Chapter 8
Les canons vomissent la mitraille, les obus pleuvent, les maisons croulent, et, comme s'il eût voulu se mettre de la partie, le ciel, ordinairement si pur, s'obscurcit, le tonnerre gronde, la foudre éclate et répond au fracas de l'artillerie. Les révoltés, saisis de terreur, croient que les éléments se déclarent en faveur du sultan El-Kebir (le sultan du feu), c'est ainsi que les Musulmans appelaient Bonaparte. Ils le supplient maintenant de faire grâce: «L'heure de la clémence est passée, répond Bonaparte; vous avez commencé, c'est à moi de finir.»
Le canon foudroie la mosquée, les portes sont enfoncées à coups de hache, et cavaliers, fantassins, généraux, soldats s'y précipitent pêle-mêle. Tous frappent sans trève ni merci. Au milieu du carnage, je cherchai Souleyman pour le tuer; mais il avait péri ou pris la fuite. Le massacre de la grande mosquée décida du sort de la journée. Dans le quartier de Hussein, pourtant, les Caïrotes soutinrent encore notre feu jusqu'au milieu de la nuit.
Le lendemain on compta quatre mille morts parmi les révoltés et environ trois chefs dans l'armée.
En rentrant, je trouvai Morin et mademoiselle Sylvie qui étaient venus chercher un refuge chez moi. Je dis à Morin de regarder ma maison comme sienne et de choisir la chambre qui lui plairait.
--Eh bien, et moi? dit Sylvie; m'enverrez-vous dormir dans la rue, blessée comme je le suis?
--Blessée?
--Oui, voyez comme votre Malek m'a arrangée.
Elle ouvrit ses voiles, car elle était encore vêtue en odalisque, et nous montra, sans vaine pudeur, sa poitrine sillonnée d'une égratignure peu profonde.
--Où en serais-je, s'écria-t-elle, si j'avais manqué de présence d'esprit! Il m'eût poignardée, ce tigre! mais je me suis esquivée à temps, et c'est bien à temps aussi que la révolte est venue me délivrer de lui. Je la bénis, moi, la révolte!
Je m'abstins de lui répondre qu'elle nous coûtait un sang plus précieux que le sien, mais j'hésitai à lui accorder l'hospitalité.
--Pour le coup, reprit-elle, je ne vous reconnais plus. Vous, le plus généreux, le plus aimable colonel de l'armée, le plus riche en même temps que le plus beau...
Je savais que ma richesse m'embellissait beaucoup, et Sylvie prit mon sourire d'ironie pour un témoignage de gratitude.
--Je reste! s'écria-t-elle.
--Non, repris-je, vous reviendrez plus tard, si vous voulez; mais il y a ici une personne que vous n'appréciez pas autant qu'elle le mérite, et à qui j'ai dû offrir un asile avant que vous me fissiez l'honneur de me demander le même service.
--Mademoiselle de Cérignan? Je ne lui en veux pas, moi! Elle n'est pas coquette, elle ne se soucie pas de vous, elle ne sera pas jalouse de moi.
En ce moment, Louis entrait en sautillant. Je le pris à part pour lui demander des nouvelles d'Olympe.
--Elle va mieux, dit-il, et elle veut s'en aller. Fais-la donc rester. Nous n'avons plus de maison, pas d'argent, et je me plais bien ici. Ta petite esclave est si drôle, avec tous ses colliers! Elle ressemble à la châsse de Sainte-Geneviève, et je ris, rien qu'à la regarder. Et puis, madame Sylvie est bien aimable, elle m'a bourré de confitures. Et le peintre Morin sait un tas de drôleries. Je m'amuserai bien mieux avec vous tous qu'avec ma gouvernante toute seule.
--Va la prier de me recevoir, et je lui ferai part de tes désirs.
Olympe était encore très-pâle, mais moins abattue.
Je commençai par lui dire que sa maison ayant été effondrée par les boulets, ce qui était la vérité, et la ville n'étant pas encore bien apaisée, il y aurait imprudence de sa part à vouloir chercher une autre demeure que la mienne.
--Vous n'y songez pas, colonel! Je ne suis ni votre soeur, ni votre parente pour braver les commentaires que l'on ferait sur notre intimité, et, d'ailleurs, cela pourrait paraître étrange à mademoiselle Sylvie qui va être, m'a-t-elle dit, la maîtresse de la maison.
