Mademoiselle de Cérignan

Chapter 4

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J'avais sur moi assez d'argent pour payer Yacoub; mais, ne voulant pas me promener dans Boulaq avec ce troupeau féminin, je chargeai la vieille fellahine de le conduire chez moi. Une heure après, elle venait me livrer mon bétail, y compris sa fille, et se retirait fort satisfaite de son _bakchis_, c'est-à-dire de son pourboire.

Djémilé, enchantée de ses six nouvelles esclaves, vint me remercier en me baisant le pouce.

Mais ce n'était pas tout d'avoir acheté six femmes, il fallut les attifer, car Yacoub me les avait livrées avec aussi peu de vêtements que possible. Les pauvres filles n'étaient pas honteuses de leur nudité, elles l'étaient de leurs haillons. Heureusement, les odalisques qui avaient habité la maison n'avaient pu, dans leur fuite, emporter toute leur garde-robe. Je la leur livrai en attendant mieux. Ce fut bientôt, du haut en bas de ma résidence, un va-et-vient, des rires et un bavardage qui se prolongèrent fort avant dans la nuit.

Sylvie arriva le lendemain dans une toilette ébouriffante. De son côté, Djémilé avait mis toutes ses femmes sous les armes, s'était parée de tous ses bijoux et y avait ajouté ceux qu'elle avait passés la matinée à choisir, car j'avais fait venir toute une friperie et toute une joaillerie pour équiper les compagnes de la fille de Mourad.

L'entrevue fut des plus comiques. Dès que l'Européenne parut sur le seuil du divan où j'avais rassemblé le harem, Djémilé se leva, et, suivie de ses esclaves, courut au-devant d'elle, posa la main à son front, à sa poitrine, lui prit les pouces et y posa ses lèvres. Elle s'attendait à ce que Sylvie lui rendît les mêmes hommages. Il n'en fut rien. L'ex-comédienne n'avait aucune idée des usages de l'Orient. La jeune mamelucke se redressa alors avec fierté, lui tourna le dos et revint sur son sofa. Puis, s'adressant à moi: Dis-lui de s'asseoir si elle le veut. Offre-lui un narghilé et du café.

Je traduisis mot à mot.

--Est-elle drôle, cette petite? dit Sylvie, mais je ne veux ni de son café ni de sa pipe.

Quand j'eus reporté ces paroles à Djémilé.

--Ton épouse est bien mal apprise, dit-elle.

--Elle n'est pas ma femme.

--Alors, que vient-elle faire chez toi et à visage découvert? C'est donc une almée ou quelque chose de pis?

--Que dit-elle? demanda Sylvie. Elle me fait des yeux comme si elle voulait me manger.

--La trouvez-vous jolie?

--Sans doute; mais Dieu sait comme c'est fagoté!

Je dis à la mameluke que Sylvie la trouvait belle.

--Moi, je la trouve laide, tu peux le lui dire de ma part. Fais-la donc fumer, ça la rendra malade et je serai contente.

Thomadhyr, sur un signe de sa maîtresse, offrit à la visiteuse une pipe, tandis que Daoura lui versait du café.

--Mais je ne veux rien, dit-elle.

--Il n'est pas empoisonné, lui dit Tomadhyr, offensée.

J'engageai Sylvie à accepter. Sur mon insistance, elle tira trois bouffées, toussa, se mit de la fumée dans les yeux, et pour se remettre, avala bouillant le café préparé à la turque, encore tout bourbeux, ce qui lui fit faire une grimace épouvantable.

--Qu'elle est sotte! s'écria Djémilé en battant des mains et en riant d'une joie d'enfant. Toutes les autres l'imitèrent, autant pour lui complaire que par jalousie instinctive contre la Française.

--Qu'est-ce qu'elles ont donc tant à rire, toutes vos _grues_? s'écria Sylvie.

--Elles rient de ce que vous n'avez pas donné le temps à votre café de déposer au fond de la tasse.

--Ce n'est pas si drôle que ça, je me suis brûlée affreusement avec leur _chicorée_. Faites-les donc taire! elles sont agaçantes avec leurs cris.

