Mademoiselle de la Seiglière Comédie en quatre actes, en prose
Chapter 5
C'est ce que je fais, monsieur le marquis, j'arrive. =(Apercevant la Baronne.)= Madame la baronne!
LA BARONNE, =passant devant le Marquis.=[39]
Charmée de vous revoir, monsieur Destournelles; je ne vous attendais pas si tôt.
DESTOURNELLES.
Je m'en doute bien.
LA BARONNE.
Soyez le bienvenu, pourtant; les joies inespérées sont toujours les plus vives.
DESTOURNELLES.
Il n'y a que madame la baronne pour tourner ainsi un compliment aux gens.
LA BARONNE.
Aux gens que j'aime, monsieur Destournelles.
DESTOURNELLES.
Et qui vous le rendent, madame la baronne. =(À part.)= Quelle audace!... =(Haut.)= Ah!... monsieur Bernard...
BERNARD, =froidement, en remontant la scène=.
Bonjour, monsieur Destournelles, bonjour.
DESTOURNELLES, =à part=.
Cet accueil!... On m'a dit vrai.
HÉLÈNE.
Mais, monsieur Destournelles, votre voyage a-t-il été bon?
DESTOURNELLES, =jetant un regard sur la Baronne.=
Mon voyage?... excellent, Mademoiselle.
LE MARQUIS.
Vraiment!... Que chante donc _la Quotidienne_?
LA BARONNE.
Est-ce à monsieur le conseiller ou à monsieur le président que je dois tirer ma révérence?
DESTOURNELLES.
Je vais bien vous surprendre, madame la baronne; ni à l'un ni à l'autre.
HÉLÈNE.
Comment?
RAOUL.
Il serait possible?
DESTOURNELLES.
C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire.
LE MARQUIS.
Un refus, à vous!
LA BARONNE.
Je n'en reviens pas.
DESTOURNELLES.
Une fée... qui m'en veut, qui ne me pardonnera jamais d'avoir su lire au fond de son âme, a traversé toutes mes démarches.
RAOUL.
Une fée?
HÉLÈNE.
Vous en êtes sûr?
DESTOURNELLES.
Très-sûr.
LA BARONNE.
Il faut qu'elle soit bien habile.
DESTOURNELLES.
Non, mais elle est toute-puissante, et comme vous n'étiez pas là pour balancer sa maligne influence...
LE MARQUIS.
Un autre que vous l'a emporté.
DESTOURNELLES.
Voilà.
LE MARQUIS.
C'est abominable!
LA BARONNE.
C'est une injustice criante.
LE MARQUIS.
Destournelles, je m'en plaindrai au roi.
DESTOURNELLES.
Monsieur le marquis, madame la baronne, combien je suis touché... Rassurez-vous pourtant; si je ne suis ni président, ni conseiller, je reste avocat, comme par le passé... Mettre sa parole au service des droits méconnus, dépister l'intrigue et la ruse, relever les faibles, abattre les puissants, c'est encore une assez belle tâche; ne le pensez-vous pas, monsieur le marquis? n'est-ce pas votre avis, madame la baronne?
LE MARQUIS.
Sans doute, sans doute.
LA BARONNE.
La philosophie fut de tout temps le refuge des grandes âmes.
HÉLÈNE, =se rapprochant de Destournelles.=
Et à peine arrivé, mon bon monsieur Destournelles, votre première visite a été pour nous?
DESTOURNELLES.
Oui, Mademoiselle, oui... pour vous... d'abord... et ensuite...
LA BARONNE.
Et ensuite... pour monsieur Bernard.
BERNARD.
Pour moi?
DESTOURNELLES.
Mais effectivement... je ne vous cacherai pas...
HÉLÈNE, =passant devant Destournelles, et allant à son père, la Baronne remonte=.
Ah! plus tard, un autre jour...[40] Monsieur Bernard ne s'appartient pas aujourd'hui; il a promis de nous accompagner au moulin de Gençais.
LE MARQUIS.
Au moulin de Gençais?
HÉLÈNE.
La veuve du meunier est malade, je dois porter à ses enfants quelques vêtements que je vais rassembler, et si monsieur Bernard veut bien m'attendre un instant...
BERNARD.
À vos ordres, Mademoiselle.
LE MARQUIS.
Oh! alors, je vais avec vous. Vaubert, êtes-vous des nôtres?