--Elle en a menti! Je vais lui signifier de s'en aller sur-le-champ, si vous le désirez.
--À quoi bon? De toutes façons je ne dois pas rester ici, quand ce ne serait que pour mon frère.
--Êtes-vous bien sûre que Louis soit votre frère?
--Parfaitement sûre.
--Vous l'avez vu naître?
--Voyons! Est-ce que vous persistez à le croire mon fils?
--Non, certes, oubliez ma sottise.
--Le service que vous m'avez rendu en secourant mon pauvre père et en sauvant cet enfant, efface le souvenir de votre injure.
--Eh bien, écoutez, ma chère demoiselle; puisque j'ai sauvé cet enfant si précieux et que vous voilà orpheline, sans autre protecteur que moi, confiez-moi la vérité. Je vous aiderai à cacher ce redoutable secret de la naissance de Louis. Sachez qu'il me l'a déjà dit; mais, moi, je ne sais pas s'il rêve qu'il est le Dauphin. Si cela est je ne m'engage pas à servir sa cause. Au contraire, je la combattrai jusqu'à la mort; mais je protégerai sa vie. Je ne suis pas de ceux qui font la guerre aux enfants et aux femmes, vous le savez bien.
Mademoiselle de Cérignan était redevenue pâle, et il me sembla lire dans ses yeux un moment d'hésitation; mais, tout aussitôt, elle reprit son air froid et accablé.
--Le véritable secret, répondit-elle, et le plus douloureux, c'est que mon pauvre frère est frappé d'aliénation mentale. Il est si jeune, il pourra guérir. Mais il y a des malheurs qui sont presque des taches de famille. Un homme atteint de folie, ne fût-ce que dans son enfance, n'inspire jamais la confiance et le respect. Tout l'avenir de mon frère est perdu si je ne parviens, tout en le guérissant, à cacher le malheureux état de son cerveau. Voyez d'ailleurs à quel prix nous exposeraient ses fausses révélations, si on venait à les prendre au sérieux! Vous-même vous avez failli en être dupe. Aidez-moi donc à me cacher, au lieu de vouloir me garder chez vous, où l'hospitalité vous fait un devoir d'accueillir vos nombreux amis.
--Laissez-moi les renvoyer tous et faire la solitude autour de vous.
--Non, votre caractère ouvert et bienveillant souffrirait trop de mon égoïsme.
--Vous craignez de contracter envers moi une dette d'affection?
--Eh bien! oui, je le crains, dit-elle avec fermeté. Je ne m'appartiens pas, je vous l'ai déjà dit. Je serais forcément ingrate, et j'en souffrirais trop. Laissez-moi partir.
Je dus céder. Je lui demandai s'il était vrai qu'elle fût sans ressources, comme Louis me l'avait raconté.
Elle répondit que c'était encore une des chimères du pauvre enfant, qu'elle avait une somme de cinquante mille francs chez le payeur général, enfin, qu'elle n'avait besoin de rien.
Elle consentit seulement à ce que je me misse en quête pour elle d'une autre habitation. Je lui en trouvai une assez jolie sur la berge du Nil, au vieux Caire, et je l'y installai le soir même. Je la quittai le coeur gros. Son isolement, sa fierté, son courage, imposaient le respect. Me trompait-elle? Était-elle la victime d'un malheur de famille noblement accepté, ou me refusait-elle sa confiance pour mener à bien une intrigue politique? L'amour-propre me portait à croire à la folie du prétendu Dauphin et à la sincérité d'Olympe. Elle ne s'expliqua pas sur ses projets ultérieurs, me promit de m'appeler si elle avait besoin de moi, et me laissa entre le doute et l'espérance, content de moi, en somme, car, dans le désastre commun, j'avais songé beaucoup aux autres, fort peu à moi-même.
Il devenait pourtant urgent d'y songer un peu, car Sylvie me menaçait d'un envahissement qui ne me souriait en aucune façon.
