Chapter 11
Comme j'avais froid, je pensai tout naturellement que j'aurais plus chaud dans le lit de Rosette que dans le mien, et je fus couché avec elle. -- J'entrai avec mon passe-partout, car tout le monde dormait dans la maison. -- Rosette elle-même était endormie et j'eus la satisfaction de voir que c'était sur un volume, non coupé, de mes dernières poésies. Elle avait deux bras au-dessus de la tête, la bouche souriante et entrouverte, une jambe étendue et l'autre un peu repliée, dans une pose pleine de grâce et d'abandon; elle était si bien ainsi que je sentis un regret mortel de n'en pas être plus amoureux.
En la regardant, je songeai à cela, que j'étais aussi stupide qu'une autruche. J'avais ce que je désirais depuis si longtemps, une maîtresse à moi comme mon cheval et mon épée, jeune, jolie, amoureuse et spirituelle; -- sans mère à grands principes, sans père décoré, sans tante revêche, sans frère spadassin, avec cet agrément ineffable d'un mari dûment scellé et cloué dans un beau cercueil de chêne doublé de plomb, le tout recouvert d'un gros quartier de pierre de taille, ce qui n'est pas à dédaigner; car, après tout, c'est un mince divertissement que d'être appréhendé au milieu d'un spasme voluptueux, et d'aller compléter sa sensation sur le pavé après avoir décrit un arc de 40 à 45 degrés, selon l'étage où l'on se trouve; -- une maîtresse libre comme l'air des montagnes, et assez riche pour entrer dans les raffinements et les élégances les plus exquises, n'ayant d'ailleurs aucune espèce d'idée morale, ne vous parlant jamais de sa vertu tout en essayant une nouvelle posture, ni de sa réputation non plus que si elle n'en avait jamais eu, ne voyant intimement aucune femme, et les méprisant toutes presque autant que si elle était un homme, faisant fort peu de cas du platonisme et ne s'en cachant point, et toutefois mettant toujours le coeur de la partie; -- une femme qui, si elle avait été posée dans une autre sphère, serait indubitablement devenue la plus admirable courtisane du monde, et aurait fait pâlir la gloire des Aspasies et des Impérias!
Or, cette femme ainsi faite était à moi. -- J'en faisais ce que je voulais; j'avais la clef de sa chambre et de son tiroir; je décachetais ses lettres; je lui avais ôté son nom et je lui en avais donné un autre. C'était ma chose, ma propriété. Sa jeunesse, sa beauté, son amour, tout cela m'appartenait, j'en usais, j'en abusais. Je la faisais coucher dans le jour et se lever la nuit, si la fantaisie m'en prenait, et elle obéissait simplement et sans avoir l'air de me faire un sacrifice, et sans prendre de petits airs de victime résignée. -- Elle était attentive, caressante, et, chose monstrueuse, exactement fidèle; -- c'est-à-dire que si, il y a six mois, au temps où je me dolentais de ne pas avoir de maîtresse, on m'avait fait entrevoir, même lointainement, un pareil bonheur, j'en serais devenu fou de joie, et j'eusse envoyé mon chapeau cogner le ciel en signe de réjouissance. Eh bien! maintenant que je l'ai, ce bonheur me laisse froid; je le sens à peine, je ne le sens pas, et la situation où je suis prend si peu sur moi que je doute souvent que j'en aie changé. -- Je quitterais Rosette, j'en ai la conviction intime, qu'au bout d'un mois, peut- être de moins, je l'aurais si parfaitement et si soigneusement oubliée que je ne saurais plus si je l'ai connue ou non! En fera- t-elle autant de son côté? -- Je crois que non.
