Mademoiselle de Maupin

Chapter 17

Chapter 173,843 wordsPublic domain

Un des angles lumineux que le soleil dessinait sur le mur se vint projeter contre la fenêtre, et le tableau se dora d'un ton chaud et transparent à faire envie à la toile la plus chatoyante du Giorgione.

Avec ces longs cheveux que la brise remuait doucement, ce cou de marbre ainsi découvert, cette grande robe serrée autour de la taille, ces belles mains sortant de leurs manchettes comme les pistils d'une fleur du milieu de leurs pétales, -- il avait l'air non du plus beau des hommes, mais de la plus belle des femmes, -- et je me disais dans mon coeur: -- C'est une femme, oh! c'est une femme! -- Puis je me souvins tout à coup d'une folie que je t'ai écrite il y a longtemps, -- tu sais, -- à l'endroit de mon idéal et de la manière dont je le devais assurément rencontrer: la belle dame du parc de Louis XIII, le château rouge et blanc, la grande terrasse, les allées de vieux marronniers et l'entrevue à la fenêtre; je t'ai fait autrefois tout ce détail. -- C'était bien cela, -- ce que je voyais était la réalisation précise de mon rêve. -- C'était bien le style d'architecture, l'effet de lumière, le genre de beauté, la couleur et le caractère que j'avais souhaités; -- il n'y manquait rien, seulement la dame était un homme; -- mais je t'avoue qu'en ce moment-là je l'avais entièrement oublié.

Il faut que Théodore soit une femme déguisée; la chose est impossible autrement. -- Cette beauté excessive, même pour une femme, n'est pas la beauté d'un homme, fût-il Antinoüs, l'ami d'Adrien; fut-il Alexis, l'ami de Virgile. -- C'est une femme, parbleu, et je suis bien fou de m'être ainsi tourmenté. De la sorte tout s'explique le plus naturellement du monde, et je ne suis pas aussi monstre que je le croyais.

Est-ce que Dieu mettrait ainsi des franges de soie si longues et si brunes à de sales paupières d'homme? Est-ce qu'il teindrait de ce carmin si vif et si tendre nos vilaines bouches lippues et hérissées de poils? Nos os taillés à coups de serpe et grossièrement emmanchés ne valent point qu'on les emmaillote d'une chair aussi blanche et aussi délicate; nos crânes bossués ne sont point faits pour être baignés des flots d'une si admirable chevelure.

-- Ô beauté! nous ne sommes créés que pour t'aimer et t'adorer à genoux si nous t'avons trouvée, pour te chercher éternellement à travers le monde si ce bonheur ne nous a pas été donné; mais te posséder, mais être nous-mêmes toi, cela n'est possible qu'aux anges et aux femmes. Amants, poètes, peintres et sculpteurs, nous cherchons tous à t'élever un autel, l'amant dans sa maîtresse, le poète dans son chant, le peintre dans sa toile, le sculpteur dans son marbre; mais l'éternel désespoir, c'est de ne pouvoir faire palpable la beauté que l'on sent et d'être enveloppé d'un corps qui ne réalise point l'idée du corps que vous comprenez être le vôtre.