Dès le lendemain de la prise de possession de mon harem par cette naïve personne, je mis Guidamour en campagne pour lui trouver un logement en ville. Mais elle ne tenait pas à s'en aller et elle sut si bien gagner mon brosseur en daignant enfin le reconnaître pour son cousin, qu'il ne trouvait pas pour sa cousine d'habitation plus convenable que la mienne. Chaque fois que je rentrais, je pensais la savoir déguerpie. Il n'en était rien et il me fallut prendre le parti d'en rire. J'avoue que j'étais un peu faible à l'endroit des femmes, même quand l'amour n'y entrait pour rien. Dans cette vie bizarre de l'Orient, je m'étais habitué à les regarder toutes comme des enfants, même celles de ma race. Mademoiselle de Cérignan était la seule qui eût le droit d'être prise au sérieux. Sylvie arriva donc à m'amuser avec ses extravagances et ses goûts de luxe. Je ne pouvais rencontrer une hôtesse mieux disposée à dépenser follement mon argent. J'eus tous les jours quatorze ou quinze personnes à dîner, avec bal ou soirée. Elle y paraissait dans des toilettes bizarres. Je me rappelle entre autres un dolman de hussard tout chamarré d'or avec une tunique prétendue grecque et une sorte de turban à aigrette, qui fit rire Morin jusqu'aux larmes. Elle prenait des poses au milieu du salon, pinçait de la harpe, assez mal, je dois le dire, tenait le haut de la conversation, tranchait à tort et à travers, débitait des bourdes de l'autre monde; enfin elle était d'un ridicule achevé. Elle tourna pourtant la tête à deux généraux, trois colonels, quinze capitaines et je ne sais combien de lieutenants; mais elle se montra invulnérable. Ne pouvant s'emparer de moi et, sachant qu'après moi, le plus riche et le plus prodigue était Dubertet, elle ne songeait qu'à reprendre son empire sur lui. Je pressentais son dessein et, ne voulant pas être brouillé avec mon plus ancien ami, je me gardais bien de rendre la réconciliation impossible. Cela eut lieu plus vite que je ne le pensais, car il y vint de lui-même. Elle le reçut comme un transfuge et l'engagea, d'un ton protecteur, à lui présenter sa _Grecque_. Elle manoeuvra si bien qu'il amena Pannychis, et qu'elle l'écrasa de sa supériorité, ce qui ne fut pas bien difficile. Dès le lendemain, elle me déclara que je n'avais pas besoin de m'occuper davantage de lui chercher un logement, vu qu'elle réintégrait le _domicile conjugal_. Je lui souhaitai de faire bon ménage, tout en blâmant l'incorrigible faiblesse de mon ami.
Mais l'aventure eut des conséquences inattendues. Il n'y avait pas une heure que Sylvie était partie et je déjeunais avec Morin, quand je vis arriver Pannychis.
--Et que viens-tu faire ici? lui dis-je.
Elle me répondit sans marquer ni honte, ni repentir, ni chagrin:
--Le Français m'a répudiée et, comme j'ai conservé une bonne amitié pour toi, je reviens à la maison. Fais-moi manger.
--Assieds-toi là et mange! Quant à te reprendre chez moi, tu dois bien comprendre que cela ne se peut pas. Tu ne m'as même pas demandé la permission d'en sortir.
--Oui, j'ai eu tort; mais le Français m'avait fait perdre la tête, et puis, je croyais revenir le soir même.
--Comment trouvez-vous l'aplomb de ces femmes-là? dis-je à Morin.
--Grand comme les pyramides! répondit-il, tout est grand en ce pays-ci. Mais c'est une beauté splendide, reprenez-la, colonel! Elle fait si bien à table! Voyez! son appétit est à la hauteur de sa confiance. Je voudrais bien faire une étude d'après elle.
--Faites son portrait tant que vous voudrez, mon cher Morin, et gardez l'original avec la copie, si vous voulez, à condition de la loger, de la nourrir, de lui donner deux esclaves pour la servir, car elle se prétend de bonne famille, de lui fournir deux vêtements complets par an, sans compter les cadeaux.
--C'est trop de choses, c'est au-dessus de mes moyens. Gardez-la.
Elle me portait sur les nerfs, mais je ne pouvais la jeter dehors.
--Puisque tu veux rester, lui dis-je, reste; mais à condition que tu ne prendras pour te servir que Daoura la négresse, et que tu n'iras plus passer des mois entiers chez mes amis.
--Épouse-moi, tu seras bien plus sûr de ma fidélité!
--Madame est bien bonne, répondis-je en la saluant jusqu'à terre.
