Mademoiselle de Maupin

Chapter 10

Chapter 104,014 wordsPublic domain

Si les femmes savaient cela! -- Que d'infidélités l'amant le moins volage fait à la maîtresse la plus adorée! -- Il est à présumer que les femmes nous le rendent et au-delà; mais elles font comme nous, et n'en disent rien. -- Une maîtresse est un thème obligé qui disparaît ordinairement sous les fioritures et les broderies. -- Bien souvent les baisers qu'on lui donne ne sont pas pour elle; c'est l'idée d'une autre femme que l'on embrasse dans sa personne, et elle profite plus d'une fois (si cela peut s'appeler un profit) des désirs inspirés par une autre. Ah! que de fois, pauvre Rosette, tu as servi de corps à mes rêves et donné une réalité à tes rivales; que d'infidélités dont tu as été involontairement la complice! Si tu avais pu penser, aux moments où mes bras te serraient avec tant de force, où ma bouche s'unissait le plus étroitement à la tienne, que ta beauté et ton amour n'y étaient pour rien, que ton idée était à mille lieues de moi; si l'on t'avait dit que ces yeux, voilés d'amoureuses langueurs, ne s'abaissaient que pour ne pas te voir et ne pas dissiper l'illusion que tu ne servais qu'à compléter, et qu'au lieu d'être une maîtresse tu n'étais qu'un instrument de volupté, un moyen de tromper un désir impossible à réaliser!

Ô célestes créatures, belles vierges frêles et diaphanes qui penchez vos yeux de pervenche et joignez vos mains de lis sur les tableaux à fond d'or des vieux maîtres allemands, saintes des vitraux, martyres des missels qui souriez si doucement au milieu des enroulements des arabesques, et qui sortez si blondes et si fraîches de la cloche des fleurs! -- ô vous, belles courtisanes couchées toutes nues dans vos cheveux sur des lits semés de roses, sous de larges rideaux pourpres, avec vos bracelets et vos colliers de grosses perles, votre éventail et vos miroirs où le couchant accroche dans l'ombre une flamboyante paillette! -- brunes filles du Titien, qui nous étalez si voluptueusement vos hanches ondoyantes, vos cuisses fermes et dures, vos ventres polis et vos reins souples et musculeux! -- antiques déesses, qui dressez votre blanc fantôme sous les ombrages du jardin! -- vous faites partie de mon sérail; je vous ai possédées tour à tour. -- Sainte Ursule, j'ai baisé tes mains sur les belles mains de Rosette; -- j'ai joué avec les noirs cheveux de la Muranèse, et jamais Rosette n'a eu tant de peine à se recoiffer; virginale Diane, j'ai été avec toi plus qu'Actéon, et je n'ai pas été changé en cerf: c'est moi qui ai remplacé ton bel Endymion! -- Que de rivales dont on ne se défie pas, et dont on ne peut se venger! encore ne sont-elles pas toujours peintes ou sculptées!

Femmes, quand vous voyez votre amant devenir plus tendre que de coutume, vous étreindre dans ses bras avec une émotion extraordinaire; quand il plongera sa tête dans vos genoux et la relèvera pour vous regarder avec des yeux humides et errants; quand la jouissance ne fera qu'augmenter son désir, et qu'il éteindra votre voix sous ses baisers, comme s'il craignait de l'entendre, soyez certaines qu'il ne sait seulement pas si vous êtes là; qu'il a, en ce moment, rendez-vous avec une chimère que vous rendez palpable, et dont vous jouez le rôle. -- Bien des chambrières ont profité de l'amour qu'inspiraient des reines. -- Bien des femmes ont profité de l'amour qu'inspiraient des déesses, et une réalité assez vulgaire a souvent servi de socle à l'idole idéale. C'est pourquoi les poètes prennent habituellement d'assez sales guenipes pour maîtresses. -- On peut coucher dix ans avec une femme sans l'avoir jamais vue; -- c'est l'histoire de beaucoup de grands génies et dont les relations ignobles ou obscures ont fait l'étonnement du monde.