Je leur observai qu'il était fort grossier dans tous les pays du monde de se moquer de ses hôtes. Elles se turent. Djémilé reprit son sérieux; mais, au bout d'un instant, elle eut le malheur de lever de nouveau les yeux vers Sylvie, qui s'essuyait la langue avec son mouchoir. Dès lors, adieu toute gravité. Elle fut prise d'un rire inextinguible. Elle en avait les larmes aux yeux. Il va sans dire que les autres éclatèrent.

Je parvins à obtenir un peu de calme, mais non sans peine, car moi aussi je riais.

--Je ne sais trop, reprit Sylvie, quel plaisir vous pouvez trouver dans la compagnie de ces sauvagesses. Il est vrai qu'en voilà trois fort jolies. D'abord cette grosse-là, qui ressemble à une Junon de M. David!

Elle désigna la Grecque Pannychis.--Et puis, cette mince, reprit-elle en me montrant Tomadhyr; elle a des yeux impossibles, mon cher, ce sont des charbons ardents. Et puis, votre favorite, mais je préfère la belle aux yeux de feu.

--Que dit-elle donc? me demanda Djémilé. Elle se moque de moi?

--Pas le moins du monde; elle parle de Tomadhyr qu'elle trouve jolie.

Celle-ci, pour la remercier, s'approcha de Sylvie qui la repoussa en disant: Ah! ma chère, je n'aime pas à être embrassée par les femmes.

Tomadhyr alla reprendre sa place en riant sous cape. Sylvie de leva. Djémilé en fit autant et l'engagea à revenir, autant pour prendre des leçons de politesse que pour l'amuser encore.

Je me gardai bien de traduire textuellement une si aimable invitation. La comédienne lui fit une révérence, et comme elle se dirigeait vers la porte, je lui vis un vieux plumail que Tomadhyr, sous prétexte de l'embrasser, lui avait attaché en guise de croupière. Ce fut pour le coup qu'il y eut une explosion de rires et de cris de joie. Je détachai l'aile de volaille sans que madame Dubertet s'en aperçut et je la jetai au nez de l'esclave espiègle.

Au moment de sortir, Sylvie fit une nouvelle révérence à Djémilé qui, pour la congédier selon les usages, lui dit:

--Le ciel vous accorde une nombreuse postérité et conserve vos enfants!

V

Quelques jours après, Sylvie, voulant prendre sa revanche, car elle n'était pas assez simple pour n'avoir pas vu qu'on s'était moqué d'elle, me pria de lui amener Djémilé à dîner.

Je tirais vanité de la beauté de cette jeune fille, et j'étais content de la montrer à Dubertet et aux autres. J'eus beaucoup de peine à obtenir son consentement.

--Enfin, me dit-elle, puisque tu le veux, j'irai, mais ce sera une grande honte pour moi. Je ne connais pas plus vos usages que vous ne connaissez les nôtres, et elles vont se moquer de moi à leur tour. Apprends-moi comment je dois me conduire.

Elle avait beaucoup d'amour-propre. Je la mis au fait tant bien que mal de ce qui se passait avant, pendant et après le dîner. Quand elle sut que Dubertet serait présent, elle fut sur le point de se rétracter, ne voulant point paraître à visage découvert devant lui.

--Ma chère enfant, lui dis-je, chez nous les femmes vont partout sans voiles, cela ne leur attire le blâme de personne. Il n'y a que les laiderons qui se cachent la figure.

--Eh bien, soit! j'ôterai mon voile; d'ailleurs, les chrétiens ne sont pas des hommes pour moi.

--En ce cas, tu me considères comme un chien?

Elle rougit jusqu'au blanc des yeux et me dit:

--Toi, tu n'es pas chrétien!

--Bah! et que suis-je donc?

--Tu parles arabe, tu respectes Allah et son prophète, et tu es doux pour ta captive Djémilé. Aussi j'ai une grande amitié pour toi et je suis heureuse ici.

Elle n'était pas difficile à contenter, car l'existence qu'elle menait m'eût ennuyé à mourir. Ne sachant ni lire, ni écrire, ni broder au tambour, ni même jouer d'un instrument quelconque, elle passait son temps à s'attifer, à prendre des bains, à boire du café, fumer et bâiller. Elle ne s'occupait même pas des soins de la maison; elle en avait chargé les négresses. Sauf Tomadhyr, qui était belle conteuse, bonne joueuse de tarabouk, et qui avait une légère teinture d'instruction, les autres ne savaient pas compter jusqu'à cent. À quoi leur eût servi d'apprendre? On ne leur avait jamais demandé que d'être jolies.