Les jours suivants se passèrent à rechercher les instigateurs de la révolte. Douze scheyks, un grand nombre d'agents subalternes et de pillards furent arrêtés et enfermés à la citadelle. Chaque nuit on en fusillait une vingtaine. Le Divan fut dissous et remplacé par une commission militaire. Puis, quand les exécutions eurent suffisamment jeté parmi les habitants ce qu'on appelle une terreur _salutaire_, Bonaparte proclama une amnistie générale. Les scheyks envoyèrent dans le Delta et les provinces révoltées un manifeste pour les inviter à déposer les armes et à payer l'impôt, en accusant de mensonge et d'imposture les beys Ibrahim et Mourad qui se disaient les amis du sultan dans le seul but de rallumer la guerre et de remettre le pays sous leur joug.
Le Caire reprit son aspect précédent, on oublia les massacres des 22 et 23 octobre, les relations amicales se rétablirent entre les soldats et les habitants.
Il y avait un mois que mademoiselle de Cérignan habitait sa nouvelle maison, quand le juif qui la lui avait louée et qui cumulait auprès d'elle les fonctions de propriétaire, de fournisseur et domestique, se présenta chez moi pour me demander de lui payer son loyer, ainsi que les déboursés pour les frais de nourriture; car, disait-il, je n'ai pas encore vu la couleur de l'argent de ces Français-là.
Mademoiselle de Cérignan m'avait donc trompé en prétendant avoir de quoi pourvoir à ses besoins? Je payai le loyer et les dépenses, et je répondis de celles à venir.
Le juif revint, huit jours après, me rapporter mon argent, en me disant que la jeune dame ne voulait pas de mes dons et qu'elle l'avait payé.
--Et où a-t-elle trouvé des fonds?
--Ah! voilà! fit-il d'un air malicieux.
--Garde cette bourse que tu me rapportais, et apprends-le moi.
--Comment ne te dirais-je pas la vérité? s'écria-t-il, les yeux brillants de cupidité; je te dirai tout comme à Jéhovah! mais à condition que tu me garderas le secret.
--Oui, parle!
--Eh bien, hier, à la nuit, un homme que je crois être un mylord anglais, est arrivé en bateau. Il m'a demandé si la dame française était seule, et sur ma réponse affirmative, il est entré chez elle, est resté un quart d'heure, puis il est remonté en barque.
--Comment s'appelle cet Anglais?
--Il ne m'a pas dit son nom; c'est un homme grand, un peu fort, blond et sans barbe, d'une quarantaine d'années.
--Peux-tu savoir d'avance quand il reviendra et venir m'avertir? Tu seras content de ma générosité.
--Je ferai de mon mieux, seigneur, dit-il en empochant la gratification.
Quel était cet Anglais mystérieux? j'aurais donné n'importe quoi pour le savoir, car je me sentais véritablement jaloux de mademoiselle de Cérignan. Je me pris à réfléchir autant que me le permettaient l'agitation et le décousu de mon existence. Si je suis jaloux à ce point, pensais-je, c'est que je suis très-amoureux. Eh bien, il ne faut pas que cela soit. Olympe a peut-être eu envie de m'aimer, mais elle a eu la force de s'en défendre. Elle l'a dit, elle ne s'appartient pas. C'est à moi de respecter ses liens, quels qu'ils soient, et de l'oublier.
XI
Dans les premiers jours de Décembre, j'appris que le général Davoust était venu au Caire pour demander des renforts qu'il devait conduire à Desaix, toujours à la poursuite de Mourad.
Je demandai à faire partie de l'expédition avec mon régiment, ce que j'obtins comme une faveur.
Dieu savait seul si je reviendrais jamais. J'avais besoin de faire campagne. Je m'étais remis à penser à Djémilé. Je déposai à la caisse du payeur général l'argent qui me restait, avec ordre de faire passer le tout à mon père si je ne revenais pas.
Puis, laissant la maison sous la garde de Pannychis, des négresses et de la petite fellahine, je partis avec Guidamour et Morin, qui voulait dessiner les antiquités semées sur les deux rives du Nil et copier les inscriptions.
La colonne sous les ordres de Davoust se composait de 1,200 cavaliers, de 300 hommes d'infanterie et de six pièces d'artillerie qui furent embarqués sur une flottille.
Le voyage du Caire à Beny-Soueyf, où était la division Desaix, ne m'offrit qu'un médiocre intérêt.
