Chapter 18
Hélas! la terre tourne autour du soleil, rôtie d'un côté et gelée de l'autre. Il y a une bataille où six cent mille hommes se déchiquettent; il fait le plus beau temps du monde; les fleurs sont d'une coquetterie sans pareille, et elles ouvrent effrontément leur gorge luxuriante jusque sous le pied des chevaux. Aujourd'hui il s'est commis un nombre fabuleux de bonnes actions; il pleut à verse, neige et tonnerre, éclairs et grêles; on dirait que le monde va finir. Les bienfaiteurs de l'humanité ont de la boue jusqu'au ventre et sont crottés comme des chiens, à moins qu'ils n'aient voiture. La création se moque impitoyablement de la créature et lui décoche à toute minute des sarcasmes sanglants. Tout est indifférent à tout, et chaque chose vit ou végète par sa propre loi. Que je fasse ceci ou cela, que je vive ou que je meure, que je souffre ou que je jouisse, que je dissimule ou que je sois franc, qu'est-ce que cela fait au soleil et aux betteraves et même aux hommes? Un fétu de paille est tombé sur une fourmi et lui a cassé la troisième patte à la deuxième articulation; un rocher est tombé sur un village et l'a écrasé: je ne crois pas que l'un de ces malheurs arrache plus de larmes que l'autre aux yeux d'or des étoiles. Tu es mon meilleur ami, si ce mot-là n'est pas aussi creux qu'un grelot; je mourrais, il est bien évident, si éploré que tu sois, que tu ne te passeras pas de dîner seulement deux jours, et que, malgré cette épouvantable catastrophe, tu n'en continueras pas moins de jouer fort agréablement au trictrac. -- Quel est celui de mes amis, quelle est celle de mes maîtresses qui saura mes nom et prénoms dans vingt ans d'ici, et qui me reconnaîtrait dans la rue, si je venais à y passer avec un habit percé au coude? -- Oubli et néant, c'est tout l'homme.
Je me sens aussi parfaitement seul que possible, et tous les fils qui allaient de moi aux choses et des choses à moi se sont rompus un à un. Il y a peu d'exemples d'un homme qui, ayant conservé l'intelligence des mouvements qui se font en lui, soit parvenu à un degré d'abrutissement pareil. Je ressemble à ces flacons de liqueurs qu'on a laissés débouchés et dont l'esprit s'est évaporé complètement. Le breuvage a la même apparence et la même couleur; goûtez-le, vous n'y trouverez que l'insipidité de l'eau.
Quand j'y songe, je suis effrayé de la rapidité de cette décomposition; si cela continue, il faudra que je me sale, ou je pourrirai inévitablement, et les vers se mettront après moi, puisque je n'ai plus d'âme, et que cela seul fait la différence du corps au cadavre. -- Il y a un an, pas plus, j'avais encore quelque chose d'humain; -- je m'agitais, je cherchais. J'avais une pensée caressée entre toutes, une espèce de but, un idéal; je voulais être aimé, je faisais les rêves que l'on fait à cet âge, - - moins vaporeux, moins chastes, il est vrai, que ceux des jeunes gens ordinaires, mais contenus cependant en de justes bornes. Peu à peu ce qu'il y avait d'incorporel s'est dégagé et s'est dissipé, et il n'est resté au fond de moi qu'une épaisse couche de grossier limon. Le rêve est devenu un cauchemar, et la chimère un succube; -- le monde de l'âme a fermé ses portes d'ivoire devant moi: je ne comprends plus que ce que je touche avec les mains; j'ai des songes de pierre; tout se condense et se durcit autour de moi, rien ne flotte, rien ne vacille, il n'y a pas d'air ni de souffle; la matière me presse, m'envahit et m'écrase; je suis comme un pèlerin qui se serait endormi un jour d'été les pieds dans l'eau et qui se réveillerait en hiver les jambes prises et emboîtées dans la glace. Je ne souhaite plus ni l'amour ni l'amitié de personne; la gloire même, cette auréole éclatante que j'avais tant désirée pour mon front, ne me fait plus la moindre envie. Il n'y a plus, hélas! qu'une chose qui palpite en moi, c'est l'horrible désir qui me porte vers Théodore. -- Voilà où se réduisent toutes mes notions morales. Ce qui est beau physiquement est bien, tout ce qui est laid est mal. -- Je verrais une belle femme, que je saurais avoir l'âme la plus scélérate du monde, qui serait adultère et empoisonneuse, j'avoue que cela me serait parfaitement égal et ne m'empêcherait nullement de m'y complaire, si je trouvais la forme de son nez convenable.
