Chapter 2
Les Arabes, que l'on doit séparer en trois classes, forment la masse réelle de la population. Ils descendent des compagnons du prophète qui conquirent l'Égypte sur les Cophtes; les scheicks, dont la généalogie remonte, selon eux, jusqu'à Mahomet, sont les grands propriétaires et les savants; ils réunissent à la noblesse les fonctions du culte et de la magistrature. Dans les Divans, ils représentent le pays; dans les mosquées, ils enseignent la religion, la morale du Koran, un peu de philosophie et de jurisprudence.
Au-dessous des scheiks sont les marchands arabes et les petits propriétaires du sol. Vient ensuite la classe des Arabes _fellahs_, qui comprend les paysans cultivateurs, les prolétaires, ouvriers, ilotes et mendiants. Puis les Arabes nomades ou Bédouins, fils du désert, au nombre de cent cinquante mille, et vivant de rapine et de pillage.
Les Turcs, au nombre de deux cent mille, sont les derniers conquérants de l'Égypte sur les Arabes; mais leur puissance et leur autorité n'ont plus qu'une existence nominale. Leurs esclaves et mercenaires de race circassienne appelés mameluks, que depuis près de huit siècles, ils tirent du Caucase, et dont ils avaient formé une milice pour les aider à maintenir l'Égypte sous leur domination, ont, avec le temps, pris la suprématie. Ils se sont rendus indépendants de Constantinople et maîtres du pays. Ils sont au moins soixante-dix mille, sans compter un corps de douze mille cavaliers secondés par vingt-quatre mille servants d'armes, car chaque mameluk est escorté de deux fellahs à pied.
Vingt-trois beys, égaux entre eux, ayant chacun de quatre à huit cents mameluks, règnent par la terreur sur les Cophtes, Arabes, fellahs, Turcs, janissaires, spahis, juifs et _Levantins_. Sous ce dernier nom, on désigne les Arabes chrétiens, les Syriens, Arméniens, Grecs et commerçants européens établis à Alexandrie.
À notre arrivée en Égypte, deux beys se partageaient l'autorité. Ibrahim, riche, astucieux, puissant, s'était adjugé les attributions civiles; Mourad, intrépide, vaillant, plein d'ardeur, les attributions militaires.
Une féodalité comme celle du moyen âge, une milice conquérante en révolte contre son souverain, et une population abrutie, aux gages du plus fort, telle était la situation.
Si nous étonnions les musulmans, ils ne nous surprenaient pas moins. Tout est opposition entre leur manière de voir et la nôtre, tout est contraste entre eux et nous. Nous portons des habits courts et serrés; ils ont de longs et amples vêtements. Nous laissons pousser nos cheveux et nous nous rasons la barbe; ils laissent croître leur barbe et se rasent le crâne. Se découvrir la tête est chez nous une marque de respect; chez eux, il n'y a que les fous qui aillent tête nue. Nous saluons en nous inclinant; ils saluent sans courber l'échine. Ils mangent à terre; nous nous asseyons sur des chaises. Nous écrivons de gauche à droite; ils écrivent de droite à gauche. Ils s'abordent d'un air grave et profond, au lieu du sourire que nous affectons souvent. Notre gaieté leur paraît de la folie. S'ils parlent, c'est posément, sans gestes, sans marquer aucun sentiment, longuement et sans jamais s'interrompre. Quand l'un a fini, l'autre reprend sur le même ton monotone; aussi leurs conversations ne sont ni animées, ni bruyantes; ils passent volontiers des journées entières sans dire un mot, rêvant ou fumant, les jambes croisées, immobiles sur le seuil de leurs maisons ou de leurs boutiques ouvertes en plein vent.
Cette nonchalance ne tient nullement à l'influence du climat, car les Grecs et Levantins sont aussi remuants et aussi gais que les Turcs sont paresseux et graves. Cela tient à la notion du fatalisme, qui arme le musulman de résignation devant toutes les éventualités de la vie.
De là une imprévoyance, une incurie absolues. Chez le chrétien, au contraire, le coeur est ouvert à toutes les aspirations. Dieu n'est pas inexorable; l'homme pouvant le fléchir, doit réagir sur les conditions de sa propre existence.