Je n'ai fait à Rosette que des infidélités de ce genre-là. Je ne l'ai trahie que pour des tableaux et des statues, et elle a été de moitié dans la trahison. Je n'ai pas sur la conscience le plus petit péché matériel à me reprocher. Je suis, de ce côté, aussi blanc que la neige Jung-Frau, et pourtant, sans être amoureux de personne, je désirerais l'être de quelqu'un. -- Je ne cherche pas l'occasion, et je ne serais pas fâché qu'elle vînt; si elle venait, je ne m'en servirais peut-être pas, car j'ai la conviction intime qu'il en serait de même avec une autre, et j'aime mieux qu'il en soit ainsi avec Rosette qu'avec toute autre; car, la femme ôtée, il me reste du moins un joli compagnon plein d'esprit, et très agréablement démoralisé; et cette considération n'est pas une des moindres qui me retiennent, car, en perdant la maîtresse, je serais désolé de perdre l'amie.

Chapitre 4

Sais-tu que voilà tantôt cinq mois, -- oui, cinq mois, tout autant, cinq éternités que je suis le Céladon en pied de madame Rosette? Cela est du dernier beau. Je ne me serais pas cru aussi constant, ni elle non plus, je gage. Nous sommes en vérité un couple de pigeons plumés, car il n'y a que des tourterelles pour avoir de ces tendresses-là. Avons-nous roucoulé! nous sommes-nous becquetés! quels enlacements de lierre! quelle existence à deux! Rien au monde n'était plus touchant, et nos deux pauvres petits coeurs auraient pu se mettre sur un cartel, enfilés par la même broche, avec une flamme en coup de vent.

Cinq mois en tête à tête, pour ainsi dire, car nous nous voyions tous les jours et presque toutes les nuits, -- la porte toujours fermée à tout le monde; -- n'y a-t-il pas de quoi avoir la peau de poule rien que d'y songer! Eh bien! c'est une chose qu'il faut dire à la gloire de l'incomparable Rosette, je ne me suis pas trop ennuyé, et ce temps-là sera sans doute le plus agréablement passé de ma vie. Je ne crois pas qu'il soit possible d'occuper d'une manière plus soutenue et plus amusante un homme qui n'a point de passion, et Dieu sait quel terrible désoeuvrement est celui qui provient d'un coeur vide! On ne peut se faire une idée des ressources de cette femme. -- Elle a commencé à les tirer de son esprit, puis de son coeur, car elle m'aime à l'adoration. -- Avec quel art elle profite de la moindre étincelle, et comme elle sait en faire un incendie! comme elle dirige habilement les petits mouvements de l'âme! comme elle fait tourner la langueur en rêverie tendre! et par combien de chemins détournés fait-elle revenir à elle l'esprit qui s'en éloigne! -- C'est merveilleux!

-- Et je l'admire comme un des plus hauts génies qui soient.

Je suis venu chez elle fort maussade, de fort mauvaise humeur et cherchant une querelle. Je ne sais comment la sorcière faisait, au bout de quelques minutes elle m'avait forcé à lui dire des choses galantes, quoique je n'en eusse pas la moindre envie, à lui baiser les mains et à rire de tout mon coeur, quoique je fusse d'une colère épouvantable. A-t-on une idée d'une tyrannie pareille? -- Cependant, si habile qu'elle soit, le tête-à-tête ne peut se prolonger plus longtemps, et, dans cette dernière quinzaine, il m'est arrivé assez souvent, ce que je n'avais jamais fait jusque- là, d'ouvrir les livres qui sont sur la table, et d'en lire quelques lignes dans les interstices de la conversation. Rosette l'a remarqué et en a conçu un effroi qu'elle a eu peine à dissimuler, et elle a fait emporter tous les livres de son cabinet. J'avoue que je les regrette, quoique je n'ose pas les redemander. -- L'autre jour, -- symptôme effrayant! -- quelqu'un est venu pendant que nous étions ensemble, et, au lieu d'enrager comme je faisais dans les commencements, j'en ai éprouvé une espèce de joie. J'ai presque été aimable: j'ai soutenu la conversation que Rosette tâchait de laisser tomber afin que le monsieur s'en allât, et, quand il fut parti, je me mis à dire qu'il ne manquait pas d'esprit et que sa société était assez agréable. Rosette me fit souvenir qu'il y avait deux mois que je l'avais précisément trouvé stupide et le plus sot fâcheux qui fût sur la terre, ce à quoi je n'eus rien à répondre, car en vérité je l'avais dit; et j'avais cependant raison, malgré ma contradiction apparente: car la première fois il dérangeait un tête-à-tête charmant, et la seconde fois il venait au secours d'une conversation épuisée et languissante (d'un côté du moins), et m'évitait, pour ce jour-là, une scène de tendresse assez fatigante à jouer.

