Mademoiselle de Cérignan

Chapter 5

Chapter 53,970 wordsPublic domain

Nous entrâmes dans le désert tout de suite en sortant du Caire, au seuil de la porte de la Victoire. Nous traversâmes El-Khankah et Abou-Zabel, cités jadis florissantes qui maintenant tombent en ruines. Près de Belbéys, nous rencontrons une partie des pèlerins de la Mecque, que les Bédouins emmenaient prisonniers après les avoir pillés. Le fait de délivrer les pèlerins, de rattraper leurs richesses et de donner la chasse aux Bédouins ne fut ni long ni difficile. Bonaparte les traita fort bien, ces pèlerins, et leur fournit une bonne escorte jusqu'au Caire. Je pensais que la campagne était terminée et je me réjouissais déjà à l'idée de revoir ma petite cadine. Point! Ibrahim-Bey avait établi son quartier général à Belbéys et y avait convoqué les autres beys mameluks, afin de reprendre l'offensive; à la nouvelle de notre arrivée, il se retire; nous le suivons jusqu'à Salahyeh. Là, il y eut un combat de cavalerie qui faillit coûter la vie au général en chef. Ibrahim venait de lever son camp, lorsque Bonaparte arriva, suivi d'une escorte de 300 hussards. Ceux-ci se jetèrent sur les 500 mameluks qui protégeaient la retraite des femmes et des bagages. Ils s'ouvrent un passage dans leurs rangs, mais ils sont bientôt enveloppés. Bonaparte, avec ses guides et son état-major, vole à leur secours et la mêlée devient générale. Le colonel du 7e de hussards, Détrés, est tué, l'aide de camp Shulkowsky reçoit huit blessures. Bonaparte lui-même met le sabre à la main.

Je ne sais trop comment cela eût fini, si mon régiment ne fût venu à leur secours en fournissant l'une de ces belles charges à fond de train, auxquelles rien ne résiste. Non-seulement nous mîmes en déroute la cavalerie mameluke, mais encore nous lui enlevâmes deux pièces de canon et cinquante chameaux chargés de bagages. Ce jour-là 11 août, le 3e dragons fut mis à l'ordre du jour de l'armée, et le colonel fut invité à souper sous la tente du général en chef. Je n'avais jamais vu Bonaparte de si près et je n'avais jamais causé avec lui.

Je ne fus pas surpris de la beauté des lignes de sa figure, j'avais assez vécu en Italie pour savoir que ce type sculptural y est encore très-répandu; mais la douceur pénétrante de son regard n'appartenait qu'à lui. Dans la colère, ce regard ne devenait pas terrible comme on l'a dit, il était celui de tout autre homme dans la même situation morale. Sa véritable particularité c'était d'être persuasif à un degré qui pouvait le rendre irrésistible.

Un des généraux qu'il avait invités blâma tout haut l'imprudence qu'il avait commise en se jetant au milieu des mameluks. Vous pouviez, ajouta-t-il, être fait prisonnier ou être tué.

--Eh bien, je serais mort, dit en souriant le général en chef, et mes officiers eussent été libres de quitter cette terre d'Égypte qui leur déplaît tant. Mais il est écrit là-haut, comme disent les croyants, que je ne dois pas être pris par les mameluks. Puis, se tournant vers moi avec un sourire aimable: Colonel, je ne vous en remercie pas moins d'être venu à temps. Voulez-vous entrer dans mon régiment des guides?

--Général, je n'ai fait que mon devoir et je vous sais gré de votre offre, mais je suis habitué à mes dragons. Permettez-moi de rester à leur tête.

--Alors que voulez-vous? reprit-il d'un ton brusque.

--Rien pour le moment, général.

--Vous êtes encore un mécontent, vous!

--Mécontent de quoi?

--Mécontent de l'expédition!

--Non, ma foi, j'en suis enchanté, moi!

--Bah! fit-il. Et que pensez-vous de l'Égypte?

--C'est un pays unique dans la nature et dans les fastes de l'histoire, c'est le berceau de la civilisation grecque et romaine, de la nôtre par conséquent. Tout y est intéressant, les moeurs, les croyances, les monuments de tous les âges, depuis les pyramides jusqu'aux tombeaux mameluks. Cette vallée du Nil si fertile et ces déserts arides, tout est contraste, et je serais bien fâché de ne pas avoir vu tout cela.

--Vous êtes du petit nombre de ceux qui s'y plaisent!

