Mademoiselle de Cérignan

Chapter 3

Chapter 33,943 wordsPublic domain

Cette merveilleuse beauté, issue du mariage d'un mameluk et d'une Circassienne, était une exception à l'impitoyable loi qui frappait de mort la postérité des mameluks. Depuis près de six siècles qu'ils asservissaient l'Égypte, aucun bey n'avait donné de lignée. Tous leurs enfants périssaient en bas âge ou à l'époque de leur puberté. D'où vient que cette race venue du Caucase n'a pu se naturaliser sur les bords du Nil? Probablement par la même raison que les plantes du Nord refusent de s'acclimater dans les contrées voisines des tropiques. Je regardais cette jeune fleur des montagnes de Kaf, éclose au soleil d'Afrique et je me demandais si elle y pourrait vivre. Quand elle m'eut dit qu'elle n'avait que treize ans, j'eus peine à la croire, car elle paraissait en avoir seize.

Il est vrai que les filles de l'Orient sont nubiles de bonne heure. C'était pourtant une enfant, et je me sentis pris pour elle d'un sentiment où l'affection protectrice du père se mêlait à la jalousie du maître. Je la questionnai sur sa famille, sur son père Mourad, dont on racontait tant de choses vraies ou fausses.

Et voici, en résumé, ce qu'elle m'apprit. Mourad, fils d'un petit cultivateur chrétien des environs d'Erzeroum, avait été enlevé à l'âge de douze ans et vendu comme esclave à Aly-Bey, qui lui avait fait embrasser l'islamisme. En devenant homme, il se distingua bientôt des autres serviteurs d'Aly par son courage et son habileté. Celui-ci prit pour femme une jeune et belle Circassienne dont Mourad devint quelques années plus tard éperdument amoureux. Quand Aly prétendit s'élever au-dessus des vingt-quatre beys ses égaux et les soumettre à son autorité, Abou Dahab, l'un de ses kiachefs ou lieutenants, ne voulut point le reconnaître pour suzerain. Il se mit à la tête des mécontents et lui déclara la guerre. Mourad, entraîné par son amour, vint trouver Abou Dahab et lui offrit de lui livrer son maître, à condition qu'il aurait son harem en partage. Le marché fut conclu. Mourad, sachant qu'Aly devait passer pendant la nuit dans un bois de palmiers, alla s'y poster, l'attaqua avec un millier de mamelucks et le tua de sa propre main. Il eut son harem. Abou Dahab mourut quelques jours après, en lui léguant ses richesses, et c'est ainsi que Mourad devint l'époux de la belle Géorgienne Nefyssèh et l'un des beys les plus renommés. Peu à peu, par ses armes ou par son ascendant, il soumit ses vingt-quatre rivaux et partagea l'autorité avec Ibrahim.

Djémilé me faisait part des amours et de la trahison de son père comme d'une chose toute simple. N'avait-elle aucune conscience du bien et du mal?

Au bruit que Guidamour et sa négresse firent en apportant le souper, Djémilé reprit son voile. Je l'invitai à manger avec moi. Elle s'y refusa et me demanda la permission de se retirer avec son esclave noire dans la chambre voisine. Je ne voulus pas la contraindre; je lui demandai seulement sa parole de ne pas chercher à s'échapper, la prévenant qu'elle serait infailliblement reprise et peut-être par quelque autre qui, ne sachant pas sa langue et ne se doutant pas de son rang, la traiterait en esclave.

--Chrétien, dit-elle, je comprends bien que je ne peux retourner auprès de mon père sans que tu y consentes. Tu fixeras ma rançon et j'attendrai chez toi la réponse. Je te le jure sur le Koran.

Je ne me fiai qu'à moitié à sa parole, et afin qu'il ne lui arrivât rien de fâcheux, je donnai des ordres pour qu'elle ne pût s'échapper.

L'armée s'établit à Embabèh et à Gizèh, où était le quartier général de Bonaparte, et trouva de quoi se dédommager des privations et des fatigues des jours précédents. Elle avait en abondance des vivres frais, des fruits, des pâtisseries, des raisins succulents.