J'ai vu autrefois un jeune homme qui m'avait volé la forme que j'aurais dû avoir. Ce scélérat était juste comme j'aurais voulu être. Il avait la beauté de ma laideur, et à côté de lui j'avais l'air de son ébauche. Il était de ma taille, mais plus svelte et plus fort; sa tournure ressemblait à la mienne, mais avec une élégance et une noblesse que je n'ai pas. Ses yeux n'étaient pas d'une couleur autre que mes propres yeux, mais ils avaient un regard et un éclat que les miens n'auront jamais. Son nez avait été jeté au même moule que le mien, seulement il semblait avoir été retouché par le ciseau d'un statuaire habile; les narines en étaient plus ouvertes et plus passionnées, les méplats plus nettement accusés, et il avait quelque chose d'héroïque dont cette respectable partie de mon individu est totalement dénuée: on eût dit que la nature se fût essayée en ma personne à faire ce moi- même perfectionné. -- J'avais l'air d'être le brouillon raturé et informe de la pensée dont il était la copie en belle écriture moulée. Quand je le voyais marcher, s'arrêter, saluer les dames, s'asseoir et se coucher avec cette grâce parfaite qui résulte de la beauté des proportions, il me prenait des tristesses et des jalousies affreuses, et telles qu'en doit ressentir le modèle de terre glaise qui se sèche et se fendille obscurément dans un coin de l'atelier, tandis que l'orgueilleuse statue de marbre, qui sans lui n'existerait pas, se dresse fièrement sur son socle sculpté et attire l'attention et les éloges des visiteurs. Car enfin ce drôle, ce n'est que moi un peu mieux réussi et coulé avec un bronze moins rebelle et qui s'est insinué plus exactement dans les creux du moule. Je le trouve bien hardi de se pavaner ainsi avec ma forme et de faire l'insolent comme s'il était un type original: il n'est, au bout du compte, que mon plagiaire, car je suis né avant lui, et sans moi la nature n'eût point eu l'idée de le faire ainsi. -- Quand les femmes louaient ses bonnes façons et les agréments de sa personne, j'avais toutes les envies du monde de me lever et de leur dire: Sottes que vous êtes, louez-moi donc directement, car ce monsieur est moi, et c'est un détour inutile que de lui envoyer ce qui me revient. D'autres fois j'avais d'horribles démangeaisons de l'étrangler et de mettre son âme à la porte de ce corps qui m'appartenait, et je rôdais autour de lui les lèvres serrées, les poings crispés comme un seigneur qui rôde autour de son palais où une famille de gueux s'est établie en son absence et qui ne sait comment les jeter dehors. -- Ce jeune homme, au reste, est stupide, et il réussit d'autant plus. -- Et quelquefois j'envie sa stupidité plus que sa beauté. -- Le mot de l'Évangile sur les pauvres d'esprit n'est pas complet: ils auront le royaume du ciel; je n'en sais rien, et cela m'est bien égal; mais à coup sûr ils ont le royaume de la terre, -- ils ont l'argent et les belles femmes, c'est-à-dire les deux seules choses désirables qui soient au monde. -- Connais-tu un homme d'esprit qui soit riche, et un garçon de coeur et de quelque mérite qui ait une maîtresse passable? -- Quoique Théodore soit très beau, je n'ai cependant pas désiré sa beauté, et j'aime mieux qu'il l'ait que moi.

-- Ces amours étranges dont sont pleines les élégies des poètes anciens, qui nous surprenaient tant et que nous ne pouvions concevoir, sont donc vraisemblables et possibles. Dans les traductions que nous en faisions, nous mettions des noms de femmes à la place de ceux qui y étaient. Juventius se terminait en Juventia, Alexis se changeait en Ianthé. Les beaux garçons devenaient de belles filles, nous recomposions ainsi le sérail monstrueux de Catulle, de Tibulle, de Martial et du doux Virgile. C'était une fort galante occupation qui prouvait seulement combien peu nous avions compris le génie antique.

Je suis un homme des temps homériques; -- le monde où je vis n'est pas le mien, et je ne comprends rien à la société qui m'entoure. Le Christ n'est pas venu pour moi; je suis aussi païen qu'Alcibiade et Phidias. -- Je niai jamais été cueillir sur le Golgotha les fleurs de la passion, et le fleuve profond qui coule du flanc du crucifié et fait une ceinture rouge au monde ne m'a pas baigné de ses flots: -- mon corps rebelle ne veut point reconnaître la suprématie de l'âme, et ma chair n'entend point qu'on la mortifie. -- Je trouve la terre aussi belle que le ciel, et je pense que la correction de la forme est la vertu. La spiritualité n'est pas mon fait, j'aime mieux une statue qu'un fantôme, et le plein midi que le crépuscule. Trois choses me plaisent: l'or, le marbre et la pourpre, éclat, solidité, couleur. Mes rêves sont faits de cela, et tous les palais que je bâtis à mes chimères sont construits de ces matériaux.