--Parbleu! dit mon général de division Reynier, Haudouin est aux trois quarts mameluk!

--Comment cela, général?

--Il parle l'arabe comme feu Mahomet, il a un escadron de cavaliers du désert sous ses ordres, une douzaine d'odalisques dans son sérail, et sa favorite est ni plus ni moins que la fille de Mourad-Bey.

--Mais, colonel, dit Bonaparte en me frappant sur l'épaule d'un air enjoué, tu es un homme précieux, tu me faciliteras les moyens d'entrer en relations avec ton beau-père.

--Quand vous voudrez, mon général, lui répondis-je sur le même ton.

--En attendant, tu me feras bien l'amitié d'accepter un sabre d'honneur?

--Avec plaisir, pourvu que la lame soit bonne.

En ce moment on annonça l'arrivée d'un aide de camp de Kléber. Bonaparte le fit venir, et, lui voyant la figure bouleversée, lui dit:--Est-ce que les mameluks sont à vos trousses?

--Pire que cela, général. Prenez connaissance de ce rapport, et vous verrez s'il y a matière à se réjouir.

Nous nous éloignâmes avec l'aide de camp, et voici ce qu'il nous apprit.

L'amiral Brueys, au lieu de suivre les instructions de Bonaparte en mettant la flotte à l'abri, était resté dans la rade d'Aboukir, soit qu'il craignît de rencontrer l'escadre anglaise en pleine mer, soit qu'il voulût associer la marine française à la gloire de l'expédition en livrant combat. Quoi qu'il en soit, Nelson était arrivé en vue d'Alexandrie le 1er août, à cinq heures du soir. Brueys croyait si peu engager le combat sur-le-champ, qu'il attendait sans trop d'impatience une partie des équipages débarqués: Nelson s'embossa entre le rivage et nos vaisseaux de manière à couper toute communication avec la terre. À sept heures du soir, il attaqua notre ligne composée de treize vaisseaux de haut-bord et de quatre frégates avec des forces à peu près égales. Le combat dura seize heures et Brueys fut tué par un boulet à bord de l'_Orient_.

À dix heures du soir, le vaisseau amiral avait sauté en l'air. Trois autres navires avaient été pris à l'abordage. Tous s'étaient jetés à la côte, enfin trois autres encore avaient été brûlés par les Anglais. Pendant tout ce temps, le contre amiral Villeneuve qui commandait l'arrière-garde de la flotte n'avait pas bougé: il avait attendu les ordres de Brueys jusqu'à la fin du combat. Voyant tout perdu par son manque de résolution, il prit le large avec deux gros vaisseaux et deux frégates, sans avoir tiré un seul coup de canon. L'ennemi, trop endommagé pour le suivre, l'avait laissé gagner le large. Sur huit mille hommes d'équipages, à peine trois mille avaient pu regagner la côte.

À cette nouvelle, tous les assistants restèrent atterrés. Pour quelques-uns des généraux qui, déjà mécontents en mettant le pied en Égypte, pensaient sérieusement à retourner en France, tout espoir était perdu. Murat, Lannes, Berthier, Bessières, jurèrent à qui mieux mieux et manifestèrent tout haut leur regret d'avoir suivi Bonaparte. L'un d'eux m'adressa même quelques mots amers pour avoir vanté l'Égypte un instant auparavant. Je ne lui répondis même pas. Je déplorais la perte de nos vaisseaux, mais je n'en pouvais accuser l'Orient et son soleil.

Bonaparte s'avança vers nous. Quoiqu'il fût vivement ému au fond, il nous dit d'une voix calme: Nous n'avons plus de flotte. Eh bien, il faut mourir ici, ou en sortir grands comme les anciens!

Nous reprîmes le chemin du Caire. Nous y arrivâmes le 17 août dans la soirée. Je courus chez moi. J'avais eu le temps de réfléchir à la conduite que je voulais tenir vis-à-vis de Djémilé. La demander en mariage à son père, était impossible, insensé. En faire ma maîtresse, elle s'y refusait, et je ne voulais pas la traiter en esclave. Je m'étais donc promis de la considérer comme une enfant, et d'attendre tout de sa volonté ou de son caprice.

Je fus d'abord désagréablement surpris de ne pas trouver Guidamour à son poste. Un de ses camarades qui le remplaçait m'apprit qu'il était malade, à l'hôpital. Il me tardait tant de revoir Djémilé que je me rendis sur-le-champ dans le harem sans faire d'autres questions.