Elles vivaient en bonne intelligence et se montraient toutes soumises aux volontés et aux caprices de la _Khanoune_, c'est-à-dire de la maîtresse de la maison. Celle-ci avait son appartement séparé, chambre, antichambre et cabinet de toilette, qui donnaient sur la principale pièce du harem; c'était le salon commun, entouré de divans, avec de petites tables incrustées d'écaille et des enfoncements découpés en ogive çà et là dans la muraille, servant à serrer les naghlès, les vases de fleurs et les tasses à café.

Quant aux esclaves ou _odaleuk_, elles dormaient tout habillées sur les sofas des petites chambres qui entouraient le salon, sur les nattes ou les divans des grandes salles sans avoir de place fixe, et parfois sur les galeries en plein air; car, comme je l'ai déjà dit, il n'y avait pas un seul lit dans toute la maison.

Cette cohabitation avec huit femmes, toutes jeunes et plus ou moins belles chacune dans son genre, peut d'abord paraître singulière à un Européen. Je me figurais aussi que les Turcs, ayant plusieurs épouses et une quantité d'esclaves, se retiraient chaque soir avec deux ou trois d'entre elles. Je me trompais étrangement. J'appris bientôt que le musulman ne vivait en réalité qu'avec une seule. Si la loi lui permet d'en prendre quatre, il n'y a que les gens excessivement riches qui puissent se passer ce luxe. Ordinairement il se borne à prendre une seule femme légitime. Les filles de bonne maison en font presque toujours une condition avant le mariage. Quant aux esclaves, il en peut avoir autant qu'il en peut nourrir. Mais, dans ce cas, il fait bien de les loger ailleurs que chez son épouse; celles qu'il lui a données sont devenues sa propriété, et, s'il veut avoir la paix chez lui, il se garde bien de s'occuper d'elles. Du reste, les maisons séparées en deux parties deviennent, par le fait, deux maisons distinctes dont les intérêts et la vie intimes sont différents. Dans le cas où les femmes sont nombreuses, le harem est une sorte de couvent, où chaque cadine vit séparément avec ses esclaves. Le mari n'y va rendre visite qu'avec cérémonie, et, comme il ne mange jamais en leur compagnie, il y passe son temps à fumer et à prendre du café ou des sorbets; et encore, s'il trouve des babouches à la porte du harem, il se retire discrètement, de crainte de gêner et de voir les nobles visiteuses ou amies de sa femme.

C'était encore une erreur de ma part de croire que les musulmanes étaient des prisonnières que l'on gardait à vue. Les _cadines_, c'est-à-dire les dames, sont parfaitement libres de sortir, accompagnées, il est vrai, par leurs esclaves ou par leurs eunuques, d'aller aux bains, de rendre et de recevoir des visites. Si elles n'ont pas le droit de témoigner en justice et de se mêler aux fidèles dans les mosquées, elles peuvent néanmoins hériter et posséder comme partout, même en dehors de l'autorité du mari. Elles peuvent même demander à divorcer; mais il leur faut donner de fortes raisons, tandis que le mari n'a qu'à dire devant trois témoins: «Tu es divorcée,» pour que cela ait force de loi.

Le jour du dîner arrivé, j'allai chez Djémilé. Je la trouvai parée de ses plus beaux atours et riant aux éclats en imitant les révérences de Sylvie. Tomadhyr lui rendait ses saluts en arrondissant les bras et en prenant des airs penchés.

En m'apercevant, toutes s'envolèrent--comme une compagnie de perdrix.

Je les rassurai, et j'emmenai Djémilé.

Dans le jardin, je lui offris mon bras et je sentis qu'elle tremblait.

--Si tu as peur, lui dis-je, reste ici. Je dirai que tu es malade. Je ne veux pas te contraindre.

--Non, ce n'est pas la peur, c'est... je ne sais pas!... C'est si étrange que tu me tiennes ainsi pour marcher!

