Mademoiselle de la Seiglière Comédie en quatre actes, en prose
Chapter 4
Veuillez donc regarder cette maison comme la vôtre. Vous êtes arrivé avec des intentions hostiles; je ne désespère pas de vous ramener bientôt à des sentiments meilleurs. Vous pensez avoir à exercer sur ce domaine des droits dont moi je crois être en mesure de contester la valeur: commençons par nous connaître... et plus tard un accommodement...
BERNARD.
Non, Monsieur, non, je n'attends rien de votre bonté, n'attendez rien de la mienne. Je ne sais qu'un arrangement possible entre nous, c'est celui qu'a prévu la loi. Il n'est pas un coin de ce domaine que mon père n'ait arrosé de ses sueurs et aussi de ses larmes, il ne convient pas que j'en fasse le théâtre d'une comédie.
=(Le Marquis remonte vers le fond du théâtre; il redescend ensuite près de la Baronne.)=
LA BARONNE.[27]
Ah! Monsieur, vous n'êtes pas Bernard, vous n'êtes pas le fils de notre vieil ami.
BERNARD.
Madame la baronne...
LA BARONNE.
Non, Monsieur. Votre père était un homme équitable, d'un sens droit, d'un coeur modéré... Ce n'est pas lui qui se fût abandonné aux transports d'une colère irréfléchie: il eût craint de céder aux suggestions de la calomnie; avant de se décider à la haine, il eût voulu s'assurer qu'il n'était pas l'instrument de la vengeance d'un méchant.
BERNARD.
Madame...
LE MARQUIS.
Eh! Baronne, à son aise; de grâce, n'insistez pas.
BERNARD.
Monsieur le marquis, je ne sais rien du monde, je ne demande qu'à croire à l'honneur, au dévouement, à la loyauté... et s'il était vrai...
LA BARONNE.
Eh bien, Monsieur... Permettez-moi...
=(On entend des cris au dehors; Destournelles entre impétueusement.)=
SCÈNE VII.
LE MARQUIS, LA BARONNE, DESTOURNELLES, BERNARD.
DESTOURNELLES.
Venez, venez, noble jeune homme... Oh! pardon, madame la baronne, pardon, monsieur le marquis, mais je suis si ému...
LE MARQUIS.
Qu'est-ce donc?
DESTOURNELLES.
Tout le village... que j'ai rencontré, et à qui je n'ai pu taire le retour miraculeux de notre jeune guerrier...
LA BARONNE.
Eh quoi! vous vous êtes permis...
DESTOURNELLES.
Cette nouvelle inattendue a excité une surprise, un enthousiasme universel... Ils sont là... deux cents paysans... qui demandent à grands cris le compagnon de leurs premiers jeux... le héros de Volontina!
LE MARQUIS.
Monsieur Destournelles!...
DESTOURNELLES.
Si monsieur le marquis veut se mettre à cette fenêtre, il jouira d'un spectacle bien émouvant: deux cents villageois se disputant les mains de leur nouveau seigneur. =(Les cris augmentent.)=
LE MARQUIS, =passant devant la Baronne.=[28]
Monsieur Destournelles!
DESTOURNELLES.[29] =(Il va à la porte-fenêtre à droite.)=
Tenez, tenez, les entendez-vous?... Voyez! ils ont forcé la grille, les voilà dans la cour.
BERNARD.
Un tel accueil!... j'étais loin de m'attendre...
DESTOURNELLES.
Hâtez-vous... ils sont capables de faire irruption dans le château.
LE MARQUIS.
Irruption!... Qu'ils viennent... je les attends!... Holà... Jasmin, La Brisée... tous mes laquais!
BERNARD.
N'appelez personne, Monsieur; ce sont mes amis, et je suffirai pour les congédier. Venez-vous, monsieur Destournelles?
=(Il sort par la porte-fenêtre de droite.)=
DESTOURNELLES, =en sortant, au Marquis.=
Comment donc! mon client l'objet d'une ovation aussi populaire!... Ah! monsieur le marquis, quel épisode pour ma plaidoirie!
=(Il sort avec Bernard.--À leur aspect les cris redoublent au dehors.)=
SCÈNE VIII.
LA BARONNE, LE MARQUIS.
LE MARQUIS.
