Mademoiselle de Cérignan

Chapter 9

Chapter 93,979 wordsPublic domain

J'accompagnai souvent dans ses tournées archéologiques mon ami Morin et parfois le naturaliste Geoffroy-Saint-Hilaire, avec lequel j'allais ramasser des insectes, tirer des oiseaux et des chauve-souris ou pêcher dans le Nil.

L'accoutrement de ces messieurs était des plus bizarres: c'était un mélange des modes orientales et occidentales; l'un portait un de ces vastes pantalons mameluks avec une petite veste de toile blanche, un chapeau de paille à larges bords, un sabre turc au flanc; l'autre avait pris le pantalon de coutil rayé de nos grenadiers avec le caftan léger des cophtes, la casquette à visière démesurée des voyageurs anglais et le fusil en bandoulière. Ils se faisaient suivre de trois ou quatre fellahs et d'autant d'ânes pour porter leurs instruments, leurs récoltes et leurs provisions. C'est en leur compagnie et au milieu des ruines de Thèbes, au pied des statues de Memnon, que j'appris en même temps la déclaration de guerre de la Sublime-Porte et l'expédition de Bonaparte en Syrie. Marcher sur Constantinople en s'emparant de l'Asie Mineure était la meilleure réponse à rendre au sultan.

J'étais transporté d'admiration pour Bonaparte, et dans mon enthousiasme, je me tournai vers les blocs de soixante pieds de haut, en leur disant:

--Colosses de granit, images de grands rois qui ne sont plus, vous qui courriez à la conquête des peuples d'Asie et d'Éthiopie avec des millions d'hommes, des milliers de chariots montés par des milliers de guerriers, et des engins de guerre qui couvraient des lieues de terrain, vous êtes bien petits auprès de ce général d'Occident qui, avec une poignée de soldats, a délivré votre pays de l'esclavage et va porter la lumière et la liberté aux peuples de l'Asie.

Deux nègres que Morin avait pris à Esnèh pour conduire son âne et porter son bagage, me regardèrent avec épouvante, et l'un dit à son compagnon:

--Le français parle avec les idoles!

--Oui, repris-je, et je somme Chamâ de me répondre, puisqu'il parle, lui aussi, quand le soleil se lève.

Ils prirent la fuite en se bouchant les oreilles et sans regarder derrière eux.

Nous apprîmes bientôt que Mourad, après avoir trompé la vigilance du général Belliard, laissé à Syène pour le maintenir en Nubie, était rentré en Égypte. Un jour, on le disait dans la grande oasis, le lendemain à Syout. Il était beaucoup plus près que nous ne le pensions.

Un matin, on vint avertir le général Davoust qu'il était aux environs de Thèbes, où il attendait le sherif Hassan-Bey, qui lui amenait un contingent d'Yambos et d'Arabes de la Mecque.

Les mameluks de Malek et mon régiment furent envoyés pour empêcher la réunion des forces ennemies. En arrivant près des ruines de Medinet-Abou, nous vîmes défiler au loin les convois et la cavalerie de Mourad.

Dès qu'il nous aperçut, il fit enfoncer ses chameaux dans le désert et lança ses mameluks sur nous. Nous n'étions pas de l'infanterie pour nous former en carré et les recevoir sur nos baïonnettes. Nous les chargeâmes, mais la cavalerie française n'a jamais pu soutenir seule le choc de ces intrépides adversaires. Ce n'est pas que le courage ne fût égal de part et d'autre, mais les mameluks, habitués dès l'enfance au maniement des armes, montrèrent, en cette circonstance surtout, une supériorité incontestable. Ce fut un combat corps à corps. Combien des miens je vis tomber sans pouvoir leur porter secours! J'avais trop à faire pour mon propre compte.

Souleyman était là, et je poussai à lui en lui criant de se défendre. Au lieu de s'attaquer à moi, il m'évita, fit faire un écart à son coursier, et se couchant sur sa selle, il coupa d'un coup de cimeterre le jarret de mon cheval. Je roulai dans la poussière; mais, aussitôt debout, je courus à lui. Un flot de cavaliers m'empêcha de le rejoindre. L'un d'eux faillit m'écraser sous les pieds de son cheval. À son aigrette blanche et à son maintien superbe, je reconnus Mourad. Je sautai sur lui, et en le saisissant à la ceinture, je cherchai à le désarçonner, en criant:

--Rends-moi Djémilé, et je te laisse la vie!