RAOUL.
Non, monsieur le marquis.
LA BARONNE, =à part.=
Maladroit!... =(Haut.)= Pourquoi donc? qu'avez-vous à faire?
RAOUL.
Mademoiselle Hélène le sait. J'ai hâte de mettre fin à un travail qui, je l'espère, ne sera pas inutile à ses pauvres.
HÉLÈNE.
C'est vrai.
LE MARQUIS, =à part.=
S'ils comptent là-dessus pour avoir des sabots!... =(Haut.)= Allons, puisqu'il en est ainsi, donne-moi le bras, ma fille, et conduisons-le jusqu'à la grille. Au revoir, Destournelles. Bernard, dans un instant nous sommes à vous. Sans rancune, mon brave; à bientôt, mon ami.
=(Il donne une poignée de main à Bernard et sort avec sa fille. Bernard les accompagne jusqu'à la porte; Raoul serre aussi la main de Bernard en sortant. Destournelles, qui a suivi ce mouvement, reste stupéfait. Bernard disparaît pour quelques instants.)=
SCÈNE IV.
LA BARONNE, DESTOURNELLES.
DESTOURNELLES.
Un tel accord!... Malgré tout ce que j'ai appris, je n'en saurais revenir.
LA BARONNE.
Qu'a donc monsieur Destournelles? On le dirait étonné de ce qu'il vient de voir et d'entendre.
DESTOURNELLES.
Honneur à vous, Madame; on n'est pas plus adroite, on n'est pas plus habile.
LA BARONNE.
Vous dites?
DESTOURNELLES.
Je dis que c'est bien joué... et qu'il était impossible de mieux profiter de mon absence.
LA BARONNE.
Vous voilà revenu, monsieur Destournelles, et rien ne vous empêche de vous signaler à votre tour. Tenez, sans plus tarder, je vous laisse le champ libre. =(Bernard reparaît au fond; il suit du regard Hélène et son père.)= Monsieur Bernard va vous entendre, seul, en tête-à-tête; et, après cet entretien, que je connais d'avance, et qui ne m'effraie pas, monsieur Bernard décidera de quel côté se trouve la droiture ou l'habileté. Monsieur Destournelles, je vous salue.
=(Elle remonte la scène, et rencontre au fond Bernard, qui paraît embarrassé; elle lui indique gracieusement Destournelles comme ayant à lui parler, et échange quelques paroles avec lui.)=
SCÈNE V.
DESTOURNELLES, BERNARD.
DESTOURNELLES.
Oh!... nous allons voir... À nous deux maintenant, monsieur Bernard... Ah! l'on chasse... ah! l'on festine... ah! l'on soupire ici. Place au trouble-fête... Voici le seigneur Rabat-joie.
BERNARD.
Nous voilà seuls, Monsieur; vous avez désiré me parler, je vous écoute... Vous venez sans doute m'entretenir de mes droits?
DESTOURNELLES.
Nullement. Vos droits sont incontestables, je vous l'ai dit: je n'aime pas à me répéter.
BERNARD.
Eh bien! alors...
DESTOURNELLES.
Je ne suis venu que pour connaître vos intentions.
BERNARD.
Mes intentions?...
DESTOURNELLES.
Il m'est permis de les ignorer, puisque vous avez laissé toutes mes lettres sans réponse; et comme, en vertu des pleins pouvoirs que vous m'avez donnés, et qui sont encore entre mes mains...
BERNARD.
J'espère, Monsieur, que vous n'avez rien fait sans me consulter?
DESTOURNELLES.
Je vous consulte... Que dois-je faire?
BERNARD.
Rien.
DESTOURNELLES.
Ainsi, vous renoncez?...
BERNARD.
Je ne m'explique pas là-dessus... Je verrai, j'aviserai... Nous en reparlerons, rien ne presse.
DESTOURNELLES.
En effet, de quoi s'agit-il?... de venger votre père... Les morts peuvent attendre.
BERNARD.
Monsieur!
DESTOURNELLES.
Vous habitez la maison du garde... Je comprends qu'un pareil séjour ait amolli votre coeur, et lui ait conseillé l'indulgence et l'oubli.
BERNARD.
Encore une fois!...
DESTOURNELLES.
