Mademoiselle de la Seiglière Comédie en quatre actes, en prose
Chapter 2
DESTOURNELLES, =s'inclinant et passant près de la Baronne=.[11]
J'avoue que je ne comptais pas sur tant de bonheur.
LE MARQUIS, =le poussant du coude=.
Roué!...
DESTOURNELLES.
Hein?
LE MARQUIS, =à Jasmin=.
Ah! Jasmin, tout est-il prêt?
JASMIN.
On n'attend plus que monsieur le marquis. Mais Roland est comme un enragé, il faut deux hommes pour le tenir. =(Hélène, un peu effrayée, se lève et se rapproche de son père.)=
LE MARQUIS, =la rassurant=.
Je le ramènerai aussi doux qu'un mouton bridé. Décidément, Baronne, vous n'êtes point des nôtres? =(Hélène passe auprès de la Baronne.)=[12]
LA BARONNE.
Décidément.
LE MARQUIS.
Tant pis.--Mon ceinturon. =(Jasmin va chercher le ceinturon et aide le Marquis à l'attacher.)=
DESTOURNELLES, =à part.=
Elle reste, à merveille!
LE MARQUIS, =bouclant son ceinturon.=
Si monsieur Destournelles veut courir le cerf avec nous, je lui céderai Roland.
DESTOURNELLES.
Bien obligé.
HÉLÈNE.[13]
La calèche est attelée, monsieur Destournelles, et s'il vous était agréable...
DESTOURNELLES.
Merci, Mademoiselle, merci. =(À part.)= Aimable enfant! toujours occupée à rouler dans le miel les pilules de monsieur son père.
LE MARQUIS.
Mes gants!--À propos, Destournelles, quand vous plaiderez dans quelque belle affaire, faites-le-moi donc savoir: j'irai vous entendre.
DESTOURNELLES.
Que de bontés!
LE MARQUIS.
On dit que vous parlez d'or, et qu'une fois parti, c'est le diable pour vous arrêter.
DESTOURNELLES, =à part.=
Je ne suis pas méchant; mais si Roland pouvait seulement lui rompre deux côtes!
LE MARQUIS.
Mon fouet, ma casquette.--Raoul, la main à votre fiancée.
RAOUL, =passant derrière le Marquis pour aller prendre la main d'Hélène.=
Au revoir.
HÉLÈNE.
Adieu, mon bon monsieur Destournelles.
DESTOURNELLES.
Mademoiselle...
HÉLÈNE.
À ce soir, Madame.
LA BARONNE.
À ce soir, chère enfant. =(Elle remonte en reconduisant Hélène et Raoul, et va ensuite à la fenêtre à droite.)=
LE MARQUIS, =s'approchant de Destournelles.=
Je me retire et vous laisse. Bonne chance!
DESTOURNELLES.
Comment!
LE MARQUIS.
Adieu, Fronsac... adieu, Lauzun... Et maintenant, en chasse, mes enfants, en chasse, et une fanfare pour monsieur Destournelles!
=(Il sort en agitant son fouet, et on entend le bruit d'une fanfare qui s'éteint peu à peu dans l'éloignement.)=
SCÈNE VII.
DESTOURNELLES, LA BARONNE.
DESTOURNELLES.
Quel épanouissement!... quels éclats!... quelle gaieté!... Homme heureux!... que lui manque-t-il? Esprit léger, bon estomac, coeur égoïste... il vivra cent ans... et il mourra jeune.
LA BARONNE, =quittant la fenêtre d'où elle a dit adieu de la main aux chasseurs=.
Ah! ça, monsieur Destournelles, si j'en dois croire monsieur le marquis, c'est moi que vous êtes venu chercher ici; vous me ferez alors la grâce de m'apprendre?...
DESTOURNELLES.
Ce qui m'amène... Eh! Madame, ne le devinez-vous pas?
LA BARONNE.
Monsieur Destournelles, je suis souffrante, j'ai la migraine... Expliquez-vous; mais, pour Dieu, soyez clair... et surtout soyez bref... puisque la cour royale est en vacances, tâchez d'oublier un instant que vous êtes avocat. =(Elle s'asseoit près du guéridon à droite.)=
DESTOURNELLES, =debout.=
Hélas!... je n'eus jamais tant besoin de m'en souvenir... jamais je n'eus tant besoin d'appeler à mon aide toutes les ressources de la dialectique et de l'éloquence...