Ne la voyant pas venir à ma rencontre, j'en fus d'abord un peu blessé. Je l'appelai sans obtenir de réponse. J'entrai, la chambre était vide. Sur un coffret étaient rangé avec soin son tarbouch d'émeraudes et ses bijoux; sur le sofa, ses voiles et ses vêtements, comme si, depuis longtemps, elle n'eût pas couché là. Je pressentais un malheur. L'une de ses femmes sa présenta; c'était Mériem la chrétienne.

--Qu'est devenu Djémilé? lui dis-je.

--Au lieu de me répondre, elle fondit en larmes.

--Est-elle morte? Voyons, parle!

--Non, elle est partie. Son père est venu la chercher, il y a cinq jours.

--Mourad a osé s'aventurer jusqu'ici pour reprendre sa fille? C'est invraisemblable!

--Cela est, je te le jure sur le Christ, la négresse Zeyla et moi avions suivi notre jeune maîtresse dans le jardin, où tu nous as permis de nous promener. C'était le soir. Nous étions toutes trois assises sous le grand caroubier et nous respirions la fraîcheur de la nuit, quand Mourad-Bey, suivi du mameluk Souleyman, s'est présenté à nous. Ils étaient déguisés tous deux en marchands. Mourad s'est fait reconnaître de sa fille et lui a enjoint de le suivre. Je crois qu'elle avait connaissance de ce projet d'enlèvement et qu'elle y consentait, car elle ne fit aucune résistance et répondit à son père qu'elle était prête à lui obéir. Zeyla demanda comme une grâce de ne pas quitter sa maîtresse, et Mourad les emmena toutes deux sans leur donner seulement le temps d'aller prendre d'autres vêtements.

--Il faut que tu sois bien sotte pour n'avoir ni crié, ni appelé avant qu'ils fussent trop loin pour être rejoints.

--Souleyman m'avait bâillonnée et attachée.

--N'étais-tu pas d'accord avec eux?

--Peux-tu me soupçonner d'une telle trahison? moi qui ai jeté l'alarme aussitôt que je l'ai pu! mais il était trop tard!

Ce misérable Souleyman ne s'était enfui que pour aller apprendre au bey où était sa fille, la lui demander en mariage et l'obtenir selon toute probabilité. J'enrageais de chagrin de me voir enlever cette enfant qui me tenait si fort au coeur, et de colère en pensant qu'elle allait appartenir à un autre.

Mériem chercha à calmer ma douleur en me parlant de la volonté du ciel, de la sainte Vierge et des saints. Sa religion ressemblait plus à l'idolâtrie qu'au christianisme. Je la remerciai de la bonne intention qui lui faisait dire tant de sottises, et je sortis.

Je questionnai le remplaçant de Guidamour et lui demandai pourquoi il avait manqué à sa consigne en laissant sortir les femmes.

--Mon colonel, répondit-il en tournant son bonnet de police dans ses mains, je n'avais pas compris qu'elles étaient prisonnières.

--Tu ne t'es donc pas aperçu de la disparition de la cadine?

--Si fait, mon colonel, le lendemain!

--Où étais-tu et que faisais-tu ce soir-là?

--Je... je... causais ici dans la cour avec la petite fellahine, dit-il en rougissant.

--Tu te permets d'en conter à une si jeune enfant? Tu me feras quinze jours de salle de police pour te calmer, et quinze autre jours pour t'apprendre à être plus vigilant.

--Oui, mon colonel!

Je fis ensuite appeler l'officier que j'avais chargé de veiller sur ma maison et je le consignai pour huit jours. Puis j'allai savoir ce que Guidamour pouvait bien avoir.

--C'est ma négresse, dit-il, qui m'a fait avaler une drogue dont j'ai failli crever. Cette fille était de mèche avec le père Mourad, bien sûr, et ma surveillance la gênait. Une autre fois, mon colonel, j'aimerais bien mieux vous suivre que de répondre de sept femelles qui n'ont qu'une idée, celle de détaler.

--Je t'excuse, mais tu aurais pu, au moins, te faire relever de ton poste par un camarade moins bête.

--Mon colonel, il n'est pas trop coupable, allez! j'étais si malade que j'ai bien pu lui transmettre la consigne de travers; ça me menait roide, sans le citoyen Larrey, j'étais flambé.