Voici comme je me représente le bonheur suprême: -- c'est un grand bâtiment carré sans fenêtre au dehors: une grande cour entourée d'une colonnade de marbre blanc, au milieu une fontaine de cristal avec un jet de vif-argent à la manière arabe, des caisses d'orangers et de grenadiers posées alternativement; par là-dessus un ciel très bleu et un soleil très jaune; -- de grands lévriers au museau de brochet dormiraient çà et là; de temps en temps des nègres pieds nus avec des cercles d'or aux jambes, de belles servantes blanches et sveltes, habillées de vêtements riches et capricieux, passeraient entre les arcades évidées, quelque corbeille au bras, ou quelque amphore sur la tête. Moi, je serais là, immobile, silencieux, sous un dais magnifique, entouré de piles de carreaux, un grand lion privé sous mon coude, la gorge nue d'une jeune esclave sous mon pied en manière d'escabeau, et fumant de l'opium dans une grande pipe de jade.
Je ne me figure pas le paradis autrement; et, si Dieu veut bien que j'y aille après ma mort, il me fera bâtir dans le coin de quelque étoile un petit kiosque sur ce plan-là. -- Le paradis tel qu'on le dit être me parait beaucoup trop musical, et je confesse en toute humilité que je suis parfaitement incapable de supporter une sonate qui durerait seulement dix mille ans.
-- Tu vois quel est mon Eldorado, ma Terre promise: c'est un rêve comme un autre; mais il a cela de spécial, que je n'y introduis jamais aucune figure connue; que pas un de mes amis n'a franchi le seuil de ce palais imaginaire; qu'aucune des femmes que j'ai eues ne s'est assise à côté de moi sur le velours des coussins: j'y suis seul au milieu d'apparences. Toutes ces figures de femmes, toutes ces ombres gracieuses de jeunes filles dont je le peuple, je n'ai jamais eu l'idée de les aimer; je n'en ai jamais supposé une amoureuse de moi. -- Dans ce sérail fantastique, je ne me suis pas créé de sultane favorite. Il y a des négresses, des mulâtresses, des juives à peau bleue et à cheveux rouges, des Grecques et des Circassiennes, des Espagnoles et des Anglaises; mais ce ne sont pour moi que des symboles de couleur et de linéament, et je les ai comme l'on a toute sorte de vins dans sa cave, et toutes les espèces de colibris dans sa collection. Ce sont des machines à plaisir, des tableaux qui n'ont pas besoin de cadre, des statues qui viennent à vous quand on les appelle et que l'envie vous prend de les considérer de près. Une femme a sur une statue cet incontestable avantage qu'elle se tourne toute seule du côté où l'on veut, et qu'il faut faire soi-même le tour de la statue et se placer au point de vue; -- ce qui est fatigant.
Tu vois bien qu'avec des idées semblables je ne puis rester ni dans ce temps ni dans ce monde-ci; car on ne peut subsister ainsi à côté du temps et de l'espace. Il faut que je trouve autre chose.
En pensant ainsi, il est simple et logique que l'on aboutisse à une pareille conclusion. -- Comme on ne cherche que la satisfaction de l'oeil, le poli de la forme et la pureté du linéament, on les accepte partout où on les rencontre. C'est ce qui explique les singulières aberrations de l'amour antique.