LA BARONNE.
Au fait, au fait, avocat.
DESTOURNELLES.
Permettez...
LA BARONNE.
Au fait, au fait!
DESTOURNELLES.
Eh bien!... je commence. Jusques à quand, madame la baronne...
LA BARONNE.
Oh! maître Destournelles... souffrez que je vous arrête à ce magnifique début... Vous ne commencez pas... vous recommencez... La cause est entendue. Depuis longtemps le tribunal a rendu son arrêt.
DESTOURNELLES.
J'ai perdu en instance, c'est vrai; j'ai perdu en appel, j'en conviens; mais je ne me tiens pas pour battu.
LA BARONNE.
Vous êtes difficile.
DESTOURNELLES.
N'ai-je pas le recours en grâce?... Voyons, madame la baronne, vous voudrez couronner, en acceptant ma main, la flamme la plus constante qui ait jamais brûlé sous le ciel.
LA BARONNE, =se levant et passant devant Destournelles.[14]=
C'est charmant!... Mais, mon cher monsieur Destournelles, c'est la centième fois que vous me débitez ces belles phrases... Si tous vos plaidoyers ne sont pas plus variés, je plains vos juges et vos clients.
DESTOURNELLES.
Eh bien! Madame, tenez-vous pour dit que rien n'amortira l'ardeur de mes feux obstinés... ni vos rigueurs... ni vos railleries... ni le temps...
LA BARONNE, =ironiquement.=
Vraiment!
DESTOURNELLES.
Oui, Madame, oui... Et songez-y, vous n'avez qu'un seul moyen pour vous débarrasser de moi.
LA BARONNE.
Et ce moyen... c'est?...
DESTOURNELLES.
C'est de vous appeler madame Destournelles.
LA BARONNE.
Oh!... moyen coûteux.--J'en sais un autre moins agréable, sans doute, mais plus sûr.
DESTOURNELLES, =piqué.=
Ah!... je serais bien aise de le connaître.
LA BARONNE.
C'est mon secret... Mais, croyez-moi, monsieur Destournelles, quel que soit le mal que votre coeur endure, j'ai le moyen de le guérir. Seulement, comme il faut un terme à tout, comme il ne me convient pas d'encourager un amour dont l'éclat m'importune, je vous signifie tout d'abord que la baronne de Vaubert se tient pour satisfaite de son titre, et ne consentira jamais à s'appeler madame Destournelles.
DESTOURNELLES.
Jamais?
LA BARONNE.
Jamais! c'est mon premier, c'est mon dernier mot.
DESTOURNELLES.
À merveille, Madame!... Ainsi, malgré vos promesses?...
LA BARONNE, =hautaine.=
Mes promesses!... Je ne sache pas, monsieur Destournelles, que je sois jamais descendue jusqu'à vous en faire.
DESTOURNELLES.
Vraiment!... Ah, parbleu, madame la baronne, j'admire la fidélité de votre mémoire. Peut-être ne vous souvient-il pas davantage des services...
LA BARONNE.
Des services?...
DESTOURNELLES.
Que vous disais-je?... Je vous étonne en vous les rappelant... Voyons, ai-je rêvé?... Un jour, un avocat de Poitiers ne vit-il pas entrer chez lui une émigrée, une baronne, qui venait le conjurer de mettre au service de ses intérêts gravement compromis cette entente des affaires qu'elle devait railler si finement plus tard? Touché de son infortune, épargna-t-il sa peine et ses soins? Grâce à son dévouement, elle avait pu rentrer dans son petit castel; grâce à sa fortune, elle pouvait relever l'éclat de sa maison, et son orgueil, vaincu par la reconnaissance, envisageait alors sans effroi les fourches caudines d'une mésalliance. Quel bon temps pour notre avocat! il était un sauveur, un appui tutélaire, il touchait au bonheur, lorsque la grande dame battit en retraite, et le malheureux vit s'écrouler l'édifice de ses espérances. Que s'était-il passé?
LA BARONNE.
Je ne vous le dirai pas.
DESTOURNELLES.