Quel vacarme!... Ces animaux-là ne criaient pas autrement quand je suis revenu.
LA BARONNE.
Maudit avocat!
LE MARQUIS.
Oh!... il ne mourra que sous ma canne... et quant à son client...
LA BARONNE.
Calmez-vous.
LE MARQUIS, =parcourant la scène.=
Comment! un drôle, dont j'ai vu la mère apporter ici pendant dix ans le lait de ses vaches, viendra m'insulter chez moi, et je n'y pourrai rien!
LA BARONNE.
Calmez-vous, vous dis-je.
LE MARQUIS.
Un va-nu-pieds qui, trente ans plus tôt, se fût estimé trop heureux de panser mes chevaux et de les conduire à l'abreuvoir!
LA BARONNE.
Bienfaits de la révolution!
LE MARQUIS.
Le malheureux!... Mais avez-vous entendu avec quelle emphase ce fils de bouvier a parlé des sueurs de son père? Quand ils ont dit cela, ils ont tout dit: La sueur!... la sueur de leurs pères!... Les impertinents et les sots!... Comme si leurs pères avaient inventé la sueur et le travail! S'imaginent-ils donc que nos pères ne suaient pas, eux aussi? Pensent-ils qu'on suait moins sous le haubert que sous le sarrau?
LA BARONNE.
Il peut rentrer d'un instant à l'autre.
LE MARQUIS.
Et ce Destournelles, avec son héros de Volontina.... Les voilà ces héros! Voilà ces fameuses rencontres dont monsieur de Buonaparte a fait si grand bruit! Il se trouve qu'en fin de compte, les morts se ramassaient eux-mêmes, et les tués ne s'en portent que mieux. Madame la baronne, quand un La Seiglière tombe, c'est pour ne plus se relever.
LA BARONNE.
À la bonne heure.
LE MARQUIS.
Mais ne fût-on qu'un Stamply, quand on s'est fait tuer au service de la France, c'est le moins qu'on ne vienne pas soi-même le raconter aux gens. Si ce garnement avait pour deux sous de coeur, il rougirait de se sentir en vie, et il irait se jeter tête baissée dans la rivière.
LA BARONNE, ==riant==.
Que voulez vous?... ça ne sait pas vivre.
LE MARQUIS.
Qu'il vive donc, mais qu'il se cache!--«Cache ta vie,» a dit le sage. Que ne restait-il en Sibérie? il y avait ses habitudes.
LA BARONNE.
Un héritage d'un million!... On peut quitter pour moins les coteaux de l'Oural et l'intimité des Baskirs.
LE MARQUIS.
Un héritage d'un million!... Tenez, Baronne, s'il me pousse à bout...
LA BARONNE.
Que ferez-vous?
LE MARQUIS.
Je le traînerai de tribunaux en tribunaux.
LA BARONNE.
Vous lui épargnerez la peine de vous y traîner lui-même; car, vous le voyez, il connaît ses droits; il est bien conseillé.
LE MARQUIS, =irrité.=
Oui, par ce Destournelles.
LA BARONNE.
Qui l'excite, qui l'aiguillonne... et tant que Bernard sera sous cette influence... Ah! si l'on pouvait les séparer... je répondrais bien encore...
LE MARQUIS, =haussant les épaules.=
Oui, mais comment?... c'est impossible!
LA BARONNE, =vivement.=
Attendez!... oh! quelle idée!... nous le tenons!...
LE MARQUIS.
Quoi donc?
LA BARONNE.
Nous le tenons, vous dis-je. Ma lettre?... cette lettre de tantôt?... que je vous ai donnée?...
LE MARQUIS, ==montrant la table à gauche==.
Eh bien! cette lettre, elle est là, dans le tiroir.
LA BARONNE, =court à la table, ouvre le tiroir, prend la lettre et sonne.=
Jasmin!
LE MARQUIS.
Que voulez-vous faire?
LA BARONNE.
Vous le saurez.--Jasmin!
LE MARQUIS.
Mais expliquez-moi du moins...
LA BARONNE.
Comment, vous ne comprenez pas?... Cette lettre, vous le savez, appelle Destournelles à Paris. On lui annonce que sa nomination de conseiller dépend de sa promptitude à se rendre auprès du ministre.
LE MARQUIS.
Eh bien?
LA BARONNE.