Cette dernière affaire, qui prit le nom de bataille des Pyramides, nous avait coûté une centaine d'hommes tués ou blessés, tandis que plus de six cents mameluks avaient été tués; un millier s'était noyé dans le Nil. Aussi nos soldats passèrent-ils les quatre jours de répit que Bonaparte leur accorda, à repêcher les morts pour les dépouiller. Les mameluks portent toute leur fortune sur eux. Quelques-uns de mes dragons recueillirent ainsi des bourses contenant trois et quatre cents pièces d'or. Les chevaux m'intéressant plus que les sacs de sequins, je fis main basse sur tous ceux que je pus attraper, et quand arriva la flottille restée engravée pendant deux jours sur un banc de sable, j'avais de quoi monter une partie de mon régiment.

Après deux jours de négociations, la ville du Caire nous ouvrit ses portes. Bonaparte y transporta son quartier général et y fit son entrée le 25 juillet, avec son état-major et quelques bataillons de grenadiers sans armes, afin d'inspirer la confiance aux Caïrotes: les autres divisions vinrent occuper la ville pendant la nuit. La mienne reçut l'ordre d'occuper la petite ville de Boulaq, qui n'est, en somme, qu'un faubourg du Caire, et mon régiment prit ses quartiers à mi-chemin de la ville et du village.

Comme à Embabèh, je trouvai une maison vide d'habitants. Je sus plus tard que le propriétaire avait été tué aux Pyramides. Elle était vaste et divisée en deux parties principales, l'une pour le maître du logis, l'autre pour les femmes et la famille. Elle ne présentait à l'extérieur que des murailles nues, percées de rares et étroites ouvertures semblables à des meurtrières. L'intérieur renfermait une cour assez grande pour être disposée en parterre de fleurs, avec une fontaine de marbre dans le milieu. Tous les appartements qu'avaient occupés les hommes s'ouvraient sur cette cour qui, par sa disposition, ses colonnades et galeries, rappelait l'atrium antique.

À côté, et séparée par une porte massive fermant à triple serrure, était une autre cour plus petite, sur laquelle donnaient les appartements destinés aux femmes et les salles de bain. C'était le harem, et ce fut là que Djémilé et son esclave noire s'installèrent. Je m'emparai de l'autre partie. Je n'avais que l'embarras des logements. Enfin j'en trouvai un à mon goût, au rez-de-chaussée, car la maison avait deux étages et j'aurais pu offrir l'hospitalité à tous les officiers de mon régiment; c'était une pièce au plafond peint et doré, au pavé couvert de nattes et aux murs recouverts de stuc.

Les meubles ressemblaient peu à ceux que j'avais l'habitude de voir. Il n'y a pas de lit en Orient, ce serait un meuble trop chaud. On dort tout habillé sur des sofas ou sur des divans, et l'on s'assied à terre pour manger sur de petites tables d'un pied de haut. Les armoires sont, ou des niches dans la muraille, ou des coffres de bois peint. Cette chambre communiquait avec le salon ou divan, où étaient reçus les étrangers. Je confiai à Guidamour la garde de l'unique porte placée à l'extrémité de la maison. Elle était peinte en rouge avec des filets blancs et on y lisait, écrite en lettres d'or, cette sentence tirée du Koran:

_Les biens de la terre sont passagers. Les trésors du ciel sont plus précieux._

Dans les dépendances se trouvaient les écuries, et des magasins bien approvisionnés. Le tout au milieu de jardins arrosés d'eaux vives et entourés de murailles.

Dubertet et sa compagne vinrent louer une maison à côté de la mienne. Nos jardins communiquaient. C'était une idée de Sylvie.

En changeant de place un vieux coffre, je remarquai que le dallage avait été descellé et mal remis en place. Je soulevai un des carreaux de faïence et je vis, parmi la poussière, briller quelques pièces d'or. J'en enlevai un second, je vis de l'or; un troisième, c'était encore de l'or, toujours de l'or, et cela sur une superficie de quatre pieds carrés et une profondeur de plus d'un pied.

De par le droit de la guerre, ce trésor devenait ma possession.

La trouvaille était bonne, car j'avais mangé ma solde depuis longtemps.

Je bourrai de sequins et de guinées turques mon porte-manteau et ma valise; après quoi, je cherchai à savoir ce que contenait encore la cachette, et j'en fis un tas au milieu de la chambre. À vue d'oeil, j'estimai le trésor à près d'un million.

