Mademoiselle de la Seiglière Comédie en quatre actes, en prose
Chapter 6
Se j'avais eu le malheur de les oublier un instant, Madame, je vous remercierais de me les avoir rappelés. =(Bas à Bernard.)= Vous aviez raison, monsieur Bernard; partez.--Votre bras, mon père?
BERNARD, =à part.=
Ah! =(Hélène s'appuie sur le bras de son père.)=
LA BARONNE.
Mon fils et moi nous ne vous quittons pas, chère enfant. Raoul, ramenez-la chez elle... =(Raoul passe derrière la Baronne, Destournelles entre du fond.)= Pardon, monsieur Bernard, de vous laisser ainsi. =(À part, en sortant et apercevant Destournelles.)= Partie gagnée!
=(Ils sortent par la porte de gauche. Bernard traverse le théâtre.)=
SCÈNE X.
DESTOURNELLES, BERNARD.
DESTOURNELLES.
Qu'est-ce donc?... De quoi s'agit-il?
BERNARD, =avec égarement.=
Adieu, monsieur Destournelles.
DESTOURNELLES.
Comment?... vous partez!... Elle vous aime?
BERNARD.
Oui, elle m'aime et je pars....
DESTOURNELLES.
Pourquoi?
BERNARD.
Avez-vous donc oublié, vous aussi, les engagements qui la lient?
DESTOURNELLES.
Bah! bah!
BERNARD.
Je connais mes devoirs, Monsieur, je saurai les remplir.
DESTOURNELLES.
Qu'allez-vous faire?
BERNARD.
Ce qu'elle m'ordonne... la fuir pour jamais, et, puisque je ne peux donner ma vie à la femme que j'aime, lui laisser du mon héritage.
DESTOURNELLES.
Ô ciel!... Où allez-vous?
BERNARD.
Chez un notaire. =(Il sort par le fond.)=
SCÈNE XI.
DESTOURNELLES, =seul.=
C'est trop fort! Tous ces gens-là sont aveugles ou fous... Mais, pardieu! je les sauverai malgré eux. Ah! ah!... monsieur Bernard, mon ami, vous oubliez les pouvoirs qui sont encore entre mes mains.--Vous allez chez un notaire... =(Avec résolution.)= Eh bien! moi, je vais chez un huissier.
=(Il sort précipitamment par le fond.)=
ACTE QUATRIÈME
==Même décor.==
SCÈNE PREMIÈRE.
DESTOURNELLES, =entrant du fond.=
==La mèche est allumée... gare la mine!... nous allons enfin voir, madame la baronne, à qui de nous deux restera le champ de bataille. L'exploit est libellé... Durousseau est exact... =(Il regarde sa montre.)= Trois heures... le poulet doit être entre les mains de monsieur le marquis. Bernard est à Poitiers, il ne sait rien, ne su doute de rien; avant qu'il soit de retour, je serai maître de la place. Encanailler le marquis, confiner la baronne dans son petit castel, unir deux braves jeunes gens qui s'aiment, voilà ma vengeance, voilà mon but, et je l'atteindrai, morbleu!... Le marquis... attention!==
SCÈNE II.
LE MARQUIS, DESTOURNELLES.
LE MARQUIS, =entrant par la porte de gauche qui reste ouverte.=
C'est vous?
DESTOURNELLES.
C'est moi.
LE MARQUIS.
Qui diable vous amène?...
DESTOURNELLES, =à part.=
Il ne sait rien encore. =(Haut.)= Les intérêts de mon client.
LE MARQUIS, =allant s'asseoir à gauche.=
Votre client!... Ah! ça, sans reproche, monsieur Destournelles, vous finirez par établir chez moi votre cabinet de consultations.
DESTOURNELLES, =à part.=
Je le gêne, mais Durousseau ne saurait tarder... je tiendrai bon... =(Jasmin entre du fond.)=--Jasmin!... que vient-il lui servir sur ce plat d'argent?[45]
JASMIN.
Monsieur le marquis...
LE MARQUIS.
Qu'est-ce?
JASMIN.
Un papier que l'on vient d'apporter pour monsieur le marquis.
DESTOURNELLES, =à part.=
Oh!... délicieux!... l'exploit de Durousseau!... quel honneur!...