Pour toute réponse, je reçus un coup de sabre qui fendit mon casque et une ruade de son cheval dans la poitrine. J'allai tomber à dix pieds de là, à demi-suffoqué. Un de ses mameluks se jeta sur moi et me saisit par les cheveux. Il levait déjà le bras pour me trancher la tête, quand Malek lui brisa les reins d'un coup de pistolet, puis il me transporta hors de la mêlée.

Mourad abandonna le champ de bataille et rejoignit ses chameaux, sans être inquiété davantage. Quand je pus parler, j'appelai Malek et lui dis: Si je t'ai laissé la vie aux Pyramides, tu viens de sauver la mienne. Ce n'est pas par des paroles que je veux te prouver ma reconnaissance, mais par des faits. Si tu souhaites quoi que ce soit, parle! je suis prêt à te satisfaire, je le jure!

--En ce moment, je ne veux rien; mais rappelle-toi la parole que tu me donnes. Un jour, nous verrons si tu sais la tenir comme Malek a tenu la sienne.

Nous étions trop mal arrangés pour poursuivre Mourad. Le sol était jonché de morts et de blessés. Nous revînmes à Esnèh, l'oreille basse.

La ruade que j'avais reçue dans la poitrine ne m'avait heureusement rompu aucune côte; mais je crachai le sang pendant près de quinze jours, et je gardai le lit plus d'un mois.

Je dois rendre justice à la jeune cophte chez qui je logeais. Si elle négligeait beaucoup sa personne elle veilla du moins avec dévouement sur la mienne. Dès que je pus me tenir sur mes jambes, j'allai me jeter dans le Nil, et, comme je m'en trouvai fort bien, je lui conseillai d'en faire autant. Elle refusa, disant avec fierté qu'elle n'était pas une infidèle pour faire des ablutions.

Quelques jours après, je fus invité par le colonel Sabardin à venir dîner chez lui en compagnie du général en chef et de nombreux convives tant Français que musulmans. Il me promettait une soirée dans le genre de celle que je lui avais donnée au Caire; une des plus brillantes almées du Saïs devait y venir danser et chanter. Je m'y rendis. Le repas fut bruyant. Au dessert, la célébrité se présenta, accompagnée de plusieurs autres almées, d'une troupe de musiciens, de danseuses et de psylles, c'est-à-dire d'escamoteurs, de jongleurs et charmeurs de serpents. Cette étoile, c'était Tomadhyr, fraîche, pimpante et en parfaite santé. Elle me reconnut sur-le-champ; mais alla d'abord saluer le maître de la maison, puis vint à moi et me baisa le bout des doigts. Je lui rendis son salut oriental.

On passa dans la salle, où nous attendaient les pipes et le café.

Tomadhyr, après avoir gazouillé des chants d'amour et de guerre tirés des aventures d'Antar, se livra à la danse. Elle fut couverte d'applaudissements, et quelques notables indigènes, pour lui témoigner leur satisfaction d'une manière galante, lui appliquèrent au front, sur la gorge et les bras, de petites pièces d'or, humectées du bout de la langue.

Quand elle passa devant moi, j'imitai la galanterie arabe.

Tandis que les danseuses et les psylles paraissaient alternativement sur le dourkah, elle vint à moi, me pria de lui faire une place sur mon divan, s'y installa familièrement, but sans façon mon café et me prit ma pipe, ce qui, en public, était le signe de la grande intimité. J'en fus un peu surpris, mais, avant de lui demander la cause de cette affectation, je voulus savoir pourquoi, depuis deux mois que j'étais dans son pays, elle ne m'avait pas donné signe de vie.

--J'ai couru, répondit-elle, le Saïs et la Nubie avec toute cette bande de psylles qui dépend de moi; aussi j'ai gagné beaucoup d'or, et comme tu es mon maître, tout cela est à toi. Tu sais que les esclaves ne peuvent rien posséder, et, d'ailleurs, je serais libre, que tu pourrais bien prendre tout ce que j'ai, j'en serais heureuse.

Le désintéressement de cette fille était chose si rare chez les individus de sa race, que je n'y crus pas. Je ne l'en remerciai pas moins, et je lui offris de lui rendre sa liberté.