La sentence écrite sur ma porte m'avertissait que les biens terrestres étaient passagers. Je devais donc profiter de ce lieu commun pour dépenser tout cet argent au plus vite. Je pensai d'abord à mon vieux père, qui désirait depuis longtemps acheter une petite propriété dans le val de la Loire, puis à plusieurs anciens compagnons d'armes.

J'avais là de quoi faire bien des heureux, mais, en attendant, où serrer ce monceau d'or? J'avais déjà l'embarras des richesses. Je vais d'abord demain régaler tout le régiment, me dis-je. Quel dommage que la femme du général en chef ne nous ait pas suivis! Je lui aurais donné une fête. Elle qui aime tant la danse, je l'eusse fait sauter toute la nuit; elle m'aurait recommandé à son mari et j'aurais eu de l'avancement.

--De l'avancement! à quoi bon à présent? est-ce que j'ai besoin d'être ambitieux?

Je voulus d'abord mettre de côté trois ou quatre cent mille francs pour les envoyer à mon père; mais j'eusse passé la nuit à les compter. Je rejetai le tout dans la cachette afin d'y venir puiser au fur et à mesure de mes besoins, de mes caprices ou de mes générosités. Quand ce fut fait, je replaçai le carrelage, le vieux coffre par dessus et j'allai dormir.

Le lendemain j'écrivis à mon père et je m'adressai au payeur général, pour qu'il lui fît passer cent mille francs. Ayant peu de confiance dans ce mode d'envoi, j'attendis qu'il m'en eût été accusé réception pour expédier une nouvelle somme.

Malek le mameluk, fidèle à son serment, n'avait pas quitté le régiment, et, en sa qualité de kiachef, avait obtenu de manger avec les officiers. C'était un très-beau garçon à la peau olivâtre, au nez brusqué, et à la lèvre ombragée d'une longue moustache soyeuse.

Dès le lendemain, il vint me trouver et me dit avec l'emphase orientale:

--Chrétien, nul guerrier jusqu'à ce jour n'avait vaincu Malek. Il a dévoré sa honte toute la nuit. Ce matin, il a compris qu'Allah avait voulu le punir de son orgueil, de même qu'il a puni Mourad en dispersant ses armées comme les sables du désert! que sa volonté soit faite! Je t'ai juré de ne pas fuir, je resterai. Je combattrai même avec toi et je t'amènerai ce qui reste des trois cents cavaliers que j'avais hier.

J'acceptai son offre, et le laissai partir sur sa parole. Il revint le lendemain avec une centaine de mameluks qui prêtèrent tous serment à la république devant le général de division. Malek m'avoua plus tard que lorsqu'il se vit libre, il eut bien envie de ne plus revenir; mais la haine mortelle qu'il avait vouée à Mourad et son serment l'avaient ramené. Je le questionnai pour savoir la cause de cette haine. Il y a du sang entre nous, dit-il; il a tué mon père. Je dois le tuer.

La défection de Malek fut bientôt imitée par le grec Nikolo Papas Oglou, qui avait jusque-là servi les beys mameluks. Il enrôla tous ses compatriotes, quelques Arabes et Turcs déserteurs et forma une légion de 1,500 hommes qu'il nous amena. Ce fut le premier noyau de ce régiment de mameluks qui suivit l'armée lorsqu'elle retourna en France.

Les indigènes, qui nous avaient d'abord regardé avec effroi, voyant que, bien loin de piller, nous achetions tout et payons largement, reprirent confiance; les fugitifs revinrent, et bientôt le bon accord régna entre les vainqueurs et les vaincus.

IV

Trois jours après mon installation, Dubertet m'envoya chercher pour déjeuner chez lui, et m'invita ensuite à l'accompagner au Caire avec Sylvie.