Quelquefois j'ai d'autres songes, -- ce sont de longues cavalcades de chevaux tout blancs, sans harnais et sans bride, montés par de beaux jeunes gens nus qui défilent sur une bande de couleur bleu foncé comme sur les frises du Parthénon, ou des théories de jeunes filles couronnées de bandelettes avec des tuniques à plis droits et des sistres d'ivoire qui semblent tourner autour d'un vase immense. -- Jamais ni brouillard ni vapeur, jamais rien d'incertain et de flottant. Mon ciel n'a pas de nuage, ou, s'il en a, ce sont des nuages solides et taillés au ciseau, faits avec les éclats de marbre tombés de la statue de Jupiter. Des montagnes aux arêtes vives et tranchées le dentellent brusquement par les bords, et le soleil accoudé sur une des plus hautes cimes ouvre tout grand son oeil jaune de lion aux paupières dorées. -- La cigale crie et chante, l'épi craque; l'ombre vaincue et n'en pouvant plus de chaleur se pelotonne et se ramasse au pied des arbres: tout rayonne, tout reluit, tout resplendit. Le moindre détail prend de la fermeté et s'accentue hardiment; chaque objet revêt une forme et une couleur robustes. Il n'y a pas là de place pour la mollesse et la rêvasserie de l'art chrétien. -- Ce monde-là est le mien. -- Les ruisseaux de mes paysages tombent à flots sculptés d'une urne sculptée; entre ces grands roseaux verts et sonores comme ceux de l'Eurotas, on voit luire la hanche ronde et argentée de quelque naïade aux cheveux glauques. Dans cette sombre forêt de chênes, voici Diana qui passe la trousse au dos avec son écharpe volante et ses brodequins aux bandes entrelacées. Elle est suivie de sa meute et de ses nymphes aux noms harmonieux. -- Mes tableaux sont peints avec quatre tons, comme les tableaux des peintres primitifs, et souvent ce ne sont que des bas-reliefs coloriés; car j'aime à toucher du doigt ce que j'ai vu et à poursuivre la rondeur des contours jusque dans ses replis les plus fuyants; je considère chaque chose sous tous les profils et je tourne à l'entour une lumière à la main. -- J'ai regardé l'amour à la lumière antique et comme un morceau de sculpture plus ou moins parfait. Comment est le bras? Assez bien. -- Les mains ne manquent pas de délicatesse. -- Que pensez-vous de ce pied? Je pense que la cheville n'a pas de noblesse, et que le talon est commun. Mais la gorge est bien placée et d'une bonne forme, la ligne serpentine est assez ondoyante, les épaules sont grasses et d'un beau caractère. -- Cette femme serait un modèle passable, et l'on en pourrait mouler plusieurs portions. -- Aimons-la.

T'a; ans té ainsi. J'ai pour les femmes le regard d'un sculpteur et non celui d'un amant. Je me suis toute ma vie inquiété de la forme du flacon, jamais de la qualité du contenu. J'aurais eu la boîte de Pandore entre les mains, je crois que je ne l'eusse pas ouverte. Tout à l'heure je disais que le Christ n'était pas venu pour moi; Marie, l'étoile du Ciel moderne, la douce mère du glorieux bambin, n'est pas venue non plus.

Bien longtemps et bien souvent je me suis arrêté sous le feuillage de pierre des cathédrales, aux tremblantes clartés des vitraux, à l'heure où l'orgue gémissait de lui-même, quand un doigt invisible se posait sur les touches et que le vent soufflait dans les tuyaux, -- et j'ai plongé profondément mes yeux dans l'azur pâle des longs yeux de la Madone. J'ai suivi avec piété l'ovale amaigri de sa figure, l'arc à peine indiqué de ses sourcils, j'ai admiré son front uni et lumineux, ses tempes chastement transparentes, les pommettes de ses joues nuancées d'une couleur sobre et virginale, plus tendre que la fleur du pêcher; j'ai compté un à un les beaux cils dorés qui y jettent leur ombre palpitante; j'ai démêlé, dans la demi-teinte qui la baigne, les lignes fuyantes de son cou frêle et modestement penché; j'ai même, d'une main téméraire, soulevé les plis de sa tunique et contemplé sans voile ce sein vierge et gonflé de lait qui n'a jamais été pressé que par les lèvres divines; j'en ai poursuivi les minces veines bleues jusque dans leurs plus imperceptibles ramifications, j'y ai posé le doigt pour faire jaillir en blancs filets le breuvage céleste; j'ai effleuré de ma bouche le bouton de la rose mystique.