Ah! tenez, laissez-moi vous parler franchement, car ce n'est plus de votre patrimoine qu'il s'agit, à cette heure; mais de votre honneur, de votre dignité.
BERNARD.
Monsieur Destournelles!...
DESTOURNELLES.
Monsieur Bernard, vous ne deviez rester ici qu'à la condition d'y commander en maître... C'est mon avis. Voilà six semaines, c'était aussi le vôtre. La colère blanchissait vos lèvres, des éclairs partaient de vos yeux, vous parliez de punir les méchants de leurs iniquités... Et voilà qu'aujourd'hui vous hésitez!... «Vous verrez... vous aviserez... rien ne presse!...» Et en attendant, vous vivez en joie au milieu de vos ennemis, sous le toit d'où ils ont chassé votre père.
BERNARD.
Monsieur... c'est qu'il y a six semaines, j'ignorais certains détails... on avait su m'inspirer certaines préventions... qui maintenant sont dissipées.
DESTOURNELLES.
Vraiment?...
BERNARD.
C'est qu'alors... Enfin, Monsieur, qui me dit que ne sont pas là de nobles coeurs indignement calomniés par l'envie?
DESTOURNELLES.
Qui vous le dit?... Moi. Moi, Sylvain Destournelles, qui n'ai jamais calomnié personne, quoique avocat... Et que vous le savez bien, que madame de Vaubert n'est pas une belle âme!... que vous savez bien que le marquis cache l'égoïsme d'un vieillard sous l'étourderie d'un enfant!--Osez le nier. Et croyez-vous donc que je ne devine pas le charme qui vous a retenu, qui vous retient encore?
BERNARD.
Monsieur!
DESTOURNELLES.
Est-il besoin de vous l'apprendre?
BERNARD, =effrayé.=
Monsieur, pas un mot de plus.
DESTOURNELLES.
Ah! pardieu, j'irai jusqu'au bout... vous aimez.
BERNARD.
Silence!... silence, malheureux!
DESTOURNELLES.
Vous aimez mademoiselle de La Seiglière.
BERNARD.
Moi!... Je n'ai rien dit... rien fait...
DESTOURNELLES.
Atteint et convaincu, vous l'aimez. =(Geste de dépit de Bernard; il garde le silence.)= Eh bien! mon cher monsieur, vous voilà dans une jolie passe!--Comment comptez-vous en sortir?
BERNARD.
Monsieur... mon parti est pris... Vous en penserez ce que vous voudrez... je ne dépouillerai jamais la fille qui aida mon père à vivre et à mourir.
DESTOURNELLES, =à part.=
Le tour est joué. =(Haut.)= Que ferez-vous alors?
BERNARD.
Je partirai.
DESTOURNELLES.
Vous partirez!... vous abandonnerez un million d'héritage?
BERNARD.
Je suis né sous un toit de chaume; j'ai vécu dans les camps, j'ai dormi sur la neige; mon épée me reste, il suffit.
DESTOURNELLES.
Insensé!... Ne voyez-vous donc pas qu'en agissant ainsi, vous donnez, tête baissée, dans le piége qu'on vous a tendu?
BERNARD.
Que voulez-vous dire?
DESTOURNELLES.
Ô candeur!... ô naïveté des guerriers!... Monsieur Bernard, je veux croire avec vous à la droiture du marquis, à la sincérité de l'affection qu'il vous témoigne. Vous l'amusez: c'est tout ce qu'il lui faut. Je parierais même qu'il ne sait déjà plus ce que vous êtes venu faire ici. De son côté, monsieur de Vaubert, absorbé par l'étude des trois règnes de la nature, ne se doute même pas de ce qui se passe autour de lui: c'est le privilége de la science. Mais la baronne, mon jeune ami?--Vous souvient-il de l'apologue du lion amoureux?
BERNARD.
Eh! Monsieur, laissons là la baronne; c'est bien de cette femme qu'il s'agit!--Que mademoiselle de La Seiglière soit heureuse; qu'elle ignore à jamais les intrigues qu'elle a servies sans s'en douter; qu'elle continue de vivre calme, sereine, sans défiance, au milieu du luxe de ses ancêtres: voilà ce que je veux. Quant à madame de Vaubert, elle peut triompher tout à son aise, cela m'est vraiment bien égal. =(Il quitte Destournelles, et va près de la fenêtre, à gauche.)=
DESTOURNELLES, =à part, traversant la scène.=[41]
Diable! diable! c'est plus sérieux que je ne pensais... et si je ne trouve un moyen... Mais, quelle idée! Si la baronne s'était prise dans son propre piége?... si mademoiselle de La Seiglière?... Il est bien, ce garçon!... depuis six semaines ils ne se quittent pas... Ô amour! si j'ai deviné juste, je te bénis et je t'élève un temple. =(Haut.)= Monsieur Bernard, vous ne partirez pas.