Bonaparte voulant s'emparer du Caire, capitale de toute l'Égypte, et y arriver avant l'inondation du Nil, prit ses dispositions pour se mettre en marche. Après quatre jours de repos à Alexandrie, la première colonne, composée de l'avant-garde et du corps de bataille, partit par la route de Damanhour et le désert. La seconde colonne, dans laquelle était comprise la cavalerie, qui, en quatre jours, n'avait naturellement pas eu le temps de se remonter, et le corps des savants avec leur matériel, fut embarquée sur une flottille.
Dubertet voulut que je fisse le voyage avec lui, en compagnie de sa femme et de ses imprimeurs. Je montai donc avec Guidamour et une douzaine de dragons sur la même djerme, c'est ainsi que l'on nomme ces gros bâtiments du Nil. La famille de Cérignan, que je n'avais pas revue, restait à Alexandrie.
Pendant les sept jours que je passai en compagnie de Dubertet et de sa _moitié_, j'eus tout le temps de voir que celle-ci était une franche coquette qui avait pris un ascendant fâcheux sur mon pauvre ami. Il ne voyait que par elle et ne faisait rien sans la consulter. Déplaire à mademoiselle Sylvie, c'était déplaire à Dubertet. Je vis le moment où les scrupules qui m'empêchaient de répondre aux oeillades de sa _belle_ allaient me brouiller avec lui. Lui apprendre qu'il était dupe eût été fort inutile. Elle n'eût pas manqué de lui dire que je la calomniais par dépit d'avoir été éconduit. Je résolus de les quitter à la première occasion, et de ruser jusque-là avec la demoiselle.
--Fait-elle assez ses embarras, cette princesse de théâtre! me dit un matin Guidamour, qui avait son franc-parler avec moi.
--Sois plus respectueux pour la femme de mon ami Dubertet.
--C'est peut-être sa femme, je ne dis pas; mais son père tire le cordon.
--C'est un portier?
--Concierge, mon colonel; c'est écrit sur la porte de sa niche.
--Tu connais donc les parents de madame Sylvie?
--Si je les connais? ce sont mes cousins. Ils s'appellent Guidamour comme moi. Nous sommes tous du Cantal. Quand j'étais petit, j'ai souvent joué avec la cousine Sylvie; mais son père a quitté le pays et le _rétamage_ pour aller à Paris. C'est là que je l'ai retrouvé concierge avec une fille qui pinçait de la harpe dans la loge. Ah! il était fier, oui!
--T'es-tu fait reconnaître de ta cousine?
--Elle n'a pas l'air de se souvenir de moi, et puis je n'ose pas! J'ai peur de fâcher le citoyen Dubertet, mon supérieur.
--Pourquoi se fâcherait-il?
--Dame! il est de famille bourgeoise, et nous sommes tous des paysans; la loi dit: Tous les hommes sont égaux, c'est vrai hors du service; mais le principe n'est pas encore passé dans l'esprit de tout le monde, et le gros-major Dubertet ne serait peut-être pas content d'avoir un cousin simple dragon et brosseur de son colonel.
Guidamour avait raison. La bourgeoisie aura toujours ses préjugés comme la noblesse. Je ne devais pas me vanter de connaître mieux que Dubertet la généalogie de sa compagne. Je gardai le secret pour moi, et j'aspirais à fausser compagnie à l'heureux couple dès que nous serions à Rahmanyeh, où nous devions retrouver le général en chef et l'armée. Ni Bonaparte, ni l'armée ne parurent. Le vent qui soufflait du nord nous avait fait marcher plus vite que les colonnes françaises, et nous poussait toujours en avant. Dans la nuit du 13 au 14, un coup de canon, parti en amont du Nil, nous réveilla en sursaut, puis un second et un troisième. Un boulet raffla notre pont. Sept chaloupes canonnières de la flotte turque nous barraient le passage à la hauteur du village de Chebrêrys, tandis que deux corps d'armée les escortant parallèlement sur les deux rives, commençaient un feu bien nourri de mousqueterie. Le combat s'engage, on se canonne; mais la lutte était inégale. Nos légers bâtiments n'étaient pas à l'épreuve des boulets et les imprimeurs de Dubertet n'étaient ni marins, ni soldats. Mes cavaliers eux-mêmes ne valaient pas grand'chose, enfermés entre ces planches flottantes.