Voilà où nous en sommes; -- la position est grave, -- surtout quand il y en a un des deux qui est encore épris et qui s'attache désespérément aux restes de l'amour de l'autre. Je suis dans une perplexité grande. -- Quoique je ne sois pas amoureux de Rosette, j'ai pour elle une très grande affection, et je ne voudrais rien faire qui lui causât de la peine. -- Je veux qu'elle croie, aussi longtemps que possible, que je l'aime.

En reconnaissance de toutes ces heures qu'elle a rendues ailées, en reconnaissance de l'amour qu'elle m'a donné pour du plaisir, je le veux. -- Je la tromperai; mais une tromperie agréable ne vaut- elle pas mieux qu'une vérité affligeante? -- car jamais je n'aurai le coeur de lui dire que je ne l'aime pas. -- La vaine ombre d'amour dont elle se repaît lui paraît si adorable et si chère, elle embrasse ce pâle spectre avec tant d'ivresse et d'effusion que je n'ose le faire évanouir; cependant j'ai peur qu'elle ne s'aperçoive à la fin que ce n'est après tout qu'un fantôme. Ce matin nous avons eu ensemble un entretien que je vais rapporter sous sa forme dramatique pour plus de fidélité, et qui me fait craindre de ne pouvoir prolonger notre liaison bien longtemps.

La scène représente le lit de Rosette. Un rayon de soleil plonge à travers les rideaux: il est dix heures. Rosette a un bras sous mon cou et ne remue pas, de peur de m'éveiller. De temps en temps, elle se soulève un peu sur le coude et penche sa figure sur la mienne en retenant son souffle. Je vois tout cela à travers le grillage de mes cils, car il y a une heure que je ne dors plus. La chemise de Rosette a un tour de gorge de malines toute déchirée: la nuit a été orageuse; ses cheveux s'échappent confusément de son petit bonnet. Elle est aussi jolie que peut l'être une femme que l'on n'aime point et avec qui l'on est couché.

ROSETTE, _voyant que je ne dors plus. -- Ô _le vilain dormeur!

Moi, _baillant._ -- Haaa!

ROSETTE. -- Ne bâillez donc pas comme cela, ou je ne vous embrasserai pas de huit jours.

Moi. -- Ouf!

ROSETTE. -- Il paraît, monsieur, que vous ne tenez pas beaucoup à ce que je vous embrasse?

Moi. -- Si fait.

ROSETTE. -- Comme vous dites cela d'une manière dégagée! -- C'est bon; vous pouvez compter que, d'ici à huit jours, je ne vous toucherai du bout des lèvres. -- C'est aujourd'hui mardi: ainsi à mardi prochain.

Moi. -- Bah!

ROSETTE. -- Comment Bah!

Moi. -- Oui, bah! tu m'embrasseras avant ce soir, ou je meurs.

ROSETTE. -- Vous mourrez! Est-il fat? Je vous ai gâté, monsieur.

Moi. -- Je vivrai. -- Je ne suis pas fat et tu ne m'as pas gâté, au contraire. -- D'abord, le demande la suppression du _monsieur; _je suis assez de tes connaissances pour que tu m'appelles par mon nom et que tu me tutoies.

ROSETTE. -- Je t'ai gâté, d'Albert!

Moi. -- Bien. -- Maintenant approche ta bouche.

ROSETTE. -- Non, mardi prochain.

Moi. -- Allons donc! est-ce que nous ne nous caresserons plus maintenant que le calendrier à la main? nous sommes un peu trop jeunes tous les deux pour cela. -- Çà, votre bouche, mon infante, ou je m'en vais attraper un torticolis.

ROSETTE. -- Point.

Moi. -- Ah! vous voulez qu'on vous viole, mignonne; pardieu! l'on vous violera. -- La chose est faisable, quoique peut-être elle n'ait pas encore été faite.

ROSETTE. -- Impertinent!

Moi. -- Remarque, ma toute belle, que je t'ai fait la galanterie d'un _peut-être; _c'est fort honnête de ma part. -- Mais nous nous éloignons du sujet. Penche ta tête. Voyons: qu'est-ce que cela, ma sultane favorite? et quelle mine maussade nous avons! Nous voulons baiser un sourire et non pas une moue.

ROSETTE, _se baissant pour m'embrasser. -- _Comment veux-tu que je rie? tu me dis des choses si dures!

Moi. -- Mon intention est de t'en dire de fort tendres. -- Pourquoi veux-tu que je te dise des choses dures?