Eh bien! les intérêts de monsieur Bernard lui sont moins chers que les siens propres; et, soyez-en sûr, dans un quart d'heure il partira.
LE MARQUIS.
Vous pourriez croire?...
LA BARONNE.
J'en réponds, et, une fois parti, je vous garantis qu'il restera là-bas plus de temps qu'il ne nous en faudra pour avoir raison de son client.--Jasmin!--Dieu! Bernard!
=(Bernard rentre par la droite.)=
SCÈNE IX.
LE MARQUIS, LA BARONNE, BERNARD.
BERNARD.
Merci, mes bons amis, merci.--Braves gens! j'ai vu le moment où ils forçaient la porte; et sans monsieur Destournelles... oh! je ne m'en défends pas, je suis touché jusqu'au fond de l'âme.
LA BARONNE.
Au moins, Monsieur, vous pourrez croire que tout le monde ici ne vous hait pas.
BERNARD, =sans lui répondre, la salue profondément, passe devant elle et va au Marquis.=[30]
Monsieur le marquis, avant de sortir de ce château où je ne dois plus rentrer qu'en maître, je reviens le coeur apaisé pour vous dire que si je n'abandonne aucun de mes droits, si je les revendique tous, vous n'avez à redouter de ma part rien de blessant pour votre dignité, rien qui soit au-dessous de la mienne. Je pars, je vous livre à vos inspirations; consultez votre honneur: mieux que moi, mieux que la justice, il vous dira ce que vous avez à faire. =(Il s'incline, le Marquis lui rend son salut. Bernard se dirige vers la porte-fenêtre.)=
LA BARONNE, =allant au Marquis, bas.=
Il s'en va.
LE MARQUIS.
Qu'il s'en aille! =(Il va s'asseoir dans un fauteuil, à gauche.)=
LA BARONNE, =se rapprochant vivement de Bernard.=
Eh quoi! Monsieur, est-ce ainsi?...
BERNARD, =se retournant, près de la fenêtre.=
Madame la baronne, j'ai l'honneur de vous saluer.
=(Il s'incline et va sortir; entre Hélène du fond.)=
SCÈNE X.
LE MARQUIS ==(assis)==, HÉLÈNE, LA BARONNE; ==au second plan,== BERNARD, ==entendant Hélène, a quitté la fenêtre et est descendu sur le devant de la scène.==
HÉLÈNE.
Ce que je viens d'apprendre est-il vrai?... Mon père! serait-ce possible?... Monsieur Stamply... Bernard...
LE MARQUIS, =montrant Bernard.=
Il est devant toi.
HÉLÈNE =se retourne vivement, et à la vue de Bernard pousse un cri.=
Ah!
BERNARD.
Mademoiselle...
=hélène.=
Vous vivez... vous vivez, Monsieur... c'est donc vrai?
BERNARD.
Mademoiselle...
HÉLÈNE.
Vous vivez... oh! merci, mon Dieu!... Oui... j'aurais dû vous reconnaître... tant de fois j'ai entendu parler de vous... Pardon, je suis toute tremblante... l'émotion... le bonheur...
LA BARONNE.
C'est vrai... Monsieur Bernard est de vos vieux amis.
HÉLÈNE.
Et votre père, qui a quitté ce monde avec l'espoir de vous retrouver dans l'autre![31]... Le ciel a donc aussi ses douleurs et ses déceptions. Mais pour nous qui restons, quelle joie!... oui, madame la baronne a dit vrai, vous êtes de mes amis; vous le voulez, Monsieur? Monsieur Stamply m'aimait, et je l'aimais aussi. Il était mon vieux compagnon... avec lui je parlais de vous, avec vous je parlerai de lui.
BERNARD.
De lui!
HÉLÈNE.
Mais, j'y songe... mon père, a-t-on fait préparer l'appartement de monsieur Bernard?
BERNARD.
Eh quoi?
HÉLÈNE.
Car vous êtes ici chez vous, Monsieur.
LE MARQUIS.
Ah! bien, oui, son appartement!... il ne veut rien de nous.
LA BARONNE.
Il nous hait.
HÉLÈNE.
Vous nous haïssez?... J'aimais votre père, vous haïssez le mien... vous me haïssez, moi... Que vous ai-je fait? comment avons-nous pu mériter votre haine?