LE MARQUIS, =tirant son binocle et regardant le papier sans le prendre.=
Qu'est-ce que cela?... un papier sans enveloppe!
DESTOURNELLES, =à part.=
Nous allons rire!
LE MARQUIS, =se décidant à prendre le papier.=
Que me veut ce chiffon?... du papier timbré!... =(Il se lève.)= Pouah!... mes gants!... =(Tâtant ses poches.)=[46] Du papier timbré au marquis de La Seiglière!... quel est le drôle qui s'est permis?...
JASMIN, =troublé.=
Mais je ne sais... ce n'est pas à moi qu'on l'a remis.
LE MARQUIS.
Et que chante ce grimoire?... =(Il déploie le papier et lit.)= «L'an 1817, ce jour d'hui 5 octobre, à la requête du sieur Bernard Stamply...» Eh! quoi, Bernard?... ce n'est pas possible. Voyons... «Domicilié de droit, et logeant de fait au château de La Seiglière!...» Comment, Bernard?... Sortez, Jasmin. =(Jasmin sort par le fond.--Le Marquis continuant de lire.)= «Agissant aux poursuites et diligences de maître Destournelles...» =(Le Marquis, au nom de Destournelles, lève les yeux par dessus son binocle sur l'avocat, qui se tient impassible de l'autre côté de la scène.)= =(À part.)= Ah! très-bien, c'est l'affaire qui l'amène ici.
LE MARQUIS, =reprenant sa lecture.=
«De maître Destournelles... j'ai, Guillaume Durousseau, huissier, baillé assignation au sieur Louis Tancrède Hector, marquis de La Seiglière, sans domicile connu...» =(Nouveau coup d'oeil du Marquis sur Destournelles.)= «Mais logeant indûment au dit château de La Seiglière, où je me suis exprès transporté et où parlant à une femme à son service, à comparoir...» =(Cherchant à comprendre.)= Comparoir?...
DESTOURNELLES.
Comparoir, pour comparaître... terme de pratique.
LE MARQUIS.
Ah!... c'est un terme... de... =(À part.)= Pardieu! je suis curieux de savoir jusqu'où ils ont poussé l'insolence et l'audace... Poursuivons. =(Haut et continuant de lire.)= «À comparoir dès demain, vu l'urgence, à sept heures du matin.» Par exemple!... «Par devant monsieur le président du tribunal civil, jugeant en état de ré-fé-ré...»
DESTOURNELLES.
Référé.
LE MARQUIS, =sans se retourner.=
Référé. J'ai parfaitement lu. «Attendu qu'en vertu de l'axiome: «_le mort saisit le vif_...» Hein?...
DESTOURNELLES.
Terme de pratique.
LE MARQUIS.
Ah!... toujours... =(À part.)= Patience!... nous allons voir.--=(Haut, lisant.)= «Attendu, attendu...» La conclusion... «Voir dire le marquis de La Seiglière que dans les vingt-quatre heures, il sera tenu de déguerpir...» Déguerpir!... «Sinon y être contraint dans les formes accoutumées, avec l'assistance de tous officiers et agents de la force publique...» =(Avec une colère contenue.=) C'est tout.
DESTOURNELLES, =à part.=
Le coup est porté.
LE MARQUIS, =pliant le papier qu'il met froidement et résolument dans sa poche.=
Jasmin!
DESTOURNELLES.
Si monsieur le marquis avait besoin?
LE MARQUIS.
Je vous suis obligé... Jasmin!... mon épée.
DESTOURNELLES.
Votre épée!... Que voulez-vous faire?
LE MARQUIS.
Vous allez le savoir.
DESTOURNELLES.
Mais, monsieur le marquis...
LE MARQUIS, =éclatant.=
Ah! vous avez pensé que vous pourriez impunément souffleter mon blason! Ah! vous êtes venu pour me narguer, pour me braver en face!... Un huissier a sali le seuil de ma porte, et c'est à vous que je dois cet affront!... Mon épée!... l'épée de mes pères!...
DESTOURNELLES.
Encore une fois, que prétendez-vous faire?
LE MARQUIS.
Vous sauterez par cette fenêtre, ou je vous couperai les deux oreilles... à votre choix.
DESTOURNELLES, =froidement.=
Monsieur le marquis, vous me divertissez.
LE MARQUIS.