Morin ne voulut pas passer devant les ruines de Memphis, récemment retrouvées par le général Dugua, sans les visiter. Je le suivis. Deux pauvres villages, quelques monceaux informes de décombres au milieu des monticules et quelques colonnes brisées, c'est là tout ce qui reste de la ville de Menès. Morin me montra une statue renversée et à demi-enfouie dans le sable, qui avait plus de cinquante pieds de long. Après avoir lu les hiéroglyphes gravés sur le colosse, il m'apprit que c'était l'image du grand conquérant Ramsès-Meiamoun, que nous appelons Sésostris.
Le 10 Décembre, nous étions à Beny-Soueyf, ville assez considérable défendue par une redoute que Desaix avait fait construire. Malek avait su se rendre utile. Il tenait le général au courant des mouvements de Mourad. Celui-ci avait rallié à lui toutes les tribus arabes du désert et de Yambo, sur la côte d'Arabie, et celles de la Mecque sans compter une foule de Nubiens et d'Éthiopiens.
Dès qu'il apprit l'arrivée du renfort, il quitta la rive gauche du canal de Yousef où il avait campé, pour se porter sur les bords du Nil.
Le 17 décembre, nous marchons sur Fechn où étaient les postes avancés des mameluks. Leur corps d'armée est, dit-on, à Saste-el-Sayené.
Nous y courons. Il n'a fait que passer et gagne Syout par la rive gauche du canal de Yousef. Nous marchons sur Syout. Mourad se rabat sur Girgèh (l'antique Abydos). Il n'y est déjà plus quand nous y arrivons. Veut-il éviter la bataille ou nous attirer dans un piége? L'espoir de l'atteindre nous avait donné des ailes. Soixante-quinze lieues en treize jours et dans le sable, c'était gentil! On fit halte à Girgèh pour attendre la flottille partie de Beny-Soueyf en même temps que nous. Elle portait les vivres, les munitions et le matériel de campagne.
La baisse des eaux du Nil lui rendait la navigation lente et difficile. Desaix, inquiet de ne pas la voir arriver et craignant qu'elle ne fût arrêtée en route par les Arabes et la population soulevée, envoya le 1er janvier 1799 le général Davoust avec une partie de la cavalerie. J'espérais prendre un peu de repos, visiter avec Morin les ruines de l'antique Abydos, m'enquérir de Djémilé. Point! Il me fallut prendre le commandement de mes escadrons et donner la chasse aux Arabes et aux fellahs. Il y eut un engagement sérieux à Tabtha contre 2,000 Arabes et 5 à 6,000 bandits à pied. Selon leur habitude, les Bédouins prirent la fuite et abandonnèrent leurs compagnons qui furent hachés. Nous trouvâmes la flotille à la hauteur de Syout, et nous revînmes avec elle le 19 janvier à Girgèh.
Mourad, qui ne savait pas la cause de l'arrêt forcé de l'armée à Girgèh pendant une vingtaine de jours, crut probablement qu'elle se trouvait dans une position difficile puisqu'elle ne le poursuivait plus. Il se détermina à nous attaquer. Le 22 janvier, Desaix donne l'ordre de marcher à l'ennemi. Le 23 nous rencontrons l'armée mameluke auprès du village de Samanhoud.
L'action se passa comme aux Pyramides, les mameluks attaquèrent nos carrés de tous côtés à la fois, criant, hurlant, se jetant sur les baïonnettes, se faisant tuer comme des mouches. Le village fut bientôt pris, mais l'ennemi revint à la charge et peut s'en fallut qu'il ne nous délogeât tant il y mit de vigueur. Mais l'artillerie légère fit merveille et le força de rétrograder. Desaix attendait ce moment pour lâcher sa cavalerie sur les mameluks. Dragons, hussards, chasseurs chargèrent à la fois. Mourad était là, je voyais de loin son turban à aigrette blanche. Je me disais: si je peux m'emparer de lui, je le forcerai bien à me rendre Djémilé! Elle devait être aux alentours. Allais-je enfin la retrouver?
Fol espoir! Les mameluks, en voyant arriver cette terrible charge, n'osèrent la soutenir. Ils tournèrent bride en entraînant leur chef, qui brandissait son cimeterre comme s'il eût voulu les ramener au combat. Leur fuite entraîna celle du reste de l'armée musulmane. Nous les poursuivîmes pendant quatre heures jusqu'à Farchout.