Je fis subir ensuite un interrogatoire à la petite fellahine. Elle me jura, avec les serments les plus terribles et les plus étranges, qu'elle n'avait jamais été du complot et que si, le soir de l'enlèvement, elle avait donné des distractions au gardien de la maison, c'était sans aucune intention malhonnête, mais pour se moquer de lui; il était si sot!

Celle-ci me parut sincère et elle l'était.

Je songeai à courir après Djémilé. Mais où la retrouver, dans cet océan de sable?

Quoi qu'il pût en résulter, j'allai demander au général Reynier de me permettre des recherches.

--Je suis désolé de vous refuser, dit-il, mais je ne veux pas perdre un régiment de dragons pour les beaux yeux d'une fillette. J'ai besoin de toute ma cavalerie. Restez donc! un soldat se doit à son drapeau, à son pays plus qu'à sa maîtresse. Vous ne devriez pas vous le faire dire.

Il avait raison: à sa place j'eusse parlé comme lui. Je baissai la tête sous la discipline militaire, et je m'en revins triste et abattu.

Pendant quelques jours je ne dormis ni ne mangeai. J'étais comme une âme en peine, je regardais toutes les femmes voilées qui passaient, comme si l'une d'elles eût pu être Djémilé.

Si j'eusse été en Europe, j'aurais plus vite pris le dessus; mais, dans ce milieu arabe, tout me rappelait celle que j'avais perdue. Ce n'est pas que le général en chef ne fît son possible pour enlever à la ville son caractère oriental. On élevait des forts, on construisait des hôpitaux, des casernes, des entrepôts, des greniers à blé; on bâtissait un théâtre. Les rues étaient balayées, éclairées. Un jardin, à l'instar du Tivoli de Paris, fut ouvert au public. J'y allai promener mon ennui et demander des nouvelles de la division Desaix qui poursuivait Mourad.

C'était demander des nouvelles de Djémilé. J'appris bientôt qu'après un combat acharné à Sédyman, Mourad avait été battu par Desaix et qu'il gagnait la haute Égypte. Ceci m'enlevait tout espoir de revoir jamais la jeune mameluke, et je devins, sans m'en apercevoir, d'une humeur massacrante. Guidamour, rétabli de son empoisonnement, m'en avertit un jour avec sa franchise habituelle:

--Pourquoi, me dit-il, vous casser la tête pour une petite fille qui ne tenait guère à vous, puisqu'elle a filé! Oubliez-la, consolez-vous avec d'autres, et, si elle était jolie comme quatre, prenez les cinq qui sont chez vous pour la remplacer. Ajoutez-y la petite fellahine pour faire la bonne mesure.

--Comme tu y vas, toi! Tu trouves qu'une seule femme ne suffit pas pour nous faire endiabler, tu me conseilles d'en avoir six! Je tiens si peu à elles que je vais leur donner la liberté.

--Ce sera un mauvais service que vous leur rendrez là! Elles mourront de faim au coin d'une borne, ou bien elles seront la proie des passants, ce serait dommage! Et puis, vous avez besoin de domestiques, noires ou blanches.

--Alors, je dois les garder. Mais cela va me faire une singulière réputation dans l'armée. Tant que j'avais Djémilé, il était tout simple qu'elle eût des esclaves pour son service. Maintenant, que dira-t-on?

--On dira que vous avez une Syrienne pour repasser votre linge, une Grecque pour astiquer votre fourniment, une Arabe pour panser votre cheval, deux négresses pour cirer vos bottes, et une fellahine pour faire les courses.

Sa bonne humeur me gagna et je finis par rire. Je fis un retour sur moi-même et me trouvai ridicule.

VII

Au bout du compte, Djémilé n'était pas la seule jolie fille qu'il y eût au monde. J'en avais dans ma maison qui eussent attiré l'attention de tout homme moins prévenu que moi. Je ne parle ni des négresses, bonnes bêtes de somme, ni de la petite Zabetta, un manche à balai; ni de la chrétienne de Syrie, qui, avec son faux air de dévote et sa taille penchée, me faisait l'effet d'un saule pleureur. Et puis les chrétiens de Syrie passent en général pour être fourbes, menteurs, vils dans l'abaissement, insolents dans la fortune. Elle devait tenir de ses coreligionnaires et ne m'inspirait que de la méfiance. Quant à la Grecque, Pannychis, elle était splendide de fraîcheur et d'embonpoint. Ses traits rappelaient ceux des statues de Phidias; mais c'était la nonchalance personnifiée: elle fumait du matin au soir, assise sur son sofa, et n'en bougeait que lorsqu'elle ne pouvait pas faire autrement; alors, elle s'en allait à petit pas en traînant ses babouches. Elle me faisait bouillir le sang.