Dubertet ou plutôt Sylvie avait invité plusieurs personnes, entre autres le colonel Sabardin, qui était de mes amis, Morin dont le bras était guéri, et il signor Fosco. Quand Djémilé se trouva devant tous ces hommes, elle fut décontenancée. Mais, se remettant vite, elle alla droit à Sylvie comme on marche au feu, et lui fit une des révérences qu'elle venait de répéter dans le harem. Elle s'en acquitta assez bien.

--Est-ce que cette jeune dame, dit Sabardin, va garder son mouchoir sur le visage pour dîner? ce sera bien gênant.

Je priai Djémilé de quitter son voile, ce qu'elle fit en rougissant, et elle se tint les yeux baissés.

--On lui ôterait ses cottes, observa Sylvie, qu'elle ne serait pas plus honteuse. La pudeur est décidément une affaire de convention!

--Comment! s'écria Morin, c'est là l'enfant que vous avez recueillie aux Pyramides? mais c'est un chef-d'oeuvre! quelle finesse de traits, quel regard! Colonel, il faudra que vous me permettiez de faire son portrait.

--De grand coeur, répondis-je, et je fis part de sa proposition à Djémilé.

--Je ne veux pas, dit-elle; pour qu'il m'emporte et me fasse arriver malheur? non! non, jamais!

Dubertet lui offrit le bras pour passer dans la salle à manger. Djémilé hésitait; et, comme je lui faisais signe d'accepter, elle me dit d'un ton de reproche:--Tu n'es donc pas jaloux, pour me laisser emmener par un autre homme?

Je lui expliquai en deux mots que Dubertet n'agissait ainsi que pour lui témoigner son respect. Il la plaça à côté de lui à table et s'occupa exclusivement d'elle. Il avait appris trois mots d'arabe et il les répétait à tort et à travers, ce qui la faisait beaucoup rire.

Sylvie, qui ne comprenait pas même ces trois mots, crut ou feignit de croire qu'il lui disait des fadeurs. C'était un bon prétexte pour lui rendre la pareille. Elle s'attaqua à Sabardin, mais celui-ci était tout à ce qu'il mangeait. Alors elle se retourna vers moi, et je devins le but de ses agaceries.

Djémilé avait un coup d'oeil d'aigle, et rien ne lui échappa: on apporta du vin de Champagne et Dubertet lui persuada d'en boire, en lui disant que ce n'était pas du vin. Elle en but fort peu, mais cela suffit pour lui monter la tête. Dubertet était gai et redoublait de prévenances, Djémilé comprenait bien, et, en vraie coquette, acceptait ses hommages avec une certaine satisfaction. J'en eus du dépit contre elle, et j'en voulus à mon ami de chercher à me _souffler_ cette jeune fille, qu'il croyait être ma maîtresse. Je me reprochai d'avoir été si scrupuleux en repoussant les avances de la sienne. Je ne sais si cette diablesse de Sylvie lut dans ma pensée; mais, en se levant de table, elle me dit tout bas:

--Je serai ce soir, à onze heures, dans votre jardin, sous le grand caroubier; j'ai à vous parler.

J'en voulais tant à Dubertet que je promis d'être exact au rendez-vous.

Quand le café fut pris, elle se donna le luxe d'une scène de jalousie à son amant, et j'en profitai pour m'esquiver avec Djémilé qui m'avait déjà demandé trois fois à s'en aller.

J'étais de mauvaise humeur, elle s'en aperçut, m'en demanda la cause. Ne voulant point la lui apprendre, je lui dis que j'avais mal à la tête.

--Oh! ce n'est pas cela, dit-elle.

--Qu'est-ce donc?

--Tu veux que je te le dise?

--Oui, parle.

--Eh bien, quoique je ne comprenne pas votre langage, j'ai deviné bien des choses.

--Et qu'as-tu deviné?

--D'abord que ton ami voulait me plaire et que cela t'a fâché: puis, que sa femme a de l'amour pour toi.

--Et quand cela serait, que t'importe! lui dis-je un peu durement.

--Tu as le droit de l'acheter à ton ami et de l'amener dans ton harem; mais j'en aurai beaucoup de chagrin. Ce n'est pas là ce que tu m'avais promis!