Depuis le Christ on n'a plus fait une seule statue d'homme où la beauté adolescente fût idéalisée et rendue avec ce soin qui caractérise les anciens sculpteurs. -- La femme est devenue le symbole de la beauté morale et physique: l'homme est réellement déchu du jour où le petit enfant est né à Bethléem. La femme est la reine de la création; les étoiles se joignent en couronne sur sa tête, le croissant de la lune se fait une gloire de s'arrondir sous son pied, le soleil cède son or le plus pur pour lui en faire des joyaux, les peintres qui veulent flatter les anges leur donnent des figures de femmes, et certes ce n'est pas moi qui les en blâmerai. -- Avant le doux et galant conteur de paraboles, c'était tout le contraire; on ne féminisait pas les dieux ou les héros que l'on voulait faire séduisants; ils avaient leur type, vigoureux et délicat en même temps, mais toujours mâle, si amoureux que fussent leurs contours, si polis et si dénués de muscles et de veines que l'ouvrier eût fait leurs jambes et leurs bras divins. On faisait plus volontiers revenir à ce caractère la beauté spéciale de la femme. On élargissait les épaules, on atténuait les hanches, on donnait peu de saillie à la gorge, on accentuait plus robustement les attaches des bras et des cuisses. -- Il n'y a presque pas de différence entre Paris et Hélène. Aussi l'hermaphrodite est-il une des chimères les plus ardemment caressées de l'antiquité idolâtre.
C'est en effet une des plus suaves créations du génie païen que ce fils d'Hermès et d'Aphrodite. Il ne se peut rien imaginer de plus ravissant au monde que ces deux corps tous deux parfaits, harmonieusement fondus ensemble, que ces deux beautés si égales et si différentes qui n'en forment plus qu'une supérieure à toutes deux, parce qu'elles se tempèrent et se font valoir réciproquement: pour un adorateur exclusif de la forme, y a-t-il une incertitude plus aimable que celle où vous jette la vue de ce dos, de ces reins douteux, et de ces jambes si fines et si fortes que l'on ne sait si l'on doit les attribuer à Mercure prêt à s'envoler ou à Diane sortant du bain? Le torse est un composé des monstruosités les plus charmantes: sur la poitrine potelée et pleine de l'éphèbe s'arrondit avec une grâce étrange la gorge d'une jeune vierge. Sous les flancs bien enveloppés et d'une mollesse toute féminine, on devine les dentelés et les côtes, comme aux flancs d'un jeune garçon; le ventre est un peu plat pour une femme, un peu rond pour un homme, et toute l'habitude du corps a quelque chose de nuageux et d'indécis qu'il est impossible de rendre, et dont l'attrait est tout particulier. -- Théodore serait à coup sûr un excellent modèle de ce genre de beauté; cependant je trouve que la portion féminine l'emporte chez lui, et qu'il lui est plus resté de Salmacis qu'à l'Hermaphrodite des Métamorphoses.
Ce qu'il y a de singulier, c'est que je ne pense presque plus à son sexe et que je l'aime avec une sécurité parfaite. Quelquefois je cherche à me persuader que cet amour est abominable, et je me le dis à moi-même le plus sévèrement possible; mais cela ne vient que des lèvres, c'est un raisonnement que je me fais et que je ne sens pas: il me semble réellement que c'est la chose la plus simple du monde et que tout autre à ma place en ferait autant.
Je le vois, je l'écoute parler ou chanter, car il chante admirablement, et j'y prends un indicible plaisir. -- Il me fait tellement l'effet d'une femme qu'un jour, dans la chaleur de la conversation, il m'est échappé de l'appeler madame, ce qui l'a fait rire d'un rire assez forcé, à ce qu'il m'a paru.
Si c'était une femme cependant, quels seraient ses motifs pour se travestir ainsi? Je ne puis me les expliquer d'aucune manière. Qu'un cavalier très jeune, très beau et parfaitement imberbe se déguise en femme, cela se conçoit; il s'ouvre ainsi mille portes qui lui seraient restées obstinément fermées, et le quiproquo peut le jeter dans une complication d'aventures tout à fait dédalienne et réjouissante. On peut arriver de cette façon jusqu'à une femme étroitement gardée, ou brusquer quelque bonne fortune à la faveur de la surprise. Mais je ne sais trop les avantages qu'il y a pour une belle et jeune femme à courir le pays en habits d'homme: elle ne peut qu'y perdre. Une femme ne doit pas renoncer ainsi au plaisir d'être courtisée, madrigalisée et adorée; elle renoncerait plutôt à la vie, et elle aurait raison, car qu'est-ce que la vie d'une femme sans tout cela? -- Rien, -- ou quelque chose de pis que la mort. Et je m'étonne toujours que les femmes qui ont trente ans ou la petite vérole ne se jettent pas du haut d'un clocher en bas.
