Mademoiselle de Cérignan

Chapter 6

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Je l'autorisai à venir tant qu'elle voudrait dans la maison de son maître, puisqu'elle me considérait comme tel. Elle eut la discrétion de n'en pas abuser, et je m'amusai parfois à la consulter; mais elle n'était pas toujours voyante. C'était une fille intelligente, adroite et prévenante. Je ne l'avais pas payée sa valeur. Je ne pouvais pourtant pas être amoureux d'elle. Elle me faisait peur avec ses beaux yeux souvent égarés.

J'obtins bientôt que Pannychis et Mériem mangeassent ensemble avec moi, et j'apprivoisai si bien la grosse cadine, qu'elle consentit à boire du vin. Tomadhyr, en sa qualité de fille de chambre, les négresses et la petite fellahine servaient à table, chacune leur maître ou leur maîtresse. J'avais pris un cuisinier français, et la gaieté était revenue au logis.

J'ai dit que Malek était beau garçon, mais il était grave et solennel, ne s'amusant de rien, et trouvant indigne de lui de sourire, plein d'amour-propre et très-susceptible, mais cachant ses impressions comme s'il eût eu peur qu'on les lui volât. Je l'invitai un jour à dîner avec les deux odalisques, ce qui le flatta énormément, bien qu'il eût l'air de trouver cela tout simple. Il fut pourtant très-scandalisé au fond, quand il vit Pannychis s'asseoir près de lui; ce jour-là, elle n'osa pas boire de vin; mais la chrétienne ne s'en priva pas assez. Quand elle eut la langue déliée, elle attaqua le mameluk, né dans le rite grec et converti forcément à l'islamisme. Elle lui reprocha sa tempérance, le poussa à boire, et finalement le traita de renégat. Malek resta impassible et la regarda avec mépris. Elle se piqua à ce jeu-là et chercha alors à porter le trouble dans le coeur de cet homme de marbre. Elle joua des prunelles. En Orient, c'est tout un langage; c'est le seul que les femmes puissent parler en public, voilées comme elles le sont et ne pouvant lier conversation avec aucun homme dans la rue; aussi les filles, tant musulmanes que chrétiennes ou cophtes, savent-elles tout dire sans ouvrir la bouche.

Malek n'était pas si bien cuirassé qu'il voulait le paraître, mais il ne bougea pas. Mériem en prit de l'humeur et se retira avec Pannychis. Malek me quitta quelques moments après, sans me faire aucune observation sur le singulier repas que je lui avais donné. J'allais me coucher quand Tomadhyr vint me dire que Mériem, rien qu'avec le langage des yeux, avait assigné un rendez-vous à Malek et qu'elle s'apprêtait à sortir.

Je n'étais pas le moins du monde jaloux, je ne m'étais arrogé aucun droit sur cette fille, mais je ne voulais pas jouer vis-à-vis de mon mameluk le rôle d'un maître trompé. Je me tins prêt et je suivis l'esclave coupable. Elle s'arrêta dans le jardin, près de la porte qui donnait sur la rue, et je me cachai dans un buisson en entendant venir Malek.

Celui-ci, sans lui donner le temps de s'expliquer, lui dit: Quoique tu sois une fille impure, qui bois du vin, je suis venu pour te dire la vérité. Je comprends bien ce que tu désires de moi. Cela ne sera pas, d'abord parce que tu appartiens à un homme que j'estime et que je ne veux pas lui voler son bien; ensuite parce que tu ne me plais pas! qu'Allah te ramène à la raison, je m'en vais!

Et il s'en retourna en laissant Mériem stupéfaite.

J'attendis qu'elle fût rentrée pour sortir de mon bosquet. Je ne lui adressai aucun reproche. Elle était assez mortifiée. J'admirai la sage conduite de Malek. À sa place je n'eusse peut-être pas été si vertueux.

Quelques jours après, me trouvant seul avec Mériem, je fis allusion, je ne sais plus à propos de quoi, à sa fantaisie pour Malek.

--Je suis une grande pécheresse, dit-elle; mais heureusement pour moi, j'ai un maître indulgent. Tu es doux et bon et je te suis toute dévouée.

--Tu me fais trop de compliments, Mériem! tu veux quelque chose.

--Je n'ose le dire, tu me refuserais, dit-elle en baissant les yeux.

--Allons, parle!

--Tu es chrétien, et tu connais les monastères.

--Fort peu.