--Et que t'avais-je promis?

--Que je serais seule maîtresse au logis.

Et elle fondit en larmes.

J'eus beau dire qu'elle seule régnerait chez moi, que je ne pouvais pas acheter la Française, qu'elle ne viendrait jamais, rien n'y fit. Elle pleurait toujours. Le vin de Champagne lui avait porté sur les nerfs.

Onze heures sonnèrent, c'est-à-dire que le muezzin cria l'heure, du haut d'un minaret voisin. Sylvie devait m'attendre; mais je ne pouvais laisser cette enfant, excitée comme elle l'était; et puis, elle était si jolie que j'aurais sacrifié tous les rendez-vous de la terre pour elle.

Je ne trouvai rien de mieux pour la consoler que de lui faire des compliments. Elle essuya ses larmes, me dit qu'elle avait été bien sotte, et m'avoua en rougissant qu'elle était jalouse de moi.

--Si tu es jalouse, c'est donc que tu m'aimes, petite Djémilé? dis-je en la serrant sur mon coeur.

--Eh bien, oui! répondit-elle en se jetant à mon cou. Je t'aime et je t'aimerai toute ma vie.

Ma bouche rencontra la sienne. Elle trembla et bondit sous ce premier baiser, en s'échappant de mes bras.

Son esclave Tomadhyr entra en ce moment.

--Que veux-tu? lui demandai-je impatienté de sa présence.

--Je venais savoir si la sultane était rentrée, afin de l'aider à se déshabiller.

--Va-t'en! et ne viens jamais sans être appelée, lui répondit sa maîtresse avec colère. Quand elle fut partie, Djémilé vint à moi, et, d'un air sérieux, me dit:--Je serais méprisable à mes propres yeux, si je me donnais à toi avant d'être ta femme. Demande-moi à mon père.

--Et où le prendre?

--Il doit être dans le Fayoum.

--Mais, chère enfant, quand même je pourrais y aller maintenant, ce serait en pure perte. Ne suis-je pas l'un de ses ennemis?

--Et pourquoi ne deviendrais-tu pas son ami?

--Parce que ce serait déserter mon drapeau et trahir l'armée.

--Alors, tu veux donc que je sois avilie si je te cède, ou malheureuse si je te résiste?

--Ta fierté et la pudeur te grandissent dans mon estime. Reste pure. Je ne t'en aime que davantage. Nous reparlerons mariage plus tard.

--Oui, plus tard, dit-elle en se retirant.

L'heure de mon rendez-vous était envolée depuis longtemps; mais j'étais loin de regretter d'y avoir manqué. Djémilé m'avait préservé d'une sottise, et je m'endormis en me promettant de brûler un cierge à ma petite vierge musulmane. Sylvie dut m'en vouloir, mais je m'en inquiétai peu.

Parmi les cavaliers que Malek nous avait amenés, il s'en trouvait un que j'avais vu, à deux reprises, rôder dans mon jardin sans y être appelé.

Je le soupçonnais d'abord d'avoir connaissance du trésor et de vouloir s'introduire dans la maison. M'étant informé de lui près de Malek, j'appris qu'il se nommait Souleyman el Haleby et qu'il était natif d'Alep. Je lui fis défendre l'entrée du jardin. Il n'y revint plus, mais il passait des journées, assis, les jambes croisées, devant la porte, à gratter d'une mandoline à trois cordes et à psalmodier des ballades et des chants d'amour.

À laquelle de mes esclaves adressait-il ses sérénades? Je le sus bientôt. Un jour qu'il me croyait bien loin, il franchit le jardin, et pénétra dans la maison jusque sous le moucharaby de la chambre de Djémilé.

Le Lindor musulman commença par vanter sa noblesse, sa bravoure, son cheval, ses exploits, les coups de sabre qu'il avait donnés, énuméra les têtes qu'il avait tranchées; puis il chanta les louanges de Mourad Bey, la gloire de Mahomet, la puissance d'Allah qui préparait ses foudres pour nous anéantir. Il se plaignit ensuite des rigueurs de Djémilé, lui exprimant son amour sur tous les tons, avec des hyperboles et des métaphores orientales, lui reprochant de ne pas descendre dans la cour, lui offrant de la ramener à sa famille, et finalement il lui proposa de se sauver dans le désert avec lui, cette nuit même, tandis que j'étais absent.