Si Tomadhyr n'était ni aussi grande, ni aussi belle, elle était à coup sûr plus agréable. Ses traits fins, ses yeux pleins de feu, sa physionomie expressive, sa démarche gracieuse, son talent de musicienne, la plaçaient beaucoup au-dessus des autres. Le proverbe oriental dit: Prends une blanche pour les yeux, mais pour le plaisir prends une Égyptienne. Et Tomadhyr était tout ce qu'il y avait de plus égyptien.

Ordinairement vive et enjouée, elle avait pourtant des moments de torpeur pires que ceux de Pannychis. Elle restait absorbée, sombre, le regard fixe, les dents serrées, et comme insensible. Elle avait honte de cet état maladif et allait se cacher dès qu'elle sentait venir un de ces accès. Ses compagnes disaient tout bas qu'elle voyait les _afrites_, c'est-à-dire les mauvais esprits, et, pour les conjurer, elles la chargeaient d'amulettes et de talismans. Je la surpris un jour chez moi, dans le divan, ce qui était une grave infraction aux convenances et au respect qu'elle me devait.

Elle était étendue dans l'embrasure de mon moucharaby, le menton dans les mains, et regardant avec attention dans un plat, une liqueur noire qui me fit l'effet d'être de l'encre.

Elle était tellement absorbée que je m'approchai sans qu'elle m'entendît.

--Que fais-tu là? lui demandai-je.

--Je regarde Djémilé, me répondit-elle sans lever les yeux.

--Djémilé, où ça?

--Là dedans.

J'eus la naïveté de regarder, mais je ne vis absolument rien que le visage de Tomadhyr, réfléchi comme dans un miroir.

--La voilà! reprit-elle, elle est avec son père et sa mère... Il y a des tentes, des chameaux; ils vont partir; oh! que c'est joli! Plus de deux mille mameluks à cheval... Tout s'efface... Il n'y a plus que le désert!... des palmiers... rien!

--Quelle est cette plaisanterie?

--C'est très-sérieux, dit-elle gravement. Tu ne sais donc pas que je suis magicienne? Ne le dis pas aux autres, elles me feraient du mal.

--Ah! bravo! répondis-je en riant, me voilà en plein dans les _Mille et une Nuits_.

--Qu'est-ce que tu dis? tu ne me crois pas? Assieds-toi et donne-moi ta main. Je t'apprendrai ce que tu veux savoir.

--Je t'en défie.

--Vrai? dit-elle en me regardant dans les yeux. J'accepte.

Je feignis d'ajouter foi à sa sorcellerie. Elle me prit la main, y versa une goutte de son liquide noir, s'agenouilla devant moi, et, s'accoudant familièrement sur mon genou, elle resta les yeux fixés sur ce pâté d'encre.

--Eh bien, y sommes-nous? lui dis-je.

--Oui, pense à une personne.

Je pensai à cette singulière fille qui se prétendait ou se croyait douée de seconde vue.

--Tu penses à moi, dit-elle.

--C'est vrai: à quoi reconnais-tu cela?

--Je me suis vue passer là.

--Et maintenant à qui est-ce que je pense?

--À une femme blonde, très-jolie, elle se promène avec un petit garçon, très-joli aussi. Elle est habillée à la française, l'enfant aussi.

Je restai stupéfait. Pour la dérouter, j'avais reporté ma pensée sur mademoiselle de Cérignan et le jeune Louis.

--Et peux-tu me dire où est cette dame?

--Dans un jardin près d'un bassin rempli d'eau; voilà un vieux monsieur, un Français avec des cheveux blancs, qui vient les chercher... Ils s'en vont... ils entrent dans une maison... Je ne vois plus que le sable de l'allée et des fleurs bleues.

Je lui demandai si je ne pourrais pas voir aussi.

--Non, dit-elle. Je ne peux dévoiler mon secret.

--Et peux-tu prédire l'avenir?

--Non!

--Tant pis! j'aurais voulu savoir...

--Si tu retrouveras Djémilé? Toutes tes idées sont tournées vers elle?

--Tu voudrais qu'elles le fussent vers une autre?

--Vers moi, oui! Fais-moi cadeau d'un collier d'or!

--Regarde dans ma main si je te le donnerai.

--Oui, tu me le donneras!