Je ne vous divertirai pas longtemps... Jasmin!... Mais ce maraud arrivera-t-il?... Jasmin!
JASMIN, =entrant du fond.=[47]
Me voilà... Que demande monsieur le marquis?
LE MARQUIS.
Ce que je demande?...
DESTOURNELLES, =froidement.=
Monsieur le marquis demande son épée.
LE MARQUIS.
Hein?
DESTOURNELLES.
Allez la lui quérir.
LE MARQUIS, =à part.=
Comment? voilà l'impression... Il n'a pas peur...
JASMIN, =avec stupeur.=
Son épée?...
DESTOURNELLES.
Oui, l'épée de ses pères.
JASMIN.
Si monsieur le marquis voulait me dire où il l'a mise?...
LE MARQUIS.
C'est bon... drôle!... laisse-nous. =(Jasmin sort. Le Marquis se jette avec colère dans son fauteuil.)= Diable d'homme!
DESTOURNELLES, =à part.=
C'est le premier transport... Il n'a pas été long... Frappons les derniers coups. =(Il se rapproche du Marquis; avec respect.)= Monsieur le marquis veut-il me permettre une observation?
LE MARQUIS, =après un silence.=
Laquelle, Monsieur?
DESTOURNELLES.
En me coupant les deux oreilles, monsieur le marquis eût-il sensiblement amélioré sa situation? Il est permis d'en douter; peut-être n'eût-il réussi qu'à se priver des services d'un homme venu ici, non pour le narguer, mais pour l'aider à sortir de l'abîme où il est tombé.
LE MARQUIS.
J'en sortirai, Monsieur, par le plus court chemin et sans le secours de personne; mais, auparavant, je dirai à monsieur Bernard que s'il chasse comme un gentilhomme, il se conduit comme un manant.
DESTOURNELLES.
Vous ne direz pas cela.
LE MARQUIS, =se levant.=
Je le dirai... Comment, ventre-saint-gris! un garçon que j'aimais, que j'héberge depuis six semaines, qui boit mon vin, monte mes chevaux, dépeuple mes forêts!... Hier encore, il m'a tué trois loups.
DESTOURNELLES.
Eh! monsieur le marquis, depuis six semaines c'est lui qui vous héberge, et c'est vous qui tuez son gibier.
LE MARQUIS.
Soit... je pouvais en douter... Mais, tête-bleu, Monsieur, lorsqu'on a l'honneur d'avoir sous son toit le marquis de La Seiglière, ce n'est pas par huissier qu'on lui donne congé. Bernard est un manant, et je le lui dirai.
DESTOURNELLES.
Pouvez-vous méconnaître à ce point le plus noble coeur qui ait jamais battu dans la poitrine d'un galant homme?
LE MARQUIS.
Vous nous la donnez belle!... Et ce papier, Monsieur, cet immonde papier!
DESTOURNELLES.
Ce papier, monsieur le marquis?... Comment n'avez-vous pas deviné sur-le-champ qu'il n'a pu vous être envoyé qu'à l'insu de ce brave jeune homme.
LE MARQUIS.
Qui donc, alors?...
DESTOURNELLES.
C'est moi... qui sans consulter mon client, et usant des pouvoirs qu'il m'avait confiés, ai cru devoir, pour vous sauver, recourir aux moyens extrêmes.
LE MARQUIS.
Pour me sauver?
DESTOURNELLES.
Pour vous sauver! Il y a des plaies qu'on ne guérit qu'en y portant le fer et la flamme. Sachez-le bien, vous n'êtes ici que par la tolérance de Bernard.
LE MARQUIS.
La tolérance!
DESTOURNELLES.
Ah!... voilà ce que vous ne paraissiez pas comprendre. Vous ne sentiez pas qu'aux yeux de tous vous êtes dans une condition humiliante et précaire. Monsieur le marquis, vous m'invitiez tout à l'heure à sauter par la fenêtre... Eh bien! mieux vaut cent fois sauter par la fenêtre que de se traîner dans les escaliers. On traverse une position équivoque, on n'y séjourne pas. Votre honneur était en péril, vous dormiez, je vous ai réveillé.
LE MARQUIS.
Pensez-vous qu'il m'effraie?... Je connais le chemin de la pauvreté, Monsieur... je le reprendrai sans pâlir.
DESTOURNELLES.