Le Caire est plus grand que Paris[C], mais il est fort différent d'aspect, c'est la cité arabe dans toute son originalité. Hormis trois grandes places de forme irrégulière, c'est un dédale de petites rues étroites, tortueuses et non pavées. La plupart ont à chaque extrémité une grande porte qu'un gardien fermait tous les soirs avant notre occupation; nos patrouilles ont rendu inutile ce genre de précaution contre les voleurs. Comme, au-dessus des rues, les habitants tendent des toiles ou des nattes pour les préserver du soleil, on marche dans une demi-obscurité. Le Caire avec ses maisons peintes, ses terrasses, ses palais blancs au milieu de la verdure, ses constructions sans régularité aucune, accolées les unes aux autres ou superposées, ses mosquées bariolées de grandes bandes rouges et blanches, ses milliers de minarets s'élançant dans les airs, ses marchés, ses bazars, ses boutiques innombrables, me rappelait à chaque pas les descriptions des _Mille et une Nuits_. La population offrait un égal intérêt à ma curiosité. Ici toutes les races de l'Afrique, l'Arabe à la démarche fière, le Cophte au maintien grave, le juif à la mine concentrée, l'humble fellah, le Grec au regard éveillé, le nègre au rire d'enfant. Ici, c'est une caravane de chameaux portant des montagnes de ballots; là, une troupe d'âniers criant à vous rompre les oreilles; puis des femmes, qui, enveloppées dans leurs haïks de couleurs sombres, passent comme des fantômes; des marchands d'esclaves poussant devant eux de jeunes nubiennes, des porteurs d'eau chargés d'outres pleines. Je cherchais, dans cette foule bigarrée, si je ne rencontrerais pas le _petit bossu_, le _dormeur éveillé_ ou les _trois calenders_. J'aurais préféré être seul pour savourer le spectacle féerique qui se déroulait devant moi, car mes compagnons de promenade ne remarquaient que le mauvais côté de l'Orient, la poussière, la chaleur, la malpropreté des rues, les mauvaises odeurs qui s'échappaient des boutiques, les haillons ou la lèpre des passants. Ils furent moins mécontents du quartier des mameluks, plus aéré, mais moins original. C'est là que Bonaparte avait établi son quartier général dans le palais d'Elfy-Bey.

[Note C: Le narrateur écrit dans les premières années du premier empire.]

Dubertet avait à parler au général Bon, qui occupait la citadelle, nous y montâmes. L'étendue du pays que l'on découvre de là est immense. Il y avait près d'un mois que j'étais en Égypte, et je la vis ce jour-là pour la première fois. Sous nos pieds, le Caire, avec ses massifs de constructions blanches et ses minarets, tout entouré de forêts de palmiers. À droite et à gauche, dans une plaine sablonneuse, à l'entrée du désert, les tombeaux des kalifes. En face, le vieux Caire, et l'île de Roudah avec d'autres jardins et d'autres maisons blanches; le Nil qui se déroule entre deux lignes de verdure et va se perdre dans les plaines du Delta; à l'horizon, la masse imposante des pyramides de Gizèh, d'Aboukir et de Sakkarah; puis le désert aux profondeurs insaisissables.

J'étais tout entier à mon admiration, quand mademoiselle Sylvie, que Dubertet avait laissée sous ma garde, pour aller remplir sa mission auprès du général, me tira par le bras et me dit:

--Au lieu de tant regarder ce vilain pays, parlez-moi donc un peu! qu'avez-vous contre moi depuis quelques jours? vous m'en voulez?

--Et pourquoi vous en voudrais-je?

--Vous m'avez trouvée trop coquette avec vous?

--Avec moi comme avec tous les autres. C'est votre manière d'être; mais cela ne tire pas à conséquence.

--Jusqu'à présent, non! Mais qui peut répondre de son coeur? Dites-moi, vous n'êtes plus amoureux de mademoiselle de Cérignan, j'espère?

--Si fait! plus que jamais.

--Vous vous moquez de moi?

--Oh! je n'oserais.

--Vous aimez donc les filles nobles?

Je ne suis jamais tombé amoureux que de celles-là!

--Cela se comprend, puisque vous êtes noble vous-même, à ce qu'on dit. Moi, j'aimerais bien avoir un amant titré.

--Est-ce que vous n'avez pas eu quelque vidame ou quelque chevalier de Malte dans votre famille?

--J'ai eu un oncle chanoine ou curé, je ne sais plus.

Je faillis lui éclater de rire au nez.

--Mais, reprit-elle en revenant à sa première idée, si vous êtes amoureux de cette blonde aristocrate, que faites-vous de cette jeune fille turque ou arabe que vous tenez enfermée chez vous? Avouez qu'elle est votre...

--Non, sur l'honneur! Mais en quoi cela peut-il vous intéresser?

--Qui sait? Aveugle que vous êtes! dit-elle en minaudant. C'est à cause de votre ami Dubertet que vous fermez les yeux?

--Parbleu! Je ne suppose pas que ce soit à cause du Grand-Turc, bien qu'il soit titré.

--Mais vous savez bien qu'Hector n'est pas mon mari?