BERNARD.
Non, Mademoiselle, non, je ne vous hais pas.
HÉLÈNE, =regardant autour d'elle.=
Alors... qui donc?
LE MARQUIS.
Ce parquet lui brûle les pieds.
LA BARONNE.
Il lui serait impossible de fermer l'oeil sous ce toit.
HÉLÈNE.
Comment?... =(À elle-même.)= Noble coeur!... victime de la probité de son père, il refuse par orgueil d'en recevoir le prix.--Monsieur Bernard, nous n'avons rien à vous donner, nous ne pouvons que vous rendre d'une main ce que nous avons reçu de l'autre. Vous accepterez pour ne pas nous humilier.
BERNARD.
Mademoiselle...
LE MARQUIS.
Accepter, lui!... Tu le connais bien... il aimerait mieux se couper le poignet que de mettre sa main dans la nôtre.
HÉLÈNE, =après un silence, tendant la main à Bernard.=
Est-ce vrai, Monsieur?
BERNARD, =pressant la main d'Hélène.=
Mademoiselle, je vous bénis, je vous vénère, mais...
HÉLÈNE.
Vous ne partirez pas... vous avez été pendant cinq ans le prisonnier des Russes, vous pouvez bien être un peu le nôtre. C'est donc une perspective si effrayante que celle de se sentir aimé?... Au nom de votre père, qui se plaisait à m'appeler son enfant, vous resterez; je le veux, je l'exige.
BERNARD.
Mademoiselle...
HÉLÈNE.
Je vous en prie.
LA BARONNE, =à part.=
Il est à nous! =(Hélène se rapproche de son père.)=
BERNARD, =à part.=
Cet ange vit avec eux?... Si l'on m'avait trompé.
HÉLÈNE, =se retournant.=
Eh bien?
LA BARONNE, =à part.=
Il hésite!
BERNARD.
Je ne sais... je ne puis...
JASMIN, =entrant par la porte de gauche.=
Monsieur le marquis est servi.
LE MARQUIS, =se levant.=
Bonne nouvelle!... Ma foi, qu'il parte ou qu'il reste, à table! je meurs de faim.
HÉLÈNE.
Vous dînerez avec nous, du moins; vous serez à côté de moi, nous parlerons de votre père.
BERNARD.
De mon père!
LE MARQUIS, =près de la Baronne.=
Et nous boirons à sa mémoire d'un petit vin qu'il ne détestait pas.
BERNARD.
Est-ce un rêve?
LE MARQUIS.
Votre bras, Baronne.
HÉLÈNE.
Le vôtre, monsieur Bernard.
LE MARQUIS.
À table!
LA BARONNE.
Allons.....
DESTOURNELLES, =entrant, du fond.=
Ciel! que vois-je?... mon client![32]...
LE MARQUIS.
Monsieur Destournelles!...
LA BARONNE.
Qui arrive à propos.
HÉLÈNE.
Oui. Pour que la fête soit complète, mon bon monsieur Destournelles, vous allez dîner avec nous.
LE MARQUIS.
Hein? =(Hélène passe près de son père, Destournelles descend vivement à la gauche de Bernard.)=
DESTOURNELLES.
Comment!...
LA BARONNE, =bas.=
Laissez-la faire.
DESTOURNELLES, =bas à Bernard.=[33]
Malheureux, que faites-vous?
BERNARD, =bas à Destournelles.=
Impossible de refuser... Nous partirons ce soir.
LE MARQUIS, =offrant son bras à la Baronne.=
Madame...
LA BARONNE, =bas au Marquis.=
Non... emmenez Destournelles.
DESTOURNELLES, =à part, vivement.=
Il s'agit de veiller sur mon client. =(Hélène et Bernard sont près de la porte de gauche.)=
LE MARQUIS.
Allons, Barthole! allons, Cujas, venez-vous?...
DESTOURNELLES.
J'accepte, monsieur le marquis.
LE MARQUIS.
Je prétends vous griser et nous chanterons au dessert.
DESTOURNELLES.
Allons!...
=(Ils sortent par la gauche, la Baronne les suit du regard; quand ils sont dehors, la Baronne appelle d'un ton bref et à demi-voix Jasmin qui est à sa gauche.)=
LA BARONNE.
Jasmin!
JASMIN.