Bien, monsieur le marquis, très-bien... Je reconnais là l'héritier d'une race de preux... car, à votre âge, renoncer à ce luxe héréditaire, pour aller grelotter au coin du petit feu de la baronne, c'est cruel.
LE MARQUIS.
Très-cruel.
DESTOURNELLES.
Pour vous encore, ce n'est rien; mais votre fille?...
LE MARQUIS.
Ma fille!...
DESTOURNELLES.
Vous êtes père, monsieur le marquis; si les sacrifices ne coûtent rien à votre grand coeur, s'il vous plaît d'accepter le rôle d'OEdipe, songez que vous imposez à cette aimable enfant la tâche d'Antigone.
LE MARQUIS, =attendri.=
Eh quoi?... ma pauvre Hélène... ma fille bien-aimée!...
DESTOURNELLES.
Monsieur le marquis, vous êtes bien ici.
LE MARQUIS.
C'est vrai, mon ami, je n'y suis pas mal.
DESTOURNELLES.
Séjour enchanté!... Si nous pouvions trouver un moyen de tout concilier...
LE MARQUIS.
Un moyen?
DESTOURNELLES.
Oui, un moyen qui sauverait du même coup l'honneur du père et la fortune de l'enfant.
LE MARQUIS.
Est-ce que vous entrevoyez?... Destournelles, voyons, mon vieil ami. Car nous sommes de vieux amis, je me mets entre vos mains... conseillez-moi, dirigez-moi... Vous dites qu'il y aurait peut-être un moyen?...
DESTOURNELLES.
Sans doute... il y en a un... un seul... mais il est bon.
LE MARQUIS.
S'il est bon, je m'en contenterai. Quel est-il?...
DESTOURNELLES, =hésitant.=
Ah!... je crains de vous l'apprendre... Vos idées sont telles....
LE MARQUIS.
Parlez, parlez, de grâce, ne voyez-vous pas que je peux tout entendre?
DESTOURNELLES.
Eh bien! puisque vous le voulez... Monsieur le marquis, ce Napoléon que vous jugez si sévèrement n'était pourtant pas sans mérite; il avait compris la nécessité de rapprocher la noblesse et la bourgeoisie. Un homme comme vous n'est-il pas fait pour s'associer aux grandes pensées de l'empereur?
LE MARQUIS.
Sans doute... mais veuillez m'apprendre?...
DESTOURNELLES.
Pensez-vous que monsieur de Vaubert soit sérieusement épris de sa fiancée?...
LE MARQUIS.
Peuh!...
DESTOURNELLES.
Pensez-vous que, de son côté, mademoiselle de La Seiglière aime éperdument le baron?
LE MARQUIS.
Peuh!...
DESTOURNELLES.
Trouvez-vous en lui le modèle des gendres?
LE MARQUIS.
Il manque un lièvre à vingt pas...
DESTOURNELLES.
Vous disiez tout à l'heure que Bernard chasse comme un gentilhomme... Le fait est qu'à vous voir ensemble, on jurerait deux frères d'armes, deux chevaliers de la table ronde... Que lui manque-t-il donc pour être un gentilhomme accompli?
LE MARQUIS.
La noblesse.
DESTOURNELLES.
Vous l'avez dit. Eh bien! qu'il la reçoive de vous...
LE MARQUIS.
Comment?
DESTOURNELLES.
Avec la main de votre fille.
LE MARQUIS.
Qu'entends-je?... une mésalliance!...
DESTOURNELLES.
Non pas... une fusion de races... et vous êtes sauvé!
LE MARQUIS.
Jamais, Monsieur, jamais!... Plutôt la ruine.
DESTOURNELLES.
Je m'en doutais; à votre aise. Seulement, je m'étonne, monsieur le marquis, qu'un esprit aussi éclairé que le vôtre n'ait pas là-dessus des idées plus conformes aux besoins du siècle.
LE MARQUIS.
Je ne me soucie pas mal des besoins du siècle.
DESTOURNELLES.
Au temps où nous vivons, déroger, c'est se ménager un appui. Voulez-vous connaître toute ma pensée? Vous avez des ennemis.
LE MARQUIS.
Moi?
DESTOURNELLES.
Tout homme supérieur en a. Savez-vous ce que les libéraux disent de vous?
LE MARQUIS.
Quoi donc?
DESTOURNELLES.
