous-même qui parlez, et que la pensée la plus secrète et la plus obscure de votre coeur se révèle et s'illumine.
Ô jeune fils du brave chevalier Rowland des Bois, tant maltraité du sort! je ne puis m'empêcher d'être jaloux de toi; tu as encore un serviteur fidèle, le bon Adam, dont la vieillesse est si verte sous la neige de ses cheveux. -- Tu es banni, mais au moins tu l'es après avoir lutté et triomphé; ton méchant frère t'enlève tout ton bien, mais Rosalinde te donne la chaîne de son cou; tu es pauvre, mais tu es aimé; tu quittes ta patrie, mais la fille de ton persécuteur te suit au-delà des mers.
Les noires Ardennes ouvrent, pour te recevoir et te cacher, leurs grands bras de feuillage; la bonne forêt, pour te coucher, amasse au fond de ses grottes sa mousse la plus soyeuse; elle incline ses arceaux sur ton front afin de te garantir de la pluie et du soleil; elle te plaint avec les larmes de ses sources et les soupirs de ses faons et de ses daims qui brament; elle fait de ses rochers de complaisants pupitres pour tes épîtres amoureuses; elle te prête les épines de ses buissons pour les suspendre, et ordonne à l'écorce de satin de ses trembles de céder à la pointe de ton stylet quand tu veux y graver le chiffre de Rosalinde.
Si l'on pouvait, jeune Orlando, avoir comme toi une grande forêt ombreuse pour se retirer et s'isoler dans sa peine, et si, au détour d'une allée, on rencontrait celle que l'on cherche, reconnaissable, quoique déguisée! -- Mais, hélas! le monde de l'âme n'a pas d'Ardennes verdoyantes, et ce n'est que dans le parterre de poésie que s'épanouissent ces petites fleurs capricieuses et sauvages dont le parfum fait tout oublier. Nous avons beau verser des larmes, elles ne forment pas de ces belles cascades argentines; nous avons beau soupirer, aucun écho complaisant ne se donne la peine de nous renvoyer nos plaintes ornées d'assonances et de concetti. -- C'est en vain que nous accrochons des sonnets aux piquants de toutes les ronces, jamais Rosalinde ne les ramasse, et c'est gratuitement que nous entaillons l'écorce des arbres de chiffres amoureux.
Oiseaux du ciel, prêtez-moi chacun une plume, l'hirondelle comme l'aigle, le colibri comme l'oiseau roc, afin que je m'en fasse une paire d'ailes pour voler haut et vite par des régions inconnues, où je ne retrouve rien qui rappelle à mon souvenir la cité des vivants, où je puisse oublier que je suis moi, et vivre d'une vie étrange et nouvelle, plus loin que l'Amérique, plus loin que l'Afrique, plus loin que l'Asie, plus loin que la dernière île du monde, par l'océan de glace, au-delà du pôle où tremble l'aurore boréale, dans l'impalpable royaume où s'envolent les divines créations des poètes et les types de la suprême beauté.
Comment supporter les conversations ordinaires dans les cercles et les salons, quand on t'a entendu parler, étincelant Mercutio, dont chaque phrase éclate en pluie d'or et d'argent, comme une bombe d'artifices sous un ciel semé d'étoiles? Pâle Desdémona, quel plaisir veux-tu que l'on prenne, après la romance du Saule, à aucune musique terrestre? Quelles femmes ne semblent pas laides à côté de vos Vénus, sculpteurs antiques, poètes aux strophes de marbre?
Ah! malgré l'étreinte furieuse dont j'ai voulu enlacer le monde matériel au défaut de l'autre, je sens que je suis mal né, que la vie n'est pas faite pour moi, et qu'elle me repousse; je ne puis me mêler à rien: quelque chemin que je suive, je me fourvoie; l'allée unie, le sentier rocailleux me conduisent également à l'abîme. Si je veux prendre mon essor, l'air se condense autour de moi, et je reste pris, les ailes étendues sans les pouvoir refermer. -- Je ne puis ni marcher ni voler; le ciel m'attire quand je suis sur terre, la terre quand je suis au ciel; en haut, l'aquilon m'arrache les plumes; en bas, les cailloux m'offensent les pieds. J'ai les plantes trop tendres pour cheminer sur les tessons de verre de la réalité: l'envergure trop étroite pour planer au-dessus des choses, et m'élever, de cercle en cercle, dans l'azur profond du mysticisme, jusqu'aux sommets inaccessibles de l'éternel amour; je suis le plus malheureux hippogriffe, le plus misérable ramassis de morceaux hétérogènes qui ait jamais existé depuis que l'Océan aime la lune, et que les femmes trompent les hommes: la monstrueuse Chimère, mise à mort par Bellérophon, avec sa tête de vierge, ses pattes de lion, son corps de chèvre et sa queue de dragon, était un animal d'une composition simple auprès de moi.
Dans ma frêle poitrine habitent ensemble les rêveries semées de violettes de la jeune fille pudique et les ardeurs insensées des courtisanes en orgie: mes désirs vont, comme les lions, aiguisant leurs griffes dans l'ombre et cherchant quelque chose à dévorer; mes pensées, plus fiévreuses et plus inquiètes que les chèvres, se suspendent aux crêtes les plus menaçantes; ma haine, toute bouffie de poison, entortille en noeuds inextricables ses replis écaillés, et se traîne longuement dans les ornières et les ravins.