BERNARD.
Ma résolution est inébranlable.
DESTOURNELLES.
Vous ne partirez pas, vous dis-je.
BERNARD.
Qui m'en empêchera?
DESTOURNELLES.
Qui?... Mademoiselle de La Seiglière.
BERNARD.
Comment?
DESTOURNELLES.
Elle vous aime.
BERNARD.
Vous êtes fou!
DESTOURNELLES.
Elle vous aime... et vous l'épouserez.
BERNARD.
Moi!
DESTOURNELLES.
Vous!... Préférez-vous que ce soit monsieur de Vaubert?
BERNARD.
Monsieur de Vaubert!
DESTOURNELLES.
Irez-vous, du même coup, faire présent à monsieur le baron de votre femme et de vos domaines?
BERNARD.
Ah! laissez, laissez-moi... Ne troublez pas mon coeur... Comment m'aimerait-elle? Fils d'un paysan, je ne suis qu'un soldat.
DESTOURNELLES.
Allons donc!... vous êtes du bois dont l'empereur faisait des princes.
BERNARD.
Songez que je ne puis même pas lui offrir cette fortune à laquelle je suis prêt à renoncer pour elle. C'est une âme haute et fière... si elle connaissait mes droits, si elle se doutait seulement...
DESTOURNELLES.
Eh bien! qu'à cela ne tienne! Vous aurez à la fois la joie de tout donner et la certitude d'être aimé pour vous-même.
BERNARD.
La fille du marquis de La Seiglière n'épousera jamais Bernard Stamply.
DESTOURNELLES.
Bah! si elle vous aime?--L'amour est un bon diable qui n'a pas d'armoiries.
BERNARD.
Non, non, Destournelles, elle ne m'aime pas.
DESTOURNELLES.
Eh! vertudieu, prenez la peine de vous en assurer. Il sera toujours temps de partir. Qui m'a donné un amoureux pareil!--Le voici.... Pour l'honneur de la grande armée, déclarez-vous.
BERNARD.
Jamais!
DESTOURNELLES, =à part.=
Oh! nous verrons bien.
SCÈNE VI.
BERNARD, DESTOURNELLES, HÉLÈNE.
HÉLÈNE, =entrant par la porte de droite.=
Je suis prête, et si mon chevalier veut me donner son bras...
DESTOURNELLES.
Oh! Mademoiselle, votre chevalier... je vous le dénonce: il médite une félonie.
BERNARD.
Monsieur... pas un mot...
HÉLÈNE.
Une félonie!... monsieur Bernard?
DESTOURNELLES.
Oui, Mademoiselle, une félonie... Jugez vous-même: Il veut...
BERNARD.
Je vous défends...
HÉLÈNE.
Qu'est-ce donc?
BERNARD.
Rien, Mademoiselle, rien... une plaisanterie de monsieur l'avocat.
HÉLÈNE.
Mais encore?
DESTOURNELLES.
Il veut partir... il se dispose à vous quitter.
HÉLÈNE.
Nous quitter!... Ce n'est pas possible... Pour quelles raisons?
DESTOURNELLES.
Oh! pour des raisons... que je vous dirais mal, mais que monsieur vous expliquera, pour peu que vous l'en pressiez.
HÉLÈNE.
Vous voulez nous quitter, monsieur Bernard?
DESTOURNELLES.
Il y est résolu, et je ne sais au monde qu'une seule personne qui puisse l'en empêcher.
HÉLÈNE.
Cette personne?...
DESTOURNELLES.
Ce n'est pas moi, Mademoiselle, aussi je vous demande la permission de me retirer... =(Hélène troublée va déposer son écharpe sur un fauteuil à droite.)= =(Bas à Bernard.)= Allons, ventrebleu, en avant!... La charge sonne... Vive l'empereur!
=(Il salue Hélène et sort par le fond.)=
SCÈNE VII.
