Mademoiselle de la Seiglière Comédie en quatre actes, en prose
Chapter 1
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MADEMOISELLE DE LA SEIGLIÈRE
COMÉDIE
EN QUATRE ACTES, EN PROSE
PAR JULES SANDEAU De l'Académie française
NOUVELLE ÉDITION
PARIS
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES 3, RUE AUBER, 3
1892
Droits de reproduction, de traduction et de représentation réservés.
Représentée pour la première fois, à la COMÉDIE-FRANÇAISE, le 4 novembre 1851
PERSONNAGES
LE MARQUIS DE LA SEIGLIÈRE MM. SANSON. DESTOURNELLES, avocat REGNIER. RAOUL DE VAUBERT DELAUNAY. BERNARD MAILLART. JASMIN, valet de chambre du marquis MATHIEN. LA BARONNE DE VAUBERT Mmes NATHALIE. HÉLÈNE, fille du marquis de la Seiglière Mme BROHAN.
==La scène se passe en 1817, au château de la Seiglière, dans le Poitou.==
Les indications de droite et de gauche sont prises dans la salle; les personnages sont inscrits en tête de chaque scène dans l'ordre qu'ils occupent: le premier inscrit au nº. 1, tient la première place à gauche.
MADEMOISELLE
DE
LA SEIGLIÈRE
ACTE PREMIER
==Un petit salon du château de La Seiglière, au rez-de-chausée; porte au fond; deux portes latérales au second plan de chaque côté du théâtre; à droite au premier plan, une porte-fenêtre donnant sur un parterre; à gauche, en regard sur le même plan, une cheminée avec une pendule; au fond, à gauche, une table toute dressée, avec un déjeuner servi: derrière cette table, une console sur laquelle est un flacon de vin d'Espagne, un verre à pied et une assiette de biscuits.--À gauche, au premier plan, une table Louis XV, des livres, une; à droite, sur le même plan, un petit guéridon.==
SCÈNE PREMIÈRE
JASMIN, UN JEUNE HOMME.
==(La porte du fond s'ouvre, et un domestique essaie par ses observations d'empêcher un jeune homme d'entrer plus avant.)==
JASMIN.
Mais, encore une fois, Monsieur, monsieur le marquis de La Seiglière est à peine levé, et n'est jamais visible à pareille heure.
LE JEUNE HOMME, =s'asseyant à droite.=
C'est bien, j'attendrai.
JASMIN.
Ici!... mais c'est impossible!... le déjeuner est servi.
LE JEUNE HOMME.
C'est pour affaire.
JASMIN.
Pour affaire!... raison de plus. Quand monsieur le marquis de La Seiglière déjeune, il n'y a pour lui qu'une affaire au monde, c'est son déjeuner. Si Monsieur veut passer dans le parc, il y a sur le bord de l'étang un bien joli monument, qui fait l'admiration de tout notre département de la Vienne.
LE JEUNE HOMME, =qui n'a pas écouté.=
Hein!... vous dites?...
JASMIN.
Je dis, Monsieur, que monsieur le marquis va descendre, et que s'il vous trouve ici, il me chassera.
LE JEUNE HOMME, =se levant.=[1]
C'est différent!... J'attendrai dans le parc.
JASMIN, =à part.=
C'est bien heureux! =(Haut.)= Monsieur veut-il que je le conduise du côté de l'étang?
LE JEUNE HOMME.
C'est inutile, je sais le chemin.
JASMIN, =étonné.=
Ah!... Quel nom annoncerai-je à monsieur le marquis?
LE JEUNE HOMME, =après une courte réflexion.=
Aucun. Je repasserai dans une heure.
=(Il sort par le fond.)=
SCÈNE II.
JASMIN, =seul.=
Ah bien, oui, dans une heure!... Dans une heure, monsieur le marquis partira pour la chasse, et comme c'est probable qu'il s'amusera à l'écouter! Mais le voici avec sa fille... l'oeil vif, le teint frais et l'air plus gaillard encore que d'habitude...
SCÈNE III.
JASMIN, LE MARQUIS, HÉLÈNE, =appuyée au bras de son père.=
LE MARQUIS. =(Ils entrent par la porte de droite.)=
Ah! Jasmin... c'est toi?... Eh bien! est-ce que madame la baronne de Vaubert n'est pas arrivée?