Moi, Madame, je vais vous le dire. Tout près de la grande dame, ici, dans ce château, vivait un homme aussi misérable au sein de l'opulence que Job sur son fumier. Il avait vu la solitude se faire autour de lui, car de bonnes âmes affirmaient qu'il avait en 93 dénoncé, chassé, dépossédé ses maîtres. Eh bien! la baronne, plus charitable, s'était faite l'amie de cet homme. À force d'habileté, d'esprit et d'adresse, elle était parvenue à le convaincre qu'il ne retrouverait le repos et la considération qu'en restituant à son ancien seigneur tous ses domaines. À qui pensait-elle en agissant ainsi? La baronne avait un fils. Le gentilhomme qui lui devait tout avait une fille (=Mouvement de la Baronne.=)... La mémoire vous revient, vous savez le reste.
LA BARONNE.
C'est plein d'intérêt, monsieur Destournelles. Je regrette seulement que vous ayez omis certains détails auxquels votre esprit n'eût pas manqué de donner un tour des plus piquants.
DESTOURNELLES.
Certains détails?... Il me semble pourtant...
LA BARONNE.
Je vais, si vous le voulez bien, combler les lacunes de votre récit, et nous aurons ainsi fait à nous deux une petite histoire qui pourra défrayer les soirées médisantes de notre bonne ville de Poitiers.
DESTOURNELLES.
Voyons, Madame, je vous écoute.
LA BARONNE.
Par exemple, vous avez omis de dire que l'unique ambition de cet avocat... de cet ancien procureur, était de décrasser ses écus, et d'arriver aux dignités de la magistrature qu'il avait de tout temps convoitées. Voilà quel était le secret de son amour et de son dévouement; voilà ce que la grande dame avait parfaitement compris. Trop fière pour s'abaisser à une mésalliance, trop fière aussi pour consentir à rester l'obligée de son homme d'affaires...
DESTOURNELLES.
Madame...
LA BARONNE.
En acceptant ses services, elle n'était pas embarrassée de les payer.--Et maintenant, monsieur Destournelles, voulez-vous connaître le dénouement de notre petite histoire?
DESTOURNELLES.
Volontiers. Je ne le devine pas.
LA BARONNE.
Un beau jour, elle a fait entendre clairement à ce prétendant tenace qu'elle n'était pas dupe d'une passion si désintéressée; d'une main délicate elle a dénoué les cordons de son masque, et après avoir joui de sa confusion, après l'avoir tenu sous son regard, muet, penaud, sans maintien.--J'espère, Monsieur, lui a-t-elle dit, que vous profiterez de la leçon, qu'à l'avenir vous voudrez bien ne plus afficher des sentiments que j'ai le malheur de trouver ridicules,--et, après une révérence, elle l'a laissé à ses réflexions. (=Elle le salue et sort par le fond.=)
SCÈNE VIII
DESTOURNELLES, =seul.=
Madame la baronne, c'est entre nous une guerre à mort;... Bataille! Oui, j'en fais le serment, oui, je me vengerai... Comment?... je n'en sais rien... L'ingrate!... la perfide!... me reprocher la louable ambition qui me possède... C'est vrai... je me trouverais bien assis dans un fauteuil de conseiller ou de président. Mais pour en arriver là, je n'ai nul besoin d'elle... ma demande est appuyée, et d'un jour à l'autre... Et ce marquis! Oh! vous saurez ce que pèse la colère d'un homme tel que moi... et vous me paierez, je le jure, vos dédains et vos mépris.
SCÈNE IX.
DESTOURNELLES, LE JEUNE HOMME.
LE JEUNE HOMME, =entrant par le fond.=
Depuis une heure j'attends dans ce parc... Ah! c'est à monsieur le marquis de La Seiglière que j'ai l'honneur de parler?
DESTOURNELLES.
Moi!... (=À part.=) D'où vient-il donc, celui-là?--=(Haut.)= Non, Monsieur, non, je ne suis pas monsieur le marquis de La Seiglière.
LE JEUNE HOMME.
Il était ici tout à l'heure.
DESTOURNELLES.
Il y était, mais il n'y est plus.
LE JEUNE HOMME.
Où donc est-il?
DESTOURNELLES.
À la chasse.
LE JEUNE HOMME.
Morbleu!
DESTOURNELLES.
Cela vous fâche?
LE JEUNE HOMME.