--À quoi bon? dit-elle. Je ne serais pas ton esclave de fait et de droit, que je te demanderais à l'être. C'est un peu un calcul de ma part.

--Et comment?

--Comme almée et danseuse, je me montre librement à visage découvert dans les fêtes. Je ne suis pas laide, et ma profession autorise les hommes à me le dire et à me proposer de fumer à leurs narghilés, tu comprends! J'ai donc une excuse toujours prête pour les refuser sans les blesser, en leur disant: Je ne le puis, seigneur, je suis l'odaleuk d'un bey, je ne m'appartiens pas. C'est ainsi que je te reste fidèle.

--Voyons, est-ce que tu veux m'ensorceler de toi!

--Tu sais bien que je suis magicienne, dit-elle avec un charmant sourire.

--Je ne l'ai pas oublié, et tu m'as bien manqué. J'aurais voulu savoir tant de choses!

--Je t'apprendrai tout ce que tu voudras; j'y vois mieux que je ne voyais avant d'être malade. Si tu ne m'avais pas envoyée dans ce pays, j'étais morte; aussi je t'en garde une grande reconnaissance.

Je voulus rendre une fête à Sabardin.

La maison du cophte était grande et donnait sur les jardins qui avaient appartenu au bey Hassan et que la 21e demi brigade avait convertis en promenade publique. J'y donnai plusieurs soirées dans lesquelles Tomadhyr exécuta mainte fois la danse de l'_abeille_. Elle avait fait des progrès, et dansait admirablement. J'avoue qu'elle me devenait chère; mais l'espoir de retrouver Djémilé me préoccupait sans cesse. C'était comme une idée fixe dont je ne me débarrassais que pour la retrouver plus intense.

Nous étions dans les premiers jours de juin, quand Malek se présenta un matin devant moi:

--Veux-tu t'emparer de Mourad? me dit-il sans préambule.

--Tu sais où il est.

--À Khardjèh, dans la grande oasis.

--Djémilé y est-elle?

--Djémilé y est.

--Allons-y; je vais faire prévenir le général Desaix, qui prendra le commandement de la colonne d'expédition.

Malek sourit d'un air de pitié.

--Mourad a des espions partout, et avant que l'armée française se mette en mouvement, il sera averti et aura décampé, selon son habitude. Ce n'est pas avec quatre mille hommes qu'il faut aller trouver le bey, c'est avec trois ou quatre de mes mameluks et Tomadhyr.

--Tu es fou!

--Je sais ce que je dis.

--Nous n'allons pas nous embarrasser d'une almée?

--Sans Tomadhyr, il n'y a rien à faire là-bas.

--Mais elle ne voudra pas nous suivre, et c'est la mener à la mort.

--Elle est magicienne, elle ne mourra pas. D'ailleurs, c'est nous qui la suivrons, puisqu'elle va se rendre avec sa bande d'almées et de psylles dans l'oasis, pour les fêtes du mariage de Djémilé avec le sherif Hassan.

--Que me dis-tu là? N'était-elle pas promise à Souleyman?

--Souleyman t'a menti; c'est un trop petit seigneur pour la fille de Mourad.

--Combien de jours nous faut-il pour aller là-bas, enlever Djémilé et revenir?

--Huit jours, ou l'éternité.

--Je vais demander un congé de quinze jours au général.

--Ne lui dis pas où tu vas, ni ce que tu veux faire.

--Soit. Quand partons-nous?

--Demain dans la nuit, avec Tomadhyr.

--Lui en as-tu parlé?

--Elle hésite à nous laisser venir avec elle. Dis-lui que tu le veux; elle le voudra.

--La crois-tu donc si obéissante?

--Elle est ton esclave. Tu prendras les vêtements et les armes de l'un de mes mameluks. Tu parles assez bien l'arabe à présent pour tromper l'oreille la plus soupçonneuse. Nous nous joindrons aux psylles et aux almées. Nous avons trois jours de marche dans le désert. Arrivés là-bas, nous nous ferons passer pour des mameluks d'Hassan. Allah seul sait le reste.

--Avant tout, je dois parler à Tomadhyr.

--Parle-lui.

--Je la mandai sur-le-champ et lui reprochai de ne m'avoir rien dit de son prochain départ.