Ils vous signalent comme un ennemi des libertés publiques. Le bruit court que vous détestez la Charte.
LE MARQUIS.
Savez-vous bien, Monsieur, que c'est une infamie?... Moi, l'ennemi des libertés publiques!... Je les adore. Et comment m'y prendrais-je pour détester la Charte? je ne la connais pas.
DESTOURNELLES.
Enfin, je ne veux pas vous effrayer... Mais si une seconde révolution éclatait...
LE MARQUIS.
Parlez-vous sérieusement?... une seconde révolution!...
DESTOURNELLES.
Monsieur le marquis, nous sommes sur un volcan.
LE MARQUIS.
Un volcan?
DESTOURNELLES.
Que deviendra votre fille au milieu de la tourmente?
LE MARQUIS.
Que dites-vous?... Hélène!...
DESTOURNELLES.
Le nom seul de monsieur de Vaubert suffira pour attirer la foudre.
LE MARQUIS.
Ma fille!... Ah! plutôt que de la voir exposée...
DESTOURNELLES.
Comprenez-vous maintenant l'opportunité d'une mésalliance? En adoptant un enfant de l'empire, vous ralliez à vous l'opinion, vous vous créez des alliances dans un parti qui vous repousse, et vous achevez de vieillir, près de votre fille, heureux, tranquille, honoré, à l'abri des révolutions.
LE MARQUIS, =à part.=
Il parle bien.
DESTOURNELLES.
Et puis, vous serez, pardieu! bien à plaindre d'avoir pour gendre un jeune héros qui vous aime, que vous aimez, qui perpétuera votre nom, et qui héritera, si vous le voulez bien, de votre titre: Le marquis de Stamply-La Seiglière! cela sonne-t-il si mal à l'oreille?
LE MARQUIS.
Stamply-La Seiglière... J'aimerais mieux La Seiglière-Stamply... Enfin... on verrait. Vous me connaissez, Destournelles, il n'est pas de sacrifice que je ne puisse faire pour assurer l'avenir de ma fille... Mais comment la décider?...
DESTOURNELLES, =souriant.=
Croyez-moi, vous y réussirez.
LE MARQUIS.
Hein? qui peut vous faire croire?...
DESTOURNELLES.
Vous y réussirez, vous dis-je; et quant à Bernard, je réponds de lui.
LE MARQUIS.
Parbleu!... Je voudrais bien voir... Mais, Destournelles... nous oublions... Et la baronne?
DESTOURNELLES.
Madame de Vaubert?
LE MARQUIS.
Mes engagements sont tels...
DESTOURNELLES.
Mettez-lui sous les yeux ce petit papier, et vous saurez à quoi vous en tenir sur le désintéressement de cette noble dame.
LE MARQUIS.
Qu'entends-je?... Quel trait de lumière!...
=(La porte de droite s'ouvre, la Baronne s'arrête inquiète, voyant Destournelles.)=
DESTOURNELLES.
La voici... Faut-il que je me retire?
LE MARQUIS.
Grand Dieu!... me laisser seul avec elle...
DESTOURNELLES, =à part.=
C'est juste. Pauvre marquis!... Il n'est pas de force.
SCÈNE III.
LE MARQUIS, DESTOURNELLES, LA BARONNE.
LA BARONNE.
Encore ici, monsieur Destournelles?
DESTOURNELLES.
C'est à peu près ce que monsieur le marquis me faisait l'honneur de me dire, il n'y a qu'un instant; je répare le temps perdu.
LA BARONNE.
Vous causiez?...
DESTOURNELLES.
Oui, Madame! =(Bas au Marquis, passant derrière lui.)= Allons, ferme! Aborder la question.
LA BARONNE.[48]
Puis-je savoir?...
LE MARQUIS.
Ah! Baronne, nos affaires vont mal.
LA BARONNE.
Que dites-vous?
DESTOURNELLES. =(Bas.)=
Le papier... donnez-lui le papier.
LE MARQUIS.
Tâchez de déchiffrer ce grimoire.
LA BARONNE, =prenant l'exploit.=
Qu'est-ce que cela? =(Elle parcourt le papier.)= Un exploit!... de Bernard!...
LE MARQUIS.
Hein?... Qu'en dites-vous?