Oui.
DESTOURNELLES.
Ah!... puis-je savoir?...
LE JEUNE HOMME.
Non.
DESTOURNELLES.
À votre aise. Comme, moi, je n'ai pas affaire au marquis, mais à madame de Vaubert, je vais...
LE JEUNE HOMME.
Madame de Vaubert, avez-vous dit... Madame la baronne de Vaubert?
DESTOURNELLES.
Elle-même. Vous la connaissez?
LE JEUNE HOMME.
Personnellement?... Non.
DESTOURNELLES.
Tant mieux pour vous!
LE JEUNE HOMME.
De réputation?... Oui.
DESTOURNELLES.
Tant pis pour elle!
LE JEUNE HOMME.
Serait-elle ici, par hasard?
DESTOURNELLES.
Par hasard? N'est-elle pas toujours fourrée chez le marquis?
LE JEUNE HOMME.
Ah! la baronne de Vaubert est ici? il faut aussi que je lui parle, à elle.
DESTOURNELLES, =à part.=
Qu'a-t-il donc? =(Haut).= Si je pouvais être utile à monsieur?... Je connais madame de Vaubert. Pour parler net, je n'ai point à m'en louer.
LE JEUNE HOMME.
Ni moi, morbleu!
DESTOURNELLES, =à part.=
Quelle rencontre!... si je pouvais savoir... =(Haut.)= J'ajouterai même que j'ai fort à me plaindre d'elle.
LE JEUNE HOMME.
Moi aussi.
DESTOURNELLES.
Et que je cherche à me venger.
LE JEUNE HOMME.
Moi aussi.
DESTOURNELLES, =à part.=
Bon jeune homme!... C'est le ciel qui me l'envoie. =(Haut.)= Eh bien! Monsieur, si ma vieille expérience pouvait vous être de quelque secours?... Léonard-Sylvain Destournelles, avocat à la cour royale de Poitiers, pour vous servir, s'il en est besoin.
LE JEUNE HOMME.
Je vous suis obligé, Monsieur; mais si je dois recourir à un avocat, ce n'est pas dans la maison du marquis de La Seiglière que j'irai le choisir.
DESTOURNELLES.
Et pourquoi donc, Monsieur? Un avocat n'a point d'amis... il n'a que des clients ou des adversaires. Et vous auriez tort de conclure, en me voyant ici, que je suis l'ami de la maison.
LE JEUNE HOMME.
N'importe, Monsieur; j'ai besoin, avant de prendre un parti, de compléter certains renseignements...
DESTOURNELLES.
Ne suis-je pas là? Je connais toute la noblesse du pays.
LE JEUNE HOMME.
Précisément... il ne s'agit pas d'un gentilhomme... mais du dernier propriétaire de ce château.
LE JEUNE HOMME.
Thomas Stamply?
LE JEUNE HOMME.
Vous l'avez connu?
DESTOURNELLES.
Parfaitement. Il venait parfois me consulter à Poitiers, mais, entre nous, il était de ces hommes dont les gens de loi font généralement peu de cas.
LE JEUNE HOMME.
Pourquoi?
DESTOURNELLES.
Son caractère conciliant, son honnêteté, sa droiture, le tenaient éloigné du temple de la Justice.
LE JEUNE HOMME.
Son honnêteté!... sa droiture!...
DESTOURNELLES.
Il détestait les procès; et, quand il mourut, depuis plusieurs années nous avions cessé de nous voir.
LE JEUNE HOMME.
L'éloge que vous faites de monsieur Stamply est mérité, je le sais, Monsieur; cependant vous ne devez pas ignorer que ce n'était point là l'opinion du pays.
DESTOURNELLES.
Autrefois, c'est possible; les sots et les méchants, qui sont partout en majorité, attaquaient sa probité pour se consoler de son opulence... Mais quand il eut restitué ce vaste et beau domaine...
LE JEUNE HOMME.
Restitué? Monsieur Stamply avait-il dérobé son bien pour qu'il eût à le restituer?
DESTOURNELLES.
Non, assurément, et je regrette d'avoir employé le terme impropre dont on se sert ici...
LE JEUNE HOMME, =irrité.=
Pour flatter l'orgueil du nouveau propriétaire?
DESTOURNELLES.
