Mademoiselle de la Seiglière, Volume 2 (of 2)
Part 9
/# «Fait à mon château de La Seiglière, le 25 avril 1819.» #/
Lorsqu'elle entra dans le salon, où venaient d'arriver madame de Vaubert et son fils, Hélène était si pâle et si défaite, que le marquis s'écria: Qu'as-tu? La baronne et Raoul lui-même s'empressèrent aussitôt autour d'elle; mais la jeune fille, repoussant leur sollicitude, demeura froide et muette.
--Ah! çà, dit le marquis, est-ce que le coeur te manque à présent?
Hélène ne répondit pas.
L'heure fixée pour le départ approchait. La baronne attendait toujours que Bernard y vînt mettre obstacle, et, ne voyant rien venir, ne prenait déjà plus la peine de dissimuler sa mauvaise humeur. De son côté, le jeune baron n'était pas, à proprement parler, transporté d'enthousiasme. Enfin, n'étant plus excité par son entourage, le marquis ne montrait déjà plus la bonne grâce dont il avait fait preuve durant tous ces jours.
--À propos, dit-il tout à coup, ce drôle de Bernard nous a servi ce matin un plat de sa façon.
--De quoi s'agit-il, marquis? demanda la baronne qui, au nom de Bernard, venait de dresser les oreilles.
--Croiriez-vous, Baronne, que ce fils de bouvier n'a même pas attendu que nous fussions partis pour prendre possession de mes biens? Au soleil levant, il s'est mis en chasse, escorté de ma meute et suivi de tous mes piqueurs.
Ici, mademoiselle de La Seiglière qui s'était approchée de la porte toute grande ouverte sur le perron, jeta un cri terrible et tomba dans les bras de son père, qui n'eut que le temps de la soutenir. Roland venait de filer le long de la grande allée comme un caillou lancé par une fronde. La selle était vide, et les étriers battaient contre les flancs déchirés du coursier.
À quelque temps de là, il y eut au château de La Seiglière une scène passablement comique; ce fut quand le malin vieillard, qu'on n'a pas oublié sans doute et que nous appelons Des Tournelles, vint officieusement démontrer au marquis que, depuis la mort de Bernard, moins que jamais il était chez lui, et l'engager à déguerpir sur-le-champ, s'il ne voulait encourir les rigueurs de l'administration des domaines. Mais à quoi bon prolonger ce récit?
Deux mois après la mort de Bernard, qui fut attribuée naturellement à une folle équipée de hussard, un incident d'une autre nature préoccupa beaucoup les grands et petits, beaux et laids esprits de la ville et des environs: ce fut l'entrée en noviciat de mademoiselle de La Seiglière dans un couvent de l'ordre des filles de Saint-Vincent-de-Paul. On en parla diversement: les uns n'y virent que le résultat d'une piété active et d'une vocation fervente; les autres y soupçonnèrent un grain d'amour en dehors de Dieu. On approcha plus ou moins de la vérité; mais nul ne mit le doigt dessus, si ce n'est pourtant, notre marquis, dont le reste de l'existence fut empoisonnée par l'idée que décidément sa fille avait aimé le hussard. Cependant, lorsqu'il put, le testament de Bernard à la main, faire débouter de ses prétentions à la succession vacante l'administration des domaines, le marquis ne put s'empêcher de convenir que ce garçon avait bien fait les choses. Il continua de vivre comme par le passé, sans que l'éloignement de sa fille eût rien changé à ses habitudes. Il mourut d'émotion en 1830, en entendant une bande de jeunes gars qui s'étaient attroupés sous ses fenêtres pour chanter la _Marseillaise_ et lui briser quelques vitres. Notre jeune baron est entré dans une riche famille roturière où il joue le rôle de George Dandin retourné. Le beau-père se raille des titres de son gendre et lui reproche les écus qu'il lui a comptés; sa femme l'appelle monsieur le baron en lui faisant les cornes. Madame de Vaubert vit encore. Elle passe ses journées en arrêt devant le château de La Seiglière; toutes les nuits elle rêve qu'elle est changée en chatte, et qu'elle voit danser devant elle, sans pouvoir seulement lui allonger un coup de patte, le château changé en souris. Après la mort de son père, mademoiselle de La Seiglière a disposé de tous ses biens en faveur des pauvres; on assure que le château même deviendra bientôt une maison de refuge pour les indigents.
FIN.