Je réfléchissais donc à toutes ces choses, et, par une espèce de sentiment de repentir, je déposai sur le front de la belle dormeuse le baiser le plus chaste et le plus mélancolique que jamais jeune homme ait donné à une jeune femme, sur le coup de minuit. -- Elle fit un petit mouvement; le sourire de sa bouche se prononça un peu plus, mais elle ne se réveilla pas. -- Je me déshabillai lentement, et, me glissant sous les couvertures, je m'étendis tout au long d'elle comme une couleuvre. -- La fraîcheur de mon corps la surprit; elle ouvrit ses yeux et, sans me parler, elle colla sa bouche à ma bouche, et s'entortilla si bien autour de moi que je fus réchauffé en moins de rien. Tout le lyrisme de la soirée se tourna en prose, mais en prose poétique du moins. -- Cette nuit est une des plus belles nuits blanches que j'aie passées: je ne puis plus en espérer de pareilles.
Nous avons encore des moments agréables, mais il faut qu'ils aient été amenés et préparés par quelque circonstance extérieure comme celle-ci, et dans les commencements, je n'avais pas besoin de m'être monté l'imagination en regardant la lune et en écoutant chanter le rossignol pour avoir tout le plaisir qu'on peut avoir quand on n'est pas réellement amoureux. Il n'y a pas encore de fils cassés dans notre trame, mais il y a çà et là des noeuds, et la chaîne n'est pas à beaucoup près aussi unie.
Rosette, qui est encore amoureuse, fait ce qu'elle peut pour parer à tous ces inconvénients. Malheureusement il y a deux choses au monde qui ne se peuvent commander: l'amour et l'ennui. -- Je fais de mon côté des efforts surhumains pour vaincre cette somnolence qui me gagne malgré moi, et, comme ces provinciaux qui s'endorment à dix heures dans les salons des villes, je tiens mes yeux le plus écarquillés possible, et je relève mes paupières avec mes doigts! -- rien n'y fait, et je prends un laisser-aller conjugal on ne peut plus déplaisant.
La chère enfant, qui s'est bien trouvée l'autre jour du système champêtre, m'a emmené hier à la campagne.
Il ne serait peut-être pas hors de propos que je te fisse une petite description de la susdite campagne, qui est assez jolie; cela égayerait un peu toute cette métaphysique, et d'ailleurs il faut bien un fond pour les personnages, et les figures ne peuvent pas se détacher sur le vide ou sur cette teinte brune et vague dont les peintres remplissent le champ de leur toile.
Les abords en sont très pittoresques. -- On arrive, par une grande route bordée de vieux arbres, à une étoile dont le milieu est marqué par un obélisque de pierre surmonté d'une boule de cuivre doré: cinq chemins font les pointes; -- puis le terrain se creuse tout à coup. -- La route plonge dans une vallée assez étroite, dont le fond est occupé par une petite rivière qu'elle enjambe par un pont d'une seule arche, puis remonte à grands pas par le revers opposé, où est assis le village dont on voit poindre le clocher d'ardoises entre les toits de chaume et les têtes rondes des pommiers. -- L'horizon n'est pas très vaste, car il est borné, des deux côtés, par la crête du coteau, mais il est riant, et repose l'oeil. -- À côté du pont, il y a un moulin et une fabrique en pierres rouges en forme de tour; des aboiements presque perpétuels, quelques braques et quelques jeunes bassets à jambes torses qui se chauffent au soleil devant la porte vous apprendraient que c'est là que demeure le garde-chasse, si les buses et les fouines, clouées aux volets, pouvaient vous laisser un moment dans l'incertitude. -- À cet endroit commence une avenue de sorbiers dont les fruits écarlates attirent des nuées d'oiseaux; comme on n'y passe pas fort souvent, il n'y a au milieu qu'une bande de couleur blanche; tout le reste est recouvert d'une mousse courte et fine, et, dans la double ornière tracée par les roues des voitures, bourdonnent et sautillent de petites grenouilles vertes comme des chrysoprases. -- Après avoir cheminé quelque temps, on se trouve devant une grille en fer qui a été dorée et peinte, et dont les côtés sont garnis d'artichauts et de chevaux de frise. Puis le chemin se dirige vers le château, que