Chapter 7
En traversant la cour, je vis la petite fellahine occupée à faire reluire mes bottes; l'or de Dubertet me brûlait les doigts.
--Tiens, lui dis-je, je te fais cadeau de cette bourse; achète-toi de belles robes et des parures.
--Tu me donnes tout ça? s'écria-t-elle en lâchant mes bottes et en sautant sur les sequins.
--Oui.
--Oh! je m'en vais acheter un borghot blanc et un habbarah de taffetas noir! et des bottes jaunes! Quand j'irai aux bains, on me prendra pour une cadine: et puis j'achèterai un corsage d'or et un tarbouch brodé!...
Je la laissai à sa joie d'enfant.
Le lendemain, je la trouvai dans une toilette fort riche, sinon du meilleur goût. N'ayant pu dépenser qu'une faible partie de son trésor, elle avait imaginé de percer tout ce qui lui restait de sequins et d'en faire un quintuple rang de colliers, qui lui couvrait la poitrine comme une cuirasse d'or. C'est ainsi qu'elle cirait mes bottes tous les matins.
Quelques jours après, j'avais été au vieux Caire pour jouir, au soleil couchant, de la vue grandiose du débordement du Nil, et je me promenais seul le long de la berge, quand, à la petite fenêtre d'un palais arabe, de l'autre côté du mur d'un jardin, je vis agiter un mouchoir. Était-ce à moi que ce signal s'adressait? Je m'arrêtai, le mouchoir disparut, et une femme voilée montra sa tête. Elle était trop loin pour entendre ma voix. Par signes, je lui demandai si c'était à moi qu'elle en voulait. Comme la fenêtre était trop étroite pour lui permettre d'y passer la tête en même temps que le bras, elle se retira et agita de nouveau son mouchoir. Je recommençai à télégraphier pour lui demander par où je devais passer. Elle me fit signe de prendre à droite, et je m'engageai dans une ruelle.
Par une porte entre-bâillée, j'entendis une voix me crier en arabe: Par ici!
J'entrai, la porte se referma derrière moi, et je me trouvai dans un jardin, en face de Mériem. J'avais oublié ma colère contre elle et je lui demandai ce que signifiaient ses signaux.
--Suis-moi, dit-elle, et tu le sauras.
--C'est inutile, repris-je en riant, je ne veux pas d'aventure galante avec une fille sainte; n'es-tu pas religieuse?
--J'ai renoncé au couvent dit-elle en baissant les yeux, et d'ailleurs il ne s'agit pas de moi en ce moment, mais de la plus belle des sultanes.
Une idée folle, l'espoir de retrouver Djémilé, m'avait fait accepter l'aventure. Sans me vanter de ma ridicule espérance, je voulus en avoir le coeur net, et je suivis Mériem.
La nuit venait et l'intérieur de la maison était déjà plongé dans l'obscurité. L'ex-nonne me poussa dans une pièce mal éclairée, me dit que sa maîtresse était là et se retira après avoir laissé retomber derrière moi le tapis qui servait de porte. À la lueur d'une lampe brûlant dans un globe de verre bleuâtre, je distinguai, sur un sofa, la dame assise à l'orientale, enveloppée de draperies blanches et voilée jusqu'aux yeux: ce n'était pas ceux de Djémilé.
Elle me fit signe de m'asseoir à ses pieds. Je lui obéis et lui adressai quelques compliments auxquels elle ne répondit que par monosyllabes inintelligibles, d'une voix gutturale qui semblait une affectation. Je regardai sa main qu'elle avait blanche et potelée, et je vis tout de suite que ce n'était ni celle d'une juive, ni celle d'une cophte, mais bien celle de mademoiselle Sylvie Guidamour. Je me gardai bien de lui dire que je la reconnaissais. Je voulais voir jusqu'où irait la comédie. Je lui parlai arabe si longtemps et si froidement qu'elle s'impatienta et ôta son voile, en me disant qu'elle ne m'avait pas appelé pour m'entendre réciter le Koran.
--Quoi! fis-je en jouant l'étonnement, c'est vous, Sylvie! Je suis heureux de vous avoir enfin retrouvée: je vous cherche depuis huit jours.
--Bah! vous me cherchez! Pour vous moquer encore de moi?
--Non, vous êtes partie avec une telle précipitation de chez Dubertet, que vous n'avez rien emporté, pas même vos bijoux.