JASMIN.
Non, monsieur le marquis... mais il y a là quelqu'un...
LE MARQUIS.
C'est étrange!... Elle qui se vante d'être plus matinale que moi!... Elle n'a pourtant qu'à traverser l'allée de tilleuls qui sépare nos deux châteaux. Aurait-elle oublié sa promesse de suivre en calèche la chasse de ce jour?
HÉLÈNE.
Mon père, madame de Vaubert était hier soir un peu souffrante.
LE MARQUIS.
Bah! bah!... =(Il va s'asseoir à gauche, Hélène remonte au fond.[2])= Je ne me suis jamais si bien porté.--Jasmin!
JASMIN.
Monsieur le marquis?
LE MARQUIS.
La Brisée, mon piqueur, s'est-il tenu, comme je l'avais prescrit, au carrefour de Chambly?
JASMIN.
Oui, monsieur le marquis.
LE MARQUIS.
Toute la nuit?
JASMIN.
Toute la nuit.
LE MARQUIS.
Eh bien! que dit-il?
JASMIN.
Il dit... qu'il a un rhumatisme qui le tient à partir du dos...
LE MARQUIS.
Allons!... Je te demande ce qu'il dit du cerf que j'ai détourné hier?
JASMIN.
Ah! c'est autre chose, monsieur le marquis; il dit que le cerf a son fort dans le buisson des Cormiers.
LE MARQUIS.
Bravo! nous le tenons!
JASMIN.
Il ajoute que c'est un cerf qui fera voir du chemin à monsieur le marquis.
LE MARQUIS.
Tant mieux! morbleu! A-t-il les pinces et les os gros?
JASMIN.
Très-gros.
LE MARQUIS.
Est-il bas jointé?
JASMIN.
Il n'en dit rien.
LE MARQUIS.
Je vais le savoir, et, ventre-saint-gris! ce cerf, tout cerf qu'il est par le pied, aura de mes nouvelles.--(=Il se lève. Hélène est redescendue en scène.=)[3] Mais la Baronne ne vient pas... Près de neuf heures!... Et son fils, un Vaubert, ton fiancé, mon Hélène, se faire attendre un jour de chasse!... Il aura passé la nuit à étiqueter les cailloux et les simples dont il avait hier soir ses poches pleines... Au diable la science et les savants! J'ai ce matin un appétit de loup.
JASMIN, =à part.=
Ce matin!... on pourrait croire que les autres jours... =(Haut.)=
Monsieur le marquis?
LE MARQUIS.
Qu'est-ce?
JASMIN.
Il est venu pour monsieur le marquis une visite...
LE MARQUIS.
Une visite, à cette heure!
JASMIN.
Un étranger qui a refusé de donner son nom.
LE MARQUIS.
Qu'il le garde.--Tu l'as congédié, c'est bien fait.
JASMIN.
Pardon, monsieur le marquis, il a insisté...
LE MARQUIS.
Et toi, tu as persisté; de mieux en mieux.
JASMIN.
C'est que ce monsieur m'a dit que c'était pour affaire.
LE MARQUIS.
Alors tu l'as renvoyé à mon intendant, c'est parfait.
JASMIN.
Pardon, monsieur le marquis, mais il est là...
LE MARQUIS.
Ah! monsieur Jasmin, c'est assez... Je n'ai point d'affaire, et celles d'autrui ne m'intéressent pas. Pas un mot de plus, je vous prie; et dès que vous apercevrez madame de Vaubert dans l'avenue, servez le déjeuner.
JASMIN =à part, en s'en allant.=
J'en étais sûr... Ma foi, il en sera ce qu'il pourra.
==(Il sort par le fond.)==
SCÈNE IV.
LE MARQUIS, HÉLÈNE.
==(Hélène, aux derniers mots de la scène précédente, s'est rapprochée près de la fenêtre ouverte.)==
HÉLÈNE.
Le soleil a percé le brouillard: le ciel s'est éclairci; les oiseaux chantent sous la fouillée. La belle matinée, mon père!
LE MARQUIS.
Oui, la journée s'annonce bien. =(Se frottant les mains.)= Jamais, je crois, je ne me suis senti si dispos. Décidément la vie est bonne; ceux qui le nient sont des ingrats.