Pourtant personne ne se laissa intimider. Le corps des savants prit part à l'action. Parmi eux, je citerai les citoyens Monge et Berthollet, qui montrèrent l'énergie et la présence d'esprit de vieux soldats aguerris au feu.
C'est en cette occasion que je fis connaissance avec le jeune Morin, attaché à l'expédition en qualité de dessinateur. Il se battit comme un lion, et eut un bras cassé par une balle. Heureusement, dit-il, c'est le gauche. Ça ne m'empêchera pas de copier tous les hiéroglyphes de l'Égypte.
Les Turcs envahirent trois de nos chaloupes et massacrèrent les équipages. Le commandant Perrée me permet l'abordage. Je lance mes dragons sur le pont d'une djerme qui est bientôt déblayé. Une autre est prise par le 22e de chasseurs. En ce moment, l'infanterie turque et des nuées de cavaliers arabes débouchent en désordre du village de Chebrêrys. L'armée française les pousse, la baïonnette dans les reins.
La flotte musulmane vire de bord pour aller embarquer les fuyards. Il y a des chevaux là-bas, criai-je à mes dragons. Allons les prendre. Nous abordons; les chasseurs nous suivent, et, à coups de mousqueton, c'est à qui démontera un cavalier. Le lendemain, après avoir passé la nuit sur le champ de bataille, l'armée se remit en marche.
Comme j'avais assez de la navigation, et que je ne tenais pas à plaire davantage à mademoiselle Sylvie, je me joignis à l'infanterie et à l'artillerie attelée, avec 200 de mes dragons maintenant à cheval; les autres suivaient, dans les djermes prises la veille à l'ennemi.
On marcha sans relâche pendant huit jours en suivant la rive gauche du Nil. Huit jours de privations et de souffrances, car la provision de riz et de biscuit que chaque homme avait reçue en partant d'Alexandrie était épuisée.
Le blé ne manquait pourtant pas, on campait au milieu des meules, mais on n'avait ni moulin pour broyer le grain, ni four pour le faire cuire. Nos chevaux seuls en profitaient. Des lentilles, des dattes, des pastèques, tel était le fond de la nourriture de l'armée, nourriture qui empêche de mourir de faim, mais qui ne satisfait pas les estomacs français, habitués au pain. Quant au vin, c'était chose inconnue. J'avais appris de longue date à supporter la faim, je restai parfois vingt-quatre heures sans manger et sans me plaindre: hélas! j'étais du petit nombre de ceux que le pays des Pharaons intéressait, et qui avaient gardé leur belle humeur.
Cette expédition lointaine faisait à nos soldats l'effet d'une déportation. L'armée était plutôt mécontente que démoralisée. Après s'être couverte de gloire en Italie, elle trouvait inutile d'en venir chercher encore et si loin, sous un ciel de feu. Le général en chef l'avait gâtée par ses louanges; elle l'en remerciait en murmurant contre lui. Les généraux et les officiers criaient le plus haut et le plus fort. Tous regrettaient l'Europe aux campagnes verdoyantes, tous maudissaient l'Afrique aux sables brûlants.
J'en ai entendu qui accusaient les savants attachés à l'expédition d'être cause de tout le mal. On ne vient ici, disaient-ils, que pour servir d'escorte à des gens curieux d'inscriptions incompréhensibles. Le Caire n'existe pas, c'est une bourgade comme Damanhour ou un puits d'eau saumâtre comme Bedah. J'ai vu des soldats quitter leurs rangs, tomber sur le sable et se laisser égorger par les Bédouins qui harcelaient l'armée et venaient nous tirer à vingt-cinq pas. J'en ai vu se brûler la cervelle. Ce n'était plus les tourments de la soif, nous longions le Nil et chaque soir on pouvait s'y baigner au risque des crocodiles. C'était la démence occasionnée par les insolations; les chapeaux de feutre et les casques de cuivre ne préservent pas la tête contre un soleil aussi ardent. J'ai compris alors l'usage du turban chez les Orientaux.