--Je les ai envoyé chercher depuis.
--Ah, très-bien! Mais vous pouvez avoir besoin d'argent...
--Certainement que j'en ai besoin! tout est hors de prix, et ces chiens de Turcs nous exploitent tant qu'ils peuvent. Si j'avais seulement une douzaine de mille francs, je me tirerais d'affaire.
--Ça se trouve bien, j'ai justement un ami qui veut placer douze mille francs.
--À fonds perdus? dit-elle en riant.
--Parbleu!
--Et cet ami, c'est vous?
--Non, c'est Jean Guidamour.
--Qu'est-ce que c'est que ça?
--Un brave et digne militaire qui se dit votre cousin.
--Il est officier?
--Non, c'est mon brosseur.
--Connais pas.
--Alors, je lui dirai de ne rien vous offrir, vous n'accepteriez pas.
--Voyons, ne plaisantez pas. Dites-moi que vous viendrez à mon secours.
--Dites-moi d'abord ce que vous faites ici sous ces vêtements d'odalisque: avez-vous épousé un musulman?
--Mon cher, c'est toute une histoire. Il faut que je vous raconte ça. J'aurais dû rester chez Dubertet et mettre l'odalisque à la porte; mais j'avais la tête montée, et je suis partie pour aller droit chez vous; et puis j'ai pensé que vous ou vos trente-six esclaves ne me recevriez pas, et, de colère contre Dubertet, de dépit contre vous, j'ai été comme une sotte pour me flanquer à l'eau.
--Mais vous ne l'avez pas fait?...
--Mais si, je l'ai fait! Heureusement que c'était dans le petit bras du Nil, en face l'île du Lazaret. Quand je me suis sentie de l'eau jusqu'au creux de l'estomac, j'ai crié. Il était plus de minuit, et à cette heure il ne passe guère que des chats; alors j'ai crié plus fort. Je voulais être sauvée par quelqu'un et faire un esclandre qui aurait compromis Dubertet. Enfin, un homme est venu qui m'a tirée de là. Vous ne devineriez jamais qui?
--Le général Bonaparte, peut-être?
--Non, Malek, le beau mameluk!
--Ah! ah! et qu'a-t-il fait de vous?
--J'étais évanouie....
--Ce qui ne vous empêchait pas de crier.
--Vous riez toujours! vous n'êtes donc pas un homme sérieux?
--Si fait! je comprends qu'il vous a emportée.
--Et déposée ici.
--Cette maison est donc à lui?
--Non, elle appartient à votre ancienne odalisque, Mériem, la chrétienne, qui l'a achetée avec ses économies et avec l'argent que lui avait donné Mourad-bey pour livrer votre belle mameluke. Vous ne vous étiez pas vanté de sa fuite!
--Mais comment Malek, qui méprisait cette Mériem, vous a-t-il amenée chez elle?
--Il ne la méprise pas tant que ça, bien qu'il prétende être amoureux de moi. Ces musulmans sont si rusés! moi, je ne les estime pas. Ce Malek est beau comme l'Apollon du Belvédère, mais il n'est ni gai ni spirituel, avec son baragouin arabico-français. Et puis il m'enferme comme un jaloux, sans en avoir le droit. Il s'entend avec la Mériem, et je commence à avoir assez de leur compagnie. Tirez-moi de leurs griffes, colonel, ou je ne réponds pas de moi.
--Vous mériteriez de rester là, pour avoir été prendre un bain dans le Nil et avoir fait des coquetteries à un Arabe: mais je parlerai à Malek dès demain et je lui signifierai de vous laisser libre et tranquille.
--C'est convenu, vous êtes gentil comme tout! Voulez-vous me faire la grâce de rester souper?
Je la remerciai, prétextant un travail pressé, et je la quittai.
Le lendemain, je lui fis porter par Guidamour la somme qu'elle désirait. Comme elle reçut son cousin la figure voilée, il ne la reconnut pas.
Je n'eus pas besoin de mander Malek. Il vint de lui-même. Mériem n'avait pas manqué de lui apprendre que j'avais vu sa belle et que je lui avais envoyé de l'argent. Ce fut assez pour rendre le mameluk furieux de jalousie.
Il prit un air sombre et c'est lui qui me soumit à une espèce d'interrogatoire. Je n'avais rien à me reprocher. Je lui appris toute la vérité.