Madame la baronne?
LA BARONNE.
Cette lettre... prenez... Pendant le dîner vous la remettrez à monsieur Destournelles, et vous lui direz qu'un exprès... vous entendez, un exprès, un inconnu vient de l'apporter de Poitiers.
JASMIN.
Oui, Madame. =(Il va pour sortir et revient à droite de la Baronne.)= Il s'agit?...
LA BARONNE.
De faire ce que je vous dis. Vous avez compris?
JASMIN.
Parfaitement. =(Il sort.)=
LA BARONNE, =seule.=
Et maintenant, Marquis, vous pouvez chanter au dessert.
ACTE TROISIÈME
==Le grand salon du château.--Salon à deux plans, à pans coupés; porte au fond, portes dans les angles.--Au premier plan de chaque côté de la scène, une fenêtre. Tables à droite et à gauche de la scène.
Au lever du rideau, Hélène dessine à la table de droite; Bernard est debout auprès d'elle, il examine son travail. De l'autre côté de la table la Baronne est assise et fait de la tapisserie. À l'extrémité opposée de la scène, du côté gauche, le Marquis étendu dans un fauteuil à bras, lit _la Quotidienne_.==
SCÈNE PREMIÈRE.
LE MARQUIS, BERNARD, HÉLÈNE, LA BARONNE.
HÉLÈNE.
Vous trouvez donc ce dessin exact, monsieur Bernard?
BERNARD.
Très exact.
HÉLÈNE.
Je pourrai vous en montrer beaucoup d'autres. En Allemagne, je ne rentrais jamais au logis sans un nouveau croquis dans mon portefeuille. C'est un beau pays que la Bavière, n'est-ce pas?
BERNARD.
Magnifique, Mademoiselle.
HÉLÈNE, =baissant la voix.=
Eh bien! le croiriez-vous? je suis seule ici de mon avis.
LE MARQUIS, =interrompant sa lecture.=
Oh! délicieux!
LA BARONNE.
Qu'est-ce?
LE MARQUIS.
Baronne, écoutez un peu ce que dit _la Quotidienne_.
LA BARONNE.
J'écoute.
LE MARQUIS, =lisant.=
«Depuis le retour de nos princes, la manie des places est devenue en France une véritable épidémie.»
LA BARONNE.
Ce n'est pas nouveau.
LE MARQUIS.
C'est vrai, il en était de même sous monsieur de Maurepas; mais attendez. =(Lisant.)= «Dans la foule des aspirants aux grâces ministérielles, une notabilité du barreau de Poitiers, M. D*** se fait remarquer depuis six semaines dans les bureaux.» Depuis six semaines, Baronne!
LA BARONNE.
J'entends bien.
LE MARQUIS, =lisant.=
«Par l'ardente activité de ses démarches. Espérons que M. le garde des sceaux...» Votre ami monsieur de Malebois... =(Lisant.)= «Prendra pitié de ce solliciteur infortuné, toujours à la veille d'obtenir à la cour royale de son département une place de conseiller à laquelle il a des titres... il y a si longtemps qu'il la demande.»--Le trait est piquant... Il n'y a que les plumes de notre parti pour écrire de ce goût. Qu'en dites-vous?
LA BARONNE.
Je dis que... Malebois est un homme d'esprit qui aime à obliger ses amis, et que ce qu'il fait est bien fait.
HÉLÈNE.
Mais que depuis six semaines monsieur Destournelles ne nous ait pas donné de ses nouvelles, voilà qui est étrange.
LA BARONNE.
Monsieur le commandant sans doute a été plus heureux que nous?
BERNARD.
Moi, Madame?... qui peut vous faire croire?...
LA BARONNE.
C'est que Jasmin vous remet bien souvent des lettres de Paris... et je pensais...
HÉLÈNE.
Serait-ce donc pour obtenir cette place de conseiller que monsieur Destournelles nous a si brusquement quittés?
LA BARONNE.
C'est probable... Quant à moi, je n'en sais rien.
HÉLÈNE.
C'était, je m'en souviens bien, le jour où, pour la première fois, monsieur Bernard dînait avec nous.
LA BARONNE.
En effet.
HÉLÈNE.
Que de peine ensuite, Monsieur, pour vous retenir au château!... et encore vous nous quittiez... vous partiez, s'il ne me fût venu à la pensée de vous offrir la maison du garde.