Le retour de Dubertet la fit taire, et nous reprîmes le chemin de Boulaq. Au moment où j'allais les quitter:

--Je voudrais bien, dit-elle, voir cette petite mameluke que vous tenez enfermée avec tant de précautions. Est-elle jolie?

--Vous en jugerez par vous-même quand vous voudrez; mais je vous préviens qu'elle n'entend pas un mot de français.

--Ça ne fait rien, j'irai après-demain, si vous le permettez. En même temps vous me montrerez votre palais.

Je prévins Djémilé de la visite.

--Et comment faire, dit-elle, pour recevoir dignement cette dame française? Quelle idée va-t-elle prendre de moi si je n'ai qu'une seule esclave pour me servir? J'en voudrais au moins deux pour me tenir compagnie et me distraire, car je m'ennuie. Zeyla est dévouée, mais elle ne sait que des chansons nègres. Et puis il m'en faudrait bien trois ou quatre autres pour me servir.

C'était une bonne occasion de dépenser mon argent et d'étudier de près les moeurs de l'Orient. Je lui demandai si une douzaine lui suffisait.

--Je n'en veux que six, c'est ce que j'avais chez mon père.

--Je te les promets pour demain.

--Mais toi-même, tu n'as qu'un _saïs_ (palefrenier), pour servir toi et ton cheval! C'est presque une honte pour un bey. Il te faut d'abord à la maison un portier, un cuisinier, un porteur d'eau, un _kahwedj bachi_ pour faire ton café, un _seradj-bachi_ pour tenir ton cheval quand tu vas à la promenade, un _selikdar_ pour porter tes armes, un porte-pipe, un trésorier et un secrétaire, sans compter sept ou huit _yamaks_ pour les servir tous.

Elle ne m'eût pas compris si je lui eusse répondu que je n'avais aucun besoin de toute cette valetaille paresseuse et inutile dont s'entourent les riches musulmans; je prétendis avoir tout ce monde-là dans mon régiment, et qu'il me suffisait d'aller chercher un cuisinier.

Dès le matin, je me mis en quête d'un marchand d'esclaves: je n'avais pas fait vingt pas dans les rues de Boulaq, qu'une vieille _fellahine_ vint d'elle-même m'offrir sa fille en me vantant ses charmes. Je demandai à la voir, et j'entrai dans une misérable maison où, sur une natte, se tenait accroupie sur les talons une maigre fillette assez gentille, de dix à douze ans. Sur l'injonction de sa mère, elle se leva, et, toute tremblante de frayeur, se mit à piétiner sur place, en arrondissant les bras, et en se déhanchant. La mère chantait d'une voix éraillée et marquait le rhythme sur une calebasse dont un des bouts était percé et l'autre recouvert d'un parchemin. Je fis cesser la musique et la danse, et je dis à la vieille que je ne cherchais pas d'aventure galante, mais des esclaves pour mon harem.

--Eh bien, donne-moi cent _talari_ et emmène ma fille.

--Je ne t'en donnerai pas même vingt. Le talari vaut à peu près cinq francs, c'était donc cinq cents francs qu'elle demandait, et je lui en offrais cent.

--Prends Zabetta pour ce prix, me répondit-elle. Elle sera toujours plus heureuse chez toi qu'ici.

Je n'étais pas satisfait de la denrée, je refusai.

--Si tu en veux une plus grande et plus forte, reprit la vieille, attends-moi ici, je vais t'amener ça.

--J'en veux six.

--Six! s'écria-t-elle. En ce cas, il faut aller à l'Okel, chez Yacoub, le marchand d'esclaves. Si tu veux me donner une petite gratification, je t'y conduirai.

--Soit, passe devant.

--Oui, _sidy_ (seigneur), mais, auparavant, terminons le marché. Je te laisse ma fille pour dix-huit talari.

Je les lui comptai pour en finir et je lui dis d'envoyer chez moi sa progéniture, qui semblait plutôt satisfaite que mécontente de la quitter.

Le marché aux esclaves était dans une ruelle étroite et malpropre. J'entrai de plain-pied dans une vaste cour entourée d'arcades. La lumière du jour, tamisée par les _velums_ tendus d'une muraille à l'autre, plongeait dans un crépuscule, plus favorable au vendeur qu'à l'acheteur, une vingtaine d'hommes, de femmes et d'enfants plus ou moins nus, et plus ou moins noirs.