Le 21 juillet (3 thermidor) nous quittâmes au milieu de la nuit Omm-Dynar où nous avions fait halte la veille. Au point du jour, nous vîmes à notre gauche, au delà du Nil, les hauts minarets du Caire, dans les feux du soleil levant, et à notre droite, au loin dans le désert, les pyramides de Gizèh, gigantesques monuments qui remontent aux premiers temps d'une grande civilisation dont nous ne pouvons avoir qu'une faible idée aujourd'hui. À mesure que nous avançons, elles grandissent et semblent de véritables montagnes. À leurs pieds, dans la plaine, sur les deux rives du fleuve, fourmille une multitude qui garde le village d'Embabéh. Une ligne de dix mille cavaliers mameluks couverts de fer et d'acier comme des chevaliers du moyen âge, sont rangés en bataille sur une seule ligne qui n'en finit pas. Derrière eux leurs vingt mille servants, puis des bataillons d'infanterie massés dans une redoute gardée par 40 pièces de canon; des hordes de Bédouins, au nombre de vingt ou trente mille, galopent dans la plaine; des milliers de tentes s'étendent sur la rive du Nil. Sous un grand sycomore, est dressée celle de Mourad-Bey. Le voilà entouré de ses _kiachefs_, tous resplendissants d'or et de pierreries. Là-bas, de l'autre côté du Nil couvert des djermes mamelukes, Ibrahim-Bey campe avec un millier d'hommes, ses femmes, ses richesses, ses serviteurs et ses esclaves. C'est presque une autre armée.
Bonaparte commande de faire halte. Il voudrait donner le temps à ses colonnes de se reposer; mais l'ennemi s'ébranle. Un détachement de mameluks arrive sur nous, ventre à terre. J'étais à l'avant-garde et, depuis que je voyais ces guerriers bardés de fer, je mourais d'envie de savoir ce qu'ils savaient faire dans le combat. J'allais courir à leur rencontre quand je reçois l'ordre de me replier avec mes dragons, et de me tenir derrière l'artillerie; j'enrage, mais j'obéis. Une volée à mitraille força ce détachement à rétrograder. Ils se replient en bon ordre sur leur ligne de bataille. Bonaparte à cheval parcourt les rangs, et, le visage rayonnant d'enthousiasme, s'écrie en montrant les pyramides: «Soldats! songez que du haut de ces monuments quarante siècles vous contemplent!» Puis il forme, avec ses cinq divisions, cinq carrés de six rangs de profondeur. Derrière, les grenadiers en peloton; l'artillerie aux angles, la cavalerie, les bagages et les généraux au centre. Ces carrés sont mouvants, deux côtés marchent sur le flanc, pour être prêts à faire front sur toutes les faces quand le carré sera chargé. C'est ainsi que l'armée entière, semblable à cinq citadelles hérissées de baïonnettes, ayant la faculté de se mouvoir dans tous les sens, s'avance à l'ennemi.
Le général en chef, après s'être assuré, au moyen d'une lunette, que l'artillerie musulmane qui défend le passage du Nil, est montée sur des affûts de siége et ne peut par conséquent se déplacer, ordonne un mouvement sur la droite, hors de la portée du canon, et marche sur Mourad et ses mameluks. Personne ne se plaignait plus, au contraire. Comme je flanquais avec mes hommes un des côtés du carré, j'entendis un de mes dragons demander à Guidamour:
--Dis-donc, camarade, est-ce que ça a des yeux, un siècle?
--Citoyen Léonidas, répondit Guidamour, un siècle ne peut avoir des yeux, puisque c'est une chose inanimée, un laps de cent ans. En disant que quarante fois cent ans, ce qui fait, sauf erreur, quatre mille ans, nous contemplent, ça veut dire que nous devons nous montrer dignes des héros de l'antiquité, et délivrer leur pays du joug des oppresseurs, enfin c'est une métaphore.
--Une métaphore? Je ne connais pas ça.
Une masse énorme de mameluks accourait sur nous. La division fit halte et forma le carré.
--Assez causé pour le moment, il s'agit de recevoir ce tas de _faignants_, dit mon érudit brosseur en montrant à son camarade, d'un air de mépris, la plus belle cavalerie du monde. Ils se précipitaient sur nous avec l'impétuosité de l'ouragan. C'était une charge de huit mille mameluks à soutenir. Notre division, engagée dans les palmiers, fut un instant ébranlée par ce choc violent. Mais le carré se forme et ne présente plus qu'une muraille de baïonnettes.