Malgré tout cela, quelque chose de plus fort que tous les raisonnements me crie que c'est une femme, et que c'est elle que j'ai rêvée, elle que je dois aimer uniquement, et qui m'aimera uniquement: -- oui, c'est elle, la déesse aux regards d'aigle, aux belles mains royales, qui me souriait avec condescendance du haut de son trône de nuées. Elle s'est présentée à moi sous ce déguisement pour m'éprouver, pour voir si je la reconnaîtrais, si mon regard amoureux pénétrerait les voiles dont elle s'était enveloppée, comme dans ces contes merveilleux où les fées apparaissent d'abord sous des figures de mendiantes, puis se relèvent tout à coup resplendissantes d'or et de pierreries.
Je t'ai reconnue, ô mon amour! À ton aspect, mon coeur a sauté dans ma poitrine comme saint Jean dans le ventre de sainte Anne, lorsqu'elle fut visitée par la Vierge; une lueur flamboyante s'est répandue dans l'air; j'ai senti comme une odeur de divine ambroisie; j'ai vu à tes pieds la traînée de feu, et j'ai compris sur le champ que tu n'étais pas une simple mortelle.
Les sons mélodieux de la viole de sainte Cécile, que les anges écoutent avec ravissement, sont rauques et discordants en comparaison des cadences perlées qui s'envolent de ta bouche de rubis: les Grâces jeunes et souriantes dansent autour de toi une ronde perpétuelle; les oiseaux, lorsque tu passes dans les bois, inclinent en gazouillant leur petite tête panachée pour te mieux voir, et te sifflent leurs plus jolis refrains; la lune amoureuse se lève de meilleure heure pour te baiser de ses pâles lèvres d'argent, car elle a abandonné son berger pour toi; le vent se garde d'effacer sur le sable la délicate empreinte de ton adorable pied; la fontaine, quand tu l'y penches, se fait plus unie que le cristal, de peur de rider et de déformer la réflexion de ton visage céleste; les pudiques violettes elles-mêmes t'ouvrent leur petit coeur et font mille coquetteries devant toi; la fraise jalouse se pique d'émulation et tâche d'égaler le divin incarnat de ta bouche; l'imperceptible moucheron bourdonne joyeusement et t'applaudit en battant des ailes: -- toute la nature t'aime et t'admire, ô toi, sa plus belle oeuvre!
Ah! je vis maintenant; -- jusqu'à présent je n'avais été qu'un mort: me voilà débarrassé du linceul, et je tends hors de la fosse mes deux maigres mains vers le soleil; ma couleur bleue de spectre m'a quitté. Mon sang circule rapidement dans mes veines. L'effrayant silence qui régnait autour de moi est rompu à la fin. La voûte opaque et noire qui me pesait sur le front s'est illuminée. Mille voix mystérieuses me chuchotent à l'oreille; de charmantes étoiles scintillent au-dessus de moi, et sablent de leurs paillettes d'or les sinuosités de mon chemin; les marguerites me rient doucement, et les clochettes murmurent mon nom avec leur petite langue tortillée: je comprends une multitude de choses que je ne comprenais pas, je découvre des affinités et des sympathies merveilleuses, j'entends la langue des roses et des rossignols, et je lis couramment le livre que je ne pouvais pas même épeler. J'ai reconnu que j'avais un ami dans ce vieux chêne respectable tout couvert de gui et de plantes parasites, et que cette pervenche si langoureuse et si frêle, dont le grand oeil bleu déborde toujours de larmes, nourrissait depuis longtemps pour moi une passion discrète et contenue: c'est l'amour, c'est l'amour qui m'a dessillé les yeux et donné le mot de l'énigme. -- L'amour est descendu au fond du caveau où transissait mon âme accroupie et somnolente; il l'a prise par le bout de la main et lui a fait monter l'escalier raide et étroit qui menait au dehors. Toutes les portes de la prison étaient crochetées, et pour la première fois cette pauvre Psyché est sortie du moi où elle était enfermée.