--Tu dois bien comprendre, dit-elle, que je ne suis pas assez folle pour croire que, lorsque tu auras revu Djémilé, tu voudras encore me regarder. Je sais bien qu'elle était dans la maison avant moi et qu'elle est ta khanoune, tandis que je ne suis que ton odaleuk; mais je t'aime plus qu'elle ne t'aime!

--Puisqu'elle est ma khanoune, je ne puis la laisser marier avec un autre, il faut que j'aille la réclamer.

--C'est ton droit et ton devoir, je le sais. Tu ne serais pas un homme si tu te la laissais enlever, et, à présent que tu sais où elle est, je n'ai rien à dire; mais je serai jalouse d'elle, je ne te le cache pas. Tu veux que je t'aide dans ton entreprise. Viens! Mais c'est la plus grande preuve de reconnaissance que je puisse te donner. Après cela, ne me demande plus rien.

J'obtins de mon général la permission de m'absenter pendant une quinzaine, donnant pour prétexte une tournée scientifique avec Morin. Comme il fallait tout prévoir, dans le cas où je serais retenu prisonnier, je confiai sous le sceau du secret à mon ami le dessinateur le but de mon voyage. Je lui confiai aussi mon testament et une lettre d'adieux à mon père, dans le cas où j'aurais la tête tranchée.

Puis, après avoir fait le sacrifice de ma chevelure, j'endossai les vêtements et l'armure d'un Circassien: cotte de mailles, casque, rondache, sabre de Damas, pistolets, rien n'y manquait. Je me trouvai plus à l'aise sous cet attirail que je ne l'aurais cru. Malek prétendait que j'étais beaucoup mieux ainsi que sous mon uniforme.

La nuit venue, nous prîmes avec nous quatre mameluks et six fellahs, tous à cheval, et nous allâmes rejoindre Tomadhyr qui nous attendait avec sa caravane de bateleurs à la porte de la ville.

J'aurais bien voulu céder aux prières de mon brave Guidamour qui voulait m'accompagner; mais, bien qu'il eût appris passablement l'arabe, son accent français nous eût trahis.

Tomadhyr ne me dit pas un mot, ni là, ni durant le voyage. Elle était triste et résolue. Je pensai alors que c'était un malheur pour elle de m'avoir aimé sincèrement, et peut-être une faute de ma part de n'avoir pas été insensible à sa grâce et à son affection. Tant que je m'étais préservé d'y répondre, elle avait été dévouée et soumise à Djémilé; n'allait-elle pas la prendre en haine? Je comptai sur l'ascendant que j'exerçais sur mon almée; je n'étais pourtant pas sans inquiétude, et je n'osais ni la flatter, dans la crainte d'exalter sa passion, ni avoir l'air de douter d'elle.

Après avoir franchi la chaîne lybique, nous nous engageâmes dans le désert. Il ne faudrait pas croire comme je me l'imaginais moi-même, que ces plaines et ces vallées qui se succèdent pendant des journées entières soient complétement dépourvues de végétation. On y trouve, très-disséminés il est vrai, des bouquets de palmiers nains et parfois des dattiers. Le sol est recouvert, en certaines parties, de touffes d'absinthe, d'hysope, de camomille et de beaucoup d'autres plantes qui forment de grandes plaques d'un vert cru au milieu de la blancheur éclatante des sables.

Nous suivîmes le chemin des caravanes, reconnaissable aux ossements de chevaux et de dromadaires dont il est semé. Le sable, soulevé par le vent, et la réverbération du soleil me fatiguaient terriblement les yeux. La chaleur était accablante, et je priai Malek de ne voyager que la nuit.

Le quatrième jour au matin, nous sortîmes des solitudes sablonneuses pour entrer à Dakakyn, village placé à la limite de l'oasis. De là nous prîmes, vers le nord, le chemin de Khardjèh.

L'oasis, dans son ensemble, est une grande vallée qui s'étend du nord au sud sur une longueur de 40 lieues et une largeur de cinq à six de chaque côté du chemin. Partout où suintaient des eaux de source, ce n'étaient que champs de blé, rizières, plantations de coton, bouquets de dattiers, villages entourés d'arbres fruitiers. Je remarquai en passant plusieurs temples ruinés que, bien entendu, je ne m'amusai pas à visiter.

Nous arrivâmes à Khardjèh à nuit close, et nous allâmes nous loger dans un caravansérail, auberge ouverte à tout venant, où l'on ne trouve ni maître, ni valet, ni provisions.