--Enfin, tu sais qu'il y a des vierges qui se vouent au Christ.

--Oui, des nonnes, des religieuses; après?

--Je suis une de ces religieuses, et j'étais dans un couvent près de Bethléem.

--Toi? dis-je en éclatant de rire; en ce cas tu fais bon marché de tes voeux!

--Pour mes péchés, reprit-elle en rougissant, j'ai été enlevée par une tribu de Bédouins, vendue comme esclave et amenée à Boulaq où tu m'as achetée. Veux-tu me rendre ma liberté moyennant le prix que tu m'as payée? Je retournerais près de mes soeurs en Christ.

--Comment as-tu de l'argent? les esclaves n'en ont pas.

--C'est Mourad qui le lui a donné, s'écria tout à coup Tomadhyr, qui s'était glissée sans bruit près de nous.

--Tu mens, s'écria Mériem.

--Je te dis que c'est Mourad, reprit l'autre, pour l'aider à enlever Djémilé.

--Tu m'accuses faussement, répondit la chrétienne outrée de colère, parce que tu es jalouse et amoureuse du maître!

--Si je l'aime, je saurai bien le lui apprendre moi-même, répondit la jeune Arabe en lui sautant au visage et en l'égratignant.

Mériem riposta en la prenant aux cheveux. Je les séparai et je fis subir un interrogatoire sévère à Mériem. Devant les assertions de Tomadhyr, elle resta confondue et avoua la vérité; elle chercha à mettre sa trahison sur le compte de la jalousie, et, comme preuve, elle m'offrit de m'en remettre le prix.

--Garde ton argent, lui dis-je, et va-t-en dès demain, tu es libre!

--Tu es irrité contre moi?

--Tu me le demandes, lâche, idiote? Tiens, va-t-en tout de suite!

Et je lui tournai le dos.

VIII

À l'occasion du 1er vendémiaire de l'an VII, le 22 septembre 1798, fête qui avait remplacé celle du 1er de l'an, Bonaparte passa l'armée en revue dans un cirque immense qu'il avait fait construire ad hoc. Il profita de cette solennité pour distribuer des armes d'honneur. Après s'être placé sur une estrade avec son cortége de généraux, il fit appeler ceux qui étaient désignés pour recevoir les récompenses nationales. Je me présentai à mon tour et je reçus de ses mains un espadon d'honneur.

--Haudouin, me dit-il en souriant, tu m'as recommandé que la lame fût bonne, je l'ai recommandée moi-même.

Comme un enfant pressé de voir son jouet, je la sortis sur-le-champ de son fourreau; c'était un damas droit à double gorge, pointu comme un damas et coupant comme un rasoir. La coquille dorée garantissait la main, comme celle d'une claymore. C'était une arme excellente.

--Merci, mon général, lui dis-je. Soyez tranquille, j'en ferai bon usage.

La distribution terminée, Bonaparte donna un repas de deux cents couverts aux principaux officiers de l'armée, aux récompensés et aux autorités musulmanes. Puis il y eut courses, illuminations, ascension d'un ballon, spectacle nouveau pour les orientaux, et feu d'artifice. La fête se termina par un bal dans le palais et les jardins du quartier général, à la place d'Esbekieh.

Je retrouvai là M. de Cérignan et sa fille, et je me retrouvai, moi, aux trois quarts amoureux de la belle Olympe; j'allai l'inviter à danser. Elle en parut surprise et accepta. En valsant, je la serrai peut-être un peu plus que les convenances ne le permettaient. Sa main glacée tremblait dans la mienne comme si je lui eusse fait peur ou inspiré du dégoût. Voulant la faire revenir à de meilleurs sentiments sur mon compte, je lui proposai de faire un tour dans le bal et je lui offris mon bras. Elle accepta avec un empressement qui me prouva que je m'étais trompé.