ROSETTE. -- Je ne sais --; mais vous m'en dites.

Moi. -- Tu prends pour des duretés des plaisanteries sans conséquence.

ROSETTE. -- Sans conséquence! Vous appelez cela sans conséquence? tout en a en amour. -- Tenez, j'aimerais mieux que vous me battissiez que de rire comme vous faites.

Moi -- Tu voudrais donc me voir pleurer?

ROSETTE. -- Vous allez toujours d'une extrémité à l'autre. On ne vous demande pas de pleurer, mais de parler raisonnablement et de quitter ce petit ton persifleur qui vous va fort mal.

Moi. -- Il m'est impossible de parler raisonnablement et de ne pas persifler; alors je vais te battre, puisque c'est dans tes goûts.

ROSETTE. -- Faites.

Moi, _lui_ _donnant quelques petites tapes sur les épaules. -- _J'aimerais mieux me couper la tête moi-même que de me gâter ton adorable corps et de marbrer de bleu la blancheur de ce dos charmant. -- Ma déesse, quel que soit le plaisir qu'une femme ait à être battue, en vérité, vous ne le serez point.

ROSETTE. -- Vous ne m'aimez plus.

Moi. -- Voici qui ne découle pas très directement de ce qui précède; cela est à peu près aussi logique que de dire: -- Il pleut, donc ne me donnez pas mon parapluie; ou: Il fait froid, ouvrez la fenêtre.

ROSETTE. -- Vous ne m'aimez pas, vous ne m'avez jamais aimée.

Moi. -- Ah! la chose se complique: vous ne m'aimez plus et vous ne m'avez jamais aimée. Ceci est passablement contradictoire: comment puis-je cesser de faire une chose que je n'ai jamais commencée? -- Tu vois bien, petite reine, que tu ne sais ce que tu dis et que tu es très parfaitement absurde.

ROSETTE. -- J'avais tant envie d'être aimée de vous que j'ai aidé moi-même à me faire illusion. On croit aisément ce que l'on désire; mais maintenant je vois bien que je me suis trompée. -- Vous vous êtes trompé vous-même; vous avez pris un goût pour de l'amour, et du désir pour de la passion. -- La chose arrive tous les jours. Je ne vous en veux pas: il n'a pas dépendu de vous que vous ne soyez amoureux; c'est à mon peu de charmes que je dois m'en prendre. J'aurais dû être plus belle, plus enjouée, plus coquette; j'aurais dû tâcher de monter jusqu'à toi, ô mon poète! au lieu de vouloir te faire descendre jusqu'à moi: j'ai eu peur de te perdre dans les nuages, et j'ai craint que ta tête ne me dérobât ton coeur. -- Je t'ai emprisonné dans mon amour, et j'ai cru, en me donnant à toi tout entière, que tu en garderais quelque chose...

Moi. -- Rosette, recule-toi un peu; ta cuisse me brûle, -- tu es comme un charbon ardent.

ROSETTE. -- Si je vous gêne, je vais me lever. -- Ah! coeur de rocher, les gouttes d'eau percent la pierre, et mes larmes ne te peuvent pénétrer. _(Elle pleure.)_

Moi. -- Si vous pleurez comme cela, vous allez assurément changer notre lit en baignoire. -- Que dis-je, en baignoire? en océan. -- Savez-vous nager, Rosette?

ROSETTE. -- Scélérat!

Moi. -- Allons, voilà que je suis un scélérat! Vous me flattez, Rosette, je n'ai point cet honneur: je suis un bourgeois débonnaire, hélas! et je n'ai pas commis le plus petit crime; j'ai peut-être fait une sottise, qui est de vous avoir aimée éperdument: voilà tout. -- Voulez-vous donc à toute force m'en faire repentir? -- Je vous ai aimée, et je vous aime le plus que je peux. Depuis que je suis votre amant, j'ai toujours marché dans votre ombre: je vous ai donné tout mon temps, mes jours et mes nuits. Je n'ai point fait de grandes phrases avec vous, parce que je ne les aime qu'écrites; mais je vous ai donné mille preuves de ma tendresse. Je ne vous parlerai pas de la fidélité la plus exacte, cela va sans dire; enfin je suis maigri de sept quarterons depuis que vous êtes ma maîtresse. Que voulez-vous de plus? Me voilà dans votre lit; j'y étais hier, j'y serai demain. Est-ce ainsi que l'on se conduit avec les gens que l'on n'aime pas? Je fais tout ce que tu veux; tu dis: Allons, je vais; restons, je reste; je suis le plus admirable amoureux du monde, ce me semble.