HÉLÈNE.
Que j'aime à vous entendre parler ainsi!
LE MARQUIS.
Cet air frais du matin que je respire à pleins poumons, un cerf à courir, ce déjeuner qui me fait les doux yeux, ce luxe qui m'entoure et dont je fus si longtemps sevré; que sais-je encore?... ta beauté, ta jeunesse, ta grâce toujours croissante, tout me ravit, et m'enchante et m'enivre... Ma fille, ton vieux père a vingt ans.
HÉLÈNE.
Que vous êtes bon!
LE MARQUIS.
Et toi, n'es-tu pas heureuse?
HÉLÈNE.
Oh! mon père, bien heureuse, puisque votre joie fait ma joie, et que tout me sourit quand je vous vois sourire.
LE MARQUIS.
Aimable enfant!... L'existence qu'on mène ici vaut, à tout prendre, celle que nous menions là-bas, au fond de cette ennuyeuse Allemagne.
HÉLÈNE.
Cette ennuyeuse Allemagne, vous le savez, mon père, je l'aimais; et le souvenir m'en est doux.
LE MARQUIS.
Grand merci!
HÉLÈNE.
C'est là que je suis née, que j'ai grandi; c'est là que repose ma sainte mère. Cette terre, que vous appeliez la terre de l'exil, était pour moi une patrie; et quand il a fallu lui dire adieu, dois-je vous l'avouer? j'ai pleuré.
LE MARQUIS.
Bien obligé!... Tu en parles trop à ton aise. Va, mon enfant, ce fut un triste jour, celui où je me vis forcé de quitter le toit de mes pères, et la France, devenue la proie d'une poignée de factieux. Si je n'eusse consulté que les instincts militaires de ma race, par la sambleu! je serais resté; mais la monarchie aux abois avait besoin de mon dévouement, je n'hésitai pas, je partis...[4] =(Allant à la fenêtre à droite.)=--Et la baronne qui n'arrive pas!--Oh! c'est elle qui s'amusait en Allemagne... Il faut l'entendre parler de Nuremberg.
HÉLÈNE.
Madame de Vaubert m'a répété souvent que votre petite colonie était pleine d'entrain et de gaieté.
LE MARQUIS.
Oui, d'abord, dans les premiers temps. On jouait avec la pauvreté; on trouvait ça original... Malheureusement, c'est un jeu dont on se lasse vite.
HÉLÈNE.
Le bonheur vit de peu.
LE MARQUIS.
Ce n'est pas mon avis. Le bonheur aime ses aises et veut être grassement nourri. Quand je pense que de 1794 à 1845... Combien cela fait-il?...
HÉLÈNE.
Vingt-quatre ans.
LE MARQUIS.
Vingt-quatre ans!... Tu en es sûre?... Comment! Ventre-saint-gris, j'ai passé vingt-quatre ans chez ces mangeurs de choucroute!... Et tu trouves que ce n'est pas suffisant.
HÉLÈNE.
Il n'eût tenu qu'à vous, mon père, d'abréger la durée de votre exil.
LE MARQUIS.
Comme madame de Vaubert, n'est-ce pas, qui pour sauver l'héritage de son fils, partit un beau jour pour la France et consentit à vivre sous le joug de l'usurpateur? Plutôt que d'en passer par là, ton père serait mort sur la terre étrangère. Je le crois, pardieu! bien, qu'il n'eût tenu qu'à moi!... Une chose que je ne t'ai pas dite, c'est que Buonaparte, monsieur de Buonaparte a tout fait pour m'attirer à lui. Il espérait, à force de victoires...
HÉLÈNE, =souriant.=
Il paraît que décidément il en a remporté quelques-unes?...
LE MARQUIS.
Mon Dieu! je ne dis pas non. Mais à quoi lui ont-elles servi? Ont-elles pu triompher de ma résistance, lasser ma patience héroïque? Tiens, un jour, il disait à Barbanpré... au chevalier de Barbanpré: «Il manque une étoile au ciel de l'empire.» C'était moi! et il ajouta: «J'irai, s'il le faut, mettre le siège devant Nuremberg.» Sais-tu ce que répondit Barbanpré? «Sire,» dit-il... Ils l'appelaient tous, Sire... par dérision, «Sire, vous pourrez conquérir le monde; le marquis de La Seiglière, jamais!» Belles paroles qui vivront dans l'histoire, et que je n'ai point démenties; car voilà deux ans seulement que j'ai revu la France, et je n'y suis rentré qu'avec mon roi.