À ma vue, tout ce monde se jeta en désordre vers le fond de la cour, mais se rassura bientôt en voyant la vieille fellahine aborder comme une ancienne connaissance Yacoub, le marchand de chair humaine.

Dès que celui-ci connut le motif de ma visite, il s'avança vers moi d'un air obséquieux, et me demanda quel genre d'esclaves je souhaitais. Je lui dis de me montrer ce qu'il y avait de mieux pour un harem.

--J'ai ton affaire, dit-il; on m'a livré hier de la marchandise de première qualité et je vais te montrer ça; mais c'est cher, très-cher!

Il alla tirer d'un groupe une jeune nubienne, et, comme un maquignon claque les flancs d'une bête à vendre pour montrer la fermeté de sa chair, il frappa du plat de la main sur les épaules de cette fille au corps de bronze. Puis, il lui ouvrit la bouche pour me montrer ses dents blanches, en me disant: Tu vois, c'est grand et bien fait, ça peut avoir vingt ans, ça se porte bien, c'est fort, c'est assez sobre et ça n'a encore eu qu'un maître. Je te la garantis pour huit jours. Si d'ici là tu lui trouves quelque infirmité, ramène-la, je te rendrai ton argent ou tu en choisiras une autre.

--Combien en veux-tu?

--Deux _bourses_ (250 francs).

J'étais surpris qu'une femme, fût-elle noire comme la nuit, coûtât si peu. Je la prends, lui dis-je. Comment s'appelle-t-elle?

Il ignorait le nom de son esclave et le lui demanda. Elle répondit Daoura.

Il m'amena ensuite une jeune négresse aux cheveux nattés en mille petites tresses et enduits de beurre, ainsi que son visage, ses épaules et sa poitrine.

--J'ai assez de noires, lui dis-je.

--On n'a jamais assez de cette espèce-là, reprit-il; c'est une Abyssinienne, et c'est généralement très-recherché, quand elles sont femmes; mais comme celle-ci est encore fille, je te la laisserai pour le même prix que l'autre. C'est une occasion.

--C'est possible, mais elle est trop luisante!

--Tu l'enverras au bain et tu lui feras dénouer ses tresses; après cela, elle sera plus jolie que l'autre, tu verras!

Le fait est qu'elle avait les traits fins, la bouche petite et le nez droit. Je ne parle pas de ses yeux, les filles de sa race ont presque toujours le regard langoureux. Je pensai que la blancheur de Djémilé ressortirait davantage entre ses trois noires, et je l'achetai aussi. Elle s'appelait Choho.

--Maintenant montre-moi des blanches, dis-je à Yacoub.

--C'est beaucoup plus cher, je t'en avertis.

--Peu m'importe!

--En ce cas, viens avec moi. C'est de la trop belle marchandise pour la laisser voir en public.

Je le suivis dans une chambre haute où plusieurs femmes, dans des costumes assez délabrés, se tenaient rangées contre le mur.

Il m'en présenta une à la peau légèrement bistrée et aux traits délicats.

--Veux-tu, dit-il, cette jolie Arabe du Saïs? Seize ans et vierge! Elle chante et joue du tarabouk. Je la gardais pour le harem du pacha. Aussi c'est cher, très-cher! Huit bourses! (mille francs).

--Achète-moi, me dit la jeune esclave, les yeux brillants d'un éclat fébrile, tu ne t'en repentiras pas. Je me nomme Thomadhyr et je suis de la ville d'Esnèh, la patrie des almées!

--Je t'achète, lui dis-je.

Elle vint me baiser la main.

Je fis ensuite l'acquisition d'une chrétienne de Damas, d'une figure fine, avec des cheveux d'un blond tirant sur le roux. Elle répondait au nom de Mériem. La dernière que j'achetai s'appelait Pannychis. Elle était de Macri, dans l'Asie-Mineure, avait été enlevée par des corsaires et vendue à un bey mameluk, qui l'avait répudiée. Elle remplissait toutes les conditions de la beauté comme l'entendent les Orientaux. Pourvu qu'une femme soit blanche, elle est belle; si elle est grasse, elle est admirable. On pouvait lui appliquer cette comparaison arabe: Son visage est comme la pleine lune; ses hanches sont comme des coussins.

Aussi, c'était cher, très-cher!