Une autre vie est devenue la mienne. Je respire par la poitrine d'un autre, et le coup qui le blesserait me tuerait. -- Avant cet heureux jour, j'étais semblable à ces mornes idoles japonaises qui se regardent perpétuellement le ventre. J'étais le spectateur de moi-même, le parterre de la comédie que je jouais; je me regardais vivre, et j'écoutais les oscillations de mon coeur comme le battement d'une pendule. Voilà tout. Les images se peignaient dans mes yeux distraits; les sons frappaient mon oreille inattentive, mais rien du monde extérieur n'arrivait jusqu'à mon âme. L'existence de qui que ce soit ne m'était nécessaire; je doutais même de toute autre existence que de la mienne, dont encore je n'étais guère sûr. Il me semble que j'étais seul au milieu de l'univers, et que tout le reste n'était que fumées, images, vaines illusions, apparences fugitives destinées à peupler ce néant. -- Quelle différence!
Et pourtant, si mon pressentiment me trompait, si Théodore était réellement un homme, ainsi que tout le monde le croit! On a vu quelquefois de ces merveilleuses beautés; -- la grande jeunesse prête à cette illusion. -- C'est une chose à laquelle je ne veux pas penser et qui me rendrait fou; cette graine tombée d'hier dans le rocher stérile de mon coeur l'a déjà pénétré en tout sens de ses mille filaments; elle s'y est cramponnée robustement, et il serait impossible de l'arracher. C'est déjà un arbre qui fleurit et verdoie, et tord ses racines musculeuses. -- Si je venais à savoir avec certitude que Théodore n'est pas une femme, hélas! je ne sais point si je ne l'aimerais pas encore.
Chapitre 10
Ma belle amie, tu avais bien raison de me détourner du projet que j'avais conçu de voir les hommes, -- et de les étudier à fond, avant de donner mon coeur à aucun d'eux. -- J'ai à tout jamais éteint en moi l'amour et jusqu'à la possibilité de l'amour.
Pauvres jeunes filles que nous sommes; élevées avec tant de soin, si virginalement entourées d'un triple mur de précautions et de réticences, -- nous, à qui on ne laisse rien entendre, rien soupçonner, et dont la principale science est de ne rien savoir, dans quelles étranges erreurs nous vivons, et quelles perfides chimères nous bercent entre leurs bras!
Ah! Graciosa, trois fois maudite soit la minute où m'est venue l'idée de ce travestissement; que d'horreurs, que d'infamies et que de grossièretés dont j'ai été forcée d'être témoin ou auditeur! quel trésor de chaste et précieuse ignorance j'ai dissipé en peu de temps!
C'était par un beau clair de lune, t'en souviens-tu? nous nous promenions ensemble tout au fond du jardin, dans cette allée triste et peu fréquentée, terminée, d'un côté par une statue de Faune jouant de la flûte, qui n'a plus de nez et dont tout le corps est couvert d'une lèpre épaisse de mousse noirâtre, et de l'autre côté par une perspective feinte, dessinée sur le mur et à moitié effacée par la pluie. -- À travers le feuillage encore rare de la charmille, on voyait par places les étoiles étinceler et s'arrondir la serpe d'argent. Une odeur de jeunes pousses et de plantes nouvelles nous arrivait du parterre avec les souffles languissants d'une petite brise; un oiseau caché sifflait un air langoureux et bizarre; nous, comme de vraies jeunes filles, nous causions d'amour, de galants, de mariage, du beau cavalier que nous avions vu à la messe; nous mettions en commun le peu de notions du monde et des choses que nous pouvions avoir; nous retournions de cent manières une phrase que nous avions entendue par hasard et dont la signification nous semblait obscure et singulière; nous nous faisions mille de ces questions saugrenues que la plus parfaite innocence peut seule imaginer. -- Que de poésie primitive, que d'adorables sottises dans ces furtifs entretiens de deux petites niaises sorties la veille de pension!