BERNARD.
C'est là que mon père est mort, Mademoiselle, c'est là que vous lui avez fermé les yeux.
HÉLÈNE.
Convenez-en, monsieur Bernard, vous aviez contre nous bien des préventions.
BERNARD.
Je n'avais que de la reconnaissance pour vous, Mademoiselle.
HÉLÈNE.
Ce n'est pas répondre... Je parierais bien qu'aujourd'hui encore...
BERNARD.
Aujourd'hui, ma présence ici ne vous répond-elle pas?
HÉLÈNE.
À la bonne heure... car, je l'avoue, j'ai craint que vos éternelles discussions avec mon père...
BERNARD.
Ne les regrettez pas, Mademoiselle: la vivacité, l'ardeur de ces discussions, où le caractère de monsieur le marquis se montre franchement et à découvert, ont plus fait pour dissiper les préventions dont vous parlez que tout ce qu'on aurait pu me dire. =(En disant ces mots Bernard s'est approché du Marquis; ils se serrent la main).=
HÉLÈNE. =(Elle se lève.)=
N'importe... il faut que je vous gronde; vous y mettez, vous, trop d'obstination, trop d'emportement... Hier, par exemple...
LE MARQUIS, =se levant.=
Hier... Ne le gronde pas, j'avais tort. J'ai été aux informations. Bernard, je le reconnais, votre Klébert eût été un bon mestre de camp de monsieur le maréchal de Saxe, ou de monsieur de Castries, et le chevalier d'Assas n'a pas emporté avec lui tout le dévouement de nos soldats.[34]
BERNARD, =ironiquement.=
C'est bien de l'honneur que vous leur faites.
LE MARQUIS.
Cependant je tiens à vous dire...
LA BARONNE, =qui s'est levée en même temps que le Marquis, et qui est descendue à sa droite.=
Oh!... vous allez recommencer...
HÉLÈNE.
C'est vrai; laissons là la politique, qui seule vous divise.
LA BARONNE.
Arrière les batailles!... Parlons plutôt de votre chasse d'hier.
HÉLÈNE.
Oui, sur ce sujet du moins vous êtes toujours d'accord.
LE MARQUIS.
J'en conviens; bon chasseur, joyeux compagnon... il y a plaisir à battre avec lui les forêts et à trinquer le soir au retour.
BERNARD.
Le plaisir est pour moi, monsieur le marquis. =(Ils se serrent la main.)=
HÉLÈNE.
À la bonne heure, voilà comme je vous aime tous les deux... Mais venez ici, monsieur le commandant, on a besoin de vous... =(Elle se rassied, le Marquis en fait autant).= Voyez donc, ne me suis-je pas trompée?... Est-ce bien là le cours de la rivière?[35]...
BERNARD.
Oui, Mademoiselle, c'est le Regen; la grande route le traverse, ici, de Nuremberg à Ratisbonne; voilà le clocher du petit village d'Eckmühl, je le reconnais; c'est là qu'un de nos généraux a conquis son titre de prince.
LE MARQUIS.
Hein? de quel prince parlez-vous?
BERNARD.
Du duc d'Auerstaedt, du prince d'Eckmühl, du maréchal Davoust.
LE MARQUIS.
Davoust?... Qu'est-ce que c'est que ça?
BERNARD.
Ça, monsieur le marquis? c'est le héros qui prépara Wagram.
LE MARQUIS.
Wagram! =(À part.)= Encore un prince!
BERNARD.
C'est le vainqueur qui nous a ouvert les portes de Vienne, où l'empereur a élevé une archiduchesse au rang d'impératrice.
LE MARQUIS.
Quel scandale! La fille des Césars... à un petit officier de fortune...
BERNARD.
Au Dieu de la guerre! au maître du monde, monsieur le marquis!
LE MARQUIS, =se levant.=
Bah! pour quelques batailles gagnées en dépit de toutes les règles de l'art militaire... car avec ce diable d'homme on ne pouvait compter sur rien... Vous vous le rappelez, Baronne, lors de notre voyage en Prusse... à peine installés, on le croyait bien loin... il était sur nos talons.
LA BARONNE, =riant.=
Oui, nous dûmes décamper au plus vite... car en moins de trois semaines...