l'on ne voit pas encore, car il est enfoui dans la verdure comme un nid d'oiseau, sans trop se presser toutefois et se détournant assez souvent pour aller visiter un ruisseau et une fontaine, un kiosque élégant ou un beau point de vue, passant et repassant la rivière sur des ponts chinois ou rustiques. -- L'inégalité du terrain et les batardeaux élevés pour le service du moulin font qu'en plusieurs endroits la rivière a des chutes de quatre à cinq pieds de hauteur, et rien n'est plus agréable que d'entendre gazouiller toutes ces cascatelles à côté de soi, le plus souvent sans les voir, car les osiers et les sureaux qui bordent le rivage y forment un rideau presque impénétrable; mais toute cette portion du parc n'est en quelque sorte que l'antichambre de l'autre partie: une grande route qui passe au travers de cette propriété la coupe malheureusement en deux, inconvénient auquel on a remédié d'une manière fort ingénieuse. Deux grands murs crénelés, remplis de barbacanes et de meurtrières imitant une forteresse ruinée, se dressent de chaque côté de la route; une tour où s'accrochent des lierres gigantesques, et qui est du côté du château, laisse tomber sur le bastion opposé un véritable pont-levis avec des chaînes de fer qu'on baisse tous les matins. -- On passe par une belle arcade ogive dans l'intérieur du donjon, et de là dans la seconde enceinte, où les arbres, qui n'ont pas été coupés depuis plus d'un siècle, sont d'une hauteur extraordinaire, avec des troncs noueux emmaillotés de plantes parasites, et les plus beaux et les plus singuliers que j'aie jamais vus. Quelques-uns n'ont de feuilles qu'au sommet, et se terminent en larges ombrelles; d'autres s'effilent en panaches: -- d'autres, au contraire, ont près de leur tige une large touffe, d'où le tronc dépouillé s'élance vers le ciel comme un second arbre planté dans le premier; on dirait des plans de devant d'un paysage composé ou des coulisses d'une décoration de théâtre, tellement ils sont d'une difformité curieuse; -- des lierres, qui vont de l'un à l'autre et les embrassent à les étouffer, mêlent leurs coeurs noirs aux feuilles vertes, et semblent en être l'ombre. -- Rien au monde n'est plus pittoresque. -- La rivière s'élargit, à cet endroit, de manière à former un petit lac, et le peu de profondeur permet de distinguer, sous la transparence de l'eau, les belles plantes aquatiques qui en tapissent le lit. Ce sont des nymphéas et des lotus qui nagent nonchalamment dans le plus pur cristal avec les reflets des nuées et des saules pleureurs qui se penchent sur la rive: le château est de l'autre côté, et ce petit batelet peint de vert pomme et de rouge vif vous évitera de faire un assez long détour pour aller chercher le pont. -- C'est un assemblage de bâtiments construits à différentes époques, avec des pignons inégaux et une foule de petits clochetons. Ce pavillon est en brique avec des coins de pierre; ce corps de logis est d'un ordre rustique, plein de bossages et de vermiculages. Cet autre pavillon est tout moderne; il a un toit plat à l'italienne avec des vases et une balustrade de tuiles et un vestibule de coutil en forme de tente: les fenêtres sont toutes de grandeurs différentes, et ne se correspondent pas; il y en a de toutes les façons: on y trouve jusqu'au trèfle et à l'ogive, car la chapelle est gothique. Certaines portions sont treillissées, comme les maisons chinoises, de treillis peints de différentes couleurs, où grimpent des chèvrefeuilles, des jasmins, des capucines et de la vigne vierge dont les brindilles entrent familièrement dans les chambres, et semblent vous tendre la main en vous disant bonjour.
Malgré ce manque de régularité, ou plutôt à cause de ce manque de régularité, l'aspect de l'édifice est charmant: au moins, l'on n'a pas tout vu d'un seul coup; il y a de quoi choisir, et l'on s'avise toujours de quelque chose dont on ne s'était pas aperçu. Cette habitation que je ne connaissais pas, car elle est à une vingtaine de lieues, me plut tout d'abord, et je sus à Rosette le plus grand gré d'avoir eu cette idée triomphante de choisir un pareil nid à nos amours.