-- Eh bien! je l'avoue, toute cette beauté immatérielle, si ailée, et si vaporeuse qu'on sent bien qu'elle va prendre son vol, ne m'a touché que médiocrement. -- J'aime mieux la Vénus Anadyomène, mille fois mieux. -- Ces yeux antiques retroussés par les coins, cette lèvre si pure et si fermement coupée, si amoureuse et qui convie si bien au baiser, ce front bas et plein, ces cheveux ondulés comme la mer et noués négligemment derrière la tête, ces épaules fermes et lustrées, ce dos aux mille sinuosités charmantes, cette gorge petite et peu détachée, toutes ces formes rondes et tendues, cette largeur de hanche, cette force délicate, ce caractère de vigueur surhumaine dans un corps aussi adorablement féminin me ravissent et m'enchantent à un point dont tu ne peux te faire une idée, toi le chrétien et le sage.

Marie, malgré l'air humble qu'elle affecte, est beaucoup trop fière pour moi; c'est à peine si le bout de son pied, entouré de blanches bandelettes, effleure le globe déjà bleuissant où se tord l'antique dragon. -- Ses yeux sont les plus beaux du monde, mais ils sont toujours tournés vers le ciel, ou baissés; jamais ils ne regardent en face, -- jamais ils n'ont servi de miroir à une forme humaine. -- Et puis, je n'aime pas ces nimbes de chérubins souriants, qui s'arrondissent autour de sa tête dans une blonde vapeur. Je suis jaloux de ces grands anges éphèbes avec des chevelures et des robes flottantes qui s'empressent si amoureusement dans ses assomptions; ces mains qui s'enlacent pour la soutenir, ces ailes qui s'agitent pour l'éventer me déplaisent et me contrarient. Ces petits-maîtres du ciel, si coquets et si triomphants, en tunique de lumière, en perruque de fils d'or, avec leurs belles plumes bleues et vertes, me semblent beaucoup trop galants, et, si j'étais Dieu, je me garderais de donner de tels pages à ma maîtresse.

La Vénus sort de la mer pour aborder au monde, -- comme il convient à une divinité qui aime les hommes, -- toute nue et toute seule. -- Elle préfère la terre à l'Olympe et a pour amants plus d'hommes que de dieux: elle ne s'enveloppe pas des voiles langoureux de la mysticité; elle se tient debout, son dauphin derrière elle, le pied sur sa conque de nacre; le soleil frappe sur son ventre poli, et de sa blanche main elle soutient en l'air les flots de ses beaux cheveux où le vieux père Océan a semé ses perles les plus parfaites. -- On la peut voir: elle ne cache rien, car la pudeur n'est faite que pour les laides, et c'est une invention moderne, fille du mépris chrétien de la forme et de la matière.

Ô vieux monde! tout ce que tu as révéré est donc méprisé; tes idoles sont donc renversées dans la poussière; de maigres anachorètes vêtus de lambeaux troués, des martyrs tout sanglants et les épaules lacérées par les tigres de tes cirques se sont juchés sur les piédestaux de tes dieux si beaux et si charmants: - - le Christ a enveloppé le monde dans son linceul. Il faut que la beauté rougisse d'elle-même et prenne un suaire. -- Beaux jeunes gens aux membres frottés d'huile qui luttez dans le lycée ou le gymnase, sous le ciel éclatant, au plein soleil de l'Attique, devant la foule émerveillée; jeunes filles de Sparte qui dansez la bibase, et qui courez nues jusqu'au sommet du Taygète, reprenez vos tuniques et vos chlamydes: -- votre règne est passé. Et vous, pétrisseurs de marbre, Prométhées du bronze, brisez vos ciseaux: - - il n'y aura plus de sculpteurs. -- Le monde palpable est mort. Une pensée ténébreuse et lugubre remplit seule l'immensité du vide. -- Cléomène va voir chez les tisserands quels plis fait le drap ou la toile.