LA BARONNE, =à part.=
Destournelles, ici... C'est un piége. =(Haut.)= Eh bien, Marquis, que comptez-vous faire?
LE MARQUIS.
Mais... Baronne... je vous le demanderai... car avant tout... je serais bien aise d'avoir votre avis.
LA BARONNE.
Mon avis, monsieur le marquis, est que votre honneur et votre dignité sont deux joyaux plus précieux que votre fortune. Devant un pareil acte de brutalité, l'hésitation n'est plus permise; vous ne pouvez rester ici, vous n'avez plus qu'à vous retirer.
LE MARQUIS.
Où?
LA BARONNE.
Vous le demandez? Si j'avais pu oublier les engagements qui nous lient, la ruine de votre maison me les rappellerait. Marquis de La Seiglière, le château de Vaubert est à vous.
LE MARQUIS.
Généreuse Baronne!... Croyez que mon coeur... =(À part.)= Cela devient fort embarrassant.
LA BARONNE, =à part.=
Il paraît troublé.
DESTOURNELLES, =à part.=
Tant de grandeur d'âme!... C'est clair, elle est sûre de Bernard.
LA BARONNE.
Venez donc, mon ami, le bonheur de nos enfants vous rendra au centuple les biens que vous aurez perdus.
LE MARQUIS, =la retenant.=
Oh! certainement... Mais, croyez-vous, Baronne, que nos enfants aient l'un pour l'autre une affection bien tendre?
DESTOURNELLES, =bas.=
Très-bien!
LA BARONNE.
Ils s'adorent.
LE MARQUIS.
Vous croyez?
LA BARONNE.
J'en suis sûre.
LE MARQUIS.
Eh bien! moi, Baronne, après la scène de tantôt, j'en doute un peu.
LA BARONNE.
Que voulez-vous dire?
LE MARQUIS.
Et puis, pensez-vous que dans les circonstances où nous sommes, un tel mariage fût bien d'accord avec les besoins du siècle?
DESTOURNELLES.
Bravo!
LA BARONNE.
Les besoins du siècle!... Quel conte me faites-vous là?
LE MARQUIS.
Voyez-vous, Baronne, j'ai mûrement réfléchi.
LA BARONNE.
Vous?
LE MARQUIS.
Je ne suis pas, Dieu merci, aussi léger, aussi frivole qu'on se plaît à le dire; Destournelles, qui n'est pas un sot, le reconnaissait tout à l'heure...
LA BARONNE, =à part.=
Où veut-il en venir?
DESTOURNELLES.
C'est vrai, monsieur le marquis me faisait part...
LE MARQUIS.
Je lui disais: Destournelles, nous sommes sur un volcan... le disais-je, Destournelles?
DESTOURNELLES.
En effet, monsieur le marquis.
LE MARQUIS.
Je ne suis pas le marquis de Carabas, moi.
DESTOURNELLES.
Autres temps, autres moeurs!
LE MARQUIS.
Allons au peuple.....
DESTOURNELLES.
C'est cela: pour qu'à son tour il vienne...
LE MARQUIS.
Pour qu'à son tour il vienne à nous.
LA BARONNE, =à part.=
Je suis jouée. =(Haut.)= Marquis, regardez-moi en face. Vous avez résolu de marier votre fille à Bernard.
LE MARQUIS.
Madame!
DESTOURNELLES, =bas au Marquis.=
Pas de faiblesse!
LA BARONNE.
Vous avez résolu de marier votre fille à Bernard.
LE MARQUIS.
Moi?
LA BARONNE.
Vous!... Ainsi, monsieur le marquis, tandis que je me sacrifiais au soin de vos intérêts, vous complotiez avec votre digne conseiller de livrer à votre ennemi la fiancée de mon fils, vous portiez un coup de Jarnac au champion qui combattait pour vous.
DESTOURNELLES, =au Marquis.=
Un coup de Jarnac!... souffrirez-vous?...
LE MARQUIS, =étourdi.=
Moi! (=avec force.=) Eh bien! oui, Madame, c'est la vérité; je suis las du rôle que je joue ici, le coeur m'en lève. Morbleu vous me poussez à bout... Ma fille épousera Bernard.
LA BARONNE.
Prenez garde, Marquis, c'est la guerre.
LE MARQUIS.
Va pour la guerre! Je ne mourrai pas sans l'avoir faite au moins une fois.