Nous y arrivâmes à la tombée du jour; et, comme nous étions las, après avoir soupé de grand appétit, nous n'eûmes rien de plus pressé que de nous aller coucher (séparément bien entendu), car nous avions l'intention de dormir sérieusement.
Je faisais je ne sais quel rêve couleur de rose, plein de fleurs, de parfums et d'oiseaux, quand je sentis une tiède haleine effleurer mon front, et un baiser y descendre en palpitant des ailes. Un mignard clappement de lèvres et une douce moiteur à la place effleurée me firent juger que je ne rêvais pas: j'ouvris les yeux, et la première chose que j'aperçus, ce fut le cou frais et blanc de Rosette qui se penchait sur le lit pour m'embrasser. -- Je lui jetai les bras autour de la taille, et lui rendis son baiser plus amoureusement que je ne l'avais fait depuis longtemps.
Elle s'en fut tirer le rideau et ouvrir la fenêtre, puis revint s'asseoir sur le bord de mon lit, tenant ma main entre les deux siennes et jouant avec mes bagues. -- Son habillement était de la simplicité la plus coquette. -- Elle était sans corset, sans jupon, et n'avait absolument sur elle qu'un grand peignoir de batiste blanc comme le lait, fort ample et largement plissé; ses cheveux étaient relevés sur le haut de sa tête avec une petite rose blanche de l'espèce de celles qui n'ont que trois ou quatre feuilles; ses pieds d'ivoire louaient dans des pantoufles de tapisserie de couleurs éclatantes et bigarrées, mignonnes au possible, quoiqu'elles fussent encore trop grandes, et sans quartier comme celles des jeunes Romaines. -- Je regrettai, en la voyant ainsi, d'être son amant et de n'avoir pas à le devenir.
Le rêve que je faisais au moment où elle est venue m'éveiller d'une aussi agréable manière n'était pas fort éloigné de la réalité. -- Ma chambre donnait sur le petit lac que j'ai décrit tout à l'heure. -- Un jasmin encadrait la fenêtre, et secouait ses étoiles en pluie d'argent sur mon parquet: de larges fleurs étrangères balançaient leurs urnes sous mon balcon comme pour m'encenser; une odeur suave et indécise, formée de mille parfums différents, pénétrait jusqu'à mon lit, d'où je voyais l'eau miroiter et s'écailler en millions de paillettes; les oiseaux jargonnaient, gazouillaient, pépiaient et sifflaient: -- c'était un bruit harmonieux et confus comme le bourdonnement d'une fête. - - En face, sur un coteau éclairé par le soleil, se déployait une pelouse d'un vert doré, où paissaient, sous la conduite d'un petit garçon, quelques grands boeufs dispersés çà et là. -- Tout en haut et plus dans le lointain, on apercevait d'immenses carrés de bois d'un vert plus noir, d'où montait, en se contournant en spirales, la bleuâtre fumée des charbonnières.
Tout, dans ce tableau, était calme, frais et souriant, et, où que je portasse les yeux, je ne voyais rien que de beau et de jeune. Ma chambre était tendue de Perse avec des nattes sur le parquet, des pots bleus du Japon aux ventres arrondis et aux cols effilés, tout pleins de fleurs singulières, artistement arrangés sur les étagères et sur la cheminée de marbre turquin aussi remplie de fleurs; des dessus de portes, représentant des scènes de nature champêtre ou pastorale d'une couleur gaie et d'un dessin mignard, des sofas et des divans à toutes les encoignures; -- puis une belle et jeune femme tout en blanc, dont la chair rasait délicatement la robe transparente aux endroits où elle la touchait: on ne pouvait rien imaginer de mieux entendu pour le plaisir de l'âme, ainsi que pour celui des yeux.