Vous l'avez dit. Ce ne fut pas une restitution, mais une donation.
LE JEUNE HOMME.
Complète?
DESTOURNELLES.
Des plus complètes. Madame de Vaubert ne lui laissa pas même les lopins de terre dont il avait arrondi le domaine.
LE JEUNE HOMME.
Madame de Vaubert!... oui, je sais... Mais, pardon, Monsieur, il est des choses que j'ignore encore: j'ai besoin de connaître la récompense de Stamply pour un si grand bienfait.
DESTOURNELLES.
Sa récompense?...
LE JEUNE HOMME.
Oui... on s'acquitta sans doute en soins pieux et touchants... on entoura sa vieillesse d'amour et de respect?...
DESTOURNELLES.
Oui, d'abord tout alla bien. On voyait peu de monde, on vivait en famille. Le vieux Stamply était de toutes les réunions, choyé, gâté comme un enfant. On s'extasiait à tout ce qu'il disait, c'était l'esprit gaulois dans sa fleur... un coeur biblique, une âme patriarcale...
LE JEUNE HOMME.
Eh bien?...
DESTOURNELLES.
Eh bien! au bout de quelques mois, l'esprit gaulois était un rustre, et le coeur biblique un bouvier; après l'avoir caressé comme un chien fidèle, on l'avait renvoyé comme un chien crotté.
LE JEUNE HOMME.
Oh! quelle honte!
DESTOURNELLES.
Que voulez-vous? ils lui devaient trop pour l'aimer.
LE JEUNE HOMME.
Eh! quoi, Monsieur, la reconnaissance?...
DESTOURNELLES.
La reconnaissance, Monsieur, est pareille à cette liqueur d'Orient, dont parlent les voyageurs, qui ne se conserve que dans des vases d'or; elle parfume les grandes âmes et s'aigrit dans les petites. Au bout d'un an, il n'était pas plus question du vieux Stamply que s'il n'eût jamais existé. Il mourut oublié dans la maison du garde, où on l'avait relégué, sans proférer une plainte contre les ingrats qui l'avaient repoussé, heureux de quitter cette terre, si justement appelée le bas monde, et d'aller rejoindre là-haut sa femme et son fils dont il murmura le nom dans son dernier soupir.
LE JEUNE HOMME.
Et pas une main, pas une main amie pour lui fermer les yeux!
DESTOURNELLES.
Si, oh! si fait... une main presque filiale s'acquitta de ce pieux devoir.
LE JEUNE HOMME.
Laquelle?
DESTOURNELLES.
La main de la propre fille du marquis de La Seiglière.
LE JEUNE HOMME.
La fille du marquis?
DESTOURNELLES.
Celle-là, c'est un ange. Étrangère à tous les actes de la vie positive, elle croit encore aujourd'hui que Stamply n'a fait que restituer le bien de ses maîtres; et pourtant elle s'était sentie tout d'abord entraînée vers lui par l'instinct de la reconnaissance, et c'est elle qui, sans s'en douter, paya la dette de son père.
LE JEUNE HOMME.
Mademoiselle de La Seiglière!
DESTOURNELLES.
Oui, Monsieur. C'était la joie du pauvre homme de voir entrer chaque jour dans sa petite chambre cette charmante créature qui lui apportait sa grâce, son sourire, et lui donnait ses deux mains à baiser.
LE JEUNE HOMME.
Brave enfant!... Je te bénis, et je te plains, car il faut que justice se fasse, il faut que les méchants soient punis de leurs iniquités.
=(Il passe devant Destournelles.)=
DESTOURNELLES, =à part[15].=
Il parle comme un Dieu vengeur.
LE JEUNE HOMME.
Vous êtes avocat?
DESTOURNELLES.
J'ai blanchi dans l'étude des lois.
LE JEUNE HOMME.
Les connaissez-vous?
DESTOURNELLES.
Je m'en flatte.
LE JEUNE HOMME.
Si l'acte de donation de feu Thomas Stamply renfermait quelque nullité?
DESTOURNELLES.
Il n'en existe aucune... Mais on peut en trouver.
LE JEUNE HOMME.
S'il se présentait un héritier dont le donateur aurait ignoré l'existence... un héritier de sa famille?
DESTOURNELLES.