ROSETTE. -- C'est précisément ce dont je me plains, -- le plus parfait amoureux du monde en effet.

Moi. -- Qu'avez-vous à me reprocher?

ROSETTE. -- Rien, et j'aimerais mieux avoir à me plaindre de vous.

Moi. -- Voici une étrange querelle.

ROSETTE. -- C'est bien pis. -- Vous ne m'aimez pas. -- Je n'y puis rien, ni vous non plus. -- Que voulez-vous qu'on fasse à cela? Assurément, je préférerais avoir quelque faute à vous pardonner. - - Je vous gronderais, vous vous excuseriez tant bien que mal, et nous nous raccommoderions.

Moi. -- Ce serait tout bénéfice pour toi. Plus le crime serait grand, plus la réparation serait éclatante.

ROSETTE. -- Vous savez bien, monsieur, que je ne suis pas encore réduite à employer cette ressource et que si je voulais tout à l'heure, quoique vous ne m'aimiez pas, et que nous nous querellions...

Moi. -- Oui, je conviens que c'est un pur effet de ta clémence... Veuille donc un peu; cela vaudrait mieux que de syllogiser à perte de vue comme nous faisons.

ROSETTE. -- Vous voulez couper court à une conversation qui vous embarrasse; mais, s'il vous plaît, mon bel ami, nous nous contenterons de parler.

Moi. -- C'est un régal peu cher. -- Je t'assure que tu as tort; car tu es jolie à ravir, et je sens pour toi des choses...

ROSETTE. -- Que vous m'exprimerez une autre fois.

Moi. -- Oh çà, -- mon adorable, vous êtes donc une petite tigresse d'Hyrcanie, vous êtes aujourd'hui d'une cruauté non pareille! -- Est-ce que cette démangeaison vous est venue, de vous faire vestale? -- Le caprice serait original.

ROSETTE. -- Pourquoi pas? l'on en a vu de plus bizarres; mais, à coup sûr, je serai vestale pour vous. -- Apprenez, monsieur, que je ne me livre qu'aux gens qui m'aiment ou dont je crois être aimée. -- Vous n'êtes dans aucun de ces deux cas. -- Permettez que je me lève.

Moi. -- Si tu te lèves, je me lèverai aussi. -- Tu auras la peine de te recoucher: voilà tout.

ROSETTE. -- Laissez-moi!

Moi. -- Pardieu non!

ROSETTE, _se débattant. -- _Oh! vous me lâcherez!

Moi. -- J'ose, madame, vous assurer le contraire.

ROSETTE, _voyant qu'elle n'est pas la plus forte. -- _Eh bien! je reste; vous me serrez le bras d'une force!... Que voulez-vous de moi?

Moi. -- Je pense que vous le savez. -- Je ne me permettrais pas de dire ce que je me permets de faire; je respecte trop la décence.

ROSETTE, _déjà dans l'impossibilité de se défendre. -- _À condition que tu m'aimeras beaucoup... Je me rends.

Moi. -- Il est un peu tard pour capituler, lorsque l'ennemi est déjà dans la place.

ROSETTE, _me jetant les bras autour du cou, à moitié pâmée. -- _Sans condition... Je m'en remets à ta générosité.

Moi. -- Tu fais bien.

Ici, mon cher ami, je pense qu'il ne serait pas hors de propos de mettre une ligne de points, car le reste de ce dialogue ne se pourrait guère traduire que par des onomatopées.

. . . . . . . . . . . . . . . .

Le rayon de soleil, depuis le commencement de cette scène, a eu le temps de faire le tour de la chambre. Une odeur de tilleul arrive du jardin, suave et pénétrante. Le temps est le plus beau qui se puisse voir; le ciel est bleu comme la prunelle d'une Anglaise. Nous nous levons, et, après avoir déjeuné de grand appétit, nous allons faire une longue promenade champêtre. La transparence de l'air, la splendeur de la campagne et l'aspect de cette nature en joie m'ont jeté dans l'âme assez de sentimentalité et de tendresse pour faire convenir Rosette qu'au bout du compte j'avais une manière de coeur tout comme un autre.