Je le lui donnai en effet.

Ce collier jeta la perturbation dans le harem, les autres lui portèrent envie et lui cherchèrent querelle: pour les apaiser, je dus leur faire à chacune un cadeau, et tout rentra dans le calme.

La splendide Pannychis en prit pourtant de l'ombrage, comme si elle eût eu le droit d'être jalouse de moi. Elle me fit prier par l'Abyssinienne de me rendre dans le harem, et, après avoir signifié d'un ton d'autorité aux autres odalisques de s'éloigner, elle me parla ainsi:

--Sidi, depuis la fuite de ton épouse légitime, qui équivaut à un divorce, tu n'as encore jeté les yeux sur aucune de nous, si ce n'est sur Tomadhyr l'Égyptienne. Il faut que nous sachions si tu l'as choisie pour ta femme, afin que nous ayons à lui obéir, ou si elle n'est pour toi qu'une esclave que tu gardes pour ton plaisir et à qui nous ne devons aucun respect.

Je répondis la vérité, Tomadhyr n'était ni ma femme ni ma maîtresse.

--Je suis satisfaite. En ce cas, il est temps que tu désignes celle qui doit succéder à Djémilé. Regarde-moi. Je suis belle, j'ai dix-neuf ans, je n'ai été mariée qu'une fois, je suis une cadine et non une _odaleuk_. Je sais très-bien gouverner un harem et je mérite la préférence. Si tu tiens à avoir deux femmes, je consens à ce que tu prennes Tomadhyr; mais elle n'aura que le titre de perroquet, tandis que je serai la _Khanoune_.

--Qu'entends-tu par _perroquet_?

--La _durrah_ (perroquet), c'est la seconde femme.

--Je ne veux ni de dame maîtresse ni de perroquet. Odalisque je t'ai achetée, odalisque tu resteras. Que ferais-tu de plus si je te mettais à la tête de ma maison? tu ne sais absolument rien. Continue donc à être belle et à engraisser. Te manque-t-il quelque chose? Parle.

--Tu m'as fort bien traitée jusqu'à présent et je ne me plains pas de toi; mais mon rang exige que je ne sois pas plus longtemps confondue avec tes odalisques. Laisse-moi vivre comme une cadine et commander aux négresses.

--Sois donc cadine si cela t'amuse; mais j'y mets une condition: c'est que tu viendras déjeuner ou dîner avec moi chaque fois que je te le ferai dire; je m'ennuie de manger seul.

--Et si tu as des amis, devrai-je me montrer à eux le visage découvert? dit-elle d'un air effrayé.

--Oui, tu éclaireras de ta beauté les sauces que nous dégusterons.

Elle prit la plaisanterie pour un compliment, s'en montra fort satisfaite et me répondit avec majesté:

--Je mangerai avec toi les sauces que tu voudras, et dès ce soir si cela te convient; mais ne sois pas surpris si on te dit plus tard que je te manque de respect.

--Oublie tes usages orientaux et fais ce que je te dis.

Dès le soir même, je mis au service de sa nonchalante personne Daoura et Choho, et je la fis manger à ma table, ce qui leur parut de la dernière inconvenance. Dès le lendemain, Mériem réclama: elle prétendit être une cadine aussi et me pria de lui donner la petite fellahine pour la servir. Elle m'adressa sa supplique d'un air si doux et en termes si humbles, que j'y consentis à la même condition. Elle accepta sans commentaires. Il est vrai qu'elle était chrétienne.

Restait Tomadhyr. Je lui demandai si elle était aussi une cadine et combien elle voulait d'esclaves.

--Je n'ai pas besoin d'odalisques, répondit-elle, je suis mieux qu'une dame, je suis une almée. Le sort m'a privée de ma liberté; mais je ne me plains pas, puisqu'il m'a donné un maître tel que toi. Je ne désire rien que de te servir.

C'était la seule désintéressée. Je la questionnai. J'appris qu'elle était fille d'un chef arabe du Hedjaz et d'une Arabe du désert lybique. De huit enfants, elle seule avait survécu. À l'âge de six ans, elle avait perdu ses parents en l'espace d'un mois. Son père était mort fou, une almée d'Esnèh l'avait recueillie, élevée, instruite, puis vendue un très-gros prix à la femme d'un bey.

Celle-ci, voyant qu'elle devenait l'objet des attentions de son mari, s'était vivement défaite d'elle et Yacoub l'avait achetée. C'était là toute son histoire.