--Je te crois, dit-il, mais que la Française me trompe de fait ou d'intention, c'est la même chose pour moi. Je la punirai comme elle le mérite.
--Garde-toi bien de toucher à un cheveu de sa tête: c'est une femme libre et non une esclave. Estime-toi heureux et content si elle a daigné jeter les yeux sur toi. Tu n'as pas le droit de la retenir prisonnière et je t'avertis que la contrainte irrite les Européennes et ne les soumet pas.
--Je la soumettrai en la tuant!
--Tu ne la tueras point et tu vas la laisser partir.
--Oui, dit-il avec un sourire amer, je la laisserai partir, mais après lui avoir coupé les pieds.
--Malek! tu me forces de prendre la défense de cette femme dont, pour mon compte, je ne me soucie en aucune façon: mais j'ai des devoirs de compatriote à remplir et je les remplirai. Tu vas te rendre à la citadelle afin d'y prendre le temps de réfléchir, et cela dans ton intérêt; car la moindre tentative sur la personne d'une Française entraînerait ta mort.
--Si je n'avais à accomplir une vengeance plus sérieuse en tuant Mourad, je n'accepterais aucune condition. Que la Française fasse ce qu'elle voudra, tu peux le lui apprendre!
--Je n'ai rien à lui dire: je ne la vois pas; c'est à toi d'être doux avec elle, si tu veux la garder.
--Les femmes de votre pays sont donc vos maîtres?
--En amour, oui, certainement.
Quand il fut sorti, comme je ne me fiais qu'à demi à sa promesse, j'allai trouver le général, afin qu'il l'expédiât avec ses mameluks à Desaix. Il pouvait lui être utile pour s'emparer de Mourad.
Trois jours après, Malek recevait l'ordre de partir pour Beny-Soueyf, où était la division Desaix.
Le lendemain du départ de Malek, le 22 octobre, je rôdais à cheval avec Guidamour autour de la maison de mademoiselle de Cérignan, espérant lui fournir l'occasion de revenir de ses rigueurs, quand, grâce à ma connaissance de la langue du pays, j'entendis que les groupes auprès desquels nous passions nous qualifiaient gracieusement de _fils de truie_. Je méprisai l'injure, mais elle me donna à réfléchir sur les protestations d'amitié dont les musulmans nous accablaient.
À quelques pas de là, la voix du muezzin cria dans les airs, du haut d'une mosquée voisine, une prière qui me parut apocryphe. Je m'arrêtai pour écouter, et je saisis clairement les paroles suivantes:
«L'heure est venue d'écraser les impurs chrétiens. Le peuple français (Dieu veuille détruire son pays de fond en comble et couvrir d'ignominie ses drapeaux) est une nation de scélérats sans frein.
»O vous, défenseurs de la foi, ô vous adorateurs d'un seul Dieu, qui croyez à la mission de Mahomet, réunissez-vous et marchez au combat sous la protection du Très-Haut.
»Comme la poussière que le vent disperse, il ne restera bientôt plus aucun vestige de ces infidèles. Debout! debout! armez-vous, frappez, et que les méchants périssent!»
Une immense clameur, suivie de coups de feu et de cris de détresse, répondit à cette proclamation de révolte. Un flot de peuple en armes se rua de notre côté, des balles sifflèrent à nos oreilles. Mon cheval s'abattit. Je mis l'épée au poing en criant à Guidamour: «Je me réfugie chez M. de Cérignan, amène-moi un escadron et file vite.» Il partit ventre-à-terre. Je courus à la maison d'Olympe. Une autre bande d'insurgés débouchait par le haut de la rue. La porte était fermée. Je grimpai sur le mur. Plusieurs balles passèrent sur ma tête. Je me jetai dans le jardin. M. de Cérignan, suivi de deux domestiques armés de carabines, s'élança à ma rencontre.
--Ne tirez pas! lui dis-je, gardez votre poudre, vous en aurez besoin tout à l'heure.
--Ah! çà, me dit-il, ce n'est donc pas à vous seul qu'en veut cette canaille?
--C'est à tous les Français, monsieur, il s'agit de se défendre.
--Oui, oui, barricadons-nous!
Quand ses gens eurent placé deux gros madriers en travers de la porte de la maison, nous nous préparâmes à en soutenir le siége, en attendant l'arrivée de mes dragons.