N'as-tu jamais remarqué comme l'ombre des bois, le murmure des fontaines, le chant des oiseaux, les riantes perspectives, l'odeur du feuillage et des fleurs, tout ce bagage de l'églogue et de la description, dont nous sommes convenus de nous moquer, n'en conserve pas moins sur nous, si dépravés que nous soyons, une puissance occulte à laquelle il est impossible de résister? Je te confierai, sous le sceau du plus grand secret, que je me suis surpris tout récemment encore dans l'attendrissement le plus provincial à l'endroit du rossignol qui chantait. -- C'était dans le jardin de ***; le ciel, quoiqu'il fit tout à fait nuit, avait une clarté presque égale à celle du plus beau jour; il était si profond et si transparent que le regard pénétrait aisément jusqu'à Dieu. Il me semblait voir flotter les derniers plis de la robe des anges sur les blanches sinuosités du chemin de saint Jacques. La lune était levée, mais un grand arbre la cachait entièrement; elle criblait son noir feuillage d'un million de petits trous lumineux, et y attachait plus de paillettes que n'en eut jamais l'éventail d'une marquise. Un silence plein de bruits et de soupirs étouffés se faisait entendre par tout le jardin (ceci ressemble peut-être à du pathos, mais ce n'est pas ma faute); quoique je ne visse rien que la lueur bleue de la lune, il me semblait être entouré d'une population de fantômes inconnus et adorés, et je ne me sentais pas seul, bien qu'il n'y eût plus que moi sur la terrasse. -- Je ne pensais pas, je ne rêvais pas, j'étais confondu avec la nature qui m'environnait, je me sentais frissonner avec le feuillage, miroiter avec l'eau, reluire avec le rayon, m'épanouir avec la fleur; je n'étais pas plus moi que l'arbre, l'eau ou la belle-de- nuit. J'étais tout cela, et je ne crois pas qu'il soit possible d'être plus absent de soi-même que je l'étais à cet instant-là. Tout à coup, comme s'il allait arriver quelque chose d'extraordinaire, la feuille s'arrêta au bout de la branche, la goutte d'eau de la fontaine resta suspendue en l'air et n'acheva pas de tomber. Le filet d'argent, parti du bord de la lune, demeura en chemin: mon coeur seul battait avec une telle sonorité qu'il me semblait remplir de bruit tout ce grand espace. -- Mon coeur cessa de battre, et il se fit un tel silence que l'on eût entendu pousser l'herbe et prononcer un mot tout bas à deux cents lieues. Alors le rossignol, qui probablement n'attendait que cet instant pour commencer à chanter, fit jaillir de son petit gosier une note tellement aiguë et éclatante que je l'entendis par la poitrine autant que par les oreilles. Le son se répandit subitement dans ce ciel cristallin, vide de bruits, et y fit une atmosphère harmonieuse, où les autres notes qui le suivirent voltigeaient en battant des ailes. -- Je comprenais parfaitement ce qu'il disait, comme si j'eusse eu le secret du langage des oiseaux. C'était l'histoire des amours que je n'ai pas eues que chantait ce rossignol. Jamais histoire n'a été plus exacte et plus vraie. Il n'omettait pas le plus petit détail, la plus imperceptible nuance. Il me disait ce que je n'avais pas pu me dire, il m'expliquait ce que je n'avais pu comprendre; il donnait une voix à ma rêverie, et faisait répondre le fantôme jusqu'alors muet. Je savais que j'étais aimé, et la roulade la plus langoureusement filée m'apprenait que je serais heureux bientôt. Il me semblait voir à travers les trilles de son chant et sous la pluie de notes s'étendre vers moi, dans un rayon de lune, les bras blancs de ma bien-aimée. Elle s'élevait lentement avec le parfum du coeur d'une large rose à cent feuilles. -- Je n'essayerai pas de te décrire sa beauté. Il est des choses auxquelles les mots se refusent. Comment dire l'indicible? comment peindre ce qui n'a ni forme ni couleur? comment noter une voix sans timbre et sans paroles?

-- Jamais je n'ai eu tant d'amour dans le coeur; j'aurais pressé la nature sur mon sein, je serrais le vide entre mes bras comme si je les eusse refermés sur une taille de vierge; je donnais des baisers à l'air qui passait sur mes lèvres; je nageais dans les effluves qui sortaient de mon corps rayonnant. Ah! si Rosette se fût trouvée là! quel adorable galimatias je lui eusse débité! Mais les femmes ne savent jamais arriver à propos. -- Le rossignol cessa de chanter; la lune, qui n'en pouvait plus de sommeil, tira sur ses yeux son bonnet de nuages, et moi je quittai le jardin; car le froid de la nuit commençait à me gagner.