Dès le matin, Malek et moi, nous allâmes chacun de notre côté aux informations.

La boutique du barbier est, en Orient, le rendez-vous des flâneurs et des beaux esprits; c'est de là que partent les nouvelles politiques; c'est là que se forgent les histoires vraies ou fausses, là que l'on médit de son voisin.

Sous prétexte de me faire raser, j'entrai chez celui dont la devanture ouverte en plein vent me parut la plus achalandée. J'appris d'abord qu'un homme du désert de Derne, se disant l'ange El Mahdy, c'est-à-dire le Messie annoncé par le Koran, venait de partir pour le Delta après s'être entendu avec Mourad-Bey, suivi d'une bande de fanatiques. Il allait prêcher la guerre sainte dans toutes les villes de la basse Égypte. Ces bons musulmans faisaient des voeux pour qu'il nous chassât tous et ne manquaient pas de nous charger d'imprécations. Puis on passa à la chronique du jour. Les noces du sherif Hassan et de Djémilé devaient être splendides. Tous les gros turbans de l'oasis étaient invités et les cérémonies étaient fixées à trois jours de là.

Il n'y avait pas de temps à perdre pour enlever Djémilé; mais comment pénétrer auprès d'elle? Pourrait-elle fuir? Le voudrait-elle seulement?

J'allai me promener autour du palais de Mourad. C'était une construction massive, percée de petites ouvertures grillées comme celles d'une prison, et entourée, du côté des jardins, d'une haute muraille flanquée de tours carrées.

Je cherchais avec précaution le moyen de me glisser dans cette forteresse, quand j'entendis un chant d'amour avec accompagnement de _gouzla_, espèce de mandoline. L'endroit était désert. Sous les murs du palais, en face des champs de blé, le chanteur était assis, les jambes croisées, à l'ombre d'un caroubier. Il me tournait le dos. Je m'arrêtai pour écouter: à ses plaintes, à ses propositions de fuite, je reconnus Souleyman.

Je me dissimulai dans un fourré de lentisques.

Un fellah, poussant un âne chargé de paniers de grains, passa sur le sentier. Souleyman se tut. Quand il jugea ne pouvoir plus être entendu, il reprit son chant monotone.

Cette psalmodie finit par me porter sur les nerfs, et je m'avançai vers lui en lui demandant à qui s'adressaient ses soupirs. Il crut sans doute avoir affaire à un gardien du palais, car il se sauva comme un voleur pris sur le fait.

Je revins au caravansérail avec peu d'espoir. Malek et Tomadhyr causaient à l'écart avec beaucoup d'animation. En me voyant, le mameluk m'appela.

--Voilà Tomadhyr, dit-il, qui est entrée dans le palais; elle a parlé à Djémilé. Elle connaît sa pensée. Elle sait que fuir Hassan est le plus ardent désir de la fille de Mourad, et elle ne veut pas nous aider à l'enlever, à moins que tu ne t'engages à la prendre pour ta seconde femme.

--Malek, je ne puis m'engager à cela; j'ai juré à Djémilé de n'avoir pas d'autre femme qu'elle, et je ne veux pas que Tomadhyr me prouve davantage sa reconnaissance. Il est plus simple que j'aille demain demander ouvertement à Mourad la main de sa fille.

--Il est trop tard. Mourad s'est engagé, et d'ailleurs jamais il ne donnera sa fille à un chrétien et à un Français.

--Tout cela est vrai, me dit Tomadhyr, et il n'y a que moi qui puisse t'aider. Eh bien, je t'aiderai. Je ne te fais pas de conditions. Je te demande seulement, en retour de ce que je vais faire pour toi, de me conserver une place dans ton coeur.

Le lendemain elle partit avec sa bande de jongleurs en me disant de rester dans le caravansérail et d'attendre qu'elle eût trouvé un moyen. Malek alla rôder par la ville et ne revint pas de la journée. J'allais envoyer à sa recherche, quand Tomadhyr arriva avec sa troupe.

--Tout va bien, me dit-elle à voix basse; tu vois ce vieux temple païen, là-bas, sur la pente de la colline, à une heure de marche d'ici. Malek nous y attend, et tu vas t'y rendre de ton côté, sitôt la nuit venue; moi, je pars en avant.