Virginité, plante amère, née sur un sol trempé de sang, et dont la fleur étiolée et maladive s'ouvre péniblement à l'ombre humide des cloîtres, sous une froide pluie lustrale; -- rose sans parfum et toute hérissée d'épines, tu as remplacé pour nous les belles et joyeuses roses baignées de nard et de falerne des danseuses de Sybaris!

Le monde antique ne te connaissait pas, fleur inféconde; jamais tu n'es entrée dans ses couronnes aux odeurs enivrantes; -- dans cette société vigoureuse et bien portante, on t'eût dédaigneusement foulée aux pieds. -- Virginité, mysticisme, mélancolie, -- trois mots inconnus, -- trois maladies nouvelles apportées par le Christ. -- Pâles spectres qui inondez notre monde de vos larmes glacées, et qui, le coude sur un nuage, la main dans la postent, dites pour toute parole: Ô mort! ô mort! vous n'auriez pu mettre le pied sur cette terre si bien peuplée de dieux indulgents et folâtres!

Je considère la femme, à la manière antique, comme une belle esclave destinée à nos plaisirs. -- Le christianisme ne l'a pas réhabilitée à mes yeux. C'est toujours pour moi quelque chose de dissemblable et d'inférieur que l'on adore et dont on joue, un hochet plus intelligent que s'il était d'ivoire ou d'or, et qui se relève lui-même si on le laisse tomber à terre. -- On m'a dit, à cause de cela, que je pensais mal des femmes; je trouve, au contraire, que c'est en penser fort bien.

Je ne sais pas, en vérité, pourquoi les femmes tiennent tant à être regardées comme des hommes. -- Je conçois que l'on ait envie d'être serpent boa, lion ou éléphant; mais que l'on ait envie d'être homme, c'est ce qui me passe tout à fait. Si j'avais été au concile de Trente quand s'y agita cette importante question, à savoir si la femme est un homme, j'aurais assurément opiné pour la négative.

J'ai fait en ma vie quelques vers amoureux ou du moins qui avaient la prétention de passer pour tels. -- Je viens d'en relire une partie. Le sentiment de l'amour moderne y manque totalement. -- Si cela était écrit en distiques latins au lieu d'être en rimes françaises, on le pourrait prendre pour l'oeuvre d'un mauvais poète du temps d'Auguste. Et je m'étonne que les femmes, pour qui ils étaient faits, au lieu d'en être fort charmées, ne s'en soient pas fâchées sérieusement. -- Il est vrai que les femmes ne s'entendent pas plus en poésie que les choux et les roses, ce qui est très naturel et très simple, étant elles-mêmes la poésie ou tout au moins les meilleurs instruments de poésie: la flûte n'entend ni ne comprend l'air que l'on joue sur elle.