Les mameluks galopent et tourbillonnent autour de cette citadelle vivante qui vomit la mort. Ils reviennent à la charge, se jettent sur les baïonnettes, veulent les trancher à coups de sabre, déchargent leurs pistolets à bout portant, hurlent de colère, nous lancent leurs armes à la tête; quelques-uns des plus intrépides retournent leurs chevaux et les renversent sur nos grenadiers, qui cèdent sous le poids des cadavres. Une quarantaine d'entre eux s'ouvre ainsi un passage. N'en déplaise à Guidamour, ce n'était certes pas là des _faignants_, c'étaient de braves et rudes adversaires. L'occasion de me mesurer avec eux était enfin venue. Je m'élançai à leur rencontre avec mes hommes.
III
Je m'attaque au premier venu, et du premier coup, ma latte de dragon se brise sur sa cotte de mailles. Il lève les bras pour me sabrer; je ne lui en donne pas le temps, je me jette sur lui, et le tenant au corps, je roule avec lui dans la poussière. C'était un gaillard fort et agile, mais je ne suis pas des plus faibles, ni des plus maladroits: je le maintins sous moi et le serrai jusqu'à l'étrangler.
--Otez-vous de là, mon colonel, me criait Guidamour, que je lui fasse son affaire!
C'était inutile; le mameluck ne résistait plus; d'une voix éteinte et les yeux remplis de larmes, il me demanda de lui faire grâce.
J'eus pitié de sa jeunesse, de sa beauté, et, par égard pour sa bravoure, je le lâchai.
--Jure, lui dis-je dans sa langue, jure par le Koran que tu ne chercheras pas à t'évader, et je t'accorde la vie.
--Le mameluck, dit-il, observe les lois de l'honneur, il ne manque jamais à sa parole. Malek se regarde comme ton prisonnier et ne se sauvera pas.
Il me rendit ses armes et me pria de lui laisser son cheval. J'y consentis, et je le confiai à deux de mes dragons.
Tous ses compagnons d'armes avaient trouvé la mort au milieu du carré. Le combat continuait; mais bientôt les cavaliers de Mourad, pris entre les feux de trois divisions, tournent bride. On bat la charge, les carrés se dédoublent en colonnes d'attaque et on marche sur Embabèh.
Mourad-Bey fait une dernière tentative pour nous entamer; mais il est repoussé avec perte. Une partie de ses troupes se réfugie dans Embabèh, où elle jette la confusion; l'autre fuit vers les pyramides, en abandonnant tentes, femmes et bagages. À la vue des mamelucks en déroute, les Turcs chargés de défendre la redoute abandonnent leurs positions et courent se jeter en désordre sur une de nos divisions, qui les disperse et les balaye à coups de canon.
Je reçois l'ordre de charger, et, à la tête de mes hommes, je m'élance aussitôt sur cette fourmilière humaine. Ce n'est plus qu'un massacre jusqu'au Nil. Ceux qui savent nager se jettent à l'eau et gagnent la rive opposée, les autres se noient, sont pris ou sabrés. Au milieu du carnage, une femme, enveloppée de longs voiles noirs, roule sous les pieds de mon cheval. Elle se relève, éperdue de terreur, s'accroche à l'une de mes jambes et me crie: _Amman! Amman!_ c'est-à-dire grâce, grâce. La pièce d'étoffe percée de deux trous qui lui cachait le visage ne me permettait de voir que ses yeux; mais ils étaient si grands, si beaux, si noirs, que j'eus compassion d'elle et l'enlevai sans peine sur ma selle; car elle n'était ni bien lourde, ni bien grande. Son vêtement s'accroche à un ardillon de mes fontes, et, en se déchirant, me laisse voir ses longues tresses noires semées de sequins d'or et parfumées d'ambre qui s'échappaient de dessous une calotte composée exclusivement d'émeraudes. De son bras nu, orné d'un triple rang de grosses perles fines, elle se retient à mon cou et se cache la figure dans ma poitrine comme un petit oiseau qui se réfugie sous l'aile de sa mère.