En traversant les groupes: «Voyez, me dit-elle, tous ces mahométans avec le maintien impassible; ils sont encore plus scandalisés que surpris de nous voir nous promener bras dessus, bras dessous. Il se passera du temps avant que ces gens-là acceptent notre civilisation. Cette Égypte serait pourtant une magnifique possession. Malheureusement le Français ne sait pas coloniser. Il se démoralise loin de ses foyers, et, au lieu d'imposer ses vertus aux peuples conquis, il ne sait que prendre leurs vices. Y a-t-il rien de plus ridicule, pour ne pas dire immoral, que l'exemple donné dernièrement par le général Menou, qui a pris le turban, se fait appeler Abdallah-Menou, et se permet d'avoir un sérail? S'imagine-t-il être estimé davantage des infidèles, pour avoir renié le Christ? Non! Ils ne croient pas plus à sa sincérité qu'à celle de Bonaparte, qui se prétend l'ami du sultan de Constantinople, ce qui ne l'empêche pas de s'emparer de son pays, d'y introduire les lois françaises et de lever des impôts pour le compte de la république. Tenez! votre Bonaparte est un sceptique, qui traite par trop cavalièrement les opinions religieuses, et qui méprise tout ce qui n'est pas lui. C'est un homme qui cherche sa voie. Il tâtonne en ce moment, et s'il ne réussit pas à fonder une nouvelle dynastie de Pharaons en Égypte, il abandonnera cette entreprise, retournera en Europe et, après s'être dit plus musulman que le Grand-Turc, il se dira plus catholique que le pape, s'emparera du pouvoir et se fera sacrer à Reims, qui sait?

Sans croire à ses prédictions, j'admirais l'esprit sérieux de cette belle jeune fille. Elle me surprenait et me charmait tout à la fois.

--Savez-vous, lui dis-je, que vous raisonnez comme un homme? Je ne partage pas vos sentiments, mais j'admire votre intelligence. Vous êtes une personne supérieure, et si vous m'avez plu dès l'abord, aujourd'hui j'éprouve pour vous un sentiment plus vif et plus profond.

--Vous ne m'aimez pas, et vous ne pouvez m'aimer, dit-elle d'un air sérieux en s'arrêtant dans l'embrasure d'une fenêtre. Cessez ce jeu cruel!

--Vous êtes la première femme que le mot d'amour effarouche à ce point; il n'y a rien d'offensant dans l'hommage qu'un honnête homme rend à la beauté d'une fille telle que vous.

--Vous ne m'offensez pas, vous me faites souffrir. Taisez-vous, je ne dois pas vous écouter davantage.

--Je ne vous comprends pas.

--Je ne me comprends pas moi-même, dit-elle en passant la main sur son front; puis me prenant par le bras: Venez me faire valser encore. Elle fit trois pas et s'arrêta. Non! reconduisez-moi à ma place, et laissez-moi, je vous en prie! mon père peut blâmer ma conduite.

Elle était si pâle que je crus qu'elle allait se trouver mal. Je voulus l'emmener dans le jardin, respirer l'air. Elle refusa. Au moment de la quitter, je lui demandai la permission d'aller lui rendre visite.

--Non! dit-elle, nous ne devons pas nous revoir.

--Je vous fais donc horreur?

Elle leva vers moi ses grands yeux, se troubla en rencontrant les miens, et me dit: Non! croyez-le bien! mais je ne suis pas libre!

--Vous êtes mariée?

--Je me suis donnée à Dieu!

Était-elle religieuse? Je voulais le savoir; mais son père vint couper court à toute information. Je l'invitai de nouveau. Elle me donna la trois cent soixante-cinquième contredanse; c'était me renvoyer à Noël ou à la Trinité. Je ne la perdis pas de vue de toute la soirée. Quand elle sortit au bras de son père, je la suivis de loin, afin de savoir où elle demeurait.

C'était dans une des dernières maisons du quartier franc. L'habitation était précédée d'un jardin enclos d'une muraille peu élevée, formant terrasse, avec une tonnelle sur la rue. Il n'était pas difficile d'entrer par là; mais je ne voulais pas agir aussi brusquement avec elle. Dès le lendemain, sous prétexte de promener un cheval arabe que j'avais acheté tout récemment, j'allai rôder dans la rue, espérant apercevoir mademoiselle de Cérignan à sa fenêtre ou sur sa terrasse.

Je ne l'aperçus pas, j'y revins huit jours de suite. Un dimanche, je vis dans le jardin le petit Louis qui, auprès d'un bassin entouré de fleurs bleues, comme dans la vision de Tomadhyr, jetait des cailloux dans l'eau et s'amusait à faire sombrer toute une flotte en papier.

--Voilà pour l'amiral Nelson! disait-il, vive le brave Brueys!

--Oui, vive la République! lui criai-je par-dessus le mur.

L'enfant cessa son jeu, et tourna son visage effaré de mon côté.

--Pourquoi, dit-il, voulez-vous donc me faire peur? Vous n'avez pourtant pas l'air méchant.

--Ce n'est pas pour t'effrayer, mon petit ami.