LA BARONNE.
Monsieur le marquis, c'est bien. Il ne me reste plus qu'à savoir si mademoiselle de La Seiglière se fera complice de votre félonie. Justement, la voici. Je vais...
=(Elle se dirige vers la porte de gauche.)=
DESTOURNELLES.[49]
Madame!
LE MARQUIS.
Au nom du ciel!
LA BARONNE.
Vous le voyez, à la seule pensée de mettre votre fille dans la confidence de vos lâches projets, vous tremblez; la conscience même de monsieur Destournelles se révolte.
LE MARQUIS.
C'est que j'entends me réserver le droit, Madame, d'expliquer à ma fille...
LA BARONNE.
Tenez, j'ai pitié de vous; faites vous-même votre confession... je n'assisterai pas à votre honte. C'est déjà bien assez que vous ayez à rougir devant votre enfant.
=(Hélène entre par la porte de gauche, qui se referme.)=
SCÈNE IV.
DESTOURNELLES, HÉLÈNE, LA BARONNE, LE MARQUIS
LA BARONNE.
Vous arrivez à propos, chère Hélène.
HÉLÈNE.
À propos, Madame!... Que se passe-t-il donc?
LA BARONNE.
Je laisse à votre père le soin de vous l'apprendre. =(Bas au Marquis.)= Allons, monsieur le marquis, à l'oeuvre, la tâche est belle. Pour moi, je sais ce qu'il me reste à faire; adieu.
=(Elle sort.--Destournelles, pendant ces derniers mots, a rejoint le Marquis.)=
SCÈNE V.
HÉLÈNE, LE MARQUIS, DESTOURNELLES.
LE MARQUIS.
Bon voyage.
DESTOURNELLES.
Vous triomphez!
LE MARQUIS.
Si elle croit que je suis dupe de son désintéressement!... Mais comment préparer ma fille?...
DESTOURNELLES, =bas.=
Pas de préparations... Allez droit au but... et je vous réponds du succès.--Je vous laisse.
=(Il sort par la porte de droite.)=
SCÈNE VI.
LE MARQUIS, HÉLÈNE.
LE MARQUIS.
Allons!...
HÉLÈNE.
Qu'est-ce donc, mon père? que veut dire madame de Vaubert, et qu'avez-vous à m'apprendre?
LE MARQUIS, =à part.=
Il a beau dire... si je sais par où commencer...
HÉLÈNE.
Madame de Vaubert paraissait émue... Vous-même vous semblez inquiet... agité...
LE MARQUIS.
J'ai le droit de l'être... Des projets si longuement caressés!...
HÉLÈNE, =à part.=
Que veut-il dire?
LE MARQUIS.
Notre amitié avec les Vaubert...
HÉLÈNE, =à part.=
Grand Dieu! saurait-il?...
LE MARQUIS.
Certains détails, enfin... =(À part.)= Ah! ma foi, Destournelles a raison, allons droit au but.--Réponds, ma fille, aimes-tu monsieur de Vaubert?
HÉLÈNE.
Comment?
LE MARQUIS.
Aimes-tu monsieur de Vaubert?
HÉLÈNE.
Mais... je ne sais... mon père, il a ma parole.
LE MARQUIS.
Ce n'est pas là ce que je te demande. Ce mariage te sourit-il? Réponds-moi franchement.
HÉLÈNE.
Mon père, à quoi bon?
LE MARQUIS.
À quoi bon?... Il s'agit de ton bonheur, de ta destinée tout entière, et tu demandes à quoi bon?
HÉLÈNE.
Sans doute, car je ne puis comprendre...
LE MARQUIS.
Ah!... tu le sais, cette union ne fut jamais de mon goût, et je commence à me demander avec effroi... qui te protégera quand je ne serai plus.
HÉLÈNE.
Quand vous ne serez plus, mon père!... Monsieur de Vaubert est un coeur dévoué.
LE MARQUIS.
Bête aubaine que son dévouement... Un mari qui ne fera que la chasse aux papillons, qui passera sa vie à chercher dans l'herbe des bêtes à bon Dieu... qui, le soir, pour te distraire, montera des oiseaux, ou empaillera des lézards... Voilà l'existence enchantée qu'il te prépare.
HÉLÈNE.
Mais, mon père...
LE MARQUIS.