HÉLÈNE.
Bénie soit donc la mémoire de l'homme dont la probité scrupuleuse vous permit de rentrer du même coup dans le domaine de vos pères!
LE MARQUIS.
Comment!... De qui parles-tu?... Ah! bien, bien, de Thomas Stamply, mon ancien fermier... Mais oui, mais oui, c'était un vieux brave homme.
HÉLÈNE.
Oh! mon père, un digne, un excellent ami! Que de reconnaissance ne lui devons-nous pas!
LE MARQUIS.
Moi!
HÉLÈNE.
Rappelez-vous avec quelle simplicité touchante il nous reçut au seuil de cette porte; ses genoux fléchissaient, ses yeux étaient mouillés de larmes; il prit votre main, la baisa, et vous dit d'une voix émue: Monsieur le marquis, vous êtes chez vous.
LE MARQUIS.
Eh bien! est-ce qu'en effet je n'étais pas chez moi?
HÉLÈNE.
La République avait confisqué tous vos biens.
LE MARQUIS.
Jamais je ne lui en ai reconnu le droit.
HÉLÈNE.
Cependant...
LE MARQUIS.
Ah! par exemple, il m'a rendu le tout en bon état, je me plais à le reconnaître. Oui, oui, des bois bien aménagés, des étangs poissonneux, des forêts giboyeuses... le bonhomme s'y entendait. Aussi l'ai-je comblé d'égards. Du plus loin que je l'apercevais, je lui criais: Bonjour, papa Stamply, bonjour! Ça le flattait. Et quand il est mort, tu as désiré qu'il fût inhumé au fond du parc, m'y suis-je opposé? qu'on lui élevât un petit mausolée, me suis-je fait tirer l'oreille? S'il n'est pas content là-haut, ma foi, il est bien difficile, ce n'est qu'un ingrat; je suis quitte envers sa mémoire.
HÉLÈNE.
Oh! mon père, vous ne le pensez pas.
LE MARQUIS.
Si fait, pardieu! je le pense.
HÉLÈNE.
Si vous saviez le mal que vous me faites!...
LE MARQUIS.
À toi, mon enfant?
JASMIN, =annonçant du fond.=[5]
Madame la baronne et monsieur le baron de Vaubert.
LE MARQUIS.
Allons, bon! Ils étaient en retard... ils arrivent bien, maintenant!--Qu'ils entrent.--Voyons, voyons, j'ai eu tort... n'y pense plus, et embrasse-moi. =(Il la presse sur son coeur.)=
SCÈNE V.
HÉLÈNE, RAOUL, LE MARQUIS, LA BARONNE.
==(Jasmin, au fond, avec deux laquais à la livrée du Marquis.)==
LE MARQUIS.
Bonjour, bonjour, Baronne.
LA BARONNE.[6]
Bonjour, bonjour, heureux père.
RAOUL, =à Hélène.=
Mademoiselle...
HÉLÈNE, =lui tendant la main.=
Bonjour, Raoul.
LE MARQUIS.
Venir si tard... cruelle amie!... Et vous, jeune homme, et vous!...--Jasmin, le déjeuner.
JASMIN.
Il est servi, monsieur le marquis.
LE MARQUIS.[7]
À table, donc! Madame la baronne à côté de son vieil ami, Hélène auprès de son fiancé. Gronde-le, ma fille. De mon temps vive Dieu! la jeunesse était plus alerte; quand il s'agissait de courir un cerf sous les yeux d'une belle, c'est moi qui éveillais l'aurore.
LA BARONNE.
Mes bons amis, si Raoul s'est fait attendre, ne vous en prenez qu'à moi seule. Marquis, je ne verrai pas vos exploits d'aujourd'hui.
LE MARQUIS.
Comment cela?--Jasmin, du perdreau!
LA BARONNE.
Hier soir, en vous quittant, j'étais déjà souffrante. J'ai passé une horrible nuit.
LE MARQUIS.