--Une heure après, je me dirigeai vers les ruines. Une série de pilônes ou portes monumentales me conduisit à l'édifice entouré d'une muraille ruinée en plusieurs endroits. Après avoir franchi plusieurs degrés, je me trouvai dans l'enceinte. J'appelai en vain Tomadhyr à plusieurs reprises et je la cherchais à travers les décombres, quand je la vis sortir de dessous terre, à quelques pas de moi. Elle me prit par la main pour me guider dans l'obscurité et m'entraîna sur une pente rapide en suivant un long couloir. Parvenue au bout, elle descendit une vingtaine de marches, ramassa une lampe dont elle raviva la flamme et me montra un puits d'une quinzaine de pieds.

--C'est là ta cachette? lui dis-je; comment descendre dans ce trou?

--Il ne s'agit que de prendre cette corde à noeuds et de se laisser glisser au fond. Il n'y a pas d'eau. Je l'ai fait, tu peux le faire!

Et, me donnant l'exemple, elle disparut. Quand je l'eus rejointe, nous nous engageâmes dans un nouveau couloir, qui aboutissait à une chambre taillée dans le roc.

Quelques marches et une porte tellement enfouie qu'il fallut nous baisser jusqu'à terre pour y passer, nous donnèrent accès dans une seconde chambre assez vaste, que je reconnus pour être un hypogée.

Les murailles, le plafond couverts d'hiéroglyphes et de sculptures représentaient probablement les faits et gestes du mort dont le sarcophage de basalte occupait le milieu de la salle. Le couvercle était brisé et la boîte de bois qui avait contenu la momie gisait entr'ouverte et vide dans un coin. Quelques statuettes et des fragments d'ustensiles dont je ne compris pas l'usage entouraient le mausolée. Mon imagination vivement frappée me reportait à l'époque des Pharaons, quand Malek, que je n'avais pas encore aperçu, me rappela au présent.

--Tomadhyr, dit-il, a consulté le destin: nous réussirons, c'est une bonne sorcière!

--Oui, répondit-elle, je suis bonne sorcière, et j'ai pensé à tout. Voici des provisions, de l'huile, du café et du tabac. Nous allons souper et causer.

Quand elle eut tout préparé: Le seul moyen, dit-elle, que nous ayons trouvé, Djémilé et moi, c'est que je prenne sa place quand elle se rendra voilée dans la salle où son père doit la livrer au sherif Hassan. Comme l'époux ne peut enlever le voile de sa fiancée que lorsqu'il sera seul avec elle, et qu'il n'a jamais vu le visage de Djémilé (s'il le connaissait, ce serait une profanation que Mourad eût puni de mort), il ne peut s'apercevoir de la substitution. Au moment de la cérémonie nuptiale, tous les invités, danseurs, psylles et almées quitteront le palais. Elle sortira avec eux et te suivra.

--Alors, tu te résignes à épouser Hassan?

--Oui, puisqu'il le faut.

--Tomadhyr, je n'accepte pas ce sacrifice!

--Et qui te dit que c'en soit un? Hassan est un vaillant guerrier; et d'ailleurs, ne suis-je pas sorcière? Je le charmerai et ne lui appartiendrai que si je veux.

En parlant ainsi, elle me regardait fixement pour voir si je devenais jaloux. Certes, malgré moi, je l'étais; mais c'est là un sentiment dont il ne faut pas abuser en Orient, vu que les femmes en abusent encore plus à nos dépens. Tomadhyr était assez séduisante pour charmer en effet le sherif. Devenir sa première ou seulement sa seconde femme était pour elle une meilleure situation que de s'attacher à ma fortune errante. J'affectai un grand calme en lui donnant ce conseil qu'elle parut accepter.

--Maintenant, dit Malek, voilà qui est résolu, et j'approuve. Mais écoute: je ne t'ai pas amené ici seulement pour t'aider à enlever une femme. Je suis venu pour en finir avec Mourad; il est temps que tu le saches.

--Tu veux tuer le bey?

--J'y suis résolu et tu vas m'aider.

--Mais il est le père de celle qui doit être ma compagne.

--Souviens-toi de la promesse que tu m'as faite quand je t'ai sauvé la vie à Medinet-Abou. Tu étais encore étourdi du coup de sabre que t'avait porté celui que tu voudrais respecter aujourd'hui; mais aujourd'hui, moi, je te somme de tenir ta parole.

--Et comment approcher de Mourad au milieu de ses gardes!