BERNARD, HÉLÈNE.
HÉLÈNE.
Ce qu'il vient de dire est-il vrai, Monsieur?... Vous voulez partir, nous quitter?
BERNARD.
Oui, Mademoiselle... oui, il le faut.
HÉLÈNE.
Pourquoi?... D'où peut venir cette brusque résolution?
BERNARD.
Je ne puis vous le dire, Mademoiselle... Mais croyez qu'un motif impérieux...
HÉLÈNE.
Je dois le croire... car sans cela... Oh! mon Dieu!... je ne sais ce que j'éprouve.... =(Timidement)=. Monsieur Bernard, votre coeur a-t-il à se plaindre de nous?
BERNARD, =vivement.=
Oh! Mademoiselle, vous ne le pensez pas.
HÉLÈNE.
Hélas! je ne sais que croire... qu'imaginer... Mon père aurait-il involontairement?... Il a parfois encore toute la pétulance, toutes les mutineries, tous les emportements du jeune âge... C'est un enfant, mon pauvre père; mais si bon, si charmant! S'il lui est arrivé de vous offenser, il n'en sait rien lui-même: il ne faut pas lui en vouloir.
BERNARD.
Je n'ai qu'à me louer de monsieur le marquis, Mademoiselle. Je n'ai rien à lui pardonner.
HÉLÈNE.
Alors, je ne puis comprendre... Si ce n'est lui... c'est moi peut-être qui, sans m'en douter, vous ai fait de la peine?
BERNARD.
Vous, Mademoiselle... Vous!...
HÉLÈNE.
Mon Dieu! je cherche... je tâche de savoir... car enfin, monsieur Bernard... on ne part pas... on ne s'en va pas sans motifs.
BERNARD.
Que vous dirai-je, Mademoiselle?... Ma vie s'est passée à l'armée... Je suis jeune encore... j'aime mon métier.
HÉLÈNE, =souriant d'un air de doute.=
Oh! la guerre est finie... On ne la recommencera pas pour vous.
BERNARD, =embarrassé.=
Non... sans doute... mais...
HÉLÈNE, =lui imposant silence.=
Ce n'est pas cela... soyez franc... D'ailleurs, vous avez tout le temps de prendre un parti... Nous touchons à l'hiver; il faut rester avec nous jusqu'au printemps... Vous chasserez avec mon père, et le soir, au coin du feu, vous me raconterez vos campagnes.
BERNARD.
Non, Mademoiselle, non... Vivre de votre vie est un bonheur qui n'est pas fait pour moi.
HÉLÈNE.
C'est donc par fierté, par orgueil que vous voulez vous éloigner?
BERNARD.
Par orgueil!... Avec vous, Mademoiselle, je n'ai ni fierté ni orgueil.
HÉLÈNE.
Mais alors, mon Dieu, pourquoi donc, pourquoi partez-vous?
BERNARD.
Tenez, Mademoiselle, je souffre... Au nom du ciel, ne m'interrogez pas.
HÉLÈNE.
Vous souffrez?... Et moi qui vous croyais heureux!... Vous souffrez, et je n'en savais rien! Dites-moi vos chagrins, ouvrez-moi votre coeur. Votre père m'appelait sa fille, ne suis-je pas votre soeur?
BERNARD.
Vous êtes un ange de bonté; mais à quoi bon vous affliger en vous initiant au secret de ma douleur? Vous ne pouvez la guérir.
HÉLÈNE.
Ne puis-je du moins l'alléger en la partageant? Qu'est-ce donc que ce mal qui s'obstine au silence et repousse la main d'une amie?
BERNARD.
Ah! c'est un mal étrange... c'est un mal sans remède, et dont le secret doit mourir avec moi.
HÉLÈNE.
Que voulez-vous dire?... Mon Dieu! vous m'effrayez... et je crains d'entrevoir...
BERNARD.
Si je vous le disais... Oh! non, non, votre coeur ignorera toujours le martyre que j'endure.
HÉLÈNE, =très-troublée.=
Je n'ose poursuivre... Vous dites que votre mal est sans remède?...
BERNARD.
Sans remède.
HÉLÈNE.