Vrai Dieu! Madame, il n'y paraît pas; fraîche comme un bouquet cueilli dans la rosée d'avril.--Jasmin, à boire, du Sauterne! Remplis donc le verre, maraud, verse comme si c'était pour toi. =(Il boit.)= Moi, j'ai une santé de fer.
LA BARONNE, =souriant.=
Grand bien me fasse!
LE MARQUIS.
Eh bien! mon jeune savant, qu'avons-nous découvert ce matin? un papillon, un scarabée, un brin d'herbe?
RAOUL.
Vous l'avez dit, monsieur le marquis, un brin d'herbe; mais ce brin d'herbe manquait à mon herbier.
LE MARQUIS.
Un jour de chasse, s'occuper de végétaux... Que le grand saint Hubert lui pardonne! Voilà, Baronne, les beaux résultats de l'éducation que vous avez donnée à votre fils! D'un gentilhomme avoir fait un savant, entouré d'in-folios, d'oiseaux empaillés, d'alambics et de cornues!
RAOUL.
Le temps des grandes guerres est passé, monsieur le marquis. Le règne de la force brutale ne reviendra pas. C'est aux arts, c'est à la science qu'appartient désormais le droit de gouverner le monde. Comme autrefois aux croisades, il convient que la noblesse, sous peine d'abdiquer, se montre au premier rang dans les conquêtes de l'intelligence.
LA BARONNE.
Oui, à condition que les nouveaux croises ne compromettront pas leur santé dans des veilles trop prolongées ou dans des promenades avant le lever du soleil.
LE MARQUIS.
Ah! vous voilà, Baronne! déjà tremblante pour la santé de votre fils. Prenez garde, il va s'enrhumer.
LA BARONNE.
Vraiment, mon vieil ami, vous avez bonne grâce à railler ma faiblesse, vous dont l'affection pour Hélène a tous les enfantillages de la tendresse d'une jeune mère!... Tout à l'heure encore, quand nous sommes entrés....
LE MARQUIS.
Ah! pardieu, vous tombez bien!... quand vous êtes entrés, mademoiselle ma fille achevait de me donner une leçon.
LA BARONNE.
Oui-da?
LE MARQUIS.
Une leçon de reconnaissance.
LA BARONNE.
À vous? =(À part.)= Comme s'il en avait besoin. =(Haut.)= Et à quel propos, je vous prie?
LE MARQUIS.
Devinez... à propos de feu monsieur Stamply.
LA BARONNE, =riant.=
Votre ancien fermier?... Ah! charmant!
HÉLÈNE.
Mon père, de grâce!...
LE MARQUIS.
Non, non, je veux en avoir le coeur net. Mieux que personne, la baronne peut intervenir dans notre différend; n'est-ce pas elle qui a provoqué un acte de probité?...
LA BARONNE.
Auquel le vieux Stamply eût été forcément amené plus tard. Mis au ban de l'opinion, il comprit sans effort qu'il ne pouvait garder plus longtemps le domaine de ses anciens maîtres.
LE MARQUIS.
Très-bien.
LA BARONNE.
Cet homme n'a fait que son devoir.
LE MARQUIS.
C'est évident.--Eh bien! ma fille, qu'est-ce que je disais!...
HÉLÈNE.
Un grand devoir, simplement accompli, n'est-ce rien à vos yeux, Madame?
LA BARONNE.
Sans doute, c'est quelque chose, mais...
HÉLÈNE.
Ah! je ne le vois que trop, personne ici ne l'a connu que moi. Sous cette enveloppe rustique il y avait un coeur d'or.
RAOUL.
Vous l'aimiez!...
HÉLÈNE.
Oui, je l'aimais, je ne m'en défends pas. J'aimais ce doux vieillard pour tout ce que la vie avait laissé en lui de résigné, de triste et de charmant.
LA BARONNE.
Bonne Hélène!
HÉLÈNE.
Et puis, il avait tant souffert, il avait été si cruellement frappé par la mort de son fils!
LE MARQUIS.
Bon! voilà son fils maintenant.... un hussard!
HÉLÈNE.
Un héros!
LE MARQUIS.
Un héros? parce qu'il s'est fait tuer comme un lièvre, à je ne sais plus quel engagement.
HÉLÈNE.