--Ah! je suis votre petit ami, dit-il avec un sourire triste et--venant sur la terrasse--il reprit:

--Vous voudriez bien être celui de ma soeur, n'est-ce pas?

--Tu as deviné cela tout seul? Est-elle chez-elle? Ne pourrais-je lui présenter mes hommages?

--Elle vous voit bien passer; mais elle ne veut pas vous revoir... Voilà M. de Cérignan! allez-vous-en!

J'eus peur d'être surpris en faute et je piquai des deux.

Je revins le lendemain et je demandai à être reçu. On me répondit qu'il n'y avait personne à la maison.

Je fus blessé de ce refus, et de retour chez moi, j'écrivis une déclaration à mademoiselle Olympe. Je la lui fis parvenir par Louis, que je revis un matin dans le jardin, mais avec lequel je n'eus pas le temps de causer. Je ne reçus pas de réponse. Je ne me tins pas pour battu. J'espérais avoir mes entrées par son père. J'invitai celui-ci avec ses enfants à un grand dîner que je voulais rendre à mon général. Il refusa. Le dîner n'en tint pas moins. J'envoyai mes invitations d'abord aux généraux Roize et Reynier, à Sabardin, à Dubertet et à sa moitié, à Morin, à quelques notables indigènes, à Malek et à tous les officiers de mon régiment. Je passai deux jours à styler mes esclaves qui devaient servir à table sous les ordres de Guidamour. Tomadhyr et la petite fellahine promettaient seules de s'en tirer avec intelligence; les négresses étaient de véritables brutes.

Le dîner était des plus somptueux pour l'Égypte. Si mon cuisinier français n'avait pu varier le fond de la nourriture, il avait, en revanche, voulu se surpasser par la variété des assaisonnements et les déguisements qu'il avait fait subir aux victuailles. Les poissons du Nil furent censés des carpes du Rhin. Les coqs de bruyères, les poules, pigeons et canards avaient pris des noms nouveaux. Jusqu'au mouton, qui fut baptisé chevreuil des pyramides. Les pâtisseries et les fruits étaient supérieurs à ceux d'Europe. Les vins, qui venaient de France et de Grèce, étaient des meilleurs clos. Mon luxe n'étonna personne; on pensa que j'avais fait de bonnes prises sur le champ de bataille. J'avais convoqué la fanfare de mon régiment, et, entre chaque service, la salle retentissait de nos airs nationaux: la _Marseillaise_, le _Chant du Départ_, etc.

Au dessert, toutes les langues étaient déliées, et la sitty Pannychis, qui tenait la place de maîtresse de maison, était le but des hommages de ses voisins Dubertet et Morin.

--Vous devez bien m'en vouloir, me dit Sylvie, qu'en sa qualité de seule femme européenne, j'avais placée à côté de moi.

--De quoi donc, ma belle dame?

--D'avoir manqué au rendez-vous que je vous avais donné sous le grand caroubier, il y a plus d'un mois. Vous m'avez attendue et maudite cent fois, j'en suis sûre! Mais il n'y a pas eu de ma faute. Hector a refusé de me laisser seule et je n'ai pu m'échapper.

L'amour-propre blessé lui suggérait-il ce mensonge?

--Mais cela se retrouvera! ajouta-t-elle; voyez Hector, comme il regarde votre femme!

Il était en effet pâmé devant la belle tête de Pannychis.

--Je ne tiens pas à cette fille, lui dis-je, et si Dubertet la trouve à son gré, je la lui céderai volontiers.

--Merci! je m'oppose à ce qu'il prenne vos moeurs orientales. Vous ne feriez pas une offre semblable s'il s'agissait de votre favorite; mais je ne la vois pas; vous la tenez donc sous clef, celle-là?

--Je ne l'ai plus, dis-je, en affectant une indifférence que j'étais loin d'éprouver.

--Vous l'avez renvoyée?

--Parfaitement.

--Elle ne vous plaisait plus?

--Oui, c'est ça.

--Et c'est la Junon qui l'a remplacée dans votre coeur? Moi, mon cher, j'aurais préféré cette fille aux yeux de feu, qui vous sert avec tant d'attention.

--L'une n'empêche pas l'autre, dis-je en riant.

--Quel pacha vous faites!