Je devine. Il est peut-être au monde une personne... =(À part.)= Il se tait! Ah! mon Dieu! jamais une pareille pensée ne m'était venue... =(Haut.)= Et c'est pour cela que vous nous quittez?... Il y a donc, en effet, une personne que vous regrettez... que vous aimez peut-être... =(Bernard ne répond rien.--Elle met la main sur son coeur.)= Oh! je comprends maintenant ce que vous devez souffrir.
BERNARD.
Non, non, vous ne pouvez le comprendre... Si, plus tard, vous connaissez l'amour, vous le connaîtrez jeune, charmant, plein d'espérances. Il n'est pas fait pour vous, le supplice de l'amour malheureux.
HÉLÈNE, =avec une joie contenue.=
Eh! quoi, celle que vous aimez...
BERNARD.
Je l'aime d'un amour sans espoir... d'un amour insensé... Elle est tellement au-dessus de moi!
HÉLÈNE.
Au-dessus de vous, monsieur Bernard? au-dessus de vous?
BERNARD.
J'ai mesuré la distance qui nous sépare; Dieu m'est témoin que je n'ai pas songé un seul instant à la franchir.
HÉLÈNE, =souriant.=
Elle est donc née sur les marches d'un trône... c'est donc une princesse de sang royal?
BERNARD.
Il n'est pas de couronne dont son front n'eût rehaussé l'éclat... Elle est de noble race, elle est jeune, elle est belle, elle a tous les dons en partage; et puis-je oser prétendre à sa main... moi, dont le drapeau est proscrit, moi qui ne suis qu'un soldat?
HÉLÈNE.
Soyez plus juste envers vous-même... Quel coeur si haut placé pourrait se croire au-dessus du vôtre?
BERNARD.
Qu'entends-je?... Oh! vous ne voudriez pas railler mon désespoir... C'est par pitié que vous parlez ainsi.
HÉLÈNE.
Par pitié!...
BERNARD.
Si je vous disais que c'est vous que j'aime, un tel aveu dans ma bouche ne vous offenserait donc pas?
HÉLÈNE.
Monsieur Bernard!
BERNARD.
Eh bien! oui, je vous le dis, c'est vous que j'aime. Dès que je vous ai vue, j'ai senti que ma vie ne m'appartenait plus. Je détestais la noblesse, le son de votre voix a suffi pour dompter ma haine; j'avais le coeur plein de tempêtes, un seul de vos regards a suffi pour l'apaiser. Vainement j'ai voulu résister au charme qui m'envahissait, je ne pouvais m'arracher au bonheur de vous voir, de vous entendre, de m'enivrer à toute heure de votre présence. Mais maintenant que vous savez ce qu'au prix de ma vie je n'aurais jamais osé vous dire, vous comprenez, n'est-ce pas? que si je veux vous quitter, vous fuir, c'est que vous-même à l'instant allez m'en donner l'ordre; c'est que je ne puis être aimé, c'est qu'enfin tout me défend de rester auprès de vous.....
HÉLÈNE, =très-émue.=
Et si je vous dis que mon coeur me le permet?
BERNARD.
Ah! =(Il se jette sur la main d'Hélène qu'il couvre de baisers.--La porte du fond s'ouvre, la Baronne paraît, elle saisit ce mouvement. Hélène, en se retournant, aperçoit la Baronne, elle pousse un cri et retire brusquement sa main)=.
SCÈNE VIII.
BERNARD, LA BARONNE, HÉLÈNE.
HÉLÈNE.
Madame de Vaubert!
LA BARONNE, =à part.=
Il est temps! =(Haut).= Qu'est-ce donc, mes amis? d'où vient cet embarras?
HÉLÈNE.
Madame!
LA BARONNE.
Est-ce que ma présence dérange votre entretien?
HÉLÈNE.
Pourquoi donc, Madame?
LA BARONNE.
Vous parliez quand je suis entrée... vous vous taisez en me voyant.
BERNARD.
Non, Madame; j'offrais mon bras à mademoiselle jusqu'à la ferme de Gençais.
HÉLÈNE.
Oui, oui, Madame... et nous allions partir.
LA BARONNE.
Sans votre père?
HÉLÈNE.
Non, sans doute, et je vais... =(Elle fait un pas pour sortir.)=
LA BARONNE.
Inutile... il vient ici... avec mon fils, monsieur de Vaubert.
BERNARD.
Monsieur de Vaubert?
LA BARONNE.
Oui.