Mademoiselle Olympe, en négligé du matin, et les cheveux dénoués, accourut en tenant le petit Louis par la main. Elle se troubla en me voyant et me demanda si j'étais la cause de ce tumulte.
--C'est une révolution, lui dit son père avec sa légèreté habituelle, même au milieu du danger; c'est pire qu'à Paris, car ici on ne guillotine pas, on empale. Ces gens-là font tout à l'envers!
--Monsieur de Coulanges, s'écria Olympe en joignant les mains, protégez-nous! Mais avant tout, sauvez cet enfant.
La porte de la rue céda sous les efforts des assaillants et le jardin fut envahi.
M. de Cérignan me donna un fusil de chasse fleurdelysé, des balles, et je me postai à un des deux croisillons qui donnaient au-dessus de l'entrée, tandis qu'il courait à l'autre.
Les révoltés dirigèrent leurs efforts sur la porte de la maison et l'attaquèrent à coups de hache; je voulus parlementer, je reçus une volée de coups de fusil. Alors, je ripostai à coups de carabine. Nous étions quatre contre cinq ou six cents. Nous tirions sans relâche. L'odeur de la poudre avait tellement enivré le vieux Cérignan qu'il parlait de faire une sortie.
À chaque coup de hache qui résonnait dans la porte comme un coup de canon, j'entendais mademoiselle de Cérignan invoquer le ciel, non pour elle mais pour Louis. Malgré ma préoccupation, je fus frappé de l'espèce de culte qu'elle lui rendait. Pourtant nos munitions s'épuisaient et mes dragons n'arrivaient pas. Étaient-ils, de leur côté, aux prises avec l'ennemi?
--Il n'y a plus de poudre! cria M. de Cérignan; jetons-leur les meubles sur la tête.
Mais les croisillons et l'escalier étaient trop étroits pour livrer passage au moindre coffre.
La porte cédait.
--Vite, vite! criai-je, empilons les meubles dans le couloir; une barricade!
On s'empressa d'apporter tout ce qui tomba sous la main. Olympe, surmontant sa frayeur, nous aida bravement.
Louis s'était réfugié en haut de l'escalier et, d'un air hébété par la peur, il nous regardait travailler.
Pour résister à une troupe de forcenés, il eût fallu autre choses que des malles et des coussins. Tout notre échafaudage fut vite renversé. Le vieux royaliste était vraiment brave, mais inexpérimenté en pareille matière. Il s'élança sans précaution sur le premier qui se présenta et tomba, la tête fendue d'un coup de hache. Un des domestiques fut écrasé sous les pieds, l'autre s'enfuit. Je m'emparai de mademoiselle de Cérignan; elle s'accrochait à moi avec désespoir. Je lui fis vivement grimper l'escalier du premier étage, je ramassai Louis qui ne bougeait pas et je continuai à monter.
Aucune chambre, selon la coutume orientale, ne fermait autrement que par des portières.
--Montrez-moi le chemin de la terrasse, dis-je à Olympe, de là nous pourrons peut-être gagner quelque maison voisine.
Dès que nous fûmes sur le toit, je rabattis la trappe derrière nous. Des balles de coton se trouvaient là. À quoi étaient-elles destinées? C'est ce dont je n'avais pas le temps de m'inquiéter. Je les amoncelai sur la trappe à l'aide de ma compagne qui commençait à reprendre courage.
Il n'y avait pas moyen de gagner la maison voisine, elle était à une distance de quinze pieds. Du reste à l'abri des balles derrière le mur d'appui qui tenait lieu de balustrade, nous pouvions encore braver la fureur des révoltés.
Ils pillèrent la maison, cassèrent ce qu'ils ne pouvaient emporter, et plantèrent à la porte du jardin la tête du vieux Cérignan et celle de son domestique.
À la vue de ce hideux spectacle, Olympe tomba comme foudroyée. Soit que Louis ne comprît pas, soit qu'il fût peu sensible, il montra peu d'émotion.
Le tambour battait dans les rues du Caire, les feux de mousqueterie crépitaient, le canon tonnait. Un nuage de fumée s'élevait de la ville.
Après avoir attendu là une grande heure, je vis enfin étinceler au soleil les casques de mes dragons. La cause de leur retard venait de ce que les habitants de Boulaq avaient également tenté de se révolter et qu'il avait fallu les maintenir.
Un instant après, un escadron pénétrait dans la ruelle, en chassant devant lui la populace en désordre.