Si vous n'avez que cette corde à votre arc, je vous conseille d'en rester là, mon cher monsieur; l'héritier, vous ou moi, nous en serions pour notre courte honte.
LE JEUNE HOMME.
Comment!... un héritier direct?
DESTOURNELLES.
Un seul pourrait se présenter avec un droit de revendication.
LE JEUNE HOMME.
Lequel?
DESTOURNELLES.
Malheureusement, il n'est pas probable que celui-là se présente jamais.
LE JEUNE HOMME.
Pourquoi?
DESTOURNELLES.
Parce qu'il dort en Russie, depuis cinq ans, sous six pieds de neige.
LE JEUNE HOMME.
Le fils de Stamply?
DESTOURNELLES.
Oui, Bernard.
LE JEUNE HOMME.
Ainsi, Monsieur, malgré la donation, Bernard Stamply pourrait revendiquer une partie de l'héritage de son père?
DESTOURNELLES.
Une partie! C'est, pardieu! bien le tout qu'il pourrait réclamer.
LE JEUNE HOMME.
Vous en êtes sûr?
DESTOURNELLES.
Très-sûr.
LE JEUNE HOMME.
Vous en répondriez?
DESTOURNELLES.
Sur ma tête!... Mais à quoi bon?
LE JEUNE HOMME.
Cet entretien, Monsieur, se terminera plus convenablement dans votre cabinet qu'ici. Je n'ai que faire maintenant de voir monsieur de La Seiglière... Pouvez-vous m'accompagner à Poitiers?
DESTOURNELLES.
Je suis prêt.
LE JEUNE HOMME.
Là, croyez-moi, je vous donnerai le moyen de vous venger de la baronne de Vaubert.
DESTOURNELLES.
Vraiment? Et ce moyen?...
LE JEUNE HOMME.
Est infaillible.
DESTOURNELLES.
Vous en êtes sûr?
LE JEUNE HOMME.
Très-sûr!
DESTOURNELLES. =(Il va prendre son chapeau sur un fauteuil à droite.)=
Partons, alors; et, sans plus attendre, commençons les hostilités.
LE JEUNE HOMME.
Je vous suis. =(Ils remontent la scène. Arrivés à la porte du fond:)=
DESTOURNELLES.
Après vous, Monsieur.
LE JEUNE HOMME.
Après vous.
DESTOURNELLES, =faisant des façons.=
Ah! Monsieur...
LE JEUNE HOMME.
Passez donc, Monsieur, et pas de façons; je suis ici chez moi.
DESTOURNELLES, =effaré.=
Chez vous?... Eh! quoi, vous seriez?... Ah!..... =(Changeant de ton.)= je passe devant.
ACTE DEUXIÈME.
==Même décoration.==
SCÈNE PREMIÈRE.
HÉLÈNE, LE MARQUIS, RAOUL.
==(Ils entrent du fond, précédés de deux laquais et de deux piqueurs.--On entend sous les fenêtres la fin d'une fanfare.)==
LE MARQUIS.
Hallali!... quelle chasse!... quel cerf!... Que sa tête, glorieux trophée, soit clouée à la porte de la première cour!... Nemrod n'était qu'un tireur de grives... =(Les laquais et les piqueurs se retirent.)= Qu'en dites-vous, mon jeune baron?
RAOUL.
Je dis, monsieur le marquis, que je suis sur les dents; il faut être de fer pour résister à de pareils plaisirs. Et vous, Mademoiselle?
HÉLÈNE.
Oh! moi, vous le savez, je suis de ma race; j'aime à me sentir emportée par mon cheval à travers les bois. Cependant, je l'avoue, ce spectacle m'a fait mal: cette bête aux abois, ces chiens ensanglantés...
LE MARQUIS.
C'est vrai, la victoire nous a coûté cher. Arcas, mon meilleur limier, est resté sur le champ de bataille, éventré d'un coup d'andouiller. À la chasse comme à la guerre!... Baron, si nous allions voir la meute rentrer au chenil après la curée?
RAOUL.
Mille grâces, monsieur le marquis, je suis moulu.
LE MARQUIS.
Moulu?... Vous n'avez pas fait autre chose que de flâner le long des haies.
RAOUL.