Le divertissement le plus en faveur en Orient est celui des danseuses _ghaziyèh_, que l'on appelle plutôt _ghawasies_, du nom de la tribu à laquelle elles appartiennent. On les confond souvent avec les almées, qui sont spécialement chanteuses et improvisatrices. Elles n'ont de commun que d'être appelées dans l'intérieur des harems et des maisons pour y faire montre de leurs talents. Les ghawasies ne jouissent pas d'une très-bonne réputation, tandis que les almées sont parfois des filles d'un grand mérite.

Pour que ma petite fête fût aussi complète que possible, j'avais donc fait dire à plusieurs de ces danseuses de venir nous récréer dans la soirée, après le café et les narghilés, car nous avions déjà pris l'habitude de fumer _comme des Turcs_. Elles arrivèrent suivies de musiciens arabes et de quelques indigènes, toujours curieux de ce genre de spectacle. Les _ghawasies_ dansèrent avec assez de grâce, et comme je les applaudissais devant Tomadhyr:

--Je danse mieux que ces ghawasies, me dit-elle, veux-tu me permettre de prendre place sur le _dourkah_?

Le _dourkah_ est le tapis placé au milieu de la salle et que la danseuse ne doit pas quitter pendant qu'elle se livre à ses trépidations.

Tomadhyr s'y élança, et agitant au-dessus de sa tête de petites cymbales de cuivre, elle se livra sur place à une danse effrénée, ralentissant ou accélérant avec une audacieuse énergie les mouvements de ses hanches et de ses reins assouplis à ce genre d'exercice, suivant les diverses phases du sentiment lascif qui semblait l'animer, jusqu'à ce qu'elle tombât haletante, épuisée sur le dourkah. Elle obtint les applaudissements des spectateurs et se retira couverte de gloire.

Pannychis s'était placée auprès de Dubertet. Au milieu du tumulte, je vis celui-ci lui serrer furtivement la main, et elle, lui répondre par un sourire d'intelligence. D'un autre côté, Malek, dont j'avais déjà remarqué les oeillades de tigre amoureux, à l'adresse de Sylvie, s'approcha d'elle, et dans son mélange d'italien, de français et d'arabe, l'invita à briller aussi sur le dourkah, ce qui la fit beaucoup rire, mais lui suggéra l'idée de danser. Elle me pria de faire jouer quelques valses, et, sur mon ordre, la musique arabe dut céder la place à la fanfare du 3e dragons. Les danseuses européennes manquant, mes officiers s'emparèrent des ghawasies, de mes odalisques, de mes négresses, et, bon gré mal gré, les firent sauter. Je n'ai jamais rien vu de plus comique, cela ressemblait à une mêlée, où circulaient les bols de punch, les sorbets, les sucreries et les petits verres d'_aragui_, sorte d'anisette que les musulmanes avalaient sans sourciller. Cette petite fête dura jusqu'à cinq heures du matin.

Le lendemain, ne voyant pas paraître Pannychis à l'heure du dîner, je demandai à Tomadhyr si c'était jour de jeûne ou si elle était malade.

Elle a quitté la danse hier avec ton ami, celui qui demeure de l'autre côté du jardin.

--Qui? Dubertet?

--Oui, _Toubertié_ (c'est ainsi qu'elle prononçait son nom), et elle n'est pas rentrée.

--Et elle a bien fait, si cela lui a plu; mais si elle revient, tu lui diras de ma part qu'elle y retourne. Je ne veux plus d'elle chez moi.

--Oh! je le lui dirai bien, sois tranquille! Elle n'avait pas le droit de te quitter ainsi. Elle aurait dû, au moins, demander à divorcer.

--À quoi bon? je ne l'ai pas épousée plus que toi.

--Tu ne tiens donc pas à tes femmes, que tu te montres si indifférent à leur départ?

--Je ne tiens pas aux gens qui ne tiennent pas à moi.

--En ce cas, si je te demandais de me permettre de revoir mon pays, ne fût-ce que l'espace d'une lune, tu croirais que je n'ai pas d'affection pour toi?

Je croirais que tu veux t'en aller.

Elle me regarda tristement et dit en soupirant: Le soleil du Saïs est si chaud! Ici, j'ai froid! Je me sens malade et j'ai peur de mourir.

--Je ne voulais pas lui rendre sa liberté, et je fis la sourde oreille. Pour changer le cours de ses idées, je lui dis:

--Maintenant que Mériem et Pannychis sont parties, prends leur place dans le harem. Je te donne toutes les odalisques et je te fais khanoune.