Toi, tu voulais pour amant un jeune homme hardi et fier, avec des moustaches et des cheveux noirs, de grands éperons, de grandes plumes, une grande épée, une espèce de matamore amoureux, et tu donnais en plein dans l'héroïque et le triomphant: tu ne rêvais que duels et escalades, dévouement miraculeux, et tu aurais volontiers jeté ton gant dans la fosse aux lions pour que ton Esplandian l'y allât chercher: cela était fort comique de voir une petite fille comme tu l'étais alors, toute blonde, toute rougissante, ployant au moindre souffle, vous débiter ces généreuses tirades d'une seule haleine et de l'air le plus martial du monde.
Moi quoique je n'eusse que six mois de plus que toi, j'étais de six ans moins romanesque: une chose m'inquiétait principalement, c'était de savoir ce que les hommes se disaient entre eux et ce qu'ils faisaient lorsqu'ils étaient sortis des salons et des théâtres: je pressentais dans leur vie beaucoup de côtés défectueux et obscurs, soigneusement voilés à nos regards, et qu'il nous importait beaucoup de connaître; quelquefois, cachée derrière un rideau, j'épiais de loin les cavaliers qui venaient à la maison, et il me semblait alors démêler dans leur allure quelque chose d'ignoble et de cynique, une insouciance grossière ou une préoccupation farouche que je ne leur retrouvais plus dès qu'ils étaient entrés, et qu'ils semblaient dépouiller comme par enchantement sur le seuil de la chambre. Tous, les jeunes comme les vieux, me paraissaient avoir adopté uniformément un masque de convention, des sentiments de convention et un parler de convention lorsqu'ils étaient devant les femmes. -- De l'angle du salon où je me tenais droite comme _une poupée et sans appuyer le dos a mon fauteuil, tout en roulant mon bouquet entre mes doigts, j'écoutais, je regardais; mes yeux étaient baissés cependant, et je voyais tout à droite, à gauche, devant et derrière moi: -- comme les yeux fabuleux du lynx, mes yeux perçaient les murailles, et j'aurais dit ce qui se passait dans la pièce à côté._
Je m'étais aussi aperçue d'une notable différence dans la manière dont on parlait aux femmes mariées; ce n'étaient plus les phrases discrètes et polies, enjolivées puérilement comme on en adressait à moi ou à mes compagnes, c'était un enjouement plus libre, des façons moins sobres et plus dégagées, les claires réticences et les détours aboutissant vite d'une corruption qui sait qu'elle a devant elle une corruption semblable: je sentais bien qu'il y avait entre eux un élément commun qui n'existait pas entre nous, et j'aurais tout donné pour savoir quel était cet élément.
Avec quelle anxiété et quelle furie curieuse je suivais de l'oeil et de l'oreille les groupes bourdonnants et rieurs de jeunes gens qui, après s'être abattus sur quelques points du cercle, reprenaient leur promenade tout en causant et en jetant au passage des oeillades ambiguës. Sur leurs bouches dédaigneusement bouffies voltigeaient des ricanements incrédules; ils avaient l'air de se moquer de ce qu'ils venaient de dire, et de rétracter les compliments et les adorations dont ils nous avaient comblées. Je n'entendais pas leurs paroles; mais je comprenais, au mouvement de leurs lèvres, qu'ils prononçaient des mots d'une langue qui m'était inconnue et dont personne ne s'était servi devant moi. Ceux mêmes qui avaient l'air le plus humble et le plus soumis redressaient la tête avec une nuance très sensible de révolte et d'ennui; -- un soupir d'essoufflement, pareil au soupir d'un acteur qui est arrivé au bout d'un long couplet, s'échappait malgré eux de leur poitrine, et ils faisaient en nous quittant un demi-tour sur les talons d'une manière vive et pressée qui dénonçait une espèce de satisfaction intérieure d'être délivrés de la rude corvée d'être honnêtes et galants.