Flâner!... flâner!... Je n'ai pas perdu ma journée, monsieur le marquis; =(Montrant un oiseau.)= voici un _turdus merula_ qui enrichira mes collections.
LE MARQUIS.
Ça?... Nous appelons cela un merle, nous autres. Vous avez raison, vous devez être fatigué.
RAOUL.
Eh bien! si vous le permettez, je vais rentrer chez moi pour me refaire un peu. =(Il remonte et redescend auprès d'Hélène.)=
LE MARQUIS.
Allez, mon jeune ami[16], allez vous mettre dans votre lit, après l'avoir fait bassiner.
RAOUL.
C'est, pardieu! bien ce que je compte faire. Si je n'ai pas l'honneur de dîner ce soir avec vous...
LE MARQUIS.
Je ne vous en voudrai pas... Dormez bien.
RAOUL, =à Hélène.=
Mademoiselle!... =(Il lui serre la main.)=
HÉLÈNE.
À bientôt, monsieur de Vaubert.
LE MARQUIS.
Prenez un lait de poule en vous couchant.
=(Raoul sort par le fond.)=
SCÈNE II.
HÉLÈNE, LE MARQUIS, JASMIN.
LE MARQUIS.
Voilà un brave garçon qui ne sera jamais un diable à quatre!... Ventre-saint-gris! ma pauvre fille, reçois mes compliments, tu as fait là un joli choix.--Jasmin, débarrasse-moi de ceci. =(Il ôte son ceinturon.)=
HÉLÈNE.
Mais ce mari, est-ce bien moi qui l'ai choisi?... N'est-ce pas vous?...
LE MARQUIS.
Moi?... Je m'en lave les mains... C'est la baronne qui prétend que vous vous adorez... que vous êtes créés l'un pour l'autre.
HÉLÈNE.
Elle a peut-être raison. Raoul est un galant homme. Dès l'enfance, nous nous appelions frère et soeur. Cependant, je suis heureuse de vivre près de vous, pour vous seul, et mon coeur ne rêve, ne demande rien au delà.
LE MARQUIS.
Et moi aussi, je suis heureux; crois-tu qu'il me déplaise d'avoir en cage un si gentil oiseau qui ne gazouille que pour moi? Mais, que veux-tu? la baronne dit qu'il faut vous marier.
HÉLÈNE.
Plus tard... rien ne presse.
LE MARQUIS.
Le fait est, ma pauvre enfant, que j'aurai là un piteux gendre... Un gentilhomme de vingt ans, qui tire sa poudre aux moineaux et se fatigue à courir un cerf!
HÉLÈNE, =grondeuse.=
Et vous, mon père, vous ne vous ménagez pas assez... Vous exposez vos jours comme s'ils ne m'appartenaient pas. Voyons, asseyez-vous. =(Le Marquis s'assied près du guéridon à droite.)= Pour attendre l'heure du dîner, ne prendriez-vous pas bien un verre de vin d'Espagne?
LE MARQUIS.
J'en prendrai bien deux.
HÉLÈNE.
Avec des mouillettes de biscuit?
LE MARQUIS.
Pas plus épaisses que la langue d'un chat.
HÉLÈNE.
Jasmin, ôtez les guêtres de monsieur le marquis. =(Pendant que Jasmin est aux pieds du Marquis à droite, elle va chercher sur la console le plateau sur lequel est le flacon de vin d'Espagne et l'assiette de biscuits, qu'elle remet ensuite à Jasmin.)=
LE MARQUIS.
Bonne fille, va!... =(Il boit.)= Bah!... tu seras baronne de Vaubert...
HÉLÈNE.
Êtes-vous bien?... avez-vous tout ce qu'il vous faut?
LE MARQUIS, =se dorlotant dans son fauteuil.=
Pas tout à fait.
HÉLÈNE.
Que souhaitez-vous encore?
LE MARQUIS.
Embrasse-moi.
HÉLÈNE.
Mon bon père! =(Elle l'embrasse.)= Je vous quitte un instant pour aller changer de toilette.
LE MARQUIS, =lui tenant les mains.=
Va, mon enfant, et fais-toi belle... car, tu le sais, joie de mon coeur, tu es aussi la joie de mes yeux.
=(Hélène, sur le pas de la porte, se retourne et envoie encore un geste d'adieu à son père.)=
SCÈNE III.