--Ma vie est à toi! dit-elle avec un soupir, et si tu veux la conserver, envoie-moi me réchauffer au soleil du désert. Je jure, par l'affection que je te porte, de revenir dès que je serai en bonne santé.

J'hésitai quelques jours. Sans être épris d'elle, j'éprouvais une sorte d'affection basée sur l'estime d'un caractère de femme supérieur aux autres.

Mais elle tomba tout à fait malade et ne parla plus que de son pays. Effrayé de sa nostalgie, je pourvus à ses besoins, et quand je l'embarquai pour la Haute-Égypte, l'espérance, le bonheur de revoir le désert l'avait déjà à moitié guérie.

De huit femmes qui peuplaient ma maison, quelques jours auparavant, il ne me restait plus que les deux négresses et la petite fellahine. Encore pouvaient-elles vouloir décamper d'un jour à l'autre. Je leur demandai quelles étaient leurs intentions. Les négresses, qui n'avaient aucune volonté pour leur propre compte, ne comprirent même pas ce que je voulais leur dire. La liberté pour elles, c'était la honte et la misère. Quant à la petite fellahine, elle me répondit avec une emphase comique:

--Je ne yeux pas retourner avec ma mère pour ne manger que de la pastèque, et recevoir des coups de bâton. Tu m'as achetée trois fois plus cher que je ne valais, je suis à toi. Garde-moi, je t'en prie; je te servirai de mon mieux, je le jure par Chamâ!

--Quel est ce saint-là?

--La grande idole de Medinet-Abou.

Elle jurait par l'une des statues de Memnon à Thèbes, comme dans l'antiquité, on prenait à témoin de ses serments les roches de l'île de Philée. Cette fille avait-elle conservé quelque tradition de l'ancienne religion égyptienne?

Je la questionnai à ce sujet. Ses croyances étaient un mélange d'idolâtrie et de paganisme entés sur l'islamisme.

Je restai donc avec mes trois esclaves, et la maison n'en marcha pas plus mal, au contraire; les négresses étaient soumises comme des animaux domestiques, et Zabetta se montrait alerte et adroite dans ses fonctions de servante par intérim.

IX

Quelques jours après, je vis entrer chez moi Dubertet, la figure bouleversée.

--Mon cher, dit-il, j'ai fait une sottise et j'ai agi comme un enfant. J'ai d'abord des excuses à te faire pour t'avoir enlevé Pannychis, et je suis prêt à te rembourser le prix qu'elle t'a coûté.

--Si cette fille te plaît, lui répondis-je, je t'en fais cadeau et je te pardonne; tu étais ivre l'autre jour.

--C'est la vérité: Sylvie aurait dû le comprendre et se montrer plus indulgente, au lieu de me planter là.

--Vous êtes brouillés?

--À mort! Elle a surpris cette fille chez moi, et elle est partie sans me dire un mot, sans même emporter ses chiffons.

--Elle a peut-être été se jeter dans le Nil? La jalousie, la colère et l'amour-propre blessé sont de mauvais conseillers.

--Oh! elle ne se tuera pas, dit-il avec calme, je la connais! Du reste, ça ne battait plus que d'une aile chez nous, depuis notre départ de Civita-Vecchia, et ce qui est arrivé hier serait arrivé dans huit jours. En attendant, je me trouve très-embarrassé sans une maîtresse de maison. Pannychis a pourtant la prétention de l'être au suprême degré; mais elle ne sait ni recevoir, ni causer. Elle comprend seulement quelques mots de français.

--Donne-lui des maîtres, façonne-la à ton idée; elle est assez belle pour te faire honneur, et elle te donnera de beaux enfants.

--Oui, tu as raison, j'ai été assez longtemps l'esclave avec Sylvie, il est temps que je sois le maître chez moi. Voyons, dis-moi ce qu'elle t'a coûté.

Comme il me répugnait de revendre cette grosse personne qui avait mangé si souvent à ma table, je ne voulus point recevoir d'argent. Hector se fâcha presque, il me dit qu'il en était sérieusement amoureux et qu'il la voulait toute à lui. Je fus obligé de lui dire le prix que je l'avais payée: mille francs.

--C'est moins cher que Sylvie, dit-il, les voici.

--Veux-tu un reçu, un contrat de vente?

--Tu plaisantes!

--Cependant, pour le montrer à ta future épouse quand elle voudra empiéter sur tes droits?

--Tu te moques de moi?

--Je l'avoue.

--Eh bien, ça m'est égal!

Nous nous quittâmes bons amis.