--La prise est bonne, me dit Guidamour, qui galopait près de moi; la petite mamelouke en a pour plus de cent mille francs sur la tête.
--C'est possible, mon garçon; tout ce que je sais, c'est qu'elle est fort gênante pour charger. Si tu la prenais sur ton cheval?
--C'est que, mon colonel, j'ai déjà une négresse en croupe.
Nous étions dans Embabèh. La nuit venue, je ralliai mes dragons et pris possession d'une maison vide d'habitants. La captive de Guidamour, qui, en tant que négresse, était une assez belle fille, courut, dès qu'elle eut été mise à terre, se jeter en sanglotant, le front dans la poussière, aux pieds de la jeune mamelouke qui avait tant bien que mal ramené sur son visage ce masque allongé ressemblant un peu à la cagoule d'un pénitent.
--Ah! sitty Djémilé, dit-elle, croyant n'être comprise que d'elle, te voilà entre les mains des ennemis du Prophète! Quelle plus grande honte pouvait t'arriver? Ah! chère et douce maîtresse, heureusement qu'Allah a fait prendre en même temps que toi ton esclave Zeyla. Il faut offrir une rançon à ces chiens; s'ils refusent, jouer la soumission, leur donner confiance et profiter de leur sommeil pour nous évader.
--Tu fais bien de m'en avertir, dis-je en arabe à la négresse. J'aurai l'oeil sur vous.
La foudre aurait éclaté sur elle qu'elle n'eût pas été plus terrifiée. Je priai celle à qui la mauricaude donnait le titre de sitty, c'est-à-dire madame, de vouloir bien me montrer son visage.
--Tu me demandes là, dit-elle, une chose qu'une femme n'accorde qu'à son père, à son époux ou à son maître. Tu es maître de ma vie, je t'obéirai donc, mais pas ici devant tous tes soldats.
Après avoir donné des ordres pour que l'on me procurât à souper, et averti Guidamour des projets d'évasion de sa captive, j'emmenai la sitty dans l'intérieur de la maison. Dès que nous fûmes seuls, elle défit ce masque appelé _borghot_, et me montra la plus jolie figure que j'eusse jamais vue. C'était le type de la Circassienne dans toute sa pureté, avec ses grands yeux de gazelle entourés de _koheul_, ses sourcils et ses cheveux d'un noir profond qui faisaient d'autant plus ressortir le blanc mat de son teint, son nez droit aux ailes frémissantes, ses lèvres roses comme l'intérieur de la grenade. Elle me rappela ces figures de danseuses étrusques que j'avais vues en Italie.
Les femmes sont toutes sensibles à l'admiration qu'elles inspirent. Celle-ci, voyant que je ne me lassais pas de la contempler, se débarrassa de l'ample vêtement de taffetas noir qui l'enveloppait comme un domino, et, avec un sourire de triomphe, se montra à moi dans toute sa splendeur. Elle m'apparut alors comme une fée des _Mille et une Nuits_, toute ruisselante de soie, d'or et de pierreries, et je restai ébloui de tant de jeunesse et de beauté.
--Tu es une des houris du paradis de Mahomet, lui dis-je, et tu n'as qu'à dire ce que tu souhaites pour être obéie; celui à qui tu as donné ton coeur est le plus heureux des mortels.
--Je n'aime personne, et je ne connais encore de l'amour que ce qu'en disent les ballades et les chansons.
--Eh bien, laisse-moi t'aimer et te le dire!
--Est-ce que je te plais? dit-elle d'un air naïf et curieux.
--En peux-tu douter? Qui t'a vue une fois ne saurait jamais t'oublier. Ne t'envole pas, petite fée. Reste avec moi.
--Es-tu le sultan de cette armée d'Occident?
--Non. Je suis l'un de ses colonels.
--Comme qui dirait un bey?
--Oui, si tu veux! et toi, qui es-tu?
Elle prit un air de reine pour répondre.
--Je suis Djémilé, la fille de Mourad-Bey, le plus vaillant guerrier de l'Orient, et de sitty Nefyssèh, la plus belle des Géorgiennes. Mon rang et ma naissance commandent le respect. J'espère que tu ne l'oublieras pas!