C'est un étrange pays que mon âme, un pays florissant et splendide en apparence, mais plus saturé de miasmes putrides et délétères que le pays de Batavia: le moindre rayon de soleil sur la vase y fait éclore les reptiles et pulluler les moustiques; -- les larges tulipes jaunes, les nagassaris et les fleurs d'angsoka y voilent pompeusement d'immondes charognes. La rose amoureuse ouvre ses lèvres écarlates, et fait voir en souriant ses petites dents de rosée aux galants rossignols qui lui récitent des madrigaux et des sonnets: rien n'est plus charmant; mais il y a cent à parier contre un que, dans l'herbe, au bas du buisson, un crapaud hydropique rampe sur des pattes boiteuses et argenté son chemin avec sa bave.
Voilà des sources plus claires et plus limpides que le diamant le plus pur; mais il vaudrait mieux pour vous puiser l'eau stagnante du marais sous son manteau de joncs pourris et de chiens noyés que de tremper votre coupe à cette onde. -- Un serpent est caché au fond, et tourne sur lui-même avec une effrayante rapidité en dégorgeant son venin.
Vous avez planté du blé; il pousse de l'asphodèle, de la jusquiame, de l'ivraie et de pâles ciguës aux rameaux vert-de- grisés. Au lieu de la racine que vous aviez enfouie, vous êtes tout surpris de voir sortir de terre les jambes velues et tortillées de la noire mandragore.
Si vous y laissez un souvenir, et que vous veniez le reprendre quelque temps après, vous le retrouverez plus verdi de mousse et plus fourmillant de cloportes et d'insectes dégoûtants qu'une pierre posée sur le terrain humide d'une cave.
N'essayez pas d'en franchir les ténébreuses forêts; elles sont plus impraticables que les forêts vierges d'Amérique et que les jungles de Java: des lianes fortes comme des câbles courent d'un arbre à l'autre; des plantes, hérissées et pointues comme des fers de lance, obstruent tous les passages; le gazon lui-même est couvert d'un duvet brûlant comme celui de l'ortie. Aux arceaux du feuillage se suspendent par les ongles de gigantesques chauves- souris du genre vampire; des scarabées d'une grosseur énorme agitent leurs cornes menaçantes, et fouettent l'air de leurs quadruples ailes; des animaux monstrueux et fantastiques, comme ceux que l'on voit passer dans les cauchemars, s'avancent péniblement en cassant les roseaux devant eux. Ce sont des troupeaux d'éléphants qui écrasent les mouches entre les rides de leur peau desséchée ou qui se frottent les flancs au long des pierres et des arbres, des rhinocéros à la carapace rugueuse, des hippopotames au mufle bouffi et hérissé de poils, qui vont pétrissant la boue et le détritus de la forêt avec leurs larges pieds.
Dans les clairières, là où le soleil enfonce comme un coin d'or un rayon lumineux, à travers la moite humidité, à l'endroit où vous auriez voulu vous asseoir, vous trouverez toujours quelque famille de tigres nonchalamment couchés, humant l'air par les naseaux, clignant leurs yeux vert-de-mer et lustrant leurs fourrures de velours avec leur langue rouge-de-sang et couverte de papilles; ou bien c'est quelque noeud de serpents boas à moitié endormis et digérant le dernier taureau avalé.
Redoutez tout: l'herbe, le fruit, l'eau, l'air, l'ombre, le soleil, tout est mortel.
Fermez l'oreille au babil des petites perruches au bec d'or et au cou d'émeraude qui descendent des arbres et viennent se poser sur vos doigts en palpitant des ailes; car, avec leur joli bec d'or, les petites perruches au cou d'émeraude finiront par vous crever gentiment les yeux au moment où vous vous abaisserez pour les embrasser. -- C'est ainsi!
Le monde ne veut pas de moi; il me repousse comme un spectre échappé des tombeaux; j'en ai presque la pâleur: mon sang se refuse à croire que je vis, et ne veut pas colorer ma peau; il se traîne lentement dans mes veines, comme une eau croupie dans des canaux engorgés. -- Mon coeur ne bat pour rien de ce qui fait battre le coeur de l'homme. -- Mes douleurs et mes joies ne sont pas celles de mes semblables. J'ai violemment désiré ce que personne ne désire; j'ai dédaigné des choses que l'on souhaite éperdument. -- J'ai aimé des femmes quand elles ne m'aimaient pas, et j'ai été aimé quand j'aurais voulu être haï: toujours trop tôt ou trop tard, plus ou moins, en deçà ou au-delà; jamais ce qu'il aurait fallu; ou je ne suis pas arrivé, ou j'ai été trop loin. -- J'ai jeté ma vie par les fenêtres, ou je l'ai concentrée à l'excès sur un seul point, et de l'activité inquiète de l'ardélion j'en suis venu à la morne somnolence du tériaki et du stylite sur sa colonne.
Ce que je fais a toujours l'apparence d'un rêve; mes actions semblent plutôt le résultat du somnambulisme que celui d'une libre volonté; quelque chose est en moi, que je sens obscurément à une grande profondeur, qui me fait agir sans ma participation et toujours en dehors des lois communes; le côté simple et naturel des choses ne se révèle à moi qu'après tous les autres, et je saisirai tout d'abord l'excentrique et le bizarre: pour peu que la ligne biaise, j'en ferai bientôt une spirale plus entortillée qu'un serpent; les contours, s'ils ne sont pas arrêtés de la manière la plus précise, se troublent et se déforment. Les figures prennent un air surnaturel et vous regardent avec des yeux effrayants.