BERNARD.
Je croyais... il me semblait lui avoir entendu dire...
LA BARONNE.
Qu'il n'accompagnerait pas tantôt sa fiancée?...
BERNARD, =à part.=
Sa fiancée!... =(Tressaillement d'Hélène).=
LA BARONNE.
Il a changé d'avis.
BERNARD.
Ah!
LA BARONNE.
Oui, en refusant d'abord de vous accompagner, Hélène, mon fils dont le coeur s'associe aux nobles préoccupations du vôtre, n'avait d'autre pensée que de continuer pour sa part au bien-être des malheureux dont vous êtes la providence.
HÉLÈNE, =troublée.=
Eh bien?...
LA BARONNE.
Mais aux termes où vous en êtes...
HÉLÈNE, =à part.=
Ciel! =(Mouvement de Bernard).=
LA BARONNE.
À la veille de resserrer les liens qui vous unissent depuis votre enfance...
HÉLÈNE.
Ah! malheureuse!
BERNARD.
Quel réveil!
LA BARONNE.
Il n'a pas eu de peine à comprendre qu'il ne doit plus céder à personne le droit d'être votre chevalier. Et tenez, que vous disais-je? les voici. =(Le Marquis et Raoul entrent du fond.)=
SCÈNE IX.
BERNARD, LA BARONNE, RAOUL, LE MARQUIS, HÉLÈNE.
LE MARQUIS. =Il a sa canne et son chapeau.=
Oui, le jarret dispos, et prêt à partir. Sois glorieuse, ma fille. Voici un savant qui, pour tes beaux yeux, jette la science aux orties; mais gare les distractions le long du chemin!
RAOUL, =passant près d'Hélène devant le Marquis.[42]=
Non, chère Hélène, ne les redoutez pas. Vous le savez, mon coeur ne suit pas les distractions de mon esprit, et je vous le jure, à l'avenir l'étude ne me détournera pas du soin de votre bonheur. Je vous appelai longtemps du nom de soeur; je n'aspire qu'à vous donner un nom plus doux.
LE MARQUIS.
Peste! Le savant se fait poëte. Voilà un madrigal galamment troussé.
LA BARONNE.
Galanterie permise à un mari... =(À part.)= N'hésitons plus. =(Haut.)= Ne vous semble-t-il pas, mon vieil ami, qu'il est temps de fixer le jour?...
LE MARQUIS.
Sans doute... sans doute... Nous en reparlerons... On a toujours le temps de se marier.
LA BARONNE.
Pourtant...
LE MARQUIS.
Dans un pareil moment... Comment puis-je décider?... D'ailleurs ce n'est pas moi, c'est ma fille que cela regarde.
HÉLÈNE.
Moi?
BERNARD, =à part.=
Grand Dieu!
LA BARONNE.
Alors, Hélène, prononcez.
HÉLÈNE.
Madame... =(À part.)= Eh! quoi, là, sous ses yeux... Oh! je me soutiens à peine.
RAOUL.
N'insistez pas, ma mère... Mais rappelez-vous, Hélène, que mon bonheur est entre vos mains.
HÉLÈNE, =à part=.
Son bonheur!
RAOUL.
Et vous ne voudrez pas... Ah! mon Dieu! elle chancèle... Hélène!... Voyez donc.
=(Il approche vivement le fauteuil qui est derrière elle.)=
TOUS.
Ô ciel! =(Tous se groupent autour d'Hélène.)=[43]
LE MARQUIS.
Ma fille, qu'as-tu donc?
HÉLÈNE.
Moi?... rien... Ah! je me sens mourir.
LE MARQUIS.
Ma fille!... mon enfant!...
RAOUL.
Il faut appeler. =(Courant à la porte du fond.)=
LE MARQUIS.
Oui, du secours... Holà! Jasmin?
HÉLÈNE.
Ce n'est rien, mon père, je me sens mieux.
LE MARQUIS.
Oh! mon Dieu!... Serait-ce?...
HÉLÈNE. =Elle se lève.=[44]
Ce n'est rien, vous dis-je, le grand air me remettra.
LE MARQUIS.
Que diable! Baronne, vous aviez bien besoin...
LA BARONNE.
Pouvais-je prévoir qu'en rappelant à mademoiselle de la seiglière ses engagements?...
HÉLÈNE, =avec dignité.=