Aussi mon regard satisfait et nonchalant allait, avec un plaisir égal, d'un magnifique pot tout semé de dragons et de mandarins à la pantoufle de Rosette, et de là au coin de son épaule qui luisait sous la batiste; il se suspendait aux tremblantes étoiles du jasmin et aux blonds cheveux des saules du rivage, passait l'eau et se promenait sur la colline, et puis revenait dans la chambre se fixer aux noeuds couleur de rose du long corset de quelque bergère.
À travers les déchiquetures du feuillage, le ciel ouvrait des milliers d'yeux bleus; l'eau gazouillait tout doucement, et moi, je me laissais faire à toute cette joie, plongé dans une extase tranquille, ne parlant pas, et ma main toujours entre les deux petites mains de Rosette.
On a beau faire: le bonheur est blanc et rose; on ne peut guère le représenter autrement. Les couleurs tendres lui reviennent de droit. -- Il n'a sur sa palette que du vert d'eau, du bleu de ciel et du jaune paille: ses tableaux sont tout dans le clair comme ceux des peintres chinois. -- Des fleurs, de la lumière, des parfums, une peau soyeuse et douce qui touche la vôtre, une harmonie voilée et qui vient on ne sait d'où, on est parfaitement heureux avec cela; il n'y a pas moyen d'être heureux différemment. Moi-même, qui ai le commun en horreur, qui ne rêve qu'aventures étranges, passions fortes, extases délirantes, situations bizarres et difficiles, il faut que je sois tout bêtement heureux de cette manière-là, et, quoi que j'aie fait, je n'ai pu en trouver d'autre.
Je te prie de croire que je ne faisais aucune de ces réflexions; c'est après coup et en t'écrivant qu'elles me sont venues; à cet instant-là, je n'étais occupé qu'à jouir, -- la seule occupation d'un homme raisonnable.
Je ne te décrirai pas la vie que nous menons ici, elle est facile à imaginer. Ce sont des promenades dans les grands bois, des violettes et des fraises, des baisers et de petites fleurs bleues, des goûters sur l'herbe, des lectures et des livres oubliés sous les arbres; -- des parties sur l'eau avec un bout d'écharpe ou une main blanche qui trempe au courant, de longues chansons et de longs rires redits par l'écho de la rive; -- la vie la plus arcadique qu'il se puisse imaginer!
Rosette me comble de caresses et de prévenances; elle, plus roucoulante qu'une colombe au mois de mai, elle se roule autour de moi et m'entoure de ses replis; elle tâche que je n'aie d'autre atmosphère que son souffle et d'autre horizon que ses yeux; elle fait mon blocus très exactement et ne laisse rien entrer ni sortir sans permission; elle s'est bâti un petit corps de garde à côté de mon coeur, d'où elle le surveille nuit et jour. -- Elle me dit des choses ravissantes; elle me fait des madrigaux fort galants; elle s'assoit à mes genoux et se conduit tout à fait devant moi comme une humble esclave devant son seigneur et maître: ce qui me convient assez, car j'aime ces petites façons soumises et j'ai de la pente au despotisme oriental. -- Elle ne fait pas la plus petite chose sans prendre mon avis, et semble avoir fait abnégation complète de sa fantaisie et de sa volonté; elle cherche à deviner ma pensée et à la prévenir; -- elle est assommante d'esprit, de tendresse et de complaisance; elle est d'une perfection à jeter par les fenêtres. -- Comment diable pourrai-je quitter une femme aussi adorable sans avoir l'air d'un monstre? -- Il y a de quoi décréditer mon coeur à tout jamais.
Oh! que je souhaiterais la prendre en faute, lui trouver un tort! comme j'attends avec impatience une occasion de dispute! mais il n'y a pas de danger que la scélérate me la fournisse! Quand, pour amener une altercation, je lui parle brusquement et d'un ton dur, elle me répond des choses si douces, avec une voix si argentine, des yeux si trempés, d'un air si triste et si amoureux que je me fais à moi-même l'effet d'un plus que tigre ou tout au moins d'un crocodile, et que, tout en enrageant, je suis forcé de lui demander pardon.