À la Moskowa, mon père, à cette bataille terrible où il est tombé en chargeant l'ennemi à la tête de son escadron.
LE MARQUIS.
Le beau miracle!... Voilà Jasmin qui n'est pas un héros... n'est-ce pas, coquin, tu n'es pas un héros?... Eh bien! si tu recevais une balle en pleine poitrine, tu tomberais tout de ton long,... et tu ne te croirais pas pour cela un héros.--Sers le café, maroufle.
HÉLÈNE, =se levant, ainsi que Raoul et la Baronne.=
Et comptez-vous pour rien, mon père, son avancement si rapide, sa vie si courte et pourtant si remplie? Est-il besoin de vous rappeler?...
LE MARQUIS, =se levant à son tour.=[8]
Quoi? les exploits de monsieur Bernard Stamply? L'affaire de Volontina! Je t'en tiens quitte... Assez longtemps son père nous en a rebattu les oreilles. Encore s'il s'en fût tenu là; mais croiriez-vous, Baronne, qu'un jour il m'apporta un paquet de lettres... il y en avait, ma foi, haut comme ça... en me priant de vouloir bien y jeter les yeux... C'étaient les lettres de son fils.
LA BARONNE.
Les lettres de monsieur Bernard!
LE MARQUIS.
Qu'il conservait comme des reliques.... Moi, toujours plein d'attentions pour ce vieux, je pris le paquet, je le fourrai dans un tiroir, et le lui rendis quelques jours après, en lui disant pour le flatter: C'est très-bien, papa Stamply, c'est très-bien... jolie main, bonne ponctuation, orthographe irréprochable. C'est dommage que ce garçon soit mort, il aurait fait son chemin. Je suis très-content de ses lettres.
LA BARONNE.
Vous les aviez lues?
LE MARQUIS.
Moi?... pas une seule.
HÉLÈNE, =passant devant Raoul.=
Eh bien! moi, je les ai lues, mon père.
LE MARQUIS, =étonné.=
Pas possible!
HÉLÈNE.
Ces lettres sont encore entre mes mains, le bon monsieur Stamply me les a données à son lit de mort, et croyez-moi, il pouvait les montrer avec un juste orgueil, c'étaient ses titres de noblesse.
LE MARQUIS.
Comment?
HÉLÈNE.
Oh! oui, mon père, je les ai lues, et vous-même, en les lisant ces lettres d'un soldat, toutes écrites dans l'ivresse du triomphe, le lendemain d'un jour de combat, vous eussiez envié un pareil fils. Tenez... celle où il envoyait à son père le premier bout de ruban rouge qui avait brillé sur sa poitrine... Le ruban s'y trouve encore, terni par la fumée de la poudre et par les baisers du vieux père. Ce n'est pas la croix de Saint-Louis, et pourtant vous l'eussiez touché avec respect; cette lettre n'est pas d'un gentilhomme, et pourtant, vous eussiez été fier de presser la main qui l'avait écrite.
RAOUL, =prenant la main d'Hélène.=
Bien, Hélène, bien!
LE MARQUIS.
Voyons, voyons, calme-toi... à qui diable en as-tu?
LA BARONNE.
Quel feu! quel enthousiasme! En vérité, chère enfant, il est heureux que monsieur Bernard ne soit plus de ce monde.
LE MARQUIS.
Et pourquoi?
LA BARONNE.
C'est qu'il serait pour mon fils, pour le futur mari d'Hélène, un rival dangereux peut-être.
HÉLÈNE.
Madame! =(Elle remonte et va s'asseoir près du guéridon à droite. La Baronne va à elle et lui donne affectueusement la main[9].)=
LE MARQUIS, =riant.=
Ah! ah! bravo!... Hein? Raoul, qu'en dites-vous? La fille d'un La Seiglière amoureuse d'un hussard, d'un hussard de Buonaparte!...
RAOUL.
Eh! eh! monsieur le marquis, Bonaparte était membre de l'Institut.
LE MARQUIS.
Eh bien! il ne lui manquait plus que cela. =(Jasmin entre au fond, tenant à la main un paquet de lettres et de journaux.)= Mais assez parler des Stamply, occupons-nous de choses plus graves[10].--Jasmin, piqueurs, chevaux et chiens, que tout soit prêt pour le départ! je monterai Roland. Qu'apportes-tu là?