BERNARD.
C'en était fait de la Prusse... il partait d'Iéna, et entrait dans Berlin.[36] =(Hélène inquiète s'est levée et reste près de la table.)=
LE MARQUIS.
Trois semaines... quel manque de formes! Parlez-moi de la guerre de sept ans... de la guerre de trente ans... à la bonne heure... voilà des généraux bien élevés!
LA BARONNE, =riant.=
On avait le temps de se reconnaître.
LE MARQUIS.
Maintenant, Dieu merci! il ne peut plus faire des siennes.
BERNARD.
Oui, maintenant on peut dormir tranquille à Vienne et à Berlin.
LE MARQUIS.
Nous l'avons mis à la raison.
BERNARD.
Qui, vous? Pour en venir à bout, il a fallu toute l'Europe.
LE MARQUIS.
Il a reçu enfin le digne prix de ses escapades.
LA BARONNE, =au Marquis.=[37]
Mon ami!
BERNARD, =irrité.=
Ses escapades!...
HÉLÈNE.
Monsieur Bernard!
LE MARQUIS.
Oui, je maintiens le mot: ses escapades!...
BERNARD.
Vous osez?...
HÉLÈNE, =à voix basse.=
Eh quoi! encore!...
BERNARD, =passant devant Hélène.=[38]
Monsieur le marquis...
HÉLÈNE.
Pas un mot de plus... pour mon père!...
BERNARD, =l'écoutant à peine.=
Mademoiselle!...
HÉLÈNE.
Pour moi!...
BERNARD.
Pour vous!... =(Après un silence.)= J'obéis.
HÉLÈNE, =lui tendant la main.=
Merci.
LE MARQUIS.
Je l'ai réduit au silence. =(Il va s'étendre dans son fauteuil.)=
=(Bernard a pressé la main qu'Hélène lui a tendue, et est remonté vers le fond du théâtre. Hélène se remet à son dessin; Bernard se rapproche d'elle et s'assied à sa gauche.)=
LA BARONNE, =qui a observé tout ce qui vient de se passer et qui est debout sur le devant de la scène.=
D'un regard, d'un mot elle l'apaise... le charme continue... c'est bien. Je le connais, il ne dépouillera jamais la femme qu'il aime... De ce côté, je suis tranquille.--Mais Hélène... que dois-je croire? Est-ce qu'oublieuse de sa naissance et de son rang, elle partagerait la passion qu'elle inspire? J'y veillerai.
LE MARQUIS, =pliant la Quotidienne.=
Passons au _Drapeau blanc_... Mais qui vient là? Raoul!
=(Il se lève et va à lui.)=
SCÈNE II.
LA BARONNE, LE MARQUIS, RAOUL, HÉLÈNE, BERNARD.
RAOUL, =entrant du fond.=
Moi même. =(Hélène et Bernard se lèvent et restent près de la table.)=
LE MARQUIS.
Nous apportant quelque nouvelle découverte.
RAOUL.
Vous l'avez dit. J'ai découvert...
LA BARONNE.
Quoi donc?
RAOUL.
Je vous le donne en cent.
LE MARQUIS.
Une salamandre?... un blaireau sans queue?...
RAOUL.
Monsieur Destournelles.
TOUS.
Destournelles! =(Mouvement général.)=
LA BARONNE, =à part.=
Déjà de retour!... après ce qui m'a été promis.
BERNARD, =à part.=
Fâcheux contre-temps!
RAOUL.
Oui, monsieur Destournelles, perdu depuis six semaines, et que je viens de découvrir...
LE MARQUIS.
À l'état fossile?
RAOUL.
Non, ma foi! des plus ingambes, et marchant à grands pas le long de l'avenue.
BERNARD, =à part.=
Que lui dire?
LE MARQUIS.
Baronne, viendrait-il recevoir nos compliments?
JASMIN, =annonçant du fond.=
Monsieur Destournelles.
LE MARQUIS, =allant s'asseoir.=
Eh! arrivez donc, notre ami.
SCÈNE III.
LA BARONNE, LE MARQUIS, =assis;= RAOUL, =près de la table, derrière le Marquis;= DESTOURNELLES, HÉLÈNE, BERNARD.
DESTOURNELLES, =qui est entré précipitamment et qui a salué Hélène.=