À la lettre, elle m'assassine d'amour; elle me donne la question, et chaque jour elle resserre d'un cran les ais entre lesquels je suis pris. -- Elle veut probablement m'amener à lui dire que je la déteste, qu'elle m'ennuie à la mort, et que, si elle ne me laisse en repos, je lui couperai la figure à coups de cravache. -- Pardieu! elle y arrivera, et, si elle continue à être aussi aimable, ce sera avant peu, ou le diable m'emportera.
Malgré toutes ces belles apparences, Rosette est soûle de moi comme je suis soûl d'elle; mais, comme elle a fait d'éclatantes folies pour moi, elle ne veut pas se donner aux yeux de l'honnête corporation des femmes sensibles le tort d'une rupture. -- Toute grande passion a la prétention d'être éternelle, et il est fort commode de se donner les bénéfices de cette éternité sans en supporter les inconvénients. -- Rosette raisonne ainsi: Voici un jeune homme qui n'a plus qu'un reste de goût pour moi, et, comme il est assez naïf et débonnaire, il n'ose pas le témoigner ouvertement, et ne sait de quel bois faire flèche; il est évident que je l'ennuie, mais il crèvera plutôt à la peine que de prendre sur lui de me quitter. Comme c'est une manière de poète, il a la tête pleine de belles phrases sur l'amour et la passion, il se croit obligé, en conscience, d'être un Tristan ou un Amadis. -- Or, comme rien au monde n'est plus insupportable que les caresses d'une personne que l'on commence à n'aimer plus (et n'aimer plus une femme, c'est la haïr violemment), je m'en vais les lui prodiguer de manière à l'indigestionner, et, de toutes les façons, il faudra qu'il m'envoie à tous les diables ou qu'il se remette à m'aimer comme au premier jour, ce qu'il se gardera soigneusement de faire.
Rien n'est mieux imaginé. -- N'est-il pas charmant de faire l'Ariane délaissée? -- L'on vous plaint, l'on vous admire, l'on n'a pas assez d'imprécations pour l'infâme qui a eu la monstruosité d'abandonner une créature aussi adorable; on prend des airs résignés et douloureux, on se met la main sous le menton et le coude sur le genou, de façon à faire ressortir les jolies veines bleues de son poignet. On porte des cheveux plus éplorés, et l'on met, pendant quelque temps, des robes d'une couleur plus sombre. On évite de prononcer le nom de l'ingrat, mais on y fait des allusions détournées, tout en poussant de petits soupirs admirablement modulés.
Une femme si bonne, si belle, si passionnée, qui a fait de si grands sacrifices, à qui l'on n'a pas à reprocher la moindre chose, un vase d'élection, une perle d'amour, un miroir sans taches, une goutte de lait, une rose blanche, une essence idéale à parfumer une vie; -- une femme qu'on aurait dû adorer à genoux, et qu'il faudra couper en petits morceaux, après sa mort, afin d'en faire des reliques: la laisser là iniquement, frauduleusement, scélératement! Mais un corsaire ne ferait pas pis! Lui donner le coup de la mort! -- car elle en mourra assurément. -- Il faut avoir un pavé dans le ventre, au lieu du coeur, pour se conduire de la sorte.
Ô hommes! hommes!
Je me dis cela; mais peut-être n'est-ce pas vrai.
Si grandes comédiennes que soient naturellement les femmes, j'ai peine à croire qu'elles le soient à ce point-là; et, au bout du compte, toutes les démonstrations de Rosette ne sont-elles que l'expression exacte de ses sentiments pour moi? -- Quoi qu'il en soit, la continuation du tête-à-tête n'est plus possible, et la belle châtelaine vient d'envoyer enfin des invitations à ses connaissances du voisinage. Nous sommes occupés à faire des préparatifs pour recevoir ces dignes provinciaux et provinciales. -- Adieu, cher.
Chapitre 5