JASMIN.
Les lettres, les journaux de monsieur le marquis.
LE MARQUIS.
Le _Drapeau blanc_, la _Quotidienne_, le _Journal des savants_... Ce n'est pas pour moi... Tenez, Raoul... =(_Jasmin porte le _journal des savants_ à Raoul, qui en détache la bande et le parcourt avec Hélène, auprès de laquelle il s'est assis.--Jasmin sort._)= Ah! une lettre pour vous, Baronne... on vous sait ici.
LA BARONNE, =quittant Hélène=.
Ah! de notre ami, le président de Malebois, notre compagnon d'exil...
LE MARQUIS.
Aujourd'hui garde des sceaux?...
LA BARONNE.
Précisément... Je lui ai demandé une place de conseiller à notre cour royale... il y a une vacance...
LE MARQUIS.
Une place de conseiller?... Que diable voulez-vous faire de cela?
LA BARONNE.
Vous ne le devinez pas?
LE MARQUIS.
J'y suis... la fleur du barreau de Poitiers... Destournelles... votre vieil adorateur...
LA BARONNE.
Voici de quoi éteindre sa flamme. Voyez =(Elle lui remet la lettre qu'elle vient de parcourir.)=, sa nomination ne dépend plus que de sa promptitude à se rendre auprès du ministre. =(Montrant une lettre cachetée qui était renfermée dans la première.)= Malebois m'envoie la lettre qui l'appelle à Paris.
LE MARQUIS.
Destournelles... conseiller... Et c'est pour vous débarrasser de lui?... bien imaginé!
LA BARONNE.
N'est-ce pas?
LE MARQUIS.
Le vieux renard! je l'ai vu hier encore, rôdant à l'entour du château de Vaubert, guettant votre retour, furieux de ne vous avoir pas rencontrée. Tenez, je jurerais qu'à l'heure où nous parlons, il est déjà trottant par les sentiers pour venir se casser le nez à votre porte.
JASMIN, =annonçant du fond=.
Monsieur Destournelles.
LE MARQUIS.
Hein?... Que disais-je?... parfait!
LA BARONNE.
Comment! me poursuivre jusqu'ici!
LE MARQUIS.
C'est qu'il aura flairé la bonne nouvelle que vous allez lui apprendre.
LA BARONNE.
Non pas, j'ai des raisons pour ne lui rien dire encore.--Marquis, je vous en prie, serrez ces papiers, et gardez-moi sur toute cette affaire le secret le plus absolu.
LE MARQUIS, =serrant les papiers dans la table à gauche=.
Soit.--Qu'il entre! =(Jasmin introduit Destournelles.)= J'ai le coeur en joie, il arrive bien.
SCÈNE VI.
LA BARONNE, LE MARQUIS, DESTOURNELLES, HÉLÈNE, RAOUL.
LE MARQUIS, =riant=.
Salut au d'Aguesseau poitevin.
DESTOURNELLES.
Salut à toute la compagnie. Enchanté, monsieur le marquis, de vous voir en si belle humeur.
LE MARQUIS, =riant plus fort=.
C'est que vous apportez la joie partout où vous entrez, monsieur Destournelles.
DESTOURNELLES.
Vous êtes bien bon.
LE MARQUIS.
Eh bien! mon luron, les palmes de la chicane ne nous suffisent donc plus? Nous voulons y joindre quelques brins de myrte cueillis dans les bosquets d'Amathonte.
DESTOURNELLES.
Amathonte!... Je profite des vacances de la cour royale pour me livrer à mes goûts champêtres, voilà tout.
LE MARQUIS.
Vous aimez les bucoliques...
DESTOURNELLES.
Et le hasard de la promenade a conduit mes pas près d'ici.
LE MARQUIS, =raillant=.
Heureux hasard!
DESTOURNELLES.
Des plus heureux, en effet, puisqu'il me permet de venir rendre mes devoirs à monsieur le marquis...
=(Jasmin entre du fond et pose sur une chaise, auprès de la porte, le couteau de chasse, le fouet, la casquette du Marquis.)=
LE MARQUIS.
Et que, de plus en plus favorable, il vous gratifie de la présence inattendue de madame la baronne.