Je criai au commandant de venir nous délivrer. Les dragons furent bientôt dans le jardin et massacrèrent tous ceux qui leur tombèrent sous la main.
Nous dûmes marcher sur les cadavres et dans le sang pour gagner la rue.
Avec la nuit, le combat avait cessé. Les musulmans croiraient commettre un péché en se battant ou en traitant une affaire quelconque après le coucher du soleil.
Un régiment de grenadiers vint prendre position et bivaquer dans l'enclos même. Mademoiselle de Cérignan et Louis ne pouvaient rester là. Je les emmenai. Quand nous arrivâmes à Boulaq, un officier d'ordonnance vint m'avertir de me tenir prêt à marcher au premier signal.
Olympe était tellement brisée de douleur et de fatigue, que je la portai dans le divan sans qu'elle s'en aperçût. Elle faisait peine à voir.
Je la laissai aux soins de Daoura et de la petite fellahine.
X
En traversant la cour, je vis Louis accoudé sur le bassin du marbre et regardant les poissons rouges, sans donner aucune marque de regret pour son père ou d'inquiétude pour sa soeur.
Je lui reprochai son insensibilité devant le malheur qui venait de le frapper dans la personne de M. de Cérignan.
--Il n'était pas mon père, dit-il.
--Mademoiselle de Cérignan n'est-elle pas ta soeur?
--Non! je suis orphelin. Mon père et ma mère ont été guillotinés; et, sans des amis que je ne connais pas, on m'aurait bien laissé mourir au Temple.
--Qu'est-ce que tu chantes-là?
--Je ne chante pas, dit-il en me regardant d'un air doux, et un jour, quand je serai roi, je me rappellerai que sans vous les Arabes m'auraient coupé la tête comme à mon pauvre menin!
Le Temple, le roi, sa gouvernante, son menin... qu'est-ce qu'il voulait dire? ce pauvre enfant avait-il perdu la raison au milieu d'émotions trop fortes pour son âge?
--Il faut, lui dis-je, te coucher, dormir, oublier tout ça.
--Oui, oui, oublier... il faut oublier, dit-il d'un air singulier; mais en attendant j'ai bien faim!
--En ce cas, viens souper.
Je lui donnai ce que je trouvai. Moi-même, à jeun depuis le matin, je soupai quatre à quatre, car j'attendais à chaque instant l'ordre de monter à cheval. J'étais seul avec l'enfant. Il ne donnait aucun signe de démence et mangeait de fort bel appétit.
--Comment t'appelles-tu? lui dis-je.
--Je te le dirai si tu me promets le secret vis-à-vis de tout le monde.
--Même vis-à-vis de ta soeur?
--Oh! ma gouvernante le connaît bien, mon nom! Cela m'étonne qu'elle ne te l'ait pas confié.
--Pourquoi?
--Parce que tu es son bon ami.
--Cela n'est pas, mon petit garçon. Mais qui es-tu? parle. Je ne le dirai à personne.
--Je suis le Dauphin.
--Quel Dauphin?
--Le Dauphin de France, donc!
--Tu prétends être le fils de Louis XVI et de Marie-Antoinette?
--Oui.
--Pour le coup tu me la bailles belle! Si tu n'es pas fou, tu es un imposteur ou un mauvais plaisant. Louis Capet est mort au Temple, il y a trois ans.
--C'est celui qui a pris ma place qui est mort. Moi, je me porte bien. Veux-tu boire à ma santé? ajouta-t-il en approchant son verre du mien avec un charmant sourire.
--À la santé du petit Louis, de tout mon coeur! mais pas à celle du roi Louis XVII.
--Soit! dit-il en trinquant, je ne demande pas à être roi. On vous met en prison, on vous tue... Ne dis à personne qui je suis!
Je regardais cet enfant et je lui trouvais en effet une frappante ressemblance avec les portraits de Marie-Antoinette. Son âge était celui qu'aurait eu le Dauphin. Il ne m'était pas prouvé que celui-ci fût mort, car j'avais souvent ouï dire que le petit prisonnier mort au Temple n'était pas Louis de France. Le docteur Desault, chargé de constater son identité, l'avait parfaitement dit: il l'avait même dit trop haut, car on prétendait que sa propre mort était le résultat du poison. On ne voulait pas qu'il divulguât un secret d'État, qui, un jour ou l'autre, pouvait rallumer la guerre civile. Un mystère planait sur cette fin du savant, si rapprochée de celle non moins mystérieuse du prince, et si, en France, on n'y songeait déjà plus, en Égypte, nos esprits inclinés au merveilleux se reportaient aux légendes de la Terreur et ne rejetaient pas l'hypothèse de mainte aventure plus ou moins admissible.