Desaix, ne voulant pas les laisser respirer, reprit dès le lendemain sa poursuite acharnée. Le 29 janvier nous étions à Esnèh, le 2 février à Assouan (la Syène des Romains), toujours poussant Mourad devant nous. Le lendemain nous avançons au delà de la première Cataracte. Voici l'île sainte de Philée, à la luxuriante végétation et aux curieuses antiquités. Quinze lieues plus loin, nous sommes sous le tropique; c'est la limite que Desaix donne à notre conquête, comme autrefois les Romains l'avaient donnée à leur empire.
Les mameluks semblaient insaisissables. Desaix renonça à les atteindre et revint à Esnèh.
Il était impossible que Djémilé eût suivi son père dans cette course furieuse.
Des prisonniers m'apprirent que Mourad n'avait en effet avec lui ni ses femmes, ni ses richesses, mais ils ne surent ou ne voulurent pas me dire où elles étaient. J'appris aussi que Souleyman avait échappé au massacre du Caire et se trouvait au nombre des kiachefs qui suivaient le bey.
Cependant tous les mameluks n'avaient pas dépassé les Cataractes.
Les mois de février et de mars furent employés à empêcher les beys de se réunir et à leur donner la chasse. Abou-Manah, Benoutah, Bir-el-Bar, Bardys, Temeh, Beny-Adyn, Abou-Girgèh, Qosseyr, autant de villes ou de villages témoins de nos faits d'armes. Le soldat devenait féroce dans cette guerre d'extermination, et tout ce qui ne rampait pas devant lui était fusillé, sabré ou percé de coups de baïonnettes. Mes dragons avaient pris des mameluks de Malek la louable habitude de décapiter leurs ennemis, donnant pour raison que ceux-là ne reviendraient pas, le lendemain, les attaquer par derrière.
Il est vrai que faire grâce aux musulmans, c'était avoir l'air de les craindre. Les relâcher sur parole, nous savions tous à quoi nous en tenir: c'est un acte de foi chez eux de tromper le chrétien. Nous n'avions un peu d'égards que pour les cophtes qui nous accueillaient toujours comme des coreligionnaires et des sauveurs. Sans eux et sans les juifs, race beaucoup trop méprisée en ce pays, nous eussions souvent manqué de tout.
Mon régiment prit en avril ses quartiers d'hiver à Esnèh avec la 21e demi-brigade, après en avoir chassé le schérif Hassan. Bâtie sur les bords du Nil, Esnèh, autrefois Latopolis, est une des places importantes de la Haute-Égypte, par son commerce de poteries, de toiles de coton bleu et ses manufactures de couvertures appelées _mélayeh_, qui, en voyage, peuvent servir alternativement de lit ou de tente.
C'est là que les caravanes du Sennaar viennent livrer leurs denrées, qui consistent en gomme arabique, plumes d'autruche et dents d'éléphant.
La grande place où se trouve la principale mosquée est entourée de maisons assez régulières, construites en briques de différentes couleurs qui forment des dessins capricieux et qui paraissent d'autant plus sombres qu'elles sont surmontées de colombiers en forme de pyramides tronquées, blanchies à la chaux. La végétation est belle et vigoureuse dans la partie septentrionale, tandis qu'au sud, le quartier, habité par les fellahs, est misérable et à moitié démoli.
Les habitants, dont la plupart étaient cophtes, nous virent avec plaisir fonder quelques établissements de commerce. J'allai prendre gîte dans le beau quartier chez un cophte époux d'une jeune femme qu'il s'empressa de mettre à mon service pour tout faire. Ce chrétien d'Orient me fit même l'offre singulière de me la céder par bail de trois, six, neuf ans, moyennant une rente, conformément aux droits et coutumes de sa race.
Elle avait les yeux fendus en amande, une croix bleue en tatouage sur chaque joue, et des lèvres rouges comme la chair d'une pastèque; mais je me gardai bien de l'employer à quoi que ce soit, dans la crainte de déranger la nombreuse tribu qui avait élu domicile dans son épaisse crinière.
C'était à Esnèh que j'avais envoyé Thomadhyr; je m'enquis d'elle, dès mon arrivée; mais ce fut en vain. Les musulmans sont d'une discrétion désespérante quand il s'agit d'une femme. Ils ont l'air d'être jaloux, mêmes des vôtres.