Dans ces vers, il n'est parlé que de l'or ou de l'ébène des cheveux, de la finesse miraculeuse de la peau, de la rondeur du bras, de la petitesse des pieds et de la forme délicate de la main, et le tout se termine par une humble supplique à la divinité d'octroyer au plus vite la jouissance de toutes ces belles choses. -- Aux endroits triomphants, ce ne sont que guirlandes suspendues au seuil, pluies de fleurs, parfums brûlés, addition de baisers catullienne, nuits blanches et charmantes, querelles à l'Aurore, avec injonctions à la susdite Aurore de retourner se cacher derrière les rideaux de safran du vieux Tithon; -- c'est un éclat sans chaleur, une sonorité sans vibration. -- Cela est exact, poli, fait avec une égale curiosité; mais, à travers tous les raffinements et les voiles de l'expression, on devine la voix brève et dure du maître qui tâche de s'adoucir en parlant à l'esclave. -- Ce n'est point, comme dans les poésies érotiques faites depuis l'ère chrétienne, une âme qui demande à une autre âme de l'aimer, parce qu'elle l'aime; ce n'est point un lac azuré et souriant qui invite un ruisseau à se fondre dans son sein pour refléter ensemble les étoiles du ciel; -- ce n'est point un couple de colombes ouvrant les ailes en même temps pour voler au même nid. Cinthia, vous êtes belle; hâtez-vous. Qui sait si vous vivrez demain? -- Votre chevelure est plus noire que la peau lustrée d'une vierge éthiopienne. Hâtez-vous; dans quelques années d'ici, de minces fils d'argent se glisseront dans ces touffes épaisses; - - ces roses sentent bon aujourd'hui, demain elles auront l'odeur de la mort et ne seront plus que des cadavres de roses. -- Respirons tes roses tant qu'elles ressemblent à tes joues; embrassons tes joues tant qu'elles ressemblent à tes roses. -- Lorsque vous serez vieille, Cinthia, personne ne voudra plus de vous, pas même les valets du licteur quand vous les payeriez, et vous courrez après mot que vous rebutez maintenant. Attendez que Saturne ait rayé de son ongle ce front pur et luisant, et vous verrez comme votre seuil si assiégé, si supplié, si tiède de larmes et si fleuri sera évité, maudit, couvert d'herbes et de ronces. -- Hâtez-vous, Cinthia; la plus petite ride peut servir de fosse au plus grand amour.

C'est dans cette formule brutale et impérieuse que se résume toute l'élégie antique: elle en revient toujours là; c'est sa plus grande raison, c'est le plus fort, c'est l'Achille de ses arguments. Après cela elle n'a plus grand-chose à dire, et, quand elle a promis une robe de byssus teint deux fois et une union de perles d'égale grosseur, elle est au bout de son rouleau. -- C'est aussi à peu près tout ce que je trouve de plus concluant en pareille occurrence. -- Je ne m'en tiens cependant pas toujours à ce programme assez exigu, et je brode mon maigre canevas avec quelques fils de soie de différentes couleurs arrachés çà et là. Mais ces brins sont courts ou renoués vingt fois et tiennent mal au fond de la trame. Je parle assez élégamment d'amour, parce que j'ai lu beaucoup de belles choses là-dessus. Il ne faut pour cela que le talent d'un acteur. Avec beaucoup de femmes, cette apparence suffit; l'habitude d'écrire et d'imaginer fait que je ne reste pas à court sur ces matières, et tout esprit un peu exercé, en s'appliquant, parviendra aisément à ce résultat; mais je ne sens pas un mot de ce que je dis, et je répète tout bas comme le poète antique: -- Cinthia, hâtez-vous.

On m'a accusé souvent d'être fourbe et dissimulé. -- Personne au monde n'aimerait autant que moi à parler franchement et à vider son coeur! -- mais, comme je n'ai pas une idée et un sentiment pareils à ceux des gens qui m'entourent, -- comme, au premier mot vrai que je lâcherais, ce serait un hurrah et un tollé général, j'ai préféré garder le silence, ou, si je parle, ne dégorger que des sottises reçues et ayant droit de bourgeoisie. -- Je serais bienvenu, si je disais aux dames ce que je viens de t'écrire! je ne pense pas qu'elles goûteraient beaucoup ma manière de voir et mes façons d'envisager l'amour. -- Pour les hommes, je ne peux pas non plus leur dire en face qu'ils ont tort de ne pas aller à quatre pattes; et, en vérité, c'est ce que je pense de plus favorable à leur égard. -- Je n'ai pas envie de me faire une querelle à chaque mot. -- Qu'importe, au bout du compte, ce que je pense ou ce que je ne pense pas; que je sois triste lorsque je semble gai, joyeux quand j'ai l'air mélancolique? On ne trouve pas à redire à ce que je n'aille pas nu: ne puis-je habiller ma figure comme mon corps? Pourquoi un masque serait-il plus répréhensible qu'une culotte, et un mensonge qu'un corset?