En écoutant les révélations de Louis, je songeais aux soins que ses prétendus parents prenaient pour qu'il ne parlât à personne. Je l'examinai avec curiosité. Peut-être que sa folie me gagnait.
--Voyons, mon prince, lui dis-je en abondant dans son sens, pourquoi me faites-vous l'honneur de me confier un secret qui peut me faire fusiller un jour ou l'autre? car vous êtes fort compromettant, et bien des gens ont intérêt à se débarrasser de vous et de vos confidents.
--Je me fie à toi, dit-il, d'abord parce que tu m'as sauvé la vie, et puis... je ne sais pas, tu me plais, et j'ai besoin de parler, de me confier à un ami; tu feras enrager ma gouvernante en lui disant que tu connais son secret.
--Vous n'avez pas l'air de l'aimer beaucoup?
--Oh! elle m'ennuie tant avec sa dévotion.
--Est-ce une religieuse défroquée, comme elle me l'a dit?
--Elle t'a dit ça pour se moquer de toi.
--Est-ce qu'elle était au Temple avec vous?
--Oh non! quand je suis sorti de dessous les paquets de linge de la citoyenne Simon, où on m'avait caché, pour monter en chaise de poste, je l'ai trouvée là avec son père.
J'allais lui demander des détails sur son évasion du Temple quand les trompettes sonnèrent le boute-selle. Je lui montrai sa chambre et je le quittai.
Les nouvelles du grand Caire étaient désastreuses. Les insurgés, auxquels s'étaient joints des bandes d'Arabes du désert et des mameluks, étaient maîtres de la ville. Le général Dupuy, commandant la place, Shulkowsky, aide de camp de Bonaparte, deux officiers appartenant à la commission des arts, avaient été tués. La plupart des maisons habitées par les chrétiens avaient eu le sort de celle des Cérignan.
C'en était fait de tous les Français, si Bonaparte n'eût dompté la révolte, qui avait pris des proportions formidables. Pendant la nuit, il couvrit de canons et de mortiers les hauteurs du Mokattam. À la pointe du jour, il lance ses colonnes d'infanterie sur la ville. Les murailles sont franchies, les insurgés combattent avec énergie. Mais rien ne résiste à l'attaque furieuse des Français. Pourchassés de rue en rue, de maison en maison, les révoltés courent se retrancher dans la grande mosquée d'El-Azhar. Bonaparte eut pitié d'eux, et, comme je me tenais prêt à charger:
--Colonel! me cria-t-il, vous qui parlez l'arabe, allez, de ma part, offrir le pardon à ces malheureux.
Je me détachai en parlementaire avec un trompette. Un mameluk, accompagné d'une dizaine d'insurgés, s'avança au-devant de moi; c'était Souleyman. Ma première pensée fut de lui demander ce qu'il avait fait de Djémilé.
--Elle est sous la tente de son père, dit-il, et elle sera ma femme quand j'aurai remis à Mourad la tête de celui qui a enlevé sa fille.
--Chien maudit, lui répondis-je, la tienne ne tient qu'à un fil, et ce fil, c'est moi qui le trancherai. Si tu as tant soit peu de courage, tu viendras te mesurer avec moi après que les tiens se seront soumis au général.
--Je refuse le combat, et les miens ne veulent pas se soumettre.
Je m'adressai aux autres en leur disant que le général en chef leur offrait le pardon.
--Nous n'en voulons pas, dit l'un d'eux avec emphase. Les troupes aussi redoutables que nombreuses du chef des croyants s'avancent par terre, en même temps que ses navires, hauts comme des montagnes, touchent déjà les rivages de l'Égypte. Vous n'avez plus de flotte, vous ne pouvez fuir, et nos sabres sont tranchants, nos flèches aiguës, nos lances perçantes. Ce pays sera votre tombeau!
--Est-ce toute la réponse que je dois reporter au général?
--C'est toute la réponse! dirent en choeur les musulmans.
J'allai reporter ces paroles à Bonaparte. Il fronça le sourcil, pinça les lèvres, et commanda qu'on fît jouer l'artillerie.