Je tremblais d'entendre ma captive accepter ses propositions.

--Souleyman, lui répondit-elle, cesse de me poursuivre de ton amour. Tu n'as jamais vu mon visage et tu ignores si je suis belle ou laide. Ce que tu recherches en moi, c'est l'alliance de mon père. Apprends d'abord que je suis laide à faire peur. Demande-le plutôt au chef français qui a osé soulever mon voile! Mais Allah l'a puni de sa curiosité, il s'est retiré épouvanté; ensuite j'ai juré par le Koran, de ne pas m'enfuir. La fille de Mourad est fière, elle ne saurait manquer à son serment, même vis-à-vis d'un chrétien. Si tu veux retourner vers mon père, dis-lui où je suis. Il sait bien la rançon qu'il doit offrir au chef français en échange de sa fille. Va t'en et qu'Allah te protége.

J'entendis la fenêtre se refermer et Souleyman s'éloigner.

Rassuré sur la loyauté de Djémilé, j'avais une autre inquiétude; je ne voulais pas que son père vînt me la reprendre, fût-ce en payant une rançon de roi. Je prenais plaisir à la regarder. J'en étais jaloux comme un avare l'est du trésor auquel il ne touche pas.

Je fis appeler Malek et lui donnai des ordres pour qu'il surveillât de près son Arabe, après quoi je le fis venir lui-même. Quand il fut devant moi:

--Tu veux fuir, lui dis-je sans préambule, et cela au mépris du serment que tu as prêté entre les mains du général. Comme je suis le maître de ton maître, je t'avertis qu'à la moindre tentative, je te ferai trancher la tête: c'est tout ce que j'avais à te dire, va t'en.

--Les chrétiens ne coupent pas les têtes, dit-il en me jetant un regard dédaigneux.

--Vous nous avez donné l'exemple, vous autres musulmans, et c'est la meilleure manière de vous empêcher d'aller jouir des délices du paradis de Mahomet.

Souleyman poussa un grognement sourd et sortit.

VI

Dans les premiers jours du mois d'août, l'ordre m'arriva de monter à cheval et d'aller rejoindre sur la route de Belbéys, avec mon régiment, la division commandée par Bonaparte. J'allai prévenir Djémilé de mon départ.

Elle parut d'abord ne pas comprendre ce que je lui disais, tant elle fut surprise, puis elle s'élança vers moi.

--Comment, dit-elle, tu vas me quitter? Pour combien de temps? À jamais, peut-être!

--Je ne crois pas que l'expédition soit de longue durée. Nous allons protéger contre les Bédouins la caravane des pèlerins de la Mecque qui revient au Caire.

--C'est une oeuvre pieuse, va, et qu'Allah te protége! Mais je vais bien m'ennuyer ici!

--Pas plus que tu ne t'ennuies tous les jours.

--Mais j'aurai peur!

--Je serai bientôt revenu. En mon absence, ne sors pas du harem et veille à ce que tes esclaves ne prennent pas la clef des champs.

--Laisses-tu quelqu'un pour nous garder?

--Oui, un escadron tout entier.

--Dans la maison? s'écria-t-elle avec effroi.

--Non, dans la maison il n'y aura que Guidamour.

Elle m'apporta son front. Je l'embrassai et la quittai, après avoir donné des ordres à celui qui devait veiller sur mon troupeau; je me rendis au quartier où le régiment n'attendait plus que moi pour partir.

N'apercevant pas Souleyman parmi les cavaliers de Malek, je lui demandai ce qu'il en avait fait.

--Il est parti depuis huit jours.

--Et tu l'as laissé rejoindre Mourad, ton ennemi personnel?

--Je ne suis pas l'ami de Souleyman, pour qu'il me fasse part de ses projets! Peut-être lui est-il arrivé malheur, car il a laissé son cheval et ses armes, comme s'il devait revenir.

--S'il revient, dis-je à l'officier chargé de garder Boulaq et de protéger ma maison, fusillez-le comme déserteur.